Onze heures sonnèrent. Au dedans, le feu crépitait doucement; au dehors,
tout était figé, immobile. Il semblait qu’il y eût un temps d’arrêt dans
la marche éternelle des choses, comme si rien ne devait plus bouger dans
la nature cristallisée, comme si les affreux vents d’ouest ne devaient
plus tordre les grands arbres du pays d’Auge, comme si la neige devait
rester toute blanche indéfiniment, et les fleurs de givre, les fleurs de
nacre, tendre toujours leurs draperies fragiles sur les brins d’herbe,
suspendre leurs pendeloques étranges au bord des toits.
La vieille dame bretonne égrenait toujours son chapelet devant le feu de
hêtre, mais la prière un peu machinale qu’elle disait pour ses pauvres
morts s’échappait avec douceur de ses lèvres, sans entraver son esprit,
qui remontait, dans un triste retour, le courant de ses jours passés.
Enfant, jeune femme, elle se revoyait, ce soir-là, à chaque phase de sa
vie, nettement, sans omettre un détail, photographiée dans un coin
oublié de sa mémoire. C’étaient comme des portraits d’elle longtemps
égarés qu’elle eût trouvés tout d’un coup au fond d’un coffret, sous des
lettres d’amour ou des fleurs séchées. Elle revivait tout d’une pièce en
telle attitude, d’une façon unique, et tout s’harmonisait dans cette
peinture, concourait à reconstituer l’être qu’elle était alors, le moi
qu’elle avait à jamais dépouillé par d’innombrables et fugitives
transformations.
Enfant, le jour de sa première communion. La toilette terminée,
quelqu’un, qui donc? sa mère, sans doute, l’a saisie entre ses bras, et
élevée vers une glace... Elle revoyait, ô avec quelle netteté, le tour
harmonieux de ses boucles brunes, les fleurs de son voile de dentelle,
les roses pressées de sa couronne, elle sentait craquer sous ses pieds
le satin blanc de ses souliers, puis, elle avait fermé ses yeux dans la
crainte de se trouver trop belle, pour Dieu! Quel espoir confus, alors!
Quelle légèreté! Quelle joie de vivre!
Puis, c’était ailleurs, un jour de printemps, à l’époque de l’amour.
Devant elle, celui qu’elle aima, celui qui la troublait d’un regard,
celui pour qui ses yeux versèrent les larmes inépuisables de la
jeunesse, celui qui ne la posséda jamais, se tenait jeune et superbe.
Qu’il était charmant! Elle craignait, en vérité, de ne pas être assez
belle pour lui plaire, et voilà que, des fleurs de trémaine dans les
mains, après une promenade champêtre, toute rose de grand air et de
passion, elle avait souri en rentrant, à cette ombre radieuse qui
souriait aussi au fond de la psyché et qui était, elle, l’amoureuse. Et
quelqu’un encore se tenait là, quelqu’un d’ancien, sans doute, et de
flétri par la vie, lui avait murmuré:--Jouis bien de l’heure présente,
savoure également tes joies et tes larmes d’amour. Un jour viendra où tu
te souviendras de ces choses si importantes pour toi aujourd’hui, comme
d’une légende, de ces instants comme d’un rêve... Tu diras, avec quel
étonnement!--C’était moi! c’était donc moi?--Et tu consulteras ton cœur
refroidi; tu lui diras:--C’était donc toi qui battais si fort dans mon
sein de vierge, dans mon sein de jeune femme? toi qui te gonflais de
pleurs? je ne te connais plus!
Et tandis que ces visions d’un autre temps se déroulaient devant ses
yeux fermés, et que les grains ternis de son chapelet d’argent
glissaient sur ses genoux, un à un, espacés comme des larmes, une voix
qui se lamentait parvint jusqu’à elle, frappant d’abord son oreille,
sans entamer ses songes.
Elle revenait petit à petit du pays de sa jeunesse. Là s’étaient
déroulées à ses yeux des scènes semblables à des mirages. Cette terre
que sa pensée avait parcourue ressemblait à ces îles païennes, vertes et
embaumées, où ses pères, les vieux Celtes, plaçaient leurs radieuses
fictions. Sur des arbres dont les feuilles s’étalaient larges comme des
peaux de buffles, des oiseaux aux ailes de rubis se balançaient parmi
les fleurs; un peuple qui rit et qui chante, un peuple d’enfants, aux
cheveux bouclés, y vivait sans souci et sans décrépitude. De mystérieux
navigateurs avaient tracé le tableau de ces heureuses contrées, vers
lesquelles nul ne pouvait plus orienter son esquif, mais où l’esprit
assouvissait toutes ses chimères et dont l’existence supposée rassasiait
un instant l’idéal affamé.--Comme ces terres fantastiques qui
n’existaient que dans le cerveau fertile du peuple indo-celte, notre
passé nous apparaît tout brillant et exotique, lointain et proche,
douteux, ayant participé à notre vie et participant déjà à notre mort.
* * * * *
La voix n’avait pas cessé ses appels lamentables. C’était un organe
débile, un peu traînard:
--Isidore!... Isidore!...
En même temps, la mère des jeunes filles aperçut une femme suspendue
dans le vide s’accrochant désespérément à la pierre d’une fenêtre de
l’aile gauche, occupée par l’instituteur. Madame Trégar-Creachmeur
reconnut aussitôt la tante du maître d’école, pauvre vieille presque
centenaire qu’on laissait souvent seule et qu’on ne soignait plus. Le
poids de son corps distendait horriblement ses bras; ses mains et sa
coiffe paysanne paraissaient d’une blancheur spectrale; ses pieds
grattaient le mur et cherchaient vainement un point d’appui sur la
corniche effondrée. Un bruit sec s’entendit:--Clac.--Un de ses sabots
venait de tomber sur le trottoir de granit.
Mme Trégar-Creachmeur se trouvait, selon toute vraisemblance, seule dans
la maison à cause de la fête; mais incapable de mesurer l’impossibilité
physique où elle se trouvait de secourir, sans aide, l’infortunée, elle
s’élança aussi vite que lui permettaient ses forces débiles.
Il lui fallait descendre cinquante-deux marches pour arriver sur la
place, pénétrer dans l’autre corps de logis et gravir un escalier
identique pour atteindre la porte du maître d’école. En admettant
qu’elle parvienne à l’ouvrir, que ferait-elle? grand Dieu!
Elle cherchait, tout en courant, à se rappeler des moyens de sauvetage,
réclamant une inspiration du ciel ou quelque miraculeuse intervention.
En réalité, des secondes séparaient d’une mort affreuse la malheureuse
paysanne. La noble femme qui volait à son secours s’attendait à la voir
expirante et effondrée au pied du château; mais quand elle fut en bas,
levant la tête, elle vit encore au même endroit, le corps de Mlle
Perpétue. Son autre vieille galoche de bois était tombée en tournoyant à
côté de la première:--Clac.
Cependant la vieille fille, en dépit de ses quatre-vingt-quatorze ans,
se cramponnait encore avec une force véritablement prodigieuse au rebord
de la fenêtre.
A ce spectacle, la dame du télégraphe, prise d’un incertain espoir, se
jeta dans l’aile gauche qu’elle franchit sans reprendre haleine. Une
première porte céda sous ses efforts. Elle en ouvrit et en ferma
beaucoup ainsi sans arriver à celle de Mlle Perpétue. Dans l’une des
pièces qu’elle traversa, un jeune homme qui dormait tout vêtu sur un lit
de sangle, au milieu de son bagage en désordre, se dressa sur ses pieds,
effaré.
La mère des jeunes filles était dans un de ces états d’esprit où rien ne
peut plus surprendre ou épouvanter davantage. Elle saisit donc le bras
du Norvégien et l’entraîna à sa suite.
Il avait refusé d’entendre le concert, arguant de fatigue, puis s’étant
étendu pour rêver un instant, sans quitter ses habits, le sommeil
l’avait emporté tout d’un coup très loin de Saint-Paul-Église, vers le
Nord.
La pauvre vieille ne se lassait pas d’appeler Isidore!
Il y eut un moment tout à fait affreux, où le jeune homme, livide
d’angoisse, malgré sa force désespéra de la sauver, se sentant lui-même
attiré vers le vide. Enfin, raidissant ses muscles dans un effort
colossal, il parvint à enlever et à remonter la bonne femme, qui
s’attachait à ses vêtements avec une sauvage énergie. L’étranger lui fit
lâcher prise en détachant un à un, avec douceur, ses doigts usés et
noueux de paysanne. On l’assit dans une chaise où elle eut une sorte de
syncope, les yeux fermés, les cheveux en désordre, son bon visage
habituellement tout rose, pâli et soudain creusé de rides plus
profondes.
La chambre qu’occupait la pauvre fille était dans un état de
délabrement, de saleté et de misère vraiment affreux. Quand elle reprit
ses sens, le jeune homme lui demanda comment la chose était arrivée.
--C’est bien drôle, mon bon Monsieur, expliqua-t-elle avec une vive
tension morale, c’est tout à fait drôle! jamais ça ne m’était arrivé...
Je croyais être encore chez nous, à Cricqueville. Près de not’jardin y
avait comme ça une petite barrière en bois que j’enjambais dans ma
jeunesse; alors, j’ai enjambé. Mais maintenant on a creusé un trou à
côté, ajouta-elle en mêlant le passé au présent; je ne savais pas, moi,
vous comprenez; alors j’ai tombé, puis j’ai appelé Isidore. Vous savez,
Isidore? c’est un petit que j’ai élevé.
--Qu’est-ce que c’est que cet Isidore? interrogea le jeune homme en
s’adressant à Mme Trégar-Creachmeur.
--C’est l’instituteur, Monsieur, le neveu de cette malheureuse.
--Oh! exclama-t-il avec un geste de dégoût.
--Ben sûr qu’il n’est pas là, Isidore, reprit la vieille en pleurant, y
m’aurait ben tirée d’çu trou-là. Pensez donc, c’est quasi mon enfant.
Elle racontait maintenant, dans son parler décousu de pauvre folle, où
éclatait à tout moment son attachement de campagnarde pour la terre,
l’herbe et les vaches, combien elle avait aimé l’instituteur.
Il avait été pour elle l’illusion de la maternité. Elle se souvenait de
ses mots d’enfant, des habits qu’elle lui mettait, d’une fièvre
scarlatine qu’il avait faite,--même qu’elle était restée quarante jours
sans se coucher.--Depuis il s’était écoulé des temps dont elle ne se
rappelait plus. Enfin, elle l’avait vu arriver à Cricqueville, au petit
matin, dans une carriole. Ils étaient allés dans le jardin où il avait
cueilli tout ce qui se trouvait de prêt à manger. A ce moment, les
haricots commençaient à fleurir au bas des rames; et ça sentait si bon,
la rosée sur les fleurs des haies, qui ont, comme on le sait, des odeurs
amères et doucettes, qu’elle avait dit:--j’vas faire un bouquet pour
porter à ta bourgeoise, mon neveu.
L’idée l’avait prise, vu qu’il ne manquait pas autour de sa masure de
plantes aussi belles qu’on pouvait le désirer: des lys jaunes, palais
d’été des coccinelles, et des jalousies, parure ordinaire des courtils
normands.
--Inutile, avait-il répondu, ma femme n’a pas le temps; puis, vois-tu,
des fleurs qu’on met dans l’eau, ça sent mauvais dès le lendemain, alors
ça empoisonne les maisons.
--Je ne savais pas que c’était aussi pire, dit-elle avec docilité. Vous
êtes à l’étroit, peut-être? Ce que c’est que d’habiter les villes, mon
pauvre fieu!
Mais lui, expliquait, au contraire, que loin d’être gêné, il demeurait
dans un château dont on avait chassé les seigneurs autrefois pour les
remplacer par des gens comme lui. C’était d’un bon exemple pour le
peuple.
Ben sûr, vraiment, approuvait-elle,--ayant habitude de se tirer ainsi
des choses qu’elle ne comprenait pas, par esprit de conciliation et
d’ignorance,--car de si grands savants, on est obligé de les traiter un
peu comme les ivrognes, sauf respect, on dit toujours comme eux.
Après, par manière de farce, il lui fit mettre ses plus belles hardes et
sa coiffe brodée. Elle riait de tout son cœur alors, la pauvre vieille
aux yeux d’enfant, d’une telle fantaisie. Elle rit davantage encore
quand il la hissa dans sa carriole où elle s’assit sur une chaise, bien
tranquille, les pieds chauds dans la paille.--Quel farceur que ce
Zidore!--Il disparut un instant et revint avec toute la basse-cour
garrottée qu’il déposa près de Mlle Perpétue: quatre poules de Houdan,
un beau coq pattu, des canards.
Singulière idée, qu’il avait, pourtant, de lui prendre ses poules. Bah!
c’était son bien après tout, et puis, elle n’allait pas commencer à lui
refuser quelque chose à cette heure.
Mais quand elle le vit entasser pêle-mêle tout ce qui lui tombait sous
la main, elle l’arrêta en riant de plus belle.
--Tu sais bien, mon fieu, que je ne peux pas m’absenter seulement une
journée, rapport aux bêtes. Quand je serai plus vieille, je les vendrai.
Laisse-moi te retirer encore quatre sous.
Dans le même instant, sans l’écouter, il avait ramassé les guides, et,
sautant près d’elle, il cinglait sa bête d’un vigoureux coup de fouet.
La jument qui sentait l’écurie, régalée d’une grosse botte d’herbe
fraîche, détala en galopant avec ardeur sur la grande route sous l’ombre
frissonnante des trembles.
* * * * *
C’était écrit, Mlle Perpétue ne dormirait jamais plus dans le lit où,
près d’un siècle auparavant, son père, jeune laboureur, l’avait conçue
avec joie et espérance, où sa mère l’enfanta dans la douleur et l’amour.
Dans la vieille masure, des générations de paysans, accomplissant leur
destinée, avaient battu le sol noirci de leurs sabots de hêtre; sur la
table massive, mangeant le pain du champ, buvant le cidre du pommier,
ils avaient échangé un certain nombre de paroles, toujours les mêmes,
répondant à des préoccupations semblables; leurs idées, tristes ou
joyeuses, se succédaient, comme les événements, dans une symétrie
invisible et inéluctable. L’antique horloge, méditant dans son cercueil
de forme égyptienne, leur avait, dans ses brusques réveils, mesuré avec
intégrité toutes les heures de leur vie. Ils étaient morts, comme les
hommes de la terre, stoïques, le nez au mur, sachant que ça ne pouvait
pas toujours durer.
Tout contre la maison, on avait planté un baliveau, sans réfléchir, bien
sûr, qu’il pouvait devenir un chêne de futaie, beau à voir, qui, en se
gonflant des sèves printanières, pousserait la caduque chaumine. Déjà il
la tenait toute dans ses racines tortueuses et noires comme des serres
et la soulevait presque. Quelques saisons encore et elle s’effondrerait
à ses pieds dans la pose lamentable des vaincus: il n’en resterait plus
qu’un pan rectiligne, troué d’une chatière, où le jeune berger passerait
en riant sa tête hâlée. Le laiteron, la ciguë, l’ortie, le pissenlit
prospèreraient à cette ombre; la pluie y creuserait une mare verdâtre au
bord de laquelle les dames vertes s’assiéraient en rond, confondues dans
les herbes fines et la prêle; l’orfraie s’abattrait au crépuscule sur
cette ruine, et, se cramponnant aux pierres, dardant sur ces choses des
regards aigus, y contemplerait l’ignoré.
On n’avait pas toujours désigné la tante du maître d’école sous ce nom
de Perpétue si bien ajusté maintenant à son grand âge. Autrefois,
lorsque, sur ses joues rondes, s’étalaient les couleurs délicates d’une
fleur de pommier, on choisissait pour elle, parmi ses six patronnes,
quelque appellation plus tendre.
Ses parents, obéissant à la coutume normande, n’avaient pas trouvé trop
d’une procession de six vierges saintes, palmes en mains, yeux baissés,
pour escorter leur enfant dans la vie.
Comme elle semblait douce, on la nomma Aimable; comme elle était
vermeille, on la nomma Rose; comme elle avait l’épiderme neigeux, on la
nomma Blanche; les longs jours qu’on lui souhaitait furent cause qu’on
ajouta Perpétue; Félicité vint après, pour marquer qu’elle apportait la
gaîté; Magloire couronna l’œuvre, car elle fut belle.
Aimable, Rose, Blanche, Perpétue, Félicité, Magloire!
Elle était si candide qu’elle ajouta foi à tout ce qu’il plut à son
neveu de lui raconter, lorsqu’il l’eut installée chez lui à
Saint-Paul-Église, pour excuser la séquestration où il la contraignait.
Du reste, le changement de vie, les mauvais soins, l’isolement et le
regret d’avoir quitté sa maison et ses bêtes affaiblirent vite sa tête
et troublèrent ses pauvres idées.
Elle aimait de plus en plus Isidore.
Sa constitution résistait à tout. Presque tout l’hiver, elle coucha la
fenêtre ouverte, par instinct, pour entendre, avant le jour, le chant
aigu de la trairesse qui va de vache en vache au travers des prés
recueillir le lait pour le compte de son maître.
Ce chant sonnait dans la nuit ou dans l’aube, lointain comme le son des
cloches passant au-dessus des bois.
Elle qui n’avait jamais gravi d’autres degrés que ceux de sa petite
église, monté d’autre escalier que l’échelle des granges, elle se
sentait tout étourdie d’être si haut au-dessus de la terre, un grand
vertige la prenait, aggravant encore le désordre de sa pensée.
* * * * *
Mme Trégar-Creachmeur et Arvid Swevenmor écoutaient, en proie à la
stupéfaction et à la pitié, les paroles incohérentes s’échappant des
lèvres de la vieille fille. Soudain, une clameur retentit dehors sous
les tilleuls, mêlée au ronflement d’un dernier accord: on sortait du
concert, et la foule, se divisant en groupes de bourgeois, remontait
vers la petite ville muette, tandis que les marins, les chalutiers, les
calfats et les gens du peuple s’acheminaient dans le voisinage de la
maison commune, du côté des quais et du quartier des pêcheurs, précédés
d’une horde de gamins effrontés qui se battaient en se roulant sur la
glace ou se poursuivaient à outrance en poussant des cris sauvages.
Le maître d’école parut aussi avec le reste de ses pensionnaires
marchant deux par deux, très sages, comme des petits pantins noirs; et,
derrière eux, groupés par le hasard, suivaient tous les hôtes du
bâtiment communal: le concierge Ledormeur, sa femme et ses filles, le
commissaire de police, le père Saussaie accompagnant Anne et Jeffik, et,
par derrière, avec des grognements d’ivrogne, deux matelots, coupables
de vacarme nocturne, colletés par le gendarme de marine, se laissaient
docilement mener en prison dans les souterrains du château.
A ce moment, le jeune Norvégien, étant descendu au devant de Boscher, le
rejoignit sur la place et, l’arrêtant, se mit à lui raconter l’accident.
Chacun, pris de curiosité et flairant une nouvelle, s’approcha, fit
cercle, voulut savoir. On le suivit dans l’intérieur, à son grand
déplaisir, et, gravissant l’escalier derrière lui, on se hâtait en
gémissant, comme dans une maison incendiée.
La chambre de Mlle Perpétue fut envahie par tout ce monde. Pour couvrir
leur honte et leur dépit, le mari et la femme, la figure mauvaise, se
déchaînèrent sur leur tante.
--Nous avons autre chose à faire, comprenez-vous, Madame Trégar, dit la
mégère, cherchant une approbation dans les yeux de la veuve, que de
rester à la regarder; car ce n’est pas avec ses douze cents francs de
rente que nous pouvons vivre, comme elle, à rien faire!
--C’est bien simple, ajouta Boscher en se frottant les mains avec
embarras et en marchant à travers la chambre, très simple, en vérité! on
clouera les fenêtres, voilà, elle sera bien attrapée... Du reste, elle a
des idées!... mille exigences... Ainsi, ne voulait-elle pas une chambre
ouvrant sur la rivière, parce qu’à l’entendre, il lui fallait voir les
vaches! Eh bien! vous savez, continua-t-il gravement en touchant son
front du bout de l’index; c’est là, là!
--Comme si ce n’était pas plus plaisant de voir passer le monde sur la
place, minauda Mme Boscher, grosse brune sanguine, en tourmentant à son
corsage une longue épingle à tête noire qui ne la quittait jamais et qui
lui servait à trépaner les canards.
--Pendant un temps, figurez-vous, poursuivit le maître d’école en
agitant sa tête avec des gestes de corbeau et en grimaçant un rire
bilieux, c’était vers l’été, chaque fois que j’entrais dans sa chambre
elle me disait d’un ton suppliant:--Mon neveu, apportez-moi une brassée
d’herbe, je vous en prie, mon neveu.--Comprenez-vous ça? Pouvais-je
obtempérer à un pareil désir, hein? Ah! Ah! Ah!
Il prenait à témoin le commissaire de police qui se tenait tout seul,
les yeux baissés, les mains croisées sur son gros ventre, le torse
immobile sur ses petites jambes, dans une attitude très humble, à cause
de cette pêche aux grenouilles à laquelle il s’opiniâtrait non sans
quelque honte. Malgré la timidité que lui imposait la pénurie de ses
ressources vis-à-vis d’un personnage comme M. Boscher, il prit la parole
avec une certaine assurance:
--Tant pis, Monsieur, si mon avis vous déplaît, mais je trouve coupable
la négligence dans laquelle vous laissez cette demoiselle. Vous feriez
mieux de satisfaire ses pauvres lubies, elles ne sont pas ruineuses.
--Je te l’avais dit, glapit la femme de l’instituteur, que tu n’aurais
que des désagréments avec ta tante. C’est pour te faire du tort, par
méchanceté, qu’elle a fait semblant de se jeter par la fenêtre! Va, va,
mon pauvre ami, c’est bien fait pour toi... tu es trop bon, on se
moquera toujours de toi...
Puis, en s’excitant, elle se lançait dans des phrases embrouillées, avec
des sous-entendus venimeux à l’adresse de Mme Trégar-Creachmeur, dont le
visage exprimait seulement une froide et dédaigneuse tristesse!
Savait-on au juste comment la chose s’était passée?--Tout cela ne lui
semblait pas clair.--Ses affaires ne regardaient personne. Ce n’était
pas elle qui verrait, au milieu de la nuit, les voisins se balancer par
les fenêtres!... Que chacun reste chez soi et vive comme il l’entend.
Sur ces mots, les personnes présentes se retirèrent en commentant
l’accident.
* * * * *
Malgré l’heure avancée, Jeffik, une fois rentrée dans sa chambre, ne se
sentit aucune envie de dormir. Elle procéda à sa toilette avec une
extrême lenteur, allant d’un meuble à l’autre, sans but, le visage
resplendissant d’une beauté grave. Ses cheveux à l’abandon, elle
s’approcha de la croisée et l’ouvrit.
Plus que jamais, sur la campagne immobile, s’étendait une éphémère
parure d’arabesques cassantes comme du verre, filé en un instant par le
souffle du Nord; et des fils de glace, semblables à des cordes d’argent,
descendaient des branches noires, en ébauchant des formes de harpe.
Mais sous les yeux de la jeune fille se déployaient d’autres paysages,
des paysages de rêve. Son imagination, comblant tous ses désirs, courait
à perdre haleine jusqu’aux bornes de sa destinée et revenait vers elle
chargée de fleurs.
C’est en vain qu’elle se demandait de quel breuvage cette journée avait
enivré ses espérances confuses, ou de quelle nourriture altérante et
suave son cœur devenait soudain affamé. Une pudeur l’empêchait de
répondre. Le froid n’arrivait pas à la transir, elle restait là sans
entendre les heures tomber l’une après l’autre du haut de la tour de
l’église, sans apercevoir le feu tournant de la Hogue, au bout de
l’espace, rouler sur la mer ses deux gros yeux dont l’un est vert et
l’autre rouge.
Tout à coup, une chauve-souris qui remontait dans les combles toucha son
front. Jeffik n’en eut point peur et s’imagina tout aussitôt, en se
glissant frileusement entre ses draps, que c’était peut-être une jeune
mère venant allaiter ses petits et les étreindre avec douceur entre ses
ailes de toile noire tissée par la nuit.
Comme un troupeau affamé d’herbe fraîche se presse devant le pré contre
la barrière que va lever le berger, puis s’éparpille, se précipite, se
roule sur les fleurs ou s’abreuve au ruisseau et se livre en liberté à
toutes ses fantaisies, ainsi le sommeil, cet autre berger, rassemble
autour de lui les hommes épuisés, et, de sa clef d’or, ouvre devant leur
âme captive la porte de l’infini.
Petit à petit les idées de la jeune fille se déformaient, se séparaient.
Des êtres dont elle ne distinguait pas la forme se partageaient sa
conscience, et, parlant très distinctement avec des voix qu’on
n’entendait pas, ils se substituaient à elle, mettant à nu, sans
vergogne, les sentiments les plus ignorés. Alors elle devenait le
compagnon inséparable de ces mystérieux interlocuteurs, et ils la
traînaient à leur suite dans leurs voyages. Elle tenait déjà de leur
immatérialité, car elle ne participait plus du toucher, franchissant,
plus légère qu’une brume, le sommet des montagnes, entrant, sans les
effleurer, dans des barques sans voiles ni matelots, toujours suivie de
ces créatures de rêve qui dialoguaient sur elle, et Jeffik sentait que
son corps était de trop dans ces pérégrinations, qu’il n’était rien,
qu’une misérable apparence.
Naviguant sur une mer rude et hérissée de récifs, le mystérieux vaisseau
où s’était embarquée son âme côtoyait un monde bouleversé et terrible.
Parfois Jeffik se posait sur des roches noires au milieu desquelles,
dans des couloirs de granit, s’élançaient et tourbillonnaient en
blêmissant les eaux marines; tantôt elle traversait des étendues mornes
comme un désert sans soleil, et tantôt, sur des pentes riant au midi,
des prairies d’un vert luisant, plus profond que l’émeraude, émaillées
d’une flore alpestre et estivale; ou bien elle s’élevait avec une
douceur d’assomption vers des cimes boréales, blanches comme le visage
des statues.
Au-dessous de la jeune fille, le sauvage océan gisait, lapidé
d’innombrables îles dont le chaos, aidé par les volcans et les déluges,
avait tracé la sombre architecture, empruntant des formes aux remparts
que construisent les hommes, à leurs tours, à leurs châteaux,
s’inspirant aussi de la carapace des monstres ou des contours du
brouillard.
Moins dense que l’infime goutte de pluie détachée d’un nuage, plus
subtile que l’air, plus vague qu’un atome, Jeffik errait dans cet
archipel désolé, quand elle rencontra une immense pierre druidique qui
se balançait au vent comme un bouleau. Là se tenait un homme, ou le
fantôme d’un homme: un homme plutôt qu’une forme vaine, car l’étreinte
dont il l’enveloppait en demeura dans toute sa chair de femme. Et jamais
plus beau visage ne lui était apparu, jamais taille plus noble n’avait
dessiné des linéaments aussi purs sur le fond des mers, quand le
couchant, entouré d’un halo de pourpre, semble porté sur les eaux comme
l’Esprit de Dieu.
V
Le concierge Ledormeur habitait avec sa famille deux petites salles
basses aux voûtes surbaissées. Dans l’une il installa, avec la
permission de la ville, une boutique louche, où l’horlogerie semblait un
prétexte destiné à cacher une autre industrie. Le bruit courait qu’il
appartenait à une sorte de police, qu’il faisait partie d’une société de
propagande créée par l’Empire dans les campagnes, cachant tout un
système occulte de dénonciations et de vengeances. Il avait en effet de
mystérieuses disparitions, au cours desquelles sa femme, une ancienne
beauté de village, répondait aux clients trop curieux:--Vous le voyez
bien, il est en route.
Une imagerie spéciale couvrait les murs du logis de grossières
enluminures que l’agent bonapartiste répandait à profusion sur le pays
normand. L’une représentait le prince impérial à l’âge de douze ans,
porté sur des drapeaux entrecroisés que supportaient les épaules de
quatre vétérans: cela s’appelait l’Espoir de la France.
Ledormeur levait sur les paysans, par persuasion, ou par crainte, une
dîme qui variait suivant les circonstances. Chez l’un, il se procurait,
sans bourse délier, du bois de chauffage pour son hiver; chez l’autre,
une barrique de cidre. Jamais il ne rentrait les mains vides, ne
dédaignant aucune offrande: un arbre mort, une volaille, de la crème
fraîche,--pour ses filles, qui l’aimaient tant, pauvres chattes!--des
œufs,--pour faire couver à sa poule huppée.--Il s’attardait en de longs
et discrets colloques à la table des fermes, acceptant sans façon un
verre de vieille eau-de-vie de pommes. Enfin il déballait son imagerie
et les femmes accouraient, curieuses, se pendant à l’épaule des hommes
assis. C’étaient alors des exclamations admiratives. On se consultait du
regard avant de porter un choix définitif parmi tant de merveilles.
Celle-ci, simple jeune mère, demandait le beau petit prince; celle-là,
plus raffinée, s’emparait d’une gravure où l’on voyait, au premier plan,
l’impératrice décolletée, en robe de bal, agrandie, droite, fière,
tandis que, derrière leur souveraine, fixe et brillante étoile, des
princesses du sang de Bonaparte rayonnaient d’un éclat plus pâle et plus
tremblant, comme effacées, mais si belles encore en enlaçant leurs bras
nus! A voir la figure de ces femmes parées, sous les pieds desquelles
les grossières paysannes lisaient, en épelant, cette légende
explicative:--Les anges de la France!--quelque chose de plus doux se
glissait dans leurs rudes pensées.
C’était à ce moment que le fermier cédait au quémandeur sans grande
difficulté.--Alors qu’il aime le mieux un gouvernement, le Normand s’en
méfie encore davantage: «On ne sait pas» est le dernier mot de sa
confiance.--Et il considérait faire acte de prudence, soit qu’il
égorgeât en soupirant le plus gros de ses dindons, ou qu’il laissât
emporter à l’horloger sa vieille montre au ressort brisé, accrochée près
du lit sous le bénitier.
Notre homme prenait alors congé de ses hôtes bénévoles. Il passait par
le courtil, et, suivant la saison, détachait un cantaloup bien à point,
des poires de la meilleure espèce, ou arrachait violemment un plan de
giroflées blanches. Puis, après avoir atteint la petite barrière
vermoulue qui, au long du jardin, donne la main aux haies d’épines,
Ledormeur se retournait et invitait la bourgeoise à venir voir ses
horloges,--sans se déranger pour ça, quand elle aurait affaire à
l’audience.
--Ça se trouvera, répondait celle-ci avec assurance, en râclant avec un
brin de fagot le dessous de ses sabots pointus.
Quelquefois il rentrait ivre, laissant le long du chemin le profit de sa
journée. Dans ces moments, il devenait brutal, de sournois qu’il
paraissait d’habitude, et cassait tout dans sa baraque, comme il disait.
Il mettait en pièces, sans distinction, au milieu de l’horreur de sa
famille, la belle vaisselle fleurie portant les prénoms d’Adrienne et de
Maria, gagnée dans les foires au tourniquet des loteries, de même les
tournebroches qu’on lui donnait en réparation, et qui, couverts de
rouille, formaient une longue file le long des souterrains où les
laissait s’accumuler sa paresse. Jetant à la tête de sa femme les pots
de crème et les douzaines d’œufs enfermés dans son bissac de toile en
sonnant mille jurons, il traînait par les cheveux ses filles chéries
dont les cris--au feu! à l’assassin!--retentissaient de tous côtés. Mais
lorsqu’un passant, attiré par le bruit, se hasardait à leur porter
secours et à les arracher des mains du père, il cessait de cogner, et
les femmes se réunissaient pour chasser l’imprudent et l’accabler
d’injures en le menaçant d’un procès.
* * * * *
Les Ledormeur vivaient bien grâce à de nombreux expédients. Souvent ils
se trouvaient dans la _ralingue_, suivant le mot marin, à cause de leur
désordre prodigue; mais la vraie misère les touchait rarement, et ils
savaient en sortir par un coup d’éclat, la providence ou le hasard se
décidant pour eux dans les moments désespérés. C’est après quelque
aubaine inattendue qu’ils banquetaient, faisant grande chère et plus de
bruit à eux seuls que tous les habitants de la maison commune, se
réconciliant avec de vieilles connaissances perdues de vue depuis
longtemps et qu’ils avaient vilipendées à la suite d’anciennes
brouilles. Alors tout était oublié, et le souci coulait dans les flots
de gros cidre, se digérait comme les galettes beurrées de raisiné
pétries d’une pâte insipide dont la table était couverte, s’évaporait
dans des chansons tantôt sentimentales, tantôt empreintes d’une
obscénité à la fois grossière et naïve que chantaient les femmes avec
des voix grêles et aiguës, au son de l’accordéon, tandis que les hommes,
soulignant les réticences du couplet, reprenaient en chœur le refrain
nasillard.
* * * * *
De temps à autre, à la suite de rixes dans les cabarets du quai, des
matelots étaient enfermés dans la sombre prison pour s’être enivrés et
battus. Ledormeur, en leur portant à manger, s’inquiétait de leur
histoire, de quel port ils venaient, de ce qu’ils avaient fait, et,
par-dessus tout, de l’argent qu’ils possédaient encore sur eux. Sa tête
doucereuse de vieux juif passée au travers du guichet de fer, il
commençait à les flagorner de toutes façons. Il les plaignait:--C’était
triste, pas moins, d’être là, resserrés entre quatre murs, quand on est
à terre et qu’on a de quoi s’amuser, prendre du bon temps et courir des
bordées!
Ceux qui avaient épuisé leurs avances répondaient en grognant, roulant
leur corps goudronné sur le lit de planches, ou bien, pris de colères
furieuses, ils injuriaient brutalement le geôlier, devenus très méchants
tout d’un coup, sans savoir pourquoi.
--As-tu fini, bougre d’achocre, disaient-ils, nous sommes là aussi bien
que le Pape. Ferme ta boîte, vilaine tête de caliorne!--Ce qui est un
mot pour désigner une grosse poulie fort laide.
D’autres, très jeunes, pleuraient leur peine comme un grand déshonneur,
et il en était qui, assis sur des barils vides, comptaient lentement des
pièces de monnaie sur leurs genoux rapprochés.
L’argent tintait gaiement aux oreilles du portier, et d’un air narquois
et bon enfant, pas méchant pour un sou, il contait qu’il avait été
jeune, lui aussi, aimant à rire:--On pouvait s’arranger. Sûr qu’il ne
laisserait pas se faire de la bile à de braves gens qui avaient bien le
moyen de se distraire. Pourquoi ne souperait-on pas ensemble? Une fois
les rideaux tirés, ni vu ni connu! La bourgeoise tordrait le cou à un
canard, en vingt minutes tout serait prêt, ensuite on prendrait des
grogs en jouant au jeu de l’oie. Pour la nuit, il leur céderait un bon
matelas qu’ils étendraient sur la dure, et jamais de leur vie ils
n’auraient si bien dormi.
La proposition acceptée, on s’attablait, on mangeait. Les filles,
assises entre les prisonniers, leur versaient à boire en penchant vers
leurs grosses vareuses leur corsage étriqué de fillettes corrompues.
Ils n’avaient pas de chance au jeu, les marins, trop bien partagés sous
le rapport du sexe. Ils perdaient tout ce qu’ils voulaient, laissant
même, parfois, leur montre en gage.
Quand ils étaient ivres, _pleins_, suivant leur langage, l’homme et la
femme, les saisissant sous les bras, s’empressaient de réintégrer en
prison les piteux ivrognes, et aussitôt le verrou glissait rapidement au
travers de la porte, tandis que les pauvres nigauds, perdant soudain
l’équilibre, étendaient les bras et s’abattaient à terre en pleine nuit.
* * * * *
De la besogne on se souciait peu, un petit ouvrier suffisait à la
boutique, raccommodant les montres d’argent, vendant aux servantes de
ferme des bagues de cornaline ou des chaînes en doublé alourdies par de
gros cailloux violets.
Ledormeur employait son imagination cauteleuse à découvrir des moyens
nouveaux de servir ses intérêts.
Souvent, par les soirs accablants d’été, on voyait, au milieu d’un nuage
de poussière, déboucher sur la place, par la rue de Cricqueville des
maisons roulantes de bohémiens, traînées par de misérables rosses, et
suivies d’un matériel de cirque ambulant.
L’horloger s’approchait à pas lents du camp des nomades.
Déjà les hommes se roulaient sur l’herbe, vêtus de culottes en velours
râpé, serrées aux hanches par une écharpe rouge; leur chemise s’ouvrait,
tordue sur elle-même, des deux côtés de la poitrine et découvrait des
torses bronzés; d’autres, immobiles comme des morts, regardaient le ciel
à travers la paille de leur grand chapeau. On avait accordé la liberté
aux animaux domestiques, les chiens secouaient leurs puces, les poules
se mettaient à picorer auprès des voitures, la chèvre broutait avec un
frémissement joyeux de ses narines les feuillages de tilleul que les
gamins attrapaient aux arbres en sautant avec souplesse, pendus après
les branches qu’ils courbaient jusqu’à terre pour les couper plus à leur
aise. Les femmes, avec des robes traînantes et des boucles d’oreille à
pendants de corail, dressaient le foyer en plein air: il était fait de
bois arc-boutés, comme un feu de sauvages, comme un feu de pâtre au
milieu d’une bruyère. A l’extrémité de trois barres de fer réunies en
triangle, la marmite, d’une forme primitive, suspendue, bouillonnait
bientôt enveloppée de fumée et de flammes. Vieilles et jeunes, les
gypsies s’asseyaient à l’entour, la gorge à l’abandon, les mains nouées
sur leurs genoux, en des poses fatales; et l’on ne pouvait s’empêcher,
en les regardant, de penser que ce n’était peut-être pas une vraie soupe
de chrétiens que l’on voyait bouillir dans cette marmite de sorciers.
Ledormeur tournait autour d’eux en les écorniflant, d’un air aimable,
dans l’espoir qu’on lui demanderait un renseignement, ce qui ne manquait
guère. Tout de suite il offrait ses services, leur vendait des lapins ou
leur enseignait la manière de faire bâiller les moules. Pour
pronostiquer avec plus d’exactitude sur la recette à venir, il regardait
le ciel avec inquiétude, s’assurait de la marche du vent et voulait
savoir aussi le quantième du mois et le saint du jour. Et le soir, sous
les quinquets fumeux, toute la famille, à tu et à toi avec les baladins,
trônait aux places d’honneur réservées aux bourgeois sous la hutte de
toile.
* * * * *
La paresse de Ledormeur n’était battue en brèche que par sa curiosité.
Entre ces deux bonheurs, dormir ou espionner, le geôlier n’hésitait pas.
Il savait tout ce que les autres ont la prétention de cacher, et rien ne
le réjouissait davantage que la perspective d’une lâche dénonciation. Né
espion, organisé spécialement pour les œuvres basses d’un vulgaire Iago
de campagne, il avait soif de ces vengeances que n’appelle aucun outrage
et nourrissait des haines vagues chaque jour augmentées par le naufrage
de quelque espérance.
D’où venait, par exemple, que celui-ci eût telle habitude et que
celui-là se rendît à ses affaires par le plus long chemin? Débiteur ou
amoureux, la chose était vite éclaircie; quant aux voleurs, fraudeurs ou
délinquants, s’il avait eu mission de les découvrir, Ledormeur n’y eût
point perdu trop de temps.
Aussitôt qu’il avait mis la main sur l’inédit d’un mystère, il en
jouissait d’abord tout seul, se délectant du mal qu’il pourrait faire;
puis il le donnait à deviner à sa femme; et, si elle y avait
renoncé,--donnant sa langue au chat,--il protestait, tout en brûlant de
parler, qu’il n’en dirait rien et qu’on lui arracherait plutôt le cœur
du ventre. Enfin il se décidait tout d’un coup, et c’était avec une
expression admirative dans l’œil que sa femme l’écoutait,
s’exclamant:--Quand je vous l’dis qu’il est rapassé!
Quelquefois, de son pas glissant et attentif, Ledormeur traversait la
prairie et venait s’asseoir dans l’herbe, sur ses talons, près du
commissaire de police en train de se livrer à sa pêche coutumière. Des
insectes diaphanes bourdonnaient sur les fleurs des joncs et des iris
jaunes.
Il se mettait aussitôt à dénoncer quelque délit à la vindicte du pauvre
fonctionnaire, troublant à loisir sa charmante quiétude; mais
l’entretien se trouvait rompu à chaque instant par les péripéties de la
pêche: le commissaire vérifiait ses amorces, ou bien une dame verte
ayant mordu, il s’éloignait de quelques pas pour l’enfermer dans son
sac.
De ce qu’il ne disait rien et n’avait pas l’air de comprendre,
l’horloger l’avait cru d’abord très fort et très malin. A présent, il ne
savait plus que penser. Il répétait:--Avec c’t’homme-là, j’suis pas dans
mon chemin.--Un jour surtout que le concierge avait voulu lui faire
entendre qu’il en savait long, il le quitta en lui disant de ces choses,
heurtées qui sont une façon aux gens du peuple de rapprocher leurs idées
disparates.
--Je ne suis pas riche, Monsieur..., c’est vrai... un ouvrier qui a son
métier... je suis honnête homme, Monsieur, j’ai de l’honneur... mon
commerce... je fais venir mes montres du Jura... enfin, suffit... je
vois tout, j’ai des yeux... y ne serait pas facile de m’en remontrer,
car, vous savez, je suis comme l’oie de la bonne femme, j’ai l’œil de
côté.
--Quelle bonne femme, Monsieur? avait répondu le gros homme en
sursautant d’un air ébahi.
On s’entretint pendant quelque temps encore à Saint-Paul-Église de
l’accident arrivé à la tante du maître d’école.
Le lendemain, les conseillers municipaux, arrêtés sur la place, se
montraient avec des gestes les fenêtres de la pauvre fille. Des gouttes
d’eau limpide tombaient des toits dans la boue noire du dégel, et
certains avaient un air grave en mesurant la hauteur des étages, tandis
que d’autres, aux faces joviales, pâmés de joie, riaient et gémissaient
en secouant leur ventre, les oreilles cramoisies. Boscher, marchant au
travers de sa classe, les examinait avec inquiétude. Mais il jouissait
d’une si belle considération qu’aucun mépris n’en pouvait rejaillir sur
sa renommée.
On entendait chez le père Saussaie le bruit du marteau retombant sur le
cuir, et l’ouvrier des Ledormeur, accoudé entre ses montres d’argent,
ayant retiré sa loupe, regardait à travers sa lucarne, une pince à la
main.