Trégar-Creachmeur! Elles le portaient, ce nom sauvage, ce vieux nom
celte qui devait appeler jadis un barbare écho dans les antiques forêts
de chênes et retentir comme un cri de guerre, quand les aïeux
brandissaient des épieux de frêne, frémissant aux chants de leurs
bardes. On le retrouve aujourd’hui encore, en longeant les côtes
britanniques, dans les huttes d’humbles pêcheurs gallois.
Personne à Saint-Paul-Église ne put retenir cette rauque appellation. La
domestique qu’avaient engagée les dames Trégar-Creachmeur, une fille
massive et haute comme un géant, interpellée à ce sujet, ne put
qu’éternuer plusieurs fois de suite sans arriver à aucun résultat. Elle
s’excusa près des commères en déclarant que ses maîtresses arrivaient de
Bretagne, du diable, on ne savait d’éoù.
Coiffée d’un bonnet de coton, cette fille ressemblait, sauf la couleur,
avec ses traits épatés, ses lèvres lippues, sa large et plate poitrine
d’homme, son rire niais et ininterrompu, à cet eunuque insouciant que
nous avons coutume de nous représenter à la porte d’un sérail.
Elle marchait d’un pas lourd et égal, d’un pas de bœuf, qu’aucune
puissance humaine ne pouvait hâter ni ralentir. Chargée du soin de
porter les télégrammes en ville, elle s’acquittait fidèlement de sa
tâche et recueillait par-ci par-là quelques pourboires; mais on
l’entendait geindre et soupirer très fort en montant les escaliers du
château qui n’avaient pas moins de cinquante-deux marches.
La façade ouest de la maison commune regardant la campagne était percée
de hautes fenêtres garnies de vieux petits carreaux où le soleil
couchant jetait parfois des pourpres incendiaires; dans l’intervalle de
leurs fentes et placées régulièrement à la hauteur du second étage, au
milieu de l’édifice, deux petites lucarnes ovales trouaient la muraille
de chaque côté d’un auvent recouvert d’ardoises et de mousses
pelucheuses. Souvent ouvertes, on les apercevait de très loin,
semblables à deux yeux noirs et creux: les yeux sans pensée de ce grand
corps de pierre.
Maintenant leurs orbites vides s’animaient à tout instant des plus
étranges prunelles. Les deux sœurs s’y complaisaient à aspirer l’odeur
des algues et de la marée, qu’apportait, par larges bouffées, en
bondissant au-dessus de la rivière, le vent d’ouest, ce fidèle amant des
fureurs de la Manche. Le pays tout entier se déployait devant les jeunes
filles: des prés de toutes formes, grands, petits, carrés,
triangulaires, encadrés de hauts talus faits de main d’hommes, plantés,
les uns de saules au tronc noir, fendus par les orages et dont une
partie s’échevèle désespérément parmi les roseaux, d’autres, de
peupliers effilés en quenouilles, dépouillés de leurs dernières
feuilles, où des boules de gui, pareilles à de vieux nids de pies,
suspendent des taches opaques.
La rivière, dans un dernier détour, descendait vers la petite ville par
un large canal coupé en plein au milieu de ce gras terrain d’alluvion,
mélangeant ainsi la fadeur de ses eaux à l’amertume des vagues marines.
Elle servait le plus ordinairement de port à ces vaillants petits
caboteurs, sloops, briks, goëlettes, d’un mince gabarit, affrétés par le
Havre, Dieppe ou Newhaven, qui, tanguant et roulant, bataillent avec des
flots pervers sur cette périlleuse Manche, hérissée de récifs où
s’exaspère la rage des vents, et quelquefois à des navires norvégiens
aux voiles hautes et blanches, dont la coquille est peinte de couleurs
claires et romantiques, portant en poupe pour patronne quelque statue de
femme, poétique allégorie, ressemblant à un rêve ébauché, le rêve
peut-être, informe et mélancolique, de quelque primitif artiste des pays
du nord.
Quand les demoiselles Creachmeur voyaient, à l’aide de leurs jumelles
marines, un de ces grands voiliers se lever sur l’horizon devant la
silhouette des îles Saint-Marcouf, elles en scrutaient minutieusement la
forme et l’allure. L’enfant battait des mains et s’écriait avec
exaltation:--C’est encore un bateau de fées!
--Qu’entends-tu par là, lui dit un jour Jeffik moqueuse? tu sais bien
que ces étrangers n’apportent que du bois. De quelles fées parles-tu?
--Ce sont les fées des forêts de sapins, répliquait l’étrange petite.
Elles sont blotties dans le cœur des vieux arbres morts.
Le trois-mâts entrait au port, détendait ses voiles, et souvent, vers le
soir, un chant doux et grave s’élançait du haut d’une vergue et secouait
sur la campagne assoupie des notes inattendues où frissonnait la poésie
du Nord.
* * * * *
Par une des belles journées de givre de ce rigoureux hiver, un soleil
frileux, d’une blancheur aveuglante, s’étant levé sur la vallée d’Auge,
les jeunes filles se montrèrent tout emmitouflées dans leur cadre de
pierre.
L’aînée, très rose, attirante, avec un joli regard gris, au fond duquel
le sphinx féminin semblait en même temps poser l’énigme et la résoudre.
Jeffik, c’était plus qu’un Watteau et moins qu’un Fragonard: une bouche
où flottait un sourire ironique et tendre, la grâce mobile et
capricieuse, la coquetterie d’Ève, et par-dessus tout, le désir de
plaire, la joie d’être trouvée belle qui ôte aux jeunes filles le souci
d’être pauvre.
La cadette, très blanche, un frêle et nerveux petit corps, la pâleur
d’une enfant qui pense trop, le regard sans fond avec ce quelque chose
d’adorablement borné qui, dans l’esprit des petits, n’est que
l’ignorance de nos misères ou le refus d’y croire, mais aussi avec ce
quelque chose d’admirablement limpide dans les prunelles,--comme une
portion éclairée de l’infini que ces innocents apportent avec eux de la
patrie des âmes,--une crinière blonde, longue, fine, rebelle, une
irrégularité de traits absolue, d’où la faculté de peindre tous les
sentiments passionnels, la tête toute d’expression, jamais jolie,
souvent belle. Anne n’a pas eu son peintre, on ne la rencontre pas dans
les musées, et c’est vainement qu’on la comparerait à un Greuze ou à un
Vélasquez; Puvis de Chavannes l’a entrevue peut-être dans sa douceur
sauvage de petite druidesse, impressionnable et brave, hardie et
candide, violente et sensible.
Et tandis que les sœurs échangeaient au-dessus du vieil auvent leurs
idées d’une lucarne à l’autre, elles remarquèrent le maître d’école
gagnant les quais avec une hâte insolite, en coupant à travers la
prairie, dans un costume qu’il n’avait l’habitude d’arborer que le
dimanche. Il avait roulé sur sa bottine le bas de son pantalon noir, et
un chapeau haut de forme d’une main, un parapluie de l’autre, il courait
en chancelant, tantôt poussé en avant, tantôt rejeté en arrière par les
ensorcellements du verglas. La dignité sévère et le maintien gourmé
qu’il avait coutume d’observer lorsqu’il se promenait au cours des
récréations entre ses deux adjoints hypnotisés par la crainte autant que
par l’ennui, l’abandonnait à mesure que la colère montait à son crâne
ovoïde, jaune et poli. Il frappa la terre de son parapluie, jura, se
moucha; puis il songea tout d’un coup dans son orgueilleuse bêtise,
qu’il devait être ridicule, et une sueur glacée refroidit encore les
deux ailes de son nez. Justement, c’était l’heure où le maire donnait
ses signatures à la maison commune et où monsieur le juge de paix, les
avocats et les huissiers, emplissant les coulisses du tribunal,
disposaient en sifflotant les accessoires de la justice. Il interrogea
toutes les hautes fenêtres du premier étage. Aucune silhouette n’y
dessinait son ombre. Il allait reprendre sa route, quand ses regards,
déjà plus rassurés, montèrent, et découvrirent, dans les demoiselles
Creachmeur, des témoins exécrés.--Elles lui mettaient la bile dans le
sang, ces filles, à côté desquelles, sa femme, à lui, semblait une
vachère; sans compter l’argent qu’elles lui faisaient perdre. Dieu
merci! il prendrait sa revanche... aujourd’hui même..., car il allait à
la rencontre d’un navire de Christiania, dont le propriétaire, un riche
armateur, lui confiait, pour un temps, son fils Arvid Swevenmor, âgé de
vingt-deux ans, afin qu’il apprît notre langue et s’initiât sans danger
aux mœurs françaises, «dans le sein d’une famille aussi vertueuse que
lettrée», avait eu soin d’écrire le modeste instituteur.
Il se trouva qu’on avait ôté la passerelle de bois sur la douve aux
vaches qu’il fallait traverser, ainsi que le petit jardin des douaniers,
pour se trouver sur la digue. Ce minuscule étang, qui se prolongeait en
ruisseau autour du pré, se tenait et luisait au soleil comme un morceau
d’étain; des joncs s’y reflétaient, et des orties toutes noires se
penchaient avec détresse au-dessus du pâle miroir. Les gamins ne
l’avaient pas même respecté malgré sa profondeur, et l’on y voyait
l’étroit sillon de la glissade hardie que les sabots creusent et
polissent, et que borde, comme un bourrelet de cygne, une râpure de
glace rejetée par les pieds en un mousseux talus. Les dernières cenelles
avaient laissé choir à sa surface leurs perles rouges, on eût dit la
trace sanglante d’un oiseau blessé; les merles ne s’y trompaient pas.
Boscher eut le geste tragique d’un homme qui fait le sacrifice de sa
vie. A pas comptés, avec des gestes d’équilibriste, le parapluie en
balancier, il s’engagea sur l’eau, les prunelles tournoyantes, les
jambes faibles, le cœur malade; puis, ayant senti un craquement
inquiétant, il s’élança vers l’autre rive avec l’agilité d’un écureuil,
serra dans ses bras le tronc d’un vieux saule, posa un pied à terre,
tandis que l’autre s’enfonçait brusquement, avec un bruit de cristal
brisé, près d’une touffe de roseaux. Il repêcha sa jambe, ruisselante
jusqu’aux genoux, et, résigné à tout, traversa en grelottant les
plates-bandes roussies du courtil des gabelous, secouant son pied auquel
s’attachaient de petits brins de fumier.
Il était temps qu’il arrivât. Le bateau amarré, le bruit des dernières
manœuvres s’éteignait en petits grincements de roues et de poulies; la
planche venait d’être jetée et un jeune homme la franchissait d’un pas
dégagé.
Le Norvégien portait une toque de fourrure et une longue pelisse. Les
jeunes filles ne distinguèrent de son visage qu’une ferme et uniforme
blancheur; elles n’aperçurent que deux mèches de cheveux, tordues à
fleur de peau comme de l’astrakan et blondes comme du soleil, dépassant
au coin des oreilles sa coiffure fauve.
Sans porter aucune attention à Boscher, occupé près du capitaine,
Swevenmor prenait possession de cette nouvelle terre où il allait vivre.
C’était, sur les bords du petit golfe, un paysage hollandais, coupé de
canaux, sillonné de digues enfermant dans le relief de leurs dures
maçonneries le profil des nouveaux rivages, marécageux encore, où
frisonne une mer de joncs et de plantes marines; et, comme un filet
d’argent aux mailles inégales étendu sur la plaine, l’infinité des
ruisselets. De l’eau, de l’eau partout arrêtée par l’hiver dans les
veines glacées de l’humus endormi.
Cependant le maître d’école se porta devant le voyageur, et, gesticulant
au-dessous de lui, il s’efforça, non sans timidité, d’attirer son
attention. Il se haussait sur la pointe des pieds; même il se coiffa
pour se grandir; puis, il agita un peu le bord de la riche pelisse du
jeune homme, et, comme ce dernier abaissait sur lui ses yeux,--des yeux
pareils à l’eau d’un glacier où se mire un ciel bleuâtre,--Boscher se
mit à lui crier en pleine figure deux mots de langue norvégienne trouvés
dans un dictionnaire. Cela ressemblait à un appel, au cri de guerre et
de mort d’une peuplade africaine, à l’aboiement plaintif et aigu d’un
chien auquel on vient d’écraser la patte et qui se sauve en hurlant.
Stupéfait, le pupille de l’instituteur se pencha vers lui avec
compassion, et le désignant du doigt, se fit expliquer par le capitaine
l’affection de ce pauvre homme.--Il l’avait pris pour un sourd-muet à
cause de son inintelligible vocifération, ou pour un mendiant de
White-Chapel transporté de l’autre côté de la Manche, avec son vieil
habit trop large et son antique chapeau de soie lavé par les grandes
averses.
Enfin, mis au courant, il s’exécuta ironiquement, dans un français très
correct qu’il parlait avec une certaine lenteur, de n’avoir pas deviné
de suite celui dont il allait être l’hôte; et Boscher, entièrement
désorienté, ne trouva que ces mots à lui dire:--Alors, vous parlez...?
* * * * *
--Voilà, dit Anne à sa sœur, un jeune prince que les bonnes fées des
forêts envoient pour rompre le malicieux enchantement qui fait que nous
sommes si pauvres. Regarde, Jeffik, as-tu jamais vu une taille aussi
haute?... Qu’il est grand!... qu’il est grand!... Mais le méchant
instituteur marche près de lui comme un affreux nain et va l’enfermer
pour empêcher que nous soyons princesses.
--Tu voudrais donc être princesse, petite?
--Quelquefois, murmura l’enfant.
Et dans son imagination elle se sentait pénétrée de la douce chaleur des
grands salons où souffrent des plantes alanguies et des fleurs
moissonnées en d’autres pays.--Cela devait être si bon, avoir chaud
longtemps, toujours! Quand on a bien couru et pétri la neige, trouver un
foyer qui rit, qui brille comme un soleil d’été!
Anne allait à l’école dans une petite pension menée par des religieuses,
filles simples, douces et bornées. Afin de ne pas prononcer son nom, qui
était décidément trop difficile à dire, on l’appelait au couvent «Anne
de Bretagne». Ainsi, chacun apprit tout de suite qu’elle était une
étrangère. Objet de curiosité et d’étonnement.
Pendant la mauvaise saison la bonne venait la prendre à sept heures à
cause de cette grande place sombre qu’il fallait traverser avant
d’arriver à la maison commune et de ces hauts tilleuls qui
s’allongeaient en massifs d’ombre. Elle l’attendait dans la cour,
saisissait son panier, et l’entraînait à sa suite. Souvent la petite
fille l’accompagnait ainsi chez les habitants où la servante déposait
les derniers télégrammes du jour.
Quelquefois c’était chez le maire. Il habitait la plus belle route du
pays, une vraie rue de bourgeois à l’aise, avec ses maisons bien
alignées dont les fenêtres aux rideaux tirés ne laissaient rien deviner.
L’enfant, enveloppée d’un maigre manteau descendant au bas de sa robe,
sorte de cape que l’on désignait autrefois sous le nom de talma,
attendait sous le portail que la grosse fille eût fini de bavarder à la
cuisine. C’était long: Anne s’approchait pour voir.--Oh! la tentation de
ce feu clair aperçu par la porte vitrée, la vue de ce rôti qui tournait
en crépitant devant un brasier de hêtre, au milieu de l’étincellement
des cuivres!
Elle aurait pu entrer là pourtant, prendre sa part un instant de ce
bien-être, pénétrer ses moelles transies de cette chaleur de riche. En
vérité, elle l’aurait pu sans grand mal, cette petite de neuf ans! Mais
non, elle ne devait pas être là, avec les domestiques, mademoiselle
Trégar-Creachmeur! Elle sentait très bien cela dans son orgueilleuse
petite tête bretonne. Et une moue de dédain montait à ses lèvres fières.