l'habitoient, dans des maisons esparses, qui ça, qui là, de peur du feu,
estant basties de bois. Leurs fenestres sont d'ordinaire, des trous sur
les toits, parce que leurs maisons sont fort basses, & qu'il y en a
mesme plusieurs d'enfoncées dans la terre, à-cause des vàns. Leurs toits
sont couverts, comme ceux de Suede, d'escorces de bouleau, comblées de
gazons. Tele estoit la cabane de Titire, dans les Bucoliques de Virgile.
_Pauperis & tuguri congestum cespite culmen._
Les Islandois sont cachez comme des blereaux dans ces maisons, où ils
vivent au delà de cent ans, & ne se servent ni de Medecins, ni de
medecines.
XXVIII. Il n'y a dans toute l'Islande que deux vilages, aux deux
Eveschez, de Hole, & de Schalholt; dont le plus grand, qui est celuy de
Hole, ne consiste qu'en fort peu de maisons contiguës. Et comme il n'y a
ni viles, ni vilages dans l'Islande, il n'y a point de grâns chemins. Ce
qui oblige ceux qui voyagent dans cete Isle, à se servir de boussoles,
pour aler d'une Province à l'autre, & à planter des balises aux endroits
où il y a des goufres de nege, & où l'on tomberoit, si l'on n'y metoit
ces marques. Les Islandois n'habitent d'ordinaire, que sur les rivages
de la mer, ou prés des rivieres, à-cause de la pesche, & des pasturages,
& le milieu de l'Isle est comme desert. Il y a un Colege à Hole, où les
enfans estudient jusques à la Retorique, & vienent à Copenhague, faire
leur cours de Filosofie, & de Teologie. Il y a une Imprimerie, où depuis
peu l'on a imprimé le vieux Testamànt, traduit en Islandois. Le nouveau
n'est pas achevé, faute de papier; apres lequel il y a long temps que
les Imprimeurs crient, mais ils crient de si loin, qu'on ne les entànd
point.
XXIX. L'Evesché de Hole a esté pourveu de grâns Evesques, dont le
Catalogue est escrit, dans la Crimogée d'Angrimus Jonas. Et entre
autres, du dernier mort Gundebrand de Torlac, que j'ay cy-dessus
màntionné, homme de grand savoir, & de grande probité. Angrimus Jonas a
esté son Coadjuteur, & a refusé l'Evesché qu'il devoit avoir apres la
mort de Gundebrand, & que le Roy de Danemark luy vouloit donner. Il a
prié le Roy de l'en dispànser, tant pour se retirer de l'envie, que pour
vaquer à ses estudes avec plus de repos. Le bon homme est vivant. Le
Docteur Vormius son bon amy, m'a assuré qu'il a plus de quatre-vints dix
ans: Et m'a dit de plus, qu'il n'y a que quatre ans qu'il s'est remarié
avec une jeune fille. Il est savant, & fort homme de bien, en grande
estime parmy tous les doctes, & tous les curieux de la contrée du Nort;
& le sera de tous ceux qui le connoitront, par les beaux livres qu'il a
faits.
XXX. J'obmetois de vous dire une particularité de l'Esprit des
Islandois, qui n'est pas à mespriser. C'est qu'ils sont tous joüeurs
d'eschets, & qu'il n'est point de si chetif païsan en Islande, qui n'ait
chez luy son jeu d'eschets, faits de sa main, & d'os de poisson, taillé
à la pointe de son couteau. La diferànce qu'il y a de leurs pieces aux
nôtres, est, que nos Fous sont des Evesques parmy eux; & qu'ils tienent
que les Eclesiastiques doivent estre prés de la personne des Rois. Leurs
Rocs sont de petits Capitaines, que les Escoliers Islandois qui sont
icy, apelent _Centuriones_. Ils sont represàntez, l'espée au costé, les
joües enflées, & sonnant du Cor, qu'ils tienent des deux mains. J'aurois
à vous faire un long discours sur le sujet des Cors, que les Capitaines
du Nort portoient à la guerre, pareils à celuy de nostre Roland: Et pour
pràndre la chose de plus haut, tel qu'estoit le Cor, ou la Trompete de
Misene, de qui Virgile a dit; _Hectoris hic magni fuerat comes._ Où l'on
voit un Trompete camarade d'Hector. C'est de là sans doute, que les
Trompetes Alemans, & de toutes ces contrées, ne passent pas pour valets,
comme ils font ordinairement en France; mais pour oficiers des
compagnies où ils servent. Je reserve de vous en parler à une autre
ocasion. Reprenons le discours de nos Eschets.
XXXI. Ce jeu n'est pas seulement ancien, & commun, chez les Islandois,
mais dans tous les païs du Nort. La Cronique de Norvege raporte, que le
Geant Drofon, qui avoit nourry Heralde le Chevelu, tout ainsi que Chiron
avoit nourry Achile, ayant oüy parler des grâns exploits que faisoit son
Nourrisson, estant Roy de Norvege, luy envoya des presâns de grand prix:
Et entr'autres, la Cronique fait màntion d'un jeu d'eschets, tres riche,
& tres beau. Ce Heralde regnoit environ l'an de Grace, 870. Et si
Encolpe dans Petrone, a eu la curiosité d'escrire, qu'il avoit veu joüer
Trimalcion aux dames, sur un Tablier de Terebinte & de Cristal, avec des
dames d'or & d'argent: Je vous diray que j'ay eu l'honneur de joüer aux
Eschets avec Madame la Contesse Eleonor, fille du Roy de Danemark, &
fàme de Monsieur le Conte Wlfeld, Grand Maitre, & premier Ministre du
Royaume, sur un Tablier d'Ambre blanc & jaune, avec des pieces d'or,
esmaillées de mesmes couleurs que le Tablier, & tres curieusement
travaillées. Les Rois & les Reines, sont assis sur des Trônes, avec le
Manteau Royal, la Couronne en teste, & le Septre à la main. Les Evesques
sont richement mitrez. Les Chevaliers sont montez sur des chevaux bien
faits, & bien harnachez. Les Rocs, sont des Elefans sur lesquels il y a
des Tours. Et les Pions sont de petits Mousquetaires qui ont couché en
joüe, & qui sàmblent atàndre le commàndemànt pour tirer.
XXXII. Je vous ay dit, que la langue des Islandois est fondée sur
l'anciene langue Runique. Le Docteur Vormius, qui entànd ce Runique, &
qui en a fait un livre, m'a asseuré que l'Islandois est le plus pur
Runique que nous ayons. Pour preuve de cela, les caracteres Islandois
dont Blefkenius a donné un Alfabet dans sa Relation, sont Runiques: Et
le mesme dit, que parmy ces caracteres, il y en a d'hyeroglifiques, qui
signifient des mots entiers. Le bon homme Angrimus s'est estàndu sur ce
chapitre dans sa Crimogée. Et parce que ce livre est fort rare en ce
païs, & qu'il l'est sans doute au lieu où vous estes; vous aurez
agreable que je vous entretiene de la lecture que j'en ay faite: Car en
vous descouvrant l'antiquité de la langue Islandoise, elle nous donne
une grande connoissance des antiquitez du Nort.
XXXIII. Angrimus dit, que les Annales d'Islande, qui parlent des
premiers habitans du monde Arctique, les font venir d'un Prince
Asiatique, nommé _Odin_, que d'autres ont dit _Ottin_; lequel poussé par
les armées Romaines, que Pompée commàndoit dans la Frigie mineure, prit
la route du Nort, & se vint ràndre en ces quartiers, avec des troupes
Frigienes qui le suivirent. Et le bon Angrimus avoüe, que l'epoque de
ses Annales Islandiques, ne s'estànd pas plus avant que d'Odin. Il
assure neanmoins, que beaucoup d'autres peuples du Nort, en ont de plus
ancienes: & que leurs Histoires font màntion d'un Prince apelé _Norus_,
qui donna les premieres loix à la Norvege, & l'erigea en Royaume. Que
Norus estoit fils de Thorré, Roy de Gotland, & de Finland, le plus
grand, le plus vertueux, & le plus excellànt Prince de son siecle. Que
ses peuples l'adorerent comme un Dieu apres sa mort. Que la Norvege
apela le mois de Janvier, _Thorré_, de son nom. Et que ce nom est ancore
aujourd'huy retenu dans l'Islande. Que le Roy Thorré eut une fille d'une
grande beauté, nommée _Goa_, qui fut enlevée par un Prince estranger.
Que son frere Norus courut apres le ravisseur. Et que le mois suivant
celuy de Janvier fut nommé, _Goa_; qui est le mesme nom dont se servent
ancore aujourd'huy les Islandois, pour le mois de Février. Angrimus fait
en suite une carte genealogique des predecesseurs de Norus, qui ont esté
mis par les peuples du Nort au nombre des Dieux, qui de la mer, qui des
vàns, qui de la nege, qui du froid; Et d'un entr'autres qu'ils adorerent
sous le nom de Dieu du feu, qui n'estoit pas mal fait, & boiteux comme
le Vulcan des Grecs, mais le mieux formé, & le plus beau de tous les
hommes; qu'ils apelerent pour sa grande beauté, _Halogie_; c'est à dire
grande & bele flame. La genealogie dessànd jusques à un neveu de Norus,
apelé _Gilve_: Auquel temps, dit la Cronique, le grand Odin Asiatique
entra dans le Nort.
XXXIV. Cete diversité d'Annales a obligé Angrimus d'aler ancore plus
avant, que ces premiers Rois de Norvege: Et de raporter l'origine des
peuples du Septàntrion aux anciens Geans Cananeens, que Josué chassa de
la terre promise, & qui vindrent peupler cete contrée, de Geans, tels
qu'ont esté les premiers habitans du Monde Arctique, & d'où l'on croit
que sont derivez les premiers Gots, qui signifient, _Geans_. Or,
Monsieur, il ne sera pas hors de propos, que je vous die deux mots en
cét endroit, & de ce grand Odin Asiatique, & de l'opinion receüe en ce
païs, que les premiers hommes du Nort ont esté Cananeens.
XXXV. Le grand Odin Asiatique a esté adoré dans tout le Septàntrion,
sous le nom de Mercure, à cause de son excellànt esprit. On croit que
c'est le premier Auteur de la Poësie, & de la Magie Septàntrionale, si
celebre, & si renommée, par tout ailleurs. Je vous ay parlé de sa
Poësie; & j'aurois beaucoup de choses à vous dire de sa Magie: Mais le
sujet merite une narration particuliere, que je reserve à une autre
fois. Je me contànteray de vous dire maintenant, que je ne me puis assez
estonner de la negligeance de quantité d'honnestes gens, qui suivent
avec si peu de reflexion des erreurs inveterées, & s'y laissent emporter
sans resistànce. Jusques là mesme, que plus ces erreurs choquent le bon
sens, & moins elles ont de vray-sàmblance, plus ils les croyent, & plus
ils taschent de les faire acroire aux autres. Car, Monsieur, quele
aparànce y a-t'il de pouvoir acommoder tous les contes que l'on fait
d'Odin Asiatique; & quel raport peuvent avoir des fables si fables, avec
le siecle de Pompée, qui est un siecle si connu, & si historique.
XXXVI. Mais n'admirez vous pas ceux qui parlent des premiers fondateurs
des Nations, ou des Grâns hommes de l'antiquité, & qui les font Geans.
On diroit qu'ils parlent de quelques Loûs, que l'on fait toujours plus
grâns qu'ils ne sont. Hercule à ce qu'on dit, estoit trois fois plus
grand que les autres hommes. Virgile fait Enée & Turne, hauts comme des
montagnes. _Quantus Athos, aut quantus Erix._ Le mesme compare Pandarus,
& Bitias, à deux grâns chesnes. Tous les Portraits, & toutes les statuës
qui se voyent de Charlemagne, dans les Tàmples des Alemâns, sont
beaucoup plus grandes que l'ordinaire des hommes. Et j'ay veu un Roland
élevé en colosse de bois, au milieu de la place de Breme, de la hauteur
d'une Pique. Saxo Grammaticus a fait ses premiers Danois, Geans.
Joannes, & Olaus Magnus, freres, & Historiens Suedois, ont fait leurs
premiers Suedois, Geans. Angrimus Jonas Islandois, a fait ses premiers
Islandois Geans. Il dit que, _Got_, signifie, _Geant_. Et que les
premiers Gots estoient Geans. Et parce que les premiers Geans, dont la
Bible parle depuis le deluge, sont les Geans Cananeens, que Josué défit,
& chassa de la Terre Sainte: Il veut que ces Geans se soient retirez
dans les païs froids du Septàntrion; parce qu'il faisoit trop chaud pour
eux dans la Palestine.
XXXVII. Les deux freres Suedois, & qui ont esté l'un apres l'autre
Archevesques d'Upsal, vont plus avant qu'Angrimus Jonas; & déterminent,
que les premiers Suedois sont dessàndus des enfans de Jafet. Ils
pretàndent mesme avoir demontré que la ville d'Upsal a esté bastie du
temps d'Abraham. Je m'estonne qu'Angrimus Jonas ne les ait suivis; &
qu'il n'ait fait sortir les premiers habitans de son Isle, de la mesme
tige de Jafet. Et cela avec d'autant plus de vray-sàmblance, qu'il est
escrit des enfans de Jafet au chap. 10. de la Genese. _Ab his divisæ
sunt Insulæ gentium, in regionibus suis, unusquisque secundum linguam
suam, & familias suas, in nationibus suis._ Car l'opinion estant receüe
& ortodoxe, que les enfans de Noé ont repeuplé le monde apres le deluge,
& que les enfans de Jafet ont particulierement repeuplé toutes les Isles
du monde; Angrimus pouvoit dire avec plus de certitude des premiers
habitans de son Isle, ce que Joannes & Olaus Magnus, avoient dit des
premiers habitans de la Suede: & les faire sortir sans hesiter, de la
branche de Jafet, puis que la Genese autorisoit plus fortement sa
conjecture pour son Isle, qu'elle n'autorisoit cele des Suedois pour
leur terre ferme. Et il s'ensuivroit de cela aussi, que l'Islande auroit
peu estre habitée long temps devant la venüe des Geans Cananeens, dans
le païs du Nort.
XXXVIII. A vous dire ce que je pànse de ceux qui recherchent trop
exactement, quels ont esté les premiers hommes qui ont repeuplé le monde
apres le deluge: Je croy, Monsieur, que leur curiosité est vaine &
inutile, parce qu'on ne le peut savoir: & que toute sorte d'histoire
nous manquant pour cela, ce que l'on en peut dire, n'est fondé que sur
des conjectures, ou sur le raport de quelque Cronique, fabuleuse, ou
historique, mal conceüe, & plus mal expliquée. En quoy je ne pretàns pas
contredire le seul M. Angrimus, que j'honore, & que j'estime infiniment.
Le vice est general. Il n'est pas le premier qui a fait sortir les
premiers hommes du Nort, des Geans Cananeens. Et ce qui l'a d'autant
plus engagé dans cete erreur, sur l'opinion receüe; est, qu'il a creu
avoir trouvé quelques mots Islandois, qui avoient du raport avec
quelques mots de la langue Hebraïque, que l'on a apelée, _le langage de
Canaan_, depuis que les Juifs se ràndirent maîtres de la terre promise,
& qu'ils en chasserent les Geans Cananeens. Mais le bon homme n'a pas
consideré, que ces Geans ne parloient pas Hebreu, que l'Hebreu leur
estoit estranger: Et qu'ils n'ont peu porter dans le Septàntrion, quand
mesme ils l'auroient habité, l'usage d'une langue, qu'ils n'entàndoient,
& qu'ils ne parloient pas.
XXXIX. Ce que je dis vous fera remarquer de sàmblables béveües, dans les
escrits de quelques savâns hommes, & grâns Critiques de nostre siecle,
qui ont cherché l'origine des premiers peuples, dans l'origine, ou dans
l'etimologie de certains mots, Alemâns, ou Hebreux, qu'ils ont creu
avoir quelque raport, ou avec le langage, ou avec les noms de ces mesmes
peuples. M. Grotius a escrit dans la dissertation qu'il a faite de
l'origine des peuples de l'Amerique, que les Americains ont esté Alemâns
d'origine; par cete raison, qu'ils ont beaucoup des mots, qui finissent
en _lan_: & que _land_, est un mot Alemân. Et parce qu'il y a des
peuples dans l'Amerique, que l'on apele _Alavardes_; que M. Laet dit
avoir esté ainsi apelez, d'un Capitaine Espagnol, nommé _Alvarado_, qui
les conquit. M. Grotius asseure, que les Americains _Alavardes_, ont
esté originaires Lombards, & qu'ils ont esté apelez, _Alavardes_, de
Lombards qu'ils estoient, par la mesme corruption de langage, à ce qu'il
dit, que les François d'aujourd'huy apelent _Halebardes_, les armes des
Lombards, que les anciens François apeloient, _Lombardes_.
XXXX. C'est sur de pareilles origines, & sur de sàmblables conjectures,
que M. Bochard, non moins savant que M. Grotius, a composé le docte
livre qu'il a fait, & qu'il a intitulé, _Phaleg_, parce qu'il contient
le partage, & les premieres habitations de toutes les terres du monde.
Et je ne puis assez admirer la subtilité de son esprit, dans la
connoissance qu'il a des langues Oriàntales, d'avoir trouvé dans la
langue Hebraïque, l'interpretation des vers Cartaginois qui se lisent
dans le Poenulus de Plaute. Mais quoy que ses conjectures soient fort
ingenieuses, je ne saurois croire que ce Cartaginois ait esté de
l'hebreu. La raison est, que Didon qui a basti Cartage, estoit
Feniciene: Que le langage Fenicien a esté diferànt de l'Hebraïque; &
qu'il ne se peut que le Cartaginois que l'on parloit du temps de Plaute,
ait esté, je ne dis pas de l'Hebreu, diferànt du Fenicien; mais que
ç'ait esté le mesme Fenicien, que l'on parloit du temps de Didon. M.
Samuel Petit autre savânt homme, & grand Critique, avoit trouvé avant M.
Bochard, une autre explication de Plaute, dans la mesme Comedie, &
d'autres paroles que celes de M. Bochard. Ce qui me fait croire qu'un
troisiesme intelligent comme eux dans la langue Hebraïque, trouveroit
s'il vouloit, un troisiesme sens dans le mesme Cartaginois de Plaute,
par des transpositions de letres, & de poincts, dont ces Messieurs se
sont servis, & que l'usage permet aux Critiques de la langue Hebraïque;
a qui l'on fait dire, comme a des cloches, tout ce que l'on veut, par
une sàmblable liçànce.
XXXXI. Vous excuserez, Monsieur, la digression que j'ay faite, parce que
je ne l'ay pas creüe esloignée de mon sujet. Et que le bon homme,
Angrimus dans l'etimologie qu'il a cherchée de quelques mots Islandois
chez les Hebreux, a suivi une erreur ordinaire aux Doctes comme luy. Il
n'en doit pas estre creu, non plus que les autres; puis qu'il n'est rien
de si trompeur, ni de moins solide, que des conjectures fondées sur de
sàmblables etimologies.
XXXXII. Je croyois qu'Angrimus Jonas feroit sortir ses premiers
Islandois des mesmes Geans Cananeens, qui avoient peuplé selon
luy-mesme, toutes les contrées du Nort. Mais il n'a pas voulu que
l'Islande ait esté habitée de ce temps-là. Ce qu'il en a dit est
curieux, & merite de vous estre escrit. Il dit que l'Islande a esté
premierement descouverte par un Naddocus, qui aloit aux Isles de Fare, &
fut jeté par la tàmpeste à la côste Oriàntale de l'Islande, qu'il nomma,
_Snelande_, à cause des hautes neges qu'il y trouva. Mais Naddocus ne
s'y arresta pas. Le second qui la descouvrit, fut un Suedois nommé
Gardarus, qui ala chercher cete Isle, sur ce qu'il en avoit oüy dire à
Naddocus, & l'ayant trouvée en l'an 864. y passa l'Hyver, & apela l'Isle
_Gardarsholm_: c'est à dire, l'Isle de Gardarus. Le troisiesme qui la
descouvrit, fut un Pirate renommé, de Norvege, nommé _Flocco_, qui se
servit d'une invàntion tres-bele, pour trouver cete Isle, sur le raport
qui luy en avoit esté fait. On ne savoit encore en ce temps-là quoy que
ce soit de l'aiguille aimantée, ni de l'usage du compas. Et comme il
aloit d'une Isle à une autre, sans descouvrir cele qu'il cherchoit. Il
prit trois Corbeaux, en partant de l'Isle de Hetland, une des Orcades; &
en lascha un, lors qu'il crût estre bien avant en mer. Mais il connut
qu'il n'estoit pas si esloigné de terre qu'il pànsoit, parce que le
Corbeau reprit la route de Hetland, & s'y envola. Il poussa plus avant
dans la mer, & lascha le second Corbeau, qui roda de tous costez, & ne
voyant pas de terre retourna dans le vaisseau. Il ne fut pas trompé au
troisiesme Corbeau, qui descouvrit l'Isle, & fondit dessus. Flocco
l'ayant suivy des yeux & des voiles; car il avoit le vànt favorable;
aborda heureusement à la partie Oriàntale de Gardarsholm, où il passa
l'Hyver; & le Printemps venu, se voyant assiegé des glaces, que les
Islandois apelent Groenlandiques, il donna le nom _d'Islande_, à cete
Isle, qui signifie le païs des glaces. Et ce troisiesme nom luy est
demeuré. Flocco passa un autre hyver dans la partie Meridionale de
l'Islande; mais n'y ayant pas trouvé son conte, non plus qu'à
l'Oriàntale, il retourna en Norvege, où il fut apellé, _Rafnafloke_:
c'est à dire Flocco le Corbeau, à-cause des Corbeaux dont il s'estoit
servy pour descouvrir l'Islande.
XXXXIII. Le premier fondateur des Islandois, est un Ingulfe, Baron de
Norvege; qui se retira en Islande avec son beau-frere Hiorleifus, pour
avoir tué deux freres des plus grâns Seigneurs de leur contrée. Et comme
c'estoit la coûtume des banis de Norvege, d'arracher les portes des
maisons qu'ils laissoient en leurs païs, & de les emporter avec eux;
Ingulfe estant à la veuë de l'Islande, jeta ses portes dans la mer, pour
aborder où le hazard, & les flots, les pousseroient. Mais il arriva à un
autre endroit, quoy qu'à la mesme partie Meridionale de l'Isle. Il ne
trouva ses portes que trois ans apres. Ce qui l'obligea à changer de
demeure, & à s'arrester au lieu où ses portes s'estoient arrestées.
Ingulfe & son beau-frere, visiterent premierement l'Islande, en l'an de
Grace 870. Et ne l'habiterent que quatre ans apres, en l'an 874. qui est
l'Epoque determinée & definie, dans les Annales de l'Islande, pour la
premiere habitation de cete Isle. Et les mesmes Annales asseurent,
qu'Ingulfe trouva l'Islande _Inculte & deserte_, lors qu'il y arriva. On
remarqua neanmoins, que quelques Mariniers Anglois, ou Irlandois,
avoient mis autre fois pied à terre aux rivages de l'Isle, par quelques
cloches, par quelques croix, & par quelques autres ouvrages faits à la
mode d'Irlande & d'Angleterre, que l'on y avoit laissez, & quelques
livres qui y furent trouvez. On demeure aussi d'acord, que les Irlandois
avoient fait diverses dessàntes dans cete Isle, avant la venüe
d'Ingulfe. Et leurs Annales raportent, que les anciens Islandois
apeloient ces Irlandois, _Papas_. Et nommerent la partie Occidàntale de
l'Islande, _Papey_, parce que les Irlandois avoient acoustumé d'y
aborder, comme à la plus proche, & à la plus commode.
XXXXIV. Or, Monsieur, sur ce que les Annales d'Islande asseurent
constamment, que l'Islande estoit _inculte & deserte_, lors qu'Ingulfe y
arriva; Angrimus Jonas asseure fortement aussi, que l'Islande n'a jamais
esté habitée avant ce temps-là. Et le bon homme s'emporte avec passion
contre tous ceux qui disent le contraire. C'est un plaisir de lire ce
qu'il a escrit dans son _Specimen Islandicum_, contre Pontanus, & contre
les Auteurs que Pontanus a aleguez, pour prouver que l'Islande estoit
l'anciene Thulé, de laquelle Virgile disoit à Auguste. _Tibi serviat
ultima Thule_. Car dit-il, si nostre Islande estoit cete _ultima Thule_,
elle auroit esté habitée au temps d'Auguste. Et que deviendroit la foy
de nos Annales, qui asseurent qu'elle n'a esté habitée qu'au temps
d'Ingulfe?
XXXXV. Mais je le prie de se ressouvenir de ce qu'il a luy mesme escrit,
& que je viens d'aleguer; que des mariniers Irlandois avoient acoûtumé
de metre pied à terre en Islande, avant la venuë d'Ingulfe, & que les
anciens Islandois apeloient ces Irlandois, _Papas_. Je le prie de me
dire, qui estoient ces anciens Islandois? J'acorde à Angrimus que
l'Islande ne fut absolument Chrestiene, que quelques années apres la
dessànte d'Ingulfe. Mais il ne peut pas nier, qu'il n'y eust en ce
temps-là beaucoup de Chrestiens dans la contrée du Nort. Les Irlandois
l'estoient. Et Ingulfe en trouva des marques, en arrivant à l'Isle. La
Crimogée remarque, que le beau-frere mesme d'Ingulfe, qui aborda
l'Islande avec luy, s'il n'estoit pas Chrestien, avoit des sàntimàns
Chrestiens. Et il est certain que le Christianisme estoit en ce temps-là
respàndu dans toutes les contrées du Septàntrion, & dans l'Islande
nommément. Ce que je demontreray un peu plus bas. Or cela estant, quel
temps veut donner Angrimus à ces Islandois payens, qui estoient si fort
atachez à leurs ancienes Religions? & principalement à cele de leur
Odin, par lequel ils juroient, & qu'ils apeloient le grand Protecteur
Asiatique. Il est certain que de toutes les superstitions Payenes, les
plus ancienes, sont les sacrifices des hommes; Et j'ay fait voir
cy-dessus, qu'ils ont esté pratiquez avec grande devotion parmy les
Islandois. Leurs Annales disent qu'en la partie Occidàntale de
l'Islande, il y avoit un Cirque, au milieu duquel s'élevoit un grand
Rocher, où ils escrasoient les hommes, & versoient le sang en sacrifice
à leurs Idoles. Ces mesmes Annales remarquent, que cete coutume ayant
esté abolie dans l'Islande, comme elle fut par tout ailleurs, le Rocher
retint plusieurs siecles apres, la couleur rouge du sang humain qui y
avoit esté respandu. Je demande à Angrimus: quel temps il veut donner à
ces _Plusieurs siecles_, dont ses Annales mesmes font màntion? Et je luy
demande, en quel temps ont esté invàntées les Fables de l'Edda, qui sont
si ancienes, & si nées avec les Islandois, qu'elles ne sont presque
point connües des autres peuples du Nort, & du tout point de toutes les
autres Nations du monde.