VI. L'Islande est montagneuse, & pierreuse. Les pasturages y

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RELATION

DE

L'ISLANDE.

A PARIS,

Chez LOUIS BILLAINE, au second

pillier de la grand' Salle du Palais, à la

Palme, & au grand Cesar.

M. DC. LXIII.

A SON ALTESSE SERENISSIME MONSEIGNEUR LE PRINCE.

MONSEIGNEUR,

_Si vostre Altesse Serenissime me fait l'honneur de m'acorder la grace

que je luy demànderay quelque jour, d'escrire les Merveilles de sa Vie;

je feray son Panegirique en faisant son Histoire: Et la narration toute

nuë des esclatantes actions qu'Elle a faites, efacera tout ce que

l'antiquité a dit & escrit des plus Grâns-guerriers & des plus

Grâns-hommes des siecles passez. En atàndant, MONSEIGNEUR, que j'aye

l'esprit ràmply du Genie, qui m'inspire une si haute pànsee; je Vous

suplie tres humblement de trouver bon que je die en ce lieu: Que Vos

inclinations ne sont pas toutes pour la guerre: Que Vous en avez d'aussi

fortes pour les beles letres: Et que l'ardeur incomparable de Vostre

Esprit, Vous porte aussi avant dans les sciànces, que cele de Vostre

Coeur Vous engage dans les combats._

_Trouvez bon aussi, MONSEIGNEUR, qu'en Vous donnant le divertissemànt

d'une Relation, que j'ay autrefois escrite à M. de la Mote le Vayer,

illustre par son rare savoir, & par le glorieux employ que sa Vertu luy

a aquis aupres d'un si Grand Prince, qu'est le FRERE UNIQUE DE NOSTRE

GRAND ROY; J'entretiene V. A. ser.^me de quelques reflexions que j'ay

faites, sur ce que les anciens Geografes n'ont presque rien connu du

globe de la terre, ou qu'ils n'en ont connu que de fort petites parties.

Ils ont creu que toute l'estàndüe de ce globe, qui est entre les deux

Tropiques, & qu'ils ont apelée, _Zone Torride_, estoit inhabitée &

inhabitable. Ils n'ont seu du levant, que ce qui est au deça du Gange, &

presque rien au delà, que par presomption & par oüy dire. Ils ont fixé

leur couchant aux Isles fortunées, qui sont aparamment nos Canaries. Ils

se sont imaginez que la mer Hiperborée, & que l'Islande, dont je fay icy

la relation, estoient les derniers termes de ce que l'on pouvoit

descouvrir du Septàntrion. Et ne sachant que dire de la Terre Australe,

ils l'ont telement ignorée, qu'ils se sont figurez que c'estoit la

demeure des Morts, & la fable de leurs Enfers._

Illam, _dit le Poëte,_

Sub pedibus Stix atra videt,

Manesque profundi.

_Je ne parleray pas de quelques Peres de l'Eglise, qui ont eu de si

grandes lumieres pour les choses du Ciel, & si peu de connoissance de

celes de la Terre; qu'ils ne se sont peu persuader qu'il y eust des

Antipodes; & n'ont seu compràndre, par queles raisons ils estoient eux

mesmes Antipodes à ceux qui estoient les leurs._

_J'avoüe, MONSEIGNEUR, que nôtre siecle est beaucoup plus esclairé que

n'ont esté les precedàns. J'avoüe que depuis deux cens ans, il y a eu

des Mariniers, & plus hardis, & plus savans sans comparaison, que

n'estoit l'ancien Tifis des Argonautes. Et j'avoüe que l'on a penetré le

monde dans toutes ses parties, beaucoup au delà de ce que les plus

celebres Geografes de l'antiquité nous en ont apris. Cela n'empesche

pas, MONSEIGNEUR, que nous ne soyons toujours dans une profonde

ignorance de ce qui se peut ancore descouvrir, & qui nous est inconnu de

la Terre universele. Je craindrois de passer pour extravagant, si

j'avançois déterminément, que nous n'en connoissons que la moitié. Mais

je diray sans hesiter, que nous n'en connoissons pas les deux tiers; &

que ce qui reste à descouvrir, va sans contredit au delà du tiers._

_Il me sera aisé de le démontrer quand je diray, que nous ne connoissons

presque rien de ce qui est au delà des deux cercles polaires. Que le

cercle arctique passe à l'extremité de l'Islande Septàntrionale; & que

nous n'avons qu'éfleuré les bords du Groenland, au delà de la mer

Glacée, qui separe cete Isle de ce continànt. Cecy est considerable,

MONSEIGNEUR, que le cap Farvel, qui est du Groenland, & au Nor-oüest de

l'Escosse, est entre le 60. & 61.^me degré d'elevation: Et que de ce cap

au pole, il y a prés de trànte degrez de latitude, qui nous sont

inconnus. Il est vray que toute la côste du Groenland, soit au Levant,

soit au Couchant du cap Farvel, & dont on ne sauroit déterminer la

longitude, n'est pas si meridionale que ce cap. Mais je suplie

tres-humblement V. A. ser.^me de se represànter, qu'il y a une terre au

Nort du Japon, que nos Geografes apelent, _la terre de Jesso_, tout à

fait inconnuë à nos Matelots; quoy qu'elle soit d'une grandeur si

prodigieuse, qu'elle a quarante-six degrez de latitude, sur vint & deux

degrez de longitude._

_Si nous passons du Nort au Sud, il se trouvera, MONSEIGNEUR, que ce qui

est inconnu de la terre Australe, est de plus grande consequànce que ce

que nous ignorons de la Septàntrionale. La grandeur de cete terre

Australe, estonnera tous ceux qui la verront descrite dans nos cartes;

s'ils considerent, qu'elle embrasse les deux Emisferes, depuis le Pole

meridional, jusques à la ligne Equinoctiale; & aux endroits où la

nouvelle Guinée unit les deux horisons. Cela seul, MONSEIGNEUR,

emporteroit la moitié du monde, si ce qui est entre les bras de cete

Terre, & au deça du cercle Antartique, soit de l'Asie, soit de

l'Afrique, soit de l'Amerique, n'estoit descouvert, & dans le commerce.

J'adjousteray, MONSEIGNEUR, à ce que j'ay dit: Que l'on ne sait pas

ancore, si le Japon est Isle, ou Terre ferme: Et qu'il y a des espaces

comme infinis au delà des Filipines, jusques à la côste du Perou, sur

lesquels nos Geografes font passer la mer Pacifique. Ils inondent ce

qu'ils ne connoissent pas; & noyent dans leurs Cartes, quantité de

peuples qui se portent bien dans les terres qu'ils habitent._

_Pour dire les choses, teles qu'elles pourroient estre, MONSEIGNEUR. Ce

qui resteroit à descouvrir du Globe terrestre, iroit beaucoup au delà du

tiers, & aprocheroit bien fort de la moitié, si la nouvele Guinée, qui

joint les deux bouts de la terre Australe, joignoit aussi la Tartarie, &

l'Amerique, du costé du Septàntrion, comme il y en a qui le croyent.

L'Ocean ne seroit plus en ce cas, la ceinture de la Terre; au contraire,

la Terre seroit la ceinture de l'Ocean. Et ce qui seroit bien

surprenant, pour ne pas dire incroyable; on pourroit frayer divers

chemins, pour aler par terre d'un pole à l'autre._

_Je ne doute pas, MONSEIGNEUR, que tant de Peuples inconnus, ne soient

quelque jour connus, pour avoir la connoissance de Dieu, & cele du

mistere de son Fils, mort pour nos ofànces, & resuscité pour nôtre

justification. C'est pour cela qu'il est écrit. [En marge: Daniel. 7.]

_Que tous Peuples, que toutes Nations, & que toutes Langues, adoreront

Dieu, & le serviront._ [En marge: Joel. 2.] _Que Dieu versera de son

Esprit sur tous les hommes de la terre._ [En marge: Jeremie 31.] _Et que

tous les hommes de la terre connoitront Dieu, depuis le plus grand

jusques au plus petit._ La mesme Escriture Sainte nous enseigne, que

Dieu establira un Roy, pour estre le Conducteur, & le Souverain, de tous

les Peuples de l'Univers; & pour respàndre la Predication de son

Evangile dans toutes les contrées du monde. Dieu parlant à ce Roy par

son Profete Isaie, luy dit ces paroles, tres considerables à ce propos.

[En marge: Chap. 55.] _Tu apeleras la Nation que tu ne connoissois pas;

& la Nation qui ne te connoissoit pas, te desirera, & coura apres toy.

Ce sera à-cause de moy, qui suis ton Seigneur, & ton Dieu; & à-cause de

mon [En marge: Jesus-Christ.] SAINT, qui est le Saint de mon peuple

Israel. C'est pour cela que je t'ay exalté, & c'est pour cela que je

t'ay glorifié._

_Je ne croy pas, MONSEIGNEUR, que l'on doive trouver estrange le zele

que j'ay, estant nay François, si je dis que la Profetie se doit

entàndre d'un Roy de France. J'ay outre cela beaucoup de raisons qui me

le persuadent. Il me sufira de dire, que toutes les conjectures, &

toutes les aparànces, me font presumer que la Profetie regarde nostre

GRAND ROY. Car il a toutes les qualitez, de Majesté, de Justice, & de

Valeur, que l'Escriture Sainte atribuë à ce Roy Profetique. S'il n'a pas

tout le temps qui sera requis, pour achever une si vaste entreprise,

qu'est la conqueste du Monde; Il ouvrira sans doute, & aplanira un grand

chemin à son GLORIEUX SUCCESSEUR, pour l'assujetir de bout en bout. Ce

qui me fortifie dans cete croyance, est, que pour seconder les hauts

desseins de nostre VICTORIEUX MONARQUE; le Ciel luy a donné un Prince de

son sang, tel que VOUS, MONSEIGNEUR, dont les Conseils peuvent estre

apelez, CONSEILS DE DIEU, comme l'Histoire Sainte qualifie les conseils

des grâns Politiques: Et dont L'ESPÉE aura la mesme vertu, qu'avoit cele

de GEDEON, contre les enemis du nom Chrestien. Je n'ay pas assez de vie

pour voir de si grandes choses. Mais j'ay toute la passion qu'il faut

pour les souhaiter. J'ay aussi tous les santimàns qui m'obligent d'estre

avec respêt & soumission,_

MONSEIGNEUR,

de V. A. Ser.^me

Le tres-humble, tres-obeïssant & tres-fidele serviteur,

LA PEYRERE.

TABLE DES CHOSES

Contenües aux Articles de cete Relation.

I. L'Auteur de cete Relation n'ayant pas esté en Islande, escrit ce

qu'il en a leu & ouy dire.

II. De la situation, & de la grandeur de l'Islande.

III. De ses jours, les plus longs, & les plus courts.

IV. De quoy on se nourrit en Islande, & de quoy on s'y chaufe.

V. Des Glaces qui se destachent du Groenland, & ce qu'elles aportent en

Islande, où elles abordent.

VI. Des pâturages de l'Islande, du lait, & du beurre; Et des farines qui

se font de poissons secs.

VII. Des Eaux de l'Islande.

VIII. Des Lacs de diverse & d'estrange nature, qui sont en Islande.

IX. Des Minieres de soufre qui y sont. Et du Mont Hecla.

X. Les Islandois croyent, qu'il y a des Ames dannées qui brulent, &

d'autres qui gelent.

XI. Evenemànt extraordinaire avenu en Islande.

XII. Du trafic que l'on fait en Islande. Et des Filles Islandoises.

XIII. Des Festins des Islandois.

XIV. Des coutumes sauvages des Islandois.

XV. Des Demons apelez Droles. Et des Islandois qui vàndent le vànt.

XVI. Des sortileges des Islandois.

XVII. De l'ancien Gouvernemànt de l'Islande. De la Justice qui s'y

exerce. ibid.

XVIII. L'Islande assujêtie aux Rois de Norvege, & en suite, aux Rois de

Danemark.

XIX. De l'anciene, & nouvele Religion, des Islandois.

XX. Les anciens Islandois estoient grâns Pirates, & grâns Gladiateurs.

XXI. Des Annales des Islandois.

XXII. Des Poëtes Islandois.

XXIII. Des Satyres Islandoises.

XXIV. De la Poësie Islandoise.

XXV. De l'amour que les Islandois ont pour leur patrie.

XXVI. Les Islandois sont chicaneurs.

XXVII. Des Maisons des Islandois.

XXVIII. Des deux Eveschez, & des deux vilages, qui sont en Islande.

XXIX. Des Evesques Islandois.

XXX. Les Islandois sont joüeurs d'Eschets.

XXXI. Continuation du mesme sujet.

XXXII. Le langage Islandois est Runique.

XXXIII. Quels ont esté les premiers habitans du Monde Arctique.

XXXIV. Les Geans Cananeens ont peuplé le Monde Arctique.

XXXV. Du grand Odin Asiatique.

XXXVI. On nous fait acroire que les anciens Heros ont esté Geâns.

XXXVII. Les Peuples du Septàntrion croyent estre de la race de Jafet.

XXXVIII. La recherche est vaine, des premiers Peuples qui ont habité les

parties du Monde, apres le Deluge.

XXXIX. Preuve du precedànt article.

XL. Suite de la mesme preuve.

XLI. Resolution de la mesme preuve.

XLII. Des premieres descouvertes qui ont esté faites de l'Islande.

XLIII. D'Ingulfe creu premier fondateur des Islandois.

XLIV. Que cete opinion n'est pas vraye.

XLV. Preuve du precedànt article.

XLVI. Suite de la mesme preuve. De l'Islande Payene & Chrestiene.

ibidem.

XLVII. La Tulé des Anciens est l'Islande d'aujourd'huy.

XLVIII. De l'Ocean Deucaledonien.

XLIX. L'Islande estoit habitée avant l'année 874.

L. Preuve du precedànt article.

LI. Les Gots ont introduit la barbarie dans l'Europe.

LII. De la _Crimogée_, & du _Specimen Islandicum_, d'Angrimus Jonas.

_Fin de la Table._

AVIS,

Touchant mon Ortografe.

_Quoy qu'il n'y ait rien de resolu pour l'Ortografe de nostre Langue, &

qu'il soit permis à qui que ce soit de s'en faire une, comme il

s'imagine qu'elle devroit estre: Je ne veux pourtant pas me servir d'une

liberté si publique, sans ràndre raison de cele que j'ay prise dans ce

petit Ouvrage._

_Je croy que nôtre escriture doit estre l'image de nôtre parole, tout

ainsi que nôtre parole est l'image de nôtre pansée. Cela estant. Il me

sàmble que nostre Ortografe se devroit conformer à nostre prononciation,

qui fait nostre parole; & que l'on ne devroit pas nous obliger d'escrire

par, _e_, ce que nous prononçons par, _a_; d'escrire par une letre

double, ce que nous prononçons par une letre simple; ni d'escrire par,

_h_, ce que nous prononçons sans aspiration._

_Cete raison est fortifiée de l'exàmple des Italiens, dont la Langue a

une perfection plus anciene que n'est la perfection de la nostre; si

toutefois on doit apeler perfection, ce que l'Usage qui en est le

maître, peut changer comme il luy plaît. Or les Italiens qui prononcent

ce qu'ils escrivent, escrivent aussi ce qu'ils prononcent. Et je ne

doute en façon du monde, que nos anciens Peres qui nous ont laissé leur

Ortografe, n'ayent prononcé comme ils escrivoient. Ce que j'asseure

d'autant plus librement, que les Valons d'aujourd'huy, qui parlent ce

que nous apelons _Vieux Gaulois_, prononcent ces mots, _commencement_,

_commendement_, _contentement_, &c. comme ils les escrivent par _e_, &

non pas, _commancemant_, _commandemant_, _contantemant_, &c. comme on

les prononce en France, par, _a_. Et par la raison que nous ne

prononçons pas aujourd'huy ces mesmes mots, comme on les prononçoit le

temps passé; Je m'estonne que l'on n'ait changé leur Ortografe, en mesme

temps que l'on a changé leur prononciation. Car l'escriture estant,

comme j'ay dit, l'image de la parole, l'Ortografe doit suivre la

prononciation, comme l'ombre suit le corps._

_J'avoüe que dans ces mots, _commàncemànt, commàndemànt, contàntemànt,

&c._ l'_a_ ne doit pas estre prononcé avec toute sa force. Mais il est

constant que ces mots, & leurs sàmblables, doivent estre prononcez, par,

_a_. Puis donc qu'il ne s'agit que de donner une prononciation moins

forte à cet, _a_; Il sufiroit ce me sàmble, de marquer cete maniere plus

douce, par un accent grave, tel que je l'ay mis sur tous les, _à_, que

j'ay changez pour des, _e_._

_Je n'ay pas fait ce changemànt dans tous les mots, où suivant mon

raisonnemànt, il me sàmbloit que je le pouvois faire: Parce que l'on ne

peut pas changer d'abord, & tout à coup, ce qu'un usage inveteré s'est

acquis, par la longueur du temps qui l'autorise. Je me suis imposé cete

loy dans ce commàncemànt, de ne changer l'_e_, en _a_, par tout où

l'_e_, se prononce par _a_, que dans les noms, & dans les verbes. Dans

les noms, comme, _sàntimànt, raisonnemànt, changemànt, &c._ Dans les

verbes, comme, _apràndre, sàntir, pànser, &c._ Je laisse l'_e_, dans la

preposition, _en_, & dans les noms, & les verbes où cete preposition

entre, & où elle sert de composition. Dans les noms, comme,

_entàndemànt, engagemànt, endommagemànt, &c._ & dans les verbes, comme,

_enseigner, enfanter, enquerir, &c._ où je laisse, _en_, comme on

l'escrit ordinairement, par, _e_. Je laisse l'_e_, aussi, dans tous les

adverbes, qui finissent en, _ment_; dont le nombre est tres-grand. Je le

laisse à, _temps, sens, accent, dent, cent, &c._ J'escris _ancore_, par

un _a_; parce qu'il est derivé de _ancóra_, que les Italiens escrivent,

& prononcent par un _a_._

_J'ay retranché toutes les letres doubles, de tous les mots, où elles

m'ont sàmblé inutiles. Si l'on me dit, que ces letres doubles servent à

alonger les voyeles qui precedent les doubles consones. Je respondray

qu'il sufit de metre sur ces voyeles un accent circonflexe, pour marquer

qu'elles sont longues. Et les Estrangers qui apràndront nostre langue, y

seront bien moins embarassez, qu'à leur donner à deviner, quand il

faudra prononcer les letres doubles, comme des letres simples._

_Je croy qu'il n'est pas necessaire de metre aucun accent sur l'_e_, de

ces mots, _tele, quele, bele, fidele, nouvele, mortele, naturele,

eternele, &c._ Parce que l'_e_ qui devance la consone dans tous ces

mots, se doit prononcer comme l'_e_ de leurs masculins, _cet, tel, quel,

bel, fidel, nouvel, mortel, naturel, eternel, &c._ _Cele_, doit estre

prononcé comme, _tele, quele, bele, &c._ Je laisse la double _ll._ aux

pronoms, _elle_, & _laquelle_._

_J'ay retranché l'_h_, de beaucoup de mots que nous prononçons sans

aspiration. Je l'ay retenüe à _Christ_, & à _Chrestien_, son derivé.

J'ay fait scrupule, pour ne pas dire religion, de toucher à un usage

qu'un nom si saint a comme sanctifié. Et nostre, _f_, ayant la mesme

force, que le [Grec: ph.] des Grecs, qui est nostre, ph, j'ay changé le

ph, en f._

_Quelque raison pourtant que j'aye aleguée; je n'ay pris cete liberté

qu'en atàndant le Dictionaire que Messieurs de l'Academie nous ont

promis; où j'espere qu'ils fixeront nostre Ortografe. Et à quoy je me

fixeray aussi._

[Illustration: L'ISLANDE

Par P. Du Val Geographe du Roy A PARIS.]

RELATION DE L'ISLANDE.

A MONSIEUR DE _LA MOTHE LE VAYER_.

MONSIEUR,

I. Vous m'avez prié de vous escrire de ce païs du Nort, où nous errons

depuis quelque temps, ce que j'ay peû apràndre de l'Islande, & du

Groenland. Je n'ay point de plus grande passion au monde, que de vous

servir, & de vous plaire. Je vous escriray ce que je say de l'un & de

l'autre, le mieux qu'il me sera possible; mais ce sera s'il vous plaist,

l'un apres l'autre. L'Islande est une Isle celebre. Le Groenland est un

païs de tres-grande, & de tres vaste estànduë. Je commànceray la

premiere des deux Relations, que je vous ay destinées, par cele de

l'Islande: Dans laquelle vous verrez ce que j'ay leu de particulier

touchant cete Isle, chez divers Auteurs: Et principalement dans les

oeuvres d'Angrimus Jonas, Escrivain Islandois. J'escris _Angrimus_,

comme on le prononce, & non pas _Arngrimus_, comme il est imprimé; parce

qu'on a trop de pêne à le lire. Je vous raporteray ce que j'ay oüy dire

de plus curieux sur ce sujêt, dans les conversations que j'ay euës en

Danemark, avec des personnes de condition, & de savoir. Et ce que m'en a

dit bien particulierement, le Docteur Olaus Vormius, Medecin de la

faculté de Copenhague, qui possede les plus beles & les plus doctes

connoissances de tout le Septàntrion. Je vous diray aussi ce que

Blefkenius Danois, qui a eu la curiosité d'aler en Islande, a escrit de

plus remarcable, dans la Relation qu'il en a faite. Je ne croy pas tout

ce qu'il a escrit, & ne m'arresteray qu'aux choses qu'il dit y avoir

veües. Car j'y adjoute la mesme foy que je fay à Herodote, aux endroits

où Herodote dit qu'il a veu. N'estant pas croyable que des gens

d'honneur & de letres, ayent voulu prostituer la verité, & leur

reputation, de propos si deliberé, que de dire qu'ils ont veu ce qu'ils

n'ont pas veu. Quoy qu'il en soit, je feray comme Saluste; & diray, soit

de Blefkenius, soit d'Angrimus Jonas, soit du Docteur Vormius, soit de

tous ceux dont je vous alegueray ce que j'ay leu, & oüy dire; car je

n'en puis parler que pour avoir leu, & oüy dire: _Fides penes auctores

sit._

II. L'Islande est une Isle de l'Ocean Deucaledonien, a 13. degrez, 30.

minutes de longitude, & a 65. degrez 44. minutes de latitude. Cete

situation est prise, sur l'Evesché Septàntrional de l'Isle, nommé,

_Hole_, qu'Angrimus Jonas raporte dans sa Crimogée Islandique; où il

dit, qu'il la tient de l'Evesque mesme de Hole, Gundebrand de Thorlac,

son compatriote, & intime amy, auditeur de Ticho-Brahé, & grand

Astrologue. Les limites de l'Islande sont; du Levant, la mer Hyperborée;

du Midy, l'Ocean Deucaledonien; le Couchant regarde le Groenland, vers

le cap Farvel; & le Nort est exposé à la mer glacée du mesme Groenland.

La longueur de l'Isle, s'estànd du Levant au Couchant, en autant de

chemin qu'un homme en peut faire en vint jours. Et sa largeur du Midy au

Nort, à l'endroit le plus large, en autant de païs, qu'un homme en peut

traverser en quatre jours. Le mesme Angrimus de qui je tiens cete

mesure, ne sait, si ces journées sont d'un homme à cheval, ou à pied.

III. Pour bien juger de l'estànduë de l'Islande; on croit qu'elle est

deux fois plus grande que la Sicile. On connoîtra aussi par la Sfere, &

par l'elevation que j'ay raportée de cete Isle, que ce que l'on en dit

est veritable: Qu'au Solstice d'Esté, & tant que le Soleil est dans les

signes de Gemini, & de l'Escrevice; c'est à dire, deux mois durant; le

Soleil ne se couche pas tout entier sous l'horison de l'Islande

Septàntrionale; Que l'on en voit toujours quelque peu, & la moitié aux

jours les plus longs depuis les dix heures du soir, jusques à deux

heures du matin, qu'il se leve tout a fait. D'où, il s'ensuit, qu'au

Solstice d'hyver, & tant que le Soleil est dans les signes du

Sagittaire, & du Capricorne; c'est à dire, deux mois durant; le Soleil

ne se leve pas tout entier sur le mesme horison; & qu'il n'en paroît que

la moitié, aux jours les plus courts, depuis les dix heures du matin,

jusques à deux heures apres midy, qu'il se couche tout à fait.

IV. Cete Isle est nommée _Islande_, à cause de la blancheur de ses

glaces. On dit qu'elle a esté fertile autrefois; qu'elle a porté de

beaux bleds, & qu'elle a esté couverte de grâns bois, dont les Islandois

batissoient de beaux, & grâns navires; & dont il se trouve ancore

aujourd'huy de grandes & profondes racines, aux mesmes lieux où estoient

jadis leurs forests, mais brulées & noires comme de l'ebene. L'Islande

est maintenant si infertile, que le bled n'y sauroit naître. Et il n'y

croist pas un arbre, quel qu'il soit, que du petit & meschant bouleau.

Si bien que l'on y mourroit de faim & de froit, si l'on n'y aportoit des

farines des provinces voisines: Et si les glaces qui se destachent au

mois de May des terres qui sont ancore plus proches du Pole, ne leur

portoient une si grande quantité de bois, qu'ils en ont sufisamment pour

se chaufer, & pour se faire des maisons, à la mode des autres peuples du

Nort. Ils se servent outre cela, pour l'un & pour l'autre, d'os de

balene, & d'autres grâns poissons. Comme aussi de deux sortes de tourbes

pour se chaufer; l'une, faite de gazons, qui est le _Cespes

bituminosus_; & l'autre, que l'on tire de la terre, comme d'une

carriere, qu'Angrimus Jonas apele _Glebam fossilem_; que l'on fait cuire

au Soleil, & qui brûle, quand elle est seche, comme le gazon. L'une &

l'autre espece de tourbe, tesmoigne assez le vice de la terre, qui la

rànd incapable de porter ni bled, ni arbre. Ces glaces qui abordent en

Islande des terres Septàntrionales, sont quelques fois chargées d'arbres

prodigieusement grâns. Et les Annales Islandiques font màntion d'un

entr'autres, qui avoit soixante-trois coudées de longueur, & sept de

grosseur.

V. Lors que ces glaces destachées du Nort, sont jointes à celes de

l'Islande, les habitâns de l'Isle courent à la queste du bois, & à la

chasse de quantité de bestes, qui s'estant trop avant engagées dans la

mer glacée, voguent dessus, & abordent où les glaces les portent: comme

des Renards, roux & blancs; des Loûs Cerviers; des Ours blancs & noirs;

& des Licornes. La grande & precieuse corne que le Roy de Danemark garde

à Frederisbourg, qui est son Fontaine-bleau, est d'une Licorne (à ce que

l'on ma dit) prise sur les glaces d'Islande. Elle est plus longue & plus

grosse, que cele de S. Denis. Monsieur le Conte Wlfeld, Grand Maistre de

Danemark, en a une entiere, & petite, de deux pieds de long, prise sur

les mesmes glaces. Il m'a fait l'honneur de me la montrer, & de me dire,

que lors qu'on la luy donna, il y avoit ancore à la racine, de la chair,

& du poil de la beste.

VI. L'Islande est montagneuse, & pierreuse. Les pasturages y sont si

excellàns, qu'il en faut chasser le bestial, de peur qu'il ne créve. Et

l'herbe y sànt si bon, que les estrangers la recueillent, & la font

secher, pour la metre parmy leur linge. On dit neanmoins que leurs

chairs de boeuf ne sont pas bonnes, & que leurs moutons puënt le bouc.

Les Islandois y sont accoustumez. Ils durcissent & conservent leurs

viandes, en les exposant au vànt, & au Soleil. Ce qui les rànd & de

meilleur goust, & de meilleure garde, que si on les avoit salées. Ils

font quantité de beurres, qu'ils reservent dans des vaisseaux; & a

defaut de vaisseaux, ils l'amoncelent dans leurs maisons, comme des

piles de chaux. Leur bruvage ordinaire est de lait, & de petit lait,

qu'ils boivent pur, ou meslé avec de l'eau. L'Isle porte de bons

chevaux, que l'on nourrit en hyver, de poissons secs, aussi bien que les

boeufs, & les moutons, quand le foin leur a manqué: Et dont les hommes

mesme font de la farine, & du pain, quand ils n'ont plus de farines de

bled; & que les rigueurs d'un long hyver empeschent l'abord de leur

Isle, aux estrangers qui ont commerce avec eux. Si bien que l'on peut

dire des bestes de ce païs là, qu'elles sont _Ictiofages_, aussi bien

que les hommes.

VII. Il y a dans l'Islande quantité de fontaines froides, dont les eaux

sont claires, & agreables à boire; d'autres, qui sont saines &

nourrissantes comme de la biere; quantité de sources chaudes &

salutaires, pour les bains; quantité de beaux & grâns Estangs

poissonneux; quantité de beles, & grandes Rivieres navigables; dont je

ne vous escriray pas les noms, non plus que des Ports, & des

Promontoires, parce qu'ils sont imprimez dans les livres.

VIII. Blefkenius raconte, qu'il y a dans la partie Occidàntale de

l'Islande, un Lac qui fume toujours; & qui est neanmoins si froid, qu'il

petrifie tout ce que l'on y jete. Si l'on y fiche un baston, le baston

devient fer à l'endroit qu'il est fiché dans la terre; ce qui touche

l'eau, se petrifie; & ce qui est au dessus de l'eau, demeure bois.

Blefkenius dit l'avoir esprouvé par deux fois: Et qu'ayant mis au feu ce

qui luy sàmbloit fer, ce fer brûla comme du charbon. Il dit aussi, qu'au

milieu de l'Islande, il y a un autre Lac, qui exhale une vapeur si

dangereuse, qu'elle tuë les Oiseaux qui volent par dessus. Et ce Lac est

comme l'Averne des Grecs, dont Virgile parle au 6. de l'Eneïde.

_Quem super haud ullæ poterant impune volantes

Tendere iter pennis, talis sese halitus atris

Faucibus effundens, supera ad convexa ferebat.

Unde locum Graii dixerunt nomine Aornon._

Blefkenius adjoute, a ce qu'à dit Angrimus des fontaines chaudes de

l'Islande, qu'il y en a de si chaudes en des endroits, que qui les

touche s'y brule. Quand cete eau se rafroidit, elle laisse du soufre au

dessus de sa superficie; tout ainsi qu'aux marais salans, l'eau de la

mer y laisse du sel. On voit des plongeons rouges sur ces eaux, que l'on

perd de veuë, si tost que l'on s'en aproche, & qui remontent sur l'eau

pour peu que l'on s'en esloigne. Le mesme dit ancore, qu'en un endroit

de l'Isle, que l'on apele _Turloskhaven_, il y a deux fontaines, l'une

froide, & l'autre chaude, que l'on fait venir par divers canaux dans un

mesme bassin. Et que les eaux de ces deux fontaines meslées ensàmble,

composent un bain tres excellant. Assez pres de là, dit-il, il y a un

autre fontaine, dont l'eau a le goust du blé: Et qui a cete vertu, de

guerir les maux veneriens, que Blefkenius asseure estre fort ordinaires

dans cete Isle.

IX. Il n'y a dans toute l'Islande aucune miniere de quelque metal ou

mineral que ce soit, si ce n'est de soufre, qui est tres commun dans

toute l'Isle; mais que l'on tire en plus grande abondance d'une Montagne

nommée _Hecla_, qui est le Montgibel de l'Islande; car elle jete des

flames qui causent de grâns embrazemâns aux environs. Cete Montagne est

du costé de la partie Oriàntale, declinant à la Meridionale, & assez

proche de la mer. Blefkenius dit, que ce Mont ne jete pas seulement des

flames, mais des torrâns d'eau, qui brulent comme eau de vie. Il jete

par fois aussi, des cendres noires, & une quantité prodigieuse de

pierres ponce. La tàmpeste qui agite ce Mont, cesse au vànt d'Oüest, qui

est le Zephire des anciens. Tant que ce vànt soufle, ceux qui

connoissent ce Mont, & qui en savent les chemins seurs, montent

hardiment à son plus haut sommet, & à l'endroit par où il rànd ses

flames; où ils jetent de grosses pierres, que le Mont rejete avec furie,

& comme une Mine fait voler les esclats d'un mur qu'elle emporte. Il est

tres dangereux d'en aprocher, à ceux qui n'en connoissent pas les

avenües. Parce que la terre qui brule au dessous, venant à fondre, a

bien souvent englouti des hommes vivans, dans des fournaises ardàntes.

X. Les habitans de l'Isle croyent que cete Montagne est le lieu où les

ames des dannez sont tourmàntées. Dequoy ils font de plaisâns contes.

Car ils voyent quelque fois, à ce qu'ils disent, comme des fourmilieres

de Diables, qui entrent dans la gueule de ce Mont, chargez d'ames

dannées; & qui en ressortent, pour en aler chercher d'autres. Et

Blefkenius raporte, que lors que cela a paru, on a remarqué qu'il s'est

donné une sanglante bataille en quelque endroit. Les Islandois croyent

aussi, que le bruit que font les glaces, quand elles heurtent &

s'atachent à leurs rivages, sont les cris & les gemissemâns des dannez,

pour le grand froit qu'ils endurent. Car ils croyent qu'il y a des ames

condannées à geler eternelement, comme il y en a qui brulent

eternelement. Et le suplice seroit egal; en ce que, _penetrabile frigus

adurit_; & qu'il est vray qu'un grand froit brule comme du feu.

XI. Le mesme Blefkenius dit, qu'estant en Islande, sur la fin du mois de

Novàmbre, & à minuit; on vit un grand feu sur la mer du Mont Hecla, &

que ce feu esclaira toute l'Isle. Ce qui estonna tous les habitans. Les

plus experimàntez & les plus sànsez asseuroient, que cete lueur venoit

du Mont Hecla. Une heure apres l'Isle tràmbla. Et ce tràmblemànt fut

suivy d'un esclat comme de tonnerre, si espouvàntable & si terrible, que

tous ceux qui l'ouïrent, crurent que ce devoit estre la cheute du monde.

On sût peu de jours apres, que la mer avoit tary à l'endroit où le feu

avoit paru; & qu'elle s'estoit retirée à deux lieües de là.

XII. Les Islandois ne vàndent & n'achetent quoy que ce soit, car il n'y

a pas d'argent monnoyé parmy eux. On leur aporte des farines, de la

biere, du vin, de l'eau de vie, du fer, des drâs, & du linge. Ils

baillent en eschange ce qu'ils ont, qui est; des poissons secs, du

beurre, des suifs, des drâs grossiers, du soufre, & des peaux de renârs,

d'ours, & de loûs cerviers. Blefkenius dit, que les Alemans qui

trafiquent en Islande, dressent des tàntes pres des havres où ils ont

abordé, & qu'ils y estalent leurs Marchandises, qui sont; manteaux,

souliers, miroirs, couteaux, & quantité de bagateles, qu'ils eschangent

avec ce que les Islandois leur aportent. Des filles qui sont fort beles

dans cete Isle, mais fort mal vestües, vont voir ces Alemans; & ofrent à

ceux qui n'ont pas de fàme, de coucher avec eux, pour du pain, pour du

biscuit, & pour quelqu'autre chose de peu de valeur. Les Peres mesmes

presàntent leurs filles aux Estrangers. Et si leurs filles deviennent

grosses, ce leur est un grand honneur. Car elles sont plus considerées,

& plus recherchées par les Islandois, que les autres: Et il y a de la

presse à les avoir.

XIII. Quand les Islandois ont acheté, (c'est à dire eschangé) du vin, ou

de la biere, des Marchâns estrangers: Ils convient leurs paràns, leurs

amis, & leurs voisins, à boire l'un & l'autre: Et ne se quitent point

que tout ne soit beu. Ils chantent en beuvant, les faits heroïques de

leurs Capitaines. Leur musique est sans regle, & sans art, que l'on

apele, _Musique enragée_. C'est une incivilité parmy eux, que de sortir

de table, quand ils boivent, pour aler faire de l'eau. Des filles qui ne

sont pas laides en ce païs-là, comme j'ay dit, coulent sous les

treteaux, & presàntent des pots de chambre aux beuveurs.

XIV. Angrimus Jonas traite cete raillerie d'imposture, & s'emporte avec

colere contre Blefkenius, pour l'outrage qu'il dit avoir fait à

l'honneur des filles Islandoises. Le bon homme ne peut soufrir, qu'on

parle avec mespris de ses compatriotes, & qu'on les traite de barbares.

Sur tout, là où le mesme Blefkenius dit, que les Islandois se

gargarisent tous les matins de leur urine, & s'en frotent les dents.

Catulle a dit la mesme chose des Celtiberes.

_Nunc Celtiber in Celtiberiâ terrâ,

Quod quisque minxit, hoc sibi solet mane

Dentem, & russam defricare gingivam._

Pour vous dire, Monsieur, ce que j'en pànse. Je croy que les Islandois

ne sont pas maintenant si sauvages qu'il ont esté. Mais il est à

presumer que des peuples si esloignez des climâs tàmperez, ne sont pas

des plus polis, ni des plus raisonnables du monde. Je parle pour le

commun, dans lequel je ne compràns pas les honnestes gens qui y peuvent

estre, & qui y sont sans doute. Car il y a par tout des honnestes gens.

Et il n'y a pour cela de la differànce, que du plus au moins.

XV. Blefkenius dit, que les Islandois ont des Esprits familiers. Que ces

Esprits les servent comme des valets, & les avertissent la nuit, quand

il fait bon le làndemain aler à la chasse, ou à la pesche. Ortelius va

plus avant, & nous aprànd, que les Islandois apelent cete sorte de

Demons: _Drollos_. Ce qui a du raport à ce que _Troll_, en Danois, est

un Diable en françois; Et me persuade que ce que l'on apele en France

_un bon drole_, est mesme chose _qu'un bon Diable_, en Islandois, & en

Danois. Blefkenius dit aussi, que les mesmes Islandois vàndent le vànt,

& l'asseure, comme l'ayant, à ce qu'il dit, experimànté. De quoy le bon

Angrimus se moque plaisamment. Car il dit, que le Matelot Islandois

connoît le soir par la disposition de l'air, quel temps, & quel vànt il

fera le làndemain; Et que quand il conjecture qu'il doit faire le vànt

que l'Estranger atànd pour partir, il le va trouver, & s'engage de luy

vàndre ce vànt. Ce qu'il fait de cete sorte. Il demànde à l'Estranger

son mouchoir, dans lequel il fait sàmblant de murmurer quelques paroles;

& noüe promptement le mouchoir, comme de peur que les paroles qu'il a

prononcées ne s'envolent. Il luy rànd apres cela son mouchoir noüé, &

luy recommande de le garder tel qu'il le reçoit avec grand soin:

l'asseurant qu'il aura le vànt bon, durant tout son voyage. Or il arrive

quelque fois, que ce vànt soufle le làndemain. Mais le plus souvent ce

mesme vànt change apres que l'Estranger est party, & qu'il est engagé en

pleine mer. Ou s'il est assailly de quelque tàmpeste, comme il arrive

bien souvent aussi, l'Estranger se trouve fort ambarassé des Diables

qu'il croit porter dans sa poche: Car il n'ose les jeter dans la mer, &

fait consciànce de les garder. Que si, dit Angrimus, il est arrivé de

cent fois une, que le vànt ait conduit l'Estranger là où il devoit aler;

cete seule fois autorise l'erreur contre cent autres experiànces

contraires. Et l'erreur se respànd par celuy qui dit hardiment, parce

qu'il le croit ainsi, qu'il a acheté le vànt en Islande, & que ce vànt

l'a mené à bon port chez luy.

XVI. Quoy que ces sortes de contes ne fassent aucune impression sur des

Esprits raisonnables, ils ne laissent pas d'estre divertissâns. Et il y

a du plaisir d'entàndre ce que l'on en dit, & ce que l'on en croit. Car

on ne le diroit pas, si on ne le croyoit. Blefkenius raconte, qu'il y a

des Magiciens en Islande, qui ont le pouvoir d'arrester en pléne mer,

des vaisseaux qui vont à plénes voiles. Il narre aussi, que ceux qui

sont arrestez, se servent pour contrecharme, de certaines sufumigations

puantes, dont il fait les descriptions; avec lesqueles, dit-il, ceux qui

sont retenus chassent les Demons qui les retiennent; & les vaisseaux

desenchantez reprenent leur cours. Si le charme est bien invànté, le

contre-charme ne l'est pas moins. Revenons à ce qui est de plus serieux

dans l'histoire de l'Islande.

XVII. L'anciéne Islande estoit divisée en quatre Provinces, selon les

quatre parties du monde. Chaque Province estoit divisée en trois

Bailliages, que les Islandois apelent _Repes_: excepté la Province

Septàntrionale, laquelle comme la plus grande, & la plus importante, en

avoit quatre. Et chaque Bailliage estoit subdivisé en six, sept, huit,

ou dix Judicatures, selon son estàndüe. Chaque Province assàmbloit ses

Bailliages une fois l'année. Et la convocation se faisoit par de petites

croix de bois, que le Gouverneur de la Province envoyoit à ses Baillifs,

que les Baillifs distribuoient à leurs Juges, & que les Juges faisoient

courir par les familles de ceux qui se devoient trouver à ces

assàmblées. Le Chef de la Justice de l'Islande, qui presidoit aux quatre

Provinces, & qui estoit comme le Souverain de l'Islande, son

_Nomophylax_, & le conservateur de ses loix, assàmbloit aussi en certain

temps les Estats generaux de l'Isle. Et la convocation se faisoit par

quatre haches de bois, que ce Chef envoyoit aux Gouverneurs des quatre

Provinces.

XVII. Il y avoit dans chaque Bailliage trois Tàmples principaux, où la

Justice se ràndoit, & où le culte de leurs Dieux se faisoit; à cause de

quoy la charge de Baillif s'apeloit _Godorp_, qui signifie divine. Leur

principal soin estoit, de pourvoir à la necessité des pauvres, qui est

tres grande dans un païs pauvre. D'empescher que les pauvres d'une Repe,

ne courussent à l'autre; & de refrener la liçànce des Mandians

volontaires, contre lesquels les loix estoient rigoureuses. Car il

estoit permis de les tuer, ou de les chastrer, impunément; de peur

qu'ils ne multipliassent, & ne fissent d'autres coquins comme eux. Il

estoit mesme defàndu, sur pêne de l'exil, à un homme pauvre de se marier

avec une fàme pauvre comme luy. Et il n'estoit pas permis sur la mesme

pêne, à celuy qui n'avoit dequoy que pour luy seul, de pràndre une fàme

qui n'avoit pas dequoy pour elle.

XVIII. Cet ordre Aristocratique de gouvernemànt, & de Justice, a duré

parmy les Islandois, jusques à l'an de Grace 1263. que les Roys de

Norvege se firent maîtres de l'Isle, & la ràndirent tributaire, par la

mauvaise intelligence des Islandois, qui faisoient entr'eux, des

brigues, & des seditions, pour le gouvernemànt. Les Roys de Danemarck,

ayant reduit en suite le Royaume de Norvege en Province, ont donné des

Viceroys à ces peuples, qui n'ont retenu depuis ce temps-là, qu'une

ombre legere de leur anciene forme d'Estat. La demeure de ces Viceroys

est à la partie Occidàntale de l'Islande, dans un Chasteau, nommé

_Besestat_. Ils ne sont pourtant pas obligez à faire residànce actuele

dans l'Isle, qu'en cas de necessité; & n'y vont qu'une fois l'année,

pour en recevoir les tribûs, qui consistent aux mesmes choses, dont j'ay

dit cy dessus que les Islandois font commerce & eschange avec les

Estrangers: Et dont le Roy de Danemark pourvoit une bonne partie de ses

navires, soit pour nourrir, soit pour habiller ses matelots. Le dernier

Viceroy d'Islande, estoit M. Prosmont, Amiral de la derniere flote

Danoise, que les Suedois défirent sur cete mer, il y a environ trois

mois. Il se batit vaillamment, & mourut sur son bord l'espée à la main,

ayant refusé le quartier que les Enemis de son Roy luy voulurent donner.

XIX. Angrimus Jonas ne pose l'Islande Chrestiene, qu'en l'an 1000. de

nôtre salut. Ce n'est pas qu'il n'y ait eu des Chrestiens long temps

devant, dans cete Isle. Mais il dit que le Paganisme n'en fût absolument

bany qu'en ce temps-là. Les Islandois payens ont adoré entr'autres

Dieux, _Thor_, & _Odin_. _Thor_, estoit comme le Jupiter; & _Odin_,

comme le Mercure des anciens Grecs & Latins. Ils nomment encore leur

Jeudy, _Thorsdag_, qui est le _dies Jouis_, & le Mercredy, _Odensdagur_,

qui est le _dies Mercurii_. Les Autels consacrez à ces Dieux estoient

revestus de fer, où bruloit un feu perpetuel. Et sur l'Autel, il y avoit

un vase d'airain, dans lequel on versoit le sang des sacrifices, & dont

on aspergeoit les assistans. Il y avoit au costé de ce vase un aneau

d'argent, du poids de vint onces, qu'ils frotoient du sang de l'hostie,

& qu'ils empoignoient quand ils vouloient faire quelque sermànt, ou

solànnel, ou d'importance. Leurs Annales portent, qu'ils ont sacrifié

des hommes à leurs Idoles. Ils les escrasoient sur des rochers, ou les

jetoient dans des puis profons, creusez, & destinez pour cela, à

l'entrée de leurs Tàmples. Et comme les Islandois payens avoient basty

deux principaux Tàmples, dediez à leurs faux Dieux, aux deux parties,

Septàntrionale, & Meridionale, de leur Isle. Les Islandois Chrestiens

ont estably les deux, & les seuls Eveschez qu'ils ont, aux mesmes

endroits de leur Isle: Savoir, l'Evesché de _Hole_, au Nort; & celuy de

_Schalhold_, au Midy. Ils professent maintenant la mesme confession

d'Ausbourg, que professe tout le Danemarck.

XX. Les anciens Islandois estoient de haute stature, forts, adroits, &

vaillans; grâns gladiateurs, & grâns Pyrates. La Monomachie estoit

autorisée parmi eux; & ils ne refusoient qui que ce fust, qui les

voulust combatre seul à seul. Ils vuidoient leurs procez par le duel;

Auquel celuy qui estoit vaincu, perdoit la chose contestée; & qui

refusoit le combat, la perdoit comme s'il eust esté vaincu. C'estoit un

moyen legitime pour aquerir des possessions parmi eux. Car de deux

Gladiateurs qui se batoient, celuy qui avoit tué ou vaincu son homme,

estoit maître de son bien. Il n'y avoit qu'une resource pour les

heritiers legitimes du defunt, ou du vaincu, qui estoit; que l'on menoit

un grand Toreau au victorieux, & s'il ne l'assommoit pas d'un seul coup,

il ne tenoit rien.

XXI. Avec ce que les Islandois estoient de grande force, & de grand

coeur; ils estoient spirituels, & si curieux, qu'ils conservoient avec

soin les memoires qu'ils recueilloient de toutes parts, des choses

memorables qui se passoient dans tous les Royaumes voisins. Ce qui a

obligé le bon Angrimus à dire dans son _Specimen Islandicum_, parlant de

ses compatriotes, qu'ils sont, _Ad totius Europæ res historicas lyncei._

Et de fait, Saxo Grammaticus dans la preface de son histoire Danoise,

avoüe qu'il s'est tres utilement servy des memoires qu'il a pris dans

les Annales des Islandois, qu'il apele, _Tylenses_. Le Docteur Vormius

m'a asseuré que ces Annales sont tres-curieuses, & qu'il y a des raretez

exquises des choses ancienes qui se sont faites dans les Orcades, dans

les Hebrides, dans l'Escosse, & dans l'Angleterre; & mesme chez les

anciens Ducs de Normandie; par cete raison sans doute, que les Islandois

ont esté autrefois puissans sur la mer Deucaledoniene, ou Escossoise, &

qu'ils ont peu avoir aussi des commerces particuliers dans notre

Normandie.

XXII. Les plus ancienes histoires Islandoises & auquelles les Islandois

adjoutent plus de foy, sont celes qui sont composées en vers. Sur quoy,

Monsieur, vous remarquerez, s'il vous plaist, que les anciens Rois, &

Capitaines du Nort, qui aloient à la guerre, menoient toujours quelque

Poëte avec eux, pour composer des vers sur le sujêt de leurs victoires.

Ces Vers se chantoient par les soldats de l'armée, & se repàndoient par

toutes les contrées voisines. Or les Islandois ont esté de tout temps

renommez excellâns Poëtes, par tous leurs voisins. Et l'on a creu qu'il

y avoit une certaine vertu Magique dans leurs vers, capable d'evoquer

les Demons des Enfers, & d'arracher les Planetes du Ciel. Leurs Poëtes

naissent Poëtes, & ne le devienent pas par estude. Car le meilleur

esprit qui soit parmi eux, ne sauroit composer des vers, s'il n'a le don

naturel de les faire, tant les regles de leur Poësie sont severes &

contraintes. Mais ceux qui ont cete vertu naturele, les composent avec

tant de facilité, que leurs discours ordinaires sont des vers. La Verve

prànd ces Poëtes aux nouveles Lunes. Et quand cete fureur les saisit,

ils ont le visage esgaré, les yeux enfoncez, la couleur pasle; &

ressàmblent à la Sibile Cumée, tele que Virgile nous l'a descrite. Il

fait en ce temps-là tres mauvais avoir à faire avec ces possedez. Car la

morsure des chiens enragez, n'est pas plus dangereuse, que la médisance

de ces Poëtes.

XXIII. Je vous diray à ce propos, ce que le Docteur Vormius m'en a

raconté. Il y a quelques années, qu'estant Recteur de l'Academie de

Copenhague, un Escolier Islandois se plaignit à luy, que son Lansman &

camarade, l'avoit outragé dans des vers difamatoires. Le Recteur apela

le Poëte, qui avoüa les vers, mais nia qu'ils fussent faits contre son

camarade. Et de fait M. Vormius n'y voyoit quoy que ce soit, dont le

Lansman se dût ofàncer, selon la connoissance qu'il a du langage

Islandois, qui est fondé sur l'anciene langue Runique. L'Escolier ofàncé

voyant que le Recteur croyoit ce que luy disoit le Poëte, se mit à

pleurer chaudement, & à luy dire, qu'il estoit perdu s'il l'abandonnoit.

Et là dessus luy fit compràndre, par un destour estrange de figures, &

de fables, les mêdisances qui estoient contenües dans cete Satyre. Luy

dit, qu'il passeroit pour un infame en Islande, si ces vers y estoient

portez; que ses biens en déperiroient; & que cete poësie estoit tele,

qu'en quelque lieu du monde où il sût aller, le charme, ou le sortilege

de ces vers le suivroit par tout, & le feroit mourir. Le Docteur Vormius

esmeu de la frayeur de ce jeune homme, tira le Poëte à part; luy mit

devant les yeux les devoirs de la charité Chrestiene, & les rigueurs des

loix de Danemarck, qui punissent les sorciers de suplices tres cruels:

Et l'ayant menacé de le metre entre les mains de la Justice, si par

malheur son camarade tomboit malade de l'aprehànsion qu'il avoit; il luy

imprima une tele peur, qu'il avoüa la malice de ses vers, les deschira,

promit de ne les dire à personne, & courut embrasser son camarade, qui

tesmoigna une joye non-pareille d'avoir fait sa paix avec le Poëte.

XXIV. Les Poëtes Islandois ont un Mitologique de leurs fables, qu'ils

apelent _Edda_: Dans lequel ils posent pour Principe eternel, un Geant

qu'ils apelent _Immer_. Et disent, que du Caos sortirent de petits

hommes, qui se jeterent sur le Geant, & le mirent en pieces. Que de son

crane, ils firent le Ciel; de son oeil droit, le Soleil; de son oeil

gauche, la Lune; de ses espaules, les Montagnes; de ses os, les Rochers;

de sa vessie, la Mer; de son urine, les Rivieres; Et ainsi de toutes les

autres parties de son corps. De sorte, que ces Poëtes apelent le Ciel,

le crane d'Immer; le Soleil, son oeil droit; la Lune, son oeil gauche;

les Rochers, ses os; les Montagnes, ses espaules; la Mer, sa vessie; les

Rivieres, son urine, &c. Le Docteur Vormius m'a fait voir une vieille

copie de l'Edda, escrite en Islandois, de la main d'un Islandois, & dont

il m'a expliqué les galanteries que j'ay recueillies, pour vous les

escrire.

XXV. Les Islandois, à ce que disent leurs Annales, ont mis autrefois de

grandes flotes sur la mer, qui donnoient de la jalousie aux Rois de

Norvege, & de Danemark. Ils n'ont pas maintenant dequoy faire de petits

bateaux de pescheurs. Ils ont eu le temps passé de grâns commerces dans

tous les Royaumes voisins. Ils ne sortent maintenant de leur Isle, que

pour venir estudier à Copenhague; avec un desir si violànt de retourner

en leur païs, que les Danois n'en peuvent retenir pas un pour leur

servir de Prestres, ou de Prescheurs. Ce qu'ils ont tànté diverses fois,

parce qu'il y en a qui ont l'esprit bon, & qui reüssissent dans leurs

estudes. On a beau leur represànter la pauvreté de leur Isle, & les

delices des climats qui sont plus doux. Ils sont acoquinez à leur

misere, & la preferent à tous les autres plaisirs. Il y a douze ou

quinze Escoliers dans cete Academie, que nous voyons quelque fois. Ils

sont communément petits & floüets, quoy que Blefkenius die, qu'il a veu

en Islande un Islandois si fort, qu'il prenoît une tonne de biere,

mesure de Hambourg, & la portoit à sa bouche pour boire, comme il auroit

pris un de nos barils.

XXVI. Les Islandois retienent, comme j'ay dit, quelque ombre legere de

l'ancien gouvernemànt de leurs peres. Mais leurs loix sont meslées de

tant d'autres loix, de Norvege, & de Danemark; qu'estant forcez

d'observer les dernieres, & voulant garder les premieres, ils s'engagent

dans mille chicanes, sur l'explication, & concordance de leur droit,

avec celuy de Danemark. Ce qui a obligé le bon Angrimus à dire de fort

bonne grace, qu'il n'y a pas moins de Pantimomies dans le droit

Islandois, qu'il y a d'antinomies dans le droit Romain.

Relation de l'Islande · 第 1 / 3 段