lisent les voyages de Naddocus, de Gardarus, & de Flocco, avant celuy
d'Ingulfe, ne disent point que l'Islande estoit deserte lors qu'ils y
arriverent. Flocco y a vescu deux ans entiers. Et il est à presumer
qu'il y a vescu des commoditez qui se trouvoient dans un païs habité.
Mais que dira Angrimus à ce qu'il a dit: Que les Islandois ont esté si
curieux, qu'ils ont recueilly dans leurs Annales toutes les histoires
des peuples de l'Europe: Et pour me servir de ses propres termes; Qu'ils
ont esté, _Ad totius Europæ res historicas Lyncei._ C'est ce qu'Herodote
& Platon ont escrit des Egyptiens: Qu'ils avoient dans leurs
Biblioteques les ancienes Histoires de toutes les contrées du monde; Et
que c'estoit par cela mesme que les Egyptiens pretàndoient prouver
l'antiquité prodigieuse de leur nation. Pour autoriser ce qu'Angrimus a
dit de ses Islandois; je vous diray à ce propos, que le Docteur Vormius
a une copie Islandoise des Annales de la partie Occidàntale de
l'Islande, qu'il m'a leüe & expliquée en divers endroits. J'y ay
remarqué diverses histoires de Norvege, de Danemark, de l'Angleterre,
des Orcades, & des Hebrides; & entr'autres, l'irruption des Normâns dans
nostre Normandie, qui est sans date. Apres laquelle vient la dessànte
d'Ingulfe dans l'Islande. D'où il s'ensuit, qu'il y avoit des
Escrivains, & des Croniqueurs dans l'Islande, avant la venuë d'Ingulfe.
Et que l'Islande estoit par consequant habitée avant ce temps-là.
XXXXVI. Je croy que les Annales d'Islande qui font màntion d'Ingulfe, &
que cite Angrimus, sont veritables. Je croy qu'Ingulfe n'est venu en
Islande qu'en l'an de Grace 874. Et il s'est peu faire que les endroits
de l'Isle Meridionale où il aborda estoient inhabitez, ou par quelque
grande mortalité, ou parce que des Pirates en avoient exterminé les
habitans: Mais il ne s'ensuit pas de là, que toute l'Isle fust
inhabitée. Il est certain qu'Ingulfe seul ne l'a pas peuplée. Car les
Annales mesmes d'Islande asseurent, que diverses Nations voisines &
Meridionales, en ont peuplé diverses parties. Entre lesquels Angrimus
specifie un habitant des Hebrides nommé _Kalmannus_, & dit expressément,
que ce fut le premier qui s'arresta à la partie Occidantale de
l'Islande. Il est remarcable, qu'Angrimus ne raporte aucune date de la
venuë de Kalmannus, non plus que de quantité d'autres Irlandois,
Escossois, & Orcades, qui ont habité les autres parties de nostre Isle.
Et cecy me fait croire, qu'il faut distinguer les Annales de l'Islande,
selon qu'elle a esté Payene, ou Chrestiene. Les Annales de l'Islande
Chrestiene, se doivent pràndre à la venüe d'Ingulfe. Ce que l'Ere
Chrestiene marque evidàmment, par l'an de Grace 874. Les Annales de
l'Islande Payene, n'ont pas de date, & sont d'un temps indéfini.
XXXXVII. Cela posé, & entàndu de cete sorte, il n'est rien de si aisé
que de concilier l'Islande Payene avec l'Islande Chrestiene, que
d'acommoder les Annales de l'une avec les Annales de l'autre; que
d'acorder Angrimus avec Angrimus mesme; & de l'acorder particulierement
avec Pontanus, qui veut que l'Islande d'aujourd'huy soit la _Thule_ des
Anciens: & le prouve par quantité, d'autoritez, prises de divers Auteurs
Grecs, & Latins; de l'Histoire d'Adam de Breme, qui a escrit en l'an de
Grace 1067. de Saxo Grammaticus, qui l'a suivy de prés; d'Andreas
Velleius, qui a traduit le Saxo en Danois, & qui a toujours pris dans sa
traduction les _Tylenses_ de Saxo, pour les Islandois d'aujourd'huy.
Qu'Angrimus ne die pas qu'Adam de Breme a escrit des sotises dans son
Histoire. Et cele-cy entr'autres. Que de son temps cete vieille
tradition estoit receüe, qu'il y avoit en Islande des glaces si
ancienes, & si seches, qu'elles bruloient quand on les jettoit dans le
feu, comme le charbon que les Flamans apelent _Hoüille_. Il ne s'agit
pas icy de la sotise simplement. Il n'est question que de l'antiquité de
la sotise, & du temps qu'elle a este creüe. Car plus la sotise est
grande, plus nous devons presumer que le temps est vieil, qui l'a mise
en credit. Et cele-cy nous oblige d'autant plus à croire, que l'Islande
estoit connüe de toute ancieneté. Angrimus dira que les Auteurs Gres &
Latins se seroient trompez en la situation precise de l'Isle de Thulé,
s'ils l'avoient prise pour l'Islande. A quoy je respons, que les mesmes
Auteurs ne se sont pas moins trompez dans la description de beaucoup
d'autres endroits, dont eux & nous demeurons d'acord. Il n'est pas icy
question de savoir, si ces Auteurs ont descrit precisément l'Islande,
tele qu'elle a esté, ou qu'elle est maintenant: Mais si l'Islande qu'ils
ont voulu descrire a esté cele dont il s'agit: Et si l'Islande qu'ils
ont cherchée, a esté cele que nous avons.
XXXXVIII. Ce qui m'oblige d'autant plus à croire, que c'est la mesme
dont nous parlons, est, que Casaubon le croit ainsi: Et qu'il a decidé
dans les doctes Commàntaires qu'il a faits sur Strabon, que la Thulé de
ce grand Geografe, est l'Islande d'aujourd'huy. La chose mesme autorise
cete croyance: En ce que l'Islande est mise aujourd'huy, comme autre
fois, par tous les Geografes, à l'extremité de l'Ocean Deucaledonien, ou
d'Escosse, qui est le Britannique. Et que la Thulé des Anciens a esté
creüe la derniere des Isles Britanniques. C'est une chose connuë de
tous, que l'Escosse a esté apelée Caledoniene, du nom de la grande
forest Caledoniene, de qui il ne reste maintenant que le nom, & pas un
arbre dans toute l'Escosse. Seldenus a escrit, que les Escossois
Septàntrionaux ont esté apelez, _Deucaledoniens_: C'est à dire en leur
langue, noirs & sombres Caledoniens. Et c'est de là sans doute, que
l'Ocean qui lave l'Escosse Septàntrionale, & ses Isles voisines, a esté
apelé _Deucaledonien_; soit pour les ombres perpetueles qui couvrent
cete mer, soit pour l'espaisseur de l'air qui la rànd pesante. A cause
dequoy Pline l'a apelée, _Mare pigrum_. Et Adam de Breme, _Mare
jecoreum, & pulmoneum_. Parce que cete mer a de la pêne à s'émouvoir; &
qu'elle ne court non plus que si elle estoit asmatique. C'est dans ce
mesme sens que Plaute a dit d'un mauvais pieton, qu'il avoit des pieds
pulmoniques.
_Pedibus pulmoneis mihi advenisti._
XXXXIX. Angrimus se laisseroit persuader que l'Islande seroit la mesme
que l'anciene Thulé, s'il pouvoit estre convaincu, que son Isle eust
esté habitée avant la venüe d'Ingulfe. Et quoy que les preuves que j'en
ay raportées le deussent plénement satisfaire; Je luy vay d'abondant
faire voir, que l'Islande estoit habitée avant ce temps-là, par d'autres
raisons bien pressantes. J'ay deux Croniques du Groenland en langage
Danois. L'une est en vers, & l'autre en prose. La Cronique en vers
commànce son Histoire par l'an de Grace, 770. que le Groenland fut
descouvert. Et la Cronique en prose raporte, que celuy qui partit de
Norvege pour aler en Groenland, passa par l'Islande: Et marque
expressément, que l'Islande estoit habitée en ce temps-là. D'où il
s'ensuit, que l'Islande n'a pas commàncé d'estre habitée en l'an de
Grace 874.
L. Angrimus dira, que ma Cronique Danoise ne s'acorde pas avec sa
Cronique Islandoise, qui porte que le Groenland ne fut descouvert qu'en
l'an de Grace, 982. ni habitée qu'en 986. Mais j'apuyeray ma Cronique
Danoise de l'autorité d'Ansgarius, grand Prelat, & François de nation,
que tout le monde Arctique reconnoit pour son premier Apostre.
L'Empereur Louis le Debonnaire, le fit Archevesque de Hambourg: Et
estàndit la jurisdiction de son Archevesché, par toutes les contrées du
Nort, depuis l'Elbe, jusques à la mer glaciale, & au delà. Les Letres
patàntes de l'Empereur, qui erigerent Hambourg en Archevesché, & qui
firent Ansgarius Archevesque de Hambourg, sont de l'année 834. Elles
furent confirmées & ratifiées par le Pape Gregoire IV. l'année apres,
835. Pontanus raporte l'original des Letres patantes de l'Empereur, & de
la Bulle du Pape, confirmative de ces Letres, dans le livre 4. & dans
l'année 834. de son Histoire Danoise. Or il est dit expressément dans
les Letres patantes. _Que la porte de l'Evangile avoit esté ouverte; Et
que Jesus-Christ avoit esté annoncé dans l'Islande, & dans le
Groenland_, dequoy l'Empereur rànd particulierement graces à Dieu, dans
ces mesmes Letres.
LI. Ce qui prouve deux choses. L'une, que l'Islande estoit habitée &
Chrestiene, avant l'année 834. & quarante ans avant cele de 874.
qu'Ingulfe l'habita. L'autre, que le Groenland estoit habité, &
Chrestien, avant la mesme année 834. Et se raporte avec ma Cronique
Danoise, qui pose la descouverte du Groenland, en 770. Angrimus ne
sachant que dire à cela, dit neanmoins, qu'il doute que la Bulle de
Gregoire IV. aleguée par Pontanus, soit originale, & croit que ce n'est
qu'une meschante copie. Il me permetra de luy repliquer; Qu'il n'a pas
fait consister le veritable honneur de l'Islande, là où il le devoit
poser. Il a creu qu'il estoit obligé à soutenir la verité pretàndüe de
ses Annales. Et il auroit esté beaucoup plus avantageux pour luy,
d'avoir renoncé à ses Annales, que d'avoir voulu oster à son Isle, qui
est sa patrie, cete bele Couronne de vieillesse, qui a blanchy dans les
glaces qui l'environnent depuis tant de siecles. Qui ne sait que le
siecle d'Ingulfe estoit un siecle de barbarie pour les Letres? Les Gots
ont esté acusez de l'avoir introduite en ce temps-là par toute l'Europe.
Et les mesmes Gots ne se doivent pas scandaliser, si on leur dit,
qu'elle estoit en ce temps-là chez eux, comme dans son Thrône. Qui me
voudroit obliger à croire tout ce qui est escrit dans les Croniques d'un
siecle si peu esclairé, me persuaderoit aussi aisément toutes les folies
qui se lisent dans nos Romans, d'Oger le Danois, des quatre fils Aymon,
& de l'Archevesque Turpin, qui sont, ou de ce mesme temps, ou qui n'en
sont pas esloignez.
LII. Je souhaiterois, Monsieur, que vous eussiez leu les livres
d'Angrimus Jonas, que je n'ay eu le moyen que de parcourir. Vous y
remarqueriez sans doute, beaucoup de raisons que j'ay obmises, pour
l'antiquité de l'Islande. Il vous sera aisé d'avoir le _Specimen
Islandicum_, imprimé à Amsterdam, en 1643. Je ne say si la Crimogée sera
si facile à recouvrer. Cele que j'ay leüe a esté imprimée à Hambourg, en
1609. Vous pràndrez plaisir de lire ces livres, si l'un & l'autre vous
tombent en main. Et je vous y renvoye pour avoir une connoissance plus
exacte de ce que je vous ay succinctement escrit: Qui est tout ce que
j'ay peu apràndre de l'Islande, digne comme j'ay creu, de vous estre
communiqué. Je vous envoyeray la Relation du Groenland, si vous me
tesmoignez que cele-cy ne vous a pas esté desagreable. J'avoüe,
Monsieur, que pour la presànter à une personne de la haute estime, & de
la grande reputation que vostre vertu, & les livres excellàns que vous
donnez tous les jours au public vous ont acquise, je devois aporter plus
de soin que je n'ay employé à la polir. Mais je devois avoir aussi plus
de temps, & plus de repos, que je n'ay eu pour cela. Souvenez vous je
vous prie, que vous m'avez obligé d'entrepràndre cét Ouvrage; & que vous
estes par cela mesme obligé d'en excuser les defauts. Faites moy
l'honneur aussi de me croire,
MONSIEUR,
Vostre tres humbble & tres obeïssant serviteur LA PEYRERE.
Escrit la premiere fois, de Copenhague, le 18. Decembre, 1644.
PERMISSION
_de Monsieur le Lieutenant Civil_.
Il est permis à Thomas Jolly, & Louis Billaine, Marchands Libraires,
d'imprimer la Relation de l'Islande: Composée par le Sieur LA PEYRERE.
Fait ce 3. Septembre, 1663.
Signé, D'AUBRAY.
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NOTES DU TRANSCRIPTEUR
On a conservé l'orthographe de l'original avec toutes ses
particularités. On a cependant introduit la distinction entre u/v, et
i/j, selon l'usage moderne. On a également résolu quelques abréviations
par signes conventionnels (ex. "Comme" au lieu de "Cõme").
Les corrections suivantes ont été effectuées:
dans ce commàncemànt ("commànmànt" dans l'original)
où ie laisse ("oû")
Ie le laisse à ("a")
à l'honneur ("lhonneur")
Filosofie ("Filosfie")
partie Oriàntale de Gardarsholm ("Gadarslhom")
qu'en la partie Occidàntale ("Occidentàle")
le Docteur Vormius a vne copie ("à")
ne l'a pas peuplée ("ne la")
vn habitant ("ha//tant" sur un saut de page)
qui laue l'Escosse ("qui l'aue")
a esté apelé Deucaledonien ("Deucalodonien")
profons ("profoñs")
End of Project Gutenberg's Relation de l'Islande, by Isaac de La Peyrère