De nouveau, le cœur de la jeune fille se met à battre éperdument; une

insupportable agitation bouleverse ses nerfs. Le hasard, si cruel

parfois, ne déroutera-t-il pas ses chers calculs? Permettra-t-il que

Vadim lui-même vienne ouvrir sa porte?... Ou bien, le coup de timbre ne

fera-t-il apparaître que le visage poilu de la «baba Iaga»?

Lorsque Madeleine descend du fiacre, si bas que son marchepied

est presque de niveau avec le trottoir, elle croit qu’il lui sera

impossible de faire un pas, tant ses jambes sont molles. Et pourtant,

elle parvient bientôt au palier du premier étage.

—Drrrinn...

Un pas se rapproche; le cœur de la jeune fille se vide, comme si une

pompe pneumatique en retirait tout le sang. Ses oreilles bourdonnantes

ne peuvent distinguer si les pieds qui foulent le parquet de

l’antichambre appartiennent à une vieille femme revêche, ou bien s’ils

sont chaussés de souliers masculins. Mais clic! le verrou de sûreté se

déclanche... la porte s’ouvre!

—Vadim Piétrovitch?

—Mademoiselle?

Le jeune homme est troublé; il s’incline devant la Française. Celle-ci

se sent très pâle.

—Une lettre de Viéra... que je vous apporte, articule-t-elle presque

trop nettement, agacée de sentir sa voix si altérée.

—Entrez, mademoiselle.

—Mais, je ne sais si... Non, je n’ai pas le temps, répondit Madeleine.

—Oh! vous n’avez pas dit ceci spontanément, fit Vadim; ce doit être

une excuse... Vous avez peur de moi? ajouta-t-il d’une voix douce et

basse, en faisant le geste de prendre une des mains de la jeune fille

dans les siennes.

M^{lle} Burdeau se rejeta en arrière. D’antérieurs exemples l’avaient

rendue méfiante. Devant son mouvement, le visage de Vadim devint triste.

—Je devine votre pensée, dit-il lentement; vous me jugez comme tant

d’autres, sournois et fat?...

—Et comment voulez-vous qu’il en soit autrement? riposta la Française

hautaine. Pour une fois que vous me voyez seule chez vous, sans

défense, vous essayez déjà de me traiter en conquête!

Le jeune homme fut une minute ou deux sans répondre. Très grave, il

fixait sa compagne qui, toute troublée qu’elle était, soutint pourtant

son regard.

—Voulez-vous avoir confiance en moi pendant quelques instants?

demanda-t-il enfin. Je vous jure sur l’honneur que vous n’aurez pas à

vous en repentir!... Veuillez m’accompagner dans mon appartement.

Incliné devant elle, il lui offrait son bras. La noblesse de son

attitude était telle que Madeleine obéit.

Ils traversèrent ainsi l’antichambre et la salle à manger, et

arrivèrent jusqu’au seuil du cabinet de travail du jeune homme, où,

trois mois auparavant, leur tête-à-tête avait été si chaste et si

discret. Là, Vadim dégagea son bras de celui de sa compagne, et,

silencieux, lui montra du doigt l’intérieur de la pièce éclairé d’un

joyeux rayon de soleil printanier. Madeleine ne comprit pas ce geste.

—Eh bien? demanda-t-elle, un peu impatientée.

—Regardez, fit énigmatiquement le cousin de Viéra.

Remise en confiance par la gravité respectueuse de Vadim, M^{lle}

Burdeau fit docilement le tour du cabinet de travail et se mit à

inspecter les tableaux des murs, les livres, les meubles, les plantes

rares groupées dans un coin...

Tout à coup elle s’arrêta, se pencha sur une photographie comme pour

être bien sûre qu’elle en reconnaissait l’image, fit encore une fois

des yeux le tour de la pièce, puis, se tournant impétueusement vers le

jeune homme qui, très pâle, attendait sur le seuil:

—Est-ce possible, Vadim Piétrovitch? Est-ce possible? cria-t-elle

d’une voix éperdue d’allégresse.

Pour toute réponse, le jeune homme lui tendit les bras.

—Mais... fit Madeleine, de nouveau soupçonneuse.

—Chère fiancée! appela tout bas Vadim en se rapprochant d’elle.

Alors elle s’abattit dans les bras restés ouverts, jeta sa tête

confiante sur l’épaule du bien-aimé, et, dans cette pose qu’attendaient

depuis de si longs mois ses rêves de tendresse, elle resta immobile,

comme fondue dans un bonheur suprême, sans autre conscience qu’une joie

insoupçonnée, divine, presque trop aiguë!...

Tout près d’elle, sur la planche de l’étagère où, lors de sa première

visite, se détachait solitaire une miniature à l’ovale fin, aux yeux

bruns, aux longues boucles cendrées, à la bouche mutine et tendre, une

photographie récente montrait le casque de cheveux noirs, le front

hautain, les yeux profonds d’un visage que son miroir lui avait rendu

familier; et, devant les deux images réunies par la piété de Vadim,

une touffe d’œillets blancs et de narcisses faisait monter, comme une

fumée d’encens, les effluves de ses parfums ardents. Hormis elles et

le cadre qui, appendu au-dessus de l’étagère, entourait une figure

d’homme mélancolique et fière, à laquelle l’étudiant ressemblait

étrangement, nul portrait ni au mur ni sur les meubles. La douce Maria

Pavlovna elle-même s’était évanouie comme un léger fantôme, sous le

jour resplendissant du nouvel amour dont le sanctuaire s’éclairait!...

* * * * *

Quand M^{lle} Burdeau rentra le soir à Vodopad, sa figure trahissait

malgré elle tant de bonheur, que Viéra, dès le premier coup d’œil

qu’elle lui jeta, ne pût s’empêcher de lui en faire la remarque.

—Mais rien... tu te trompes, répondit Madeleine aux questions de la

jeune fille.

Au milieu du trouble et des angoisses qui bouleversaient la famille

Erschoff, il lui prenait un scrupule d’avouer sa joie à son amie.

—Made, insista Viéra, tu me caches quelque chose! Le visage ne change

pas ainsi d’expression d’une heure à l’autre sans cause... Tu étais

sombre avec moi tous ces jours-ci, et d’ailleurs, ce matin, lorsque tu

pris le train, je flairais déjà quelque chose d’anormal en te voyant si

agitée...

—Allons toujours dans ma chambre, que je me débarrasse de mon chapeau,

fit Madeleine espérant qu’une diversion quelconque viendrait remettre

sa confidence à plus tard. Et d’abord, au plus intéressant: n’as-tu pas

reçu la dépêche que ta mère t’annonçait hier?

—Il est encore trop tôt pour qu’elle soit arrivée. C’est tout au plus

si elle me parviendra demain matin, car—si je ne me trompe—on ne

transmet les télégrammes après neuf heures du soir qu’aux bureaux de

première importance. Or celui de Tiétiéreff est loin d’être de ceux-là.

En tout cas, Andreï a l’ordre d’aller encore s’informer tantôt. A toi,

maintenant.

M^{lle} Burdeau, ainsi pressée, se rapprocha de Viéra, lui mit ses deux

mains sur les épaules, la regarda tendrement au fond des yeux pendant

quelques instants, puis d’une voix profonde elle dit:

—Et d’abord, pardonne-moi, amie, si je n’ai pas su cacher ma joie

alors que vous êtes si désolés, toi et les tiens...

—Oh! crois-tu, Madeleine, que ma tristesse soit faite d’envie? que

le bonheur des autres, le tien surtout, puisse l’offusquer? Mais au

contraire, ma chérie, il me sera très doux de penser que pour toi, au

moins, la Vie se fait clémente! Allons! dis, va!

—Eh bien! fit Madeleine rougissante un peu, tu me demandais un jour,

te rappelles-tu, de te dire qui j’aimais... et je te répondais que

livrer le secret d’un amour partagé c’était charmant, mais que dans le

cas contraire la confidence n’avait rien de gai...

—Eh bien?

—Aujourd’hui, les choses ont changé, ma Viéra, le motif de mon silence

n’existe plus: j’aime et...

—Tu es aimée? Ah! Made! que je suis heureuse pour toi, s’écria M^{lle}

Erschoff en pressant son amie sur son cœur et la baisant cent fois aux

joues.

Devant le bonheur de Madeleine, elle oubliait tous ses soucis à elle,

la généreuse!

—Mais qui?... Dis vite! Est-ce que je le connais?

—Un peu, fit en souriant la Française.

—C’est?... Dépêche-toi, je bous!

—Vadim Piétrovitch Dimitrieff.

—Oh!

Viéra fut un moment comme pétrifiée de surprise.

—Et je n’ai jamais rien remarqué!... Aveugle que j’étais! Si,

pourtant: maintenant que je sais, un tas de choses me reviennent en

mémoire... Ton portrait, par exemple, hein? c’était lui qui l’avait

chipé?... Comme c’est drôle! Mais, Made, Made, cria-t-elle en

embrassant de nouveau son amie, tu seras donc ma sœur, ma vraie sœur,

comme c’était mon rêve!

Pendant de longs instants, les jeunes filles s’entretinrent du nouveau

bonheur de Madeleine. Elles bâtirent projet sur projet, organisèrent

la vie de la future M^{me} Dimitrieff, comme si à elles seules eût

appartenu le pouvoir de guider le destin, s’attardèrent à un luxe de

songes plus brillants les uns que les autres, s’égarèrent, en un mot,

dans les plus fols labyrinthes des espoirs.

Puis, comme l’âme de M^{lle} Burdeau était aussi délicate que tendre,

elle coupa court à ce sujet, faisant de nouveau se tourner les pensées

de son amie et les siennes vers les préoccupations intenses qu’avait

rejetées celle-ci pour partager sa joie.

—Alors, selon toute probabilité, _elle_ sera ici demain?

Viéra fit signe que oui.

—La dépêche n’indiquera plus que l’heure de l’arrivée à Vodopad?

—Oui. A moins que quelque chose d’imprévu ne survienne au dernier

moment.

—Nous irons à la gare?

—Oh! non, répondit Viéra d’un air effrayé. Il me serait impossible de

la revoir ainsi pour la première fois dans un lieu public!

—Mais ne sera-ce pas un peu... singulier de ne pas aller au-devant

d’elle? Elle pourra croire à un manque d’empressement.

—Non, elle sait bien qu’à présent je me ferais hacher en morceaux

pour lui épargner le plus léger désenchantement.

—Lui as-tu parlé de cela dans tes lettres?

—Je n’en ai jamais eu le courage, mais elle me connaît, tu comprends.

—Et elle, crois-tu qu’elle ne t’en veuille pas? Ses lettres ont été si

rares, si froides!

Viéra, au lieu de répondre, eut un geste découragé.

—Lui avais-tu dit à elle-même quel souhait tu formas lorsqu’elle

s’entêta à se marier malgré tes objurgations?

—Hélas! oui, jeta Viéra d’une voix triste, je le lui ai dit,

Madeleine. J’ai eu cette cruauté! Ah! quel orgueil m’a poussée?

Misérable que j’étais!

—Nos passions, que dis-je? nos sentiments les plus nobles nous

entraînent ainsi parfois à des mouvements condamnables, dit M^{lle}

Burdeau en prenant les mains de son amie dans les siennes et les

pressant doucement. C’est une faiblesse inhérente aux créatures

d’imperfection que nous sommes. Mais Dieu voit le fond de nos cœurs et

nous juge avec clémence, il ne faut pas être plus sévère que Lui. Ne te

désole pas, ma chérie. Depuis longtemps, tu es absoute, là-haut...

—Eh! que m’importe? cria impétueusement la désolée. Elle se souvient,

elle, et demain je la reverrai, anéantie, brisée, meurtrie par mes

propres mains.

—Tu exagères, amie, dit Madeleine. Une parole n’a pu faire tout cela...

—Oui, vous, les Français, les esprits forts, vous êtes exempts de ces

superstitions; mais nous y croyons encore, nous! Nous donnons une vie

à nos souhaits, et ce n’est pas à la légère que nous les formulons.

Alors, s’il arrive qu’ils se réalisent, les terribles ou propices

désirs, nous ne pouvons renier la corrélation qui existe entre leur âme

et la nôtre!

—Ah! Russe, Russe! fit Madeleine Burdeau en secouant la tête.

—Qu’est-ce que je vais lui dire, moi, demain? Chacune de mes

consolations sera fausse, chacun de mes mots sera en contradiction avec

mes principes, et elle le saura!

—Tu laisseras parler ta tendresse, ma chérie, sans songer à des

subtilités. Alors tout ira bien.

—Et je serai humble, dit Viéra, oh! humble! Elle pourra m’accabler, me

repousser, me battre, je n’aurai pas un geste de révolte!

* * * * *

Le lendemain, à l’heure bleue de la tombée du soir, parmi l’apaisement

reconnaissant d’une nature saturée d’ivresses, les deux sœurs, qui ne

s’étaient pas revues depuis six longs mois, se retrouvèrent en présence

l’une de l’autre.

Toutes deux, elles étaient pâles; toutes deux, elles semblaient

succomber sous le poids du revoir.

Viéra, cependant, tint longtemps son aînée embrassée; mais elle la

sentit hostile et comme révulsée sous son étreinte. Elle lui prit la

main. Sans brusquerie, mais fermement, Katia la dégagea aussitôt. Ceci

se passait sous les yeux innocents de Tatiana.

Elle était si contente, elle, la pauvre maman, d’avoir encore une

fois ses enfants réunis autour d’elle, de retrouver son home, ses

serviteurs, ses meubles familiers, son Vodopad, qu’elle en avait oublié

toutes ses peines antérieures! Elle pressait tour à tour ses trois

filles sur son cœur, souriait à M^{lle} Burdeau, donnait ses mains

à baiser à Akim, à Mavra, caressait Bielka, se signait devant les

dieux lares de la datcha, ses chères icônes, et embrassait d’un long

regard les arbres du parc qui jamais ne lui avaient semblé si verts,

le ciel qui lui paraissait n’avoir jamais été si pur, les choses parmi

lesquelles elle avait vieilli et dont elle savait interpréter l’âme

propice...

—Chères, chères enfants, répétait tour à tour Tatiana. Ma bonne

demoiselle Madeleine... No! Bielotschka, et comment va mon petit

lièvre blanc?... toujours grasse comme une boïarine!... Tu as bonne

mine, Iéfrossina... Sais-tu, Mavra, que tu as rajeuni?... Et toi, ma

Sachinnka, (ici les doux yeux bleus se voilaient légèrement,) tu es

contente de revoir ta maman, mon amour?

Sacha se laissait caresser, elle avait, au premier coup d’œil reconnu

Tatiana et semblait tout heureuse de son retour. Elle alla même jusqu’à

baiser de son propre élan les joues de la maman ravie et à lui raconter

quelques incidents embrouillés de ses visites à Evlampia.

Quant à sa sœur aînée, que de mal on avait eu à faire la démente se

refamiliariser avec elle! Lorsque, le matin, après la réception du

télégramme, Viéra lui avait annoncé l’arrivée de leur mère et de Katia,

elle avait vu, à l’expression des yeux d’Aleksandra, que ce dernier

nom n’éveillait aucun souvenir en elle. Alors elle lui avait répété

plusieurs fois: «C’est Katia qui revient; tu sais bien, Katia, notre

sœur; Katia qui te taquinait parfois, mais que tu aimais pourtant...»

Et elle lui rappela plusieurs faits de leur existence commune, capable

de frapper la mémoire endormie. Alors, peu à peu, le visage indifférent

d’abord, puis tendu sous l’effort auquel Sacha soumettait son cerveau

embrumé pour dégager la pensée que voulait en arracher Viéra, se

détendit, et l’enfant répéta enfin d’un air presque lucide: «Katia,

ah! Katia... oui... oui!» Puis, le soir, de nouveau elle avait oublié,

et il fallut que son aînée elle-même s’ingéniât par mille moyens à

se faire reconnaître, pour obtenir de temps en temps, seulement, un

regard qui ne fût pas quelconque.

Ah! ce furent de tristes instants pour la pauvre Katia, que les

premiers de son arrivée sous le toit de Vodopad!

Viéra, qui d’un regard anxieux suivait toutes les expressions de son

visage et de ses gestes, n’eut pas de peine à deviner quelles pensées

s’agitaient dans le cœur de sa sœur.

Elle devait se rappeler, l’ancienne insoucieuse, quels espoirs

radieux, émanant de ses songes, avaient, si peu de temps auparavant,

empli chaque chambre de la demeure où elle avait grandi, rayonné sur

chaque objet, glissé sur chaque pli des tentures, voltigé comme des

insectes aux ailes d’or sur chaque herbe du parc, sur chaque feuille,

chaque grain de sable, chaque brindille de mousse; couru le long des

murs et des solives comme d’amoureuses lianes; fait grimacer d’envie

les mascarons penchés au-dessus des portes et des fenêtres!... Et

maintenant ils marchaient clopin-clopant, les rusés! se faisaient

tirer l’oreille pour sourire un instant, rampaient à terre, comme de

paresseuses limaces, ou raillaient, torturaient l’infortunée qui les

avait chéris!

Que de changements de tous côtés, soit en elle, soit parmi les choses

qui l’entouraient!

Sacha, ainsi que M^{lle} Burdeau le dit un jour à Vadim, avait bien

changé depuis le départ de sa sœur. Ses traits allaient chaque jour se

durcissant; ses yeux, de mystérieux qu’ils étaient et de si lointains,

prenaient par moments un regard de bestialité cruelle, sa bouche

avait des plis grossiers, ses gestes perdaient toute leur grâce. La

séduisante idole d’autrefois n’était plus qu’un bloc fruste, à peine

animé par les entailles d’une hache barbare...

Quant à Viéra... Ici, les pensées de Katia n’étaient que trop visibles;

il ne fallait pas d’efforts d’imagination pour les interpréter! Toute

son attitude, sur ce point, devint si évidente que la confiante maman

elle-même finit par s’en apercevoir. Inquiet, son regard se posait

alternativement sur ses deux filles et demandait avec tristesse:

«Mais qu’est-ce donc que ceci?... Que se passe-t-il entre vous, mes

aimées?...»

Enfin, renonçant à deviner, elle crut bon, cependant, de faire

diversion à cet état de choses, et, se tournant vers Katia, lui dit

d’une voix tendre.

—Va te reposer un instant dans ta chambre, ma chérie; le voyage a été

bien long, et tu es encore si faible!... Tout ce mouvement autour de

toi te fatigue... Va, enfant, tu retrouveras ta chambre de jeune fille

telle qu’elle était lorsque tu habitais encore parmi nous; nous n’avons

touché à rien, n’est-ce pas, Viérotschka?

Viéra, incapable de prononcer un mot, tant sa gorge était serrée par

l’émotion, fit signe de la tête que non.

—Tu vois comme on t’aimait... comme on t’aime! reprit Tatiana en

accompagnant sa fille aînée jusqu’au seuil de sa chambre. Chacun des

objets dont tu faisais cas, chaque bout de ruban, chaque épingle, même,

est restée à sa place... Cela ne te fait pas plaisir?

—Mais si, mamacha, si, si! répondit enfin la jeune femme en souriant à

la sollicitude de sa mère.

—Allons, je te laisse. Moi aussi, j’ai besoin d’un peu de repos. Dans

une heure, le souper, nous nous reverrons. A moins que tu ne veuilles

qu’on te serve dans ta chambre? Non?... A tantôt, alors.

Et M^{me} Erschoff, s’éloignant, démasqua Viéra, qui se tenait à

l’écart, à demi-cachée par la tapisserie dont les pans, quand ils

étaient rejoints, séparaient le salon de la chambre de Katia.

Au moment où la jeune fille allait franchir le seuil de la pièce,

Iékatérina se leva d’un mouvement prompt du sopha sur lequel elle

s’était assise, s’élança vers la portière, détacha l’embrasse qui la

retenait d’un côté et ramena les plis de l’étoffe entre elle et sa

sœur, tout cela sans dire un mot, sans avoir l’air même d’apercevoir

Viéra.

Celle-ci bondit.

—Katia! cria-t-elle d’une voix frémissante de colère et de douleur.

Dans la pièce voisine, rien ne bougea.

—Katia! répéta Viéra plus bas maintenant et sur un ton d’humble prière.

Le même silence régna.

Alors la jeune fille écarta lentement la barrière qui la séparait de

sa sœur, dépassa d’un pas le seuil de la chambre et surgit, pâle et

désolée, contre le fond sombre du rideau.

—Eh bien? demanda froidement Katia.

—Ah! Katia, ma Katia! fit Viéra suppliante, est-ce ainsi que nous

devions nous revoir?... Ne sommes-nous donc plus sœurs?

—Eh! qu’est-ce qui te passe par la tête, maintenant! répondit la jeune

femme en haussant les épaules. Avec toi, rien que des sentimentalités!

Des sentimentalités toujours!

—J’ai mérité tes sarcasmes, dit Viéra noblement; mais ne connais-tu

pas la sainte loi du pardon?

—Oui, répondit Katia, c’est l’éternel refrain! On fait mal, on

offense, on meurtrit, et puis l’on implore indulgence et pitié!...

Cela est aisé. Mais celui dont le cœur saigne, celui dont l’âme est

mortellement froissée, quel remède lui apporte-t-on, à celui-là?... La

douceur du pardon... Maigre compensation!

—La plus noble qui soit, interrompit Viéra. Pardon! oubli! Si l’homme

n’avait pas reçu ces dons sacrés, la vie ne serait qu’une longue

cruauté!

—Eh! elle n’est que cela! fit la femme de Serguié amèrement.

—Ne parle pas ainsi, sœur; tu n’en as pas le droit! prononça la jeune

fille douce et ferme. Tu aimes, tu es aimée; tu as accompli ton rêve de

tendresse; tout l’avenir est à toi, et tu maudirais la vie?

—Mais quel avenir? fit Katia avec un geste d’infini découragement. La

guerre menace d’être longue. Qui sait si jamais Serguié me sera rendu?

Quant à l’espoir vivant dont ma chair a tressailli pendant quatre mois,

anéanti, celui-là, et à jamais!

—Il peut renaître, répliqua Viéra d’une voix tremblante.

—Me désolerais-je tant s’il me restait quelque espoir à ce sujet?

Mais non! Les médecins m’ont dit... Enfin, sois contente, cria la

jeune femme en jetant sur sa sœur un sombre regard. Ton rêve cruel est

accompli: je n’aurai pas d’enfants!...

A ces mots, Viéra tressaillit. Une joie intense, venue non pas

des sources grossières de l’instinct, mais du trésor le plus pur

de son âme, vint illuminer son front à travers sa douleur. «Pas

d’enfants!...» Mais alors, de la graine de son sacrifice, germait une

moisson triomphante! De la sainte loi d’amour et de pitié qui lui avait

fait jeter les yeux au delà du présent, l’apothéose dès maintenant

rayonnait!... «Pas d’enfants!...» Finis, les regrets! Apaisées, les

révoltes de son cœur!... Un élan de gratitude infinie vers le sort et

de foi ardente dans la légitimité de son œuvre fit vibrer les fibres

les plus profondes de son être et illumina son visage si désolé tout à

l’heure...

Heureusement, Katia ne vit pas ce mouvement, bien vite réprimé; toute à

sa colère, elle continuait âprement:

—Ah! l’heureuse prophétesse! Elle n’a qu’à frapper le sol du bâton de

son désir, et aussitôt le bois mort se couvre de fleurs!

—Katia!

—Eh bien! qu’as-tu à protester? Tu as maudit mon mariage; le sort

s’est empressé de ratifier ton vœu. Il ne te reste plus qu’à savourer

ta joie...

—Écoute, dit Viéra en se rapprochant de sa sœur d’un geste à la fois

calme et résolu, même pour te consoler, même pour obtenir de toi mon

pardon, je n’ai pas le droit de renier le principe dont ma conscience,

avec toute sa lucidité et toute sa foi, s’est fait le but suprême. Oui,

j’ai désiré l’extinction de notre race; oui, j’ai fait le souhait que

tu n’aies pas d’enfant; et ce même souhait habite encore mon cœur à

l’instant où je te parle!... Je ne me disculpe plus; hais-moi si tu

veux, maudis-moi, renie-moi, mais auparavant, regarde!

Et, appuyant sa main sur le bras de son aînée, Viéra, malgré la

résistance hostile de celle-ci, l’entraîna vers la fenêtre, sur les

vitres de laquelle, durant la dernière phrase de Katia, ses yeux à elle

étaient restés rivés.

Lorsqu’elles furent arrivées assez près pour distinguer nettement ce

que la jeune fille avait entrevu quelques secondes auparavant, celle-ci

désigna du doigt la portion du jardin sur laquelle elle avait voulu

attirer l’attention de sa sœur.

—Regarde!

Katia, domptée par la voix impérative de sa cadette, fit suivre à ses

yeux la direction que leur imposait le geste de Viéra, et voici ce

qu’ils virent:

Vêtue comme elle l’était invariablement depuis le jour où sa folie

s’était catégoriquement révélée aux siens, du costume des paysannes

ruthènes, Sacha, marchant très vite, arpentait en tous sens une large

plate-bande préparée pour recevoir des semis.

Sans doute, se racontait-elle à elle-même une histoire bien joyeuse,

car les deux sœurs la voyaient rire, hocher la tête, faire de grands

gestes avec les bras, rejeter son buste en arrière ou se pencher très

fort comme pour mieux déployer son exhubérante hilarité...

Tout à coup, mue par un dernier spasme de gaieté plus démonstratif

encore que les autres, la folle se laissa tomber à terre; resta pendant

quelques instants étendue de tout son long au milieu de la plate-bande;

tressaillit deux ou trois fois encore de frissons violents; puis elle

se remit debout dans le désordre occasionné par sa chute, sa couronne

glissée tout de guingois sur le côté de sa tête, les rubans de ses

tresses dénoués et froissés, deux larges plaques de terreau noir sur

son tablier à fleurs, à la hauteur des genoux.

«Seigneur!» laissa échapper Katia dans un souffle...

Pâle de saisissement et d’horreur, la jeune femme, depuis le

commencement de cette scène, était restée à côté de sa sœur, la main

retenue dans la main de celle-ci, sans qu’elle songeât à l’en dégager,

les yeux rivés sur le point du jardin où elle voyait, pour la première

fois, s’affirmer d’une façon si précise la démence d’Aleksandra.

—Oh!...

—Regarde, regarde encore, fit Viéra impérieuse!

Au delà du présent... · 第 16 / 17 段