—Mais non, donne, fit Viéra marquant son étonnement de cette étrange

combinaison.

—C’est que... répondit le juif avec un sourire humble et avide, le...

verre de... thé chaud, Votre Excellence... qui m’attend là-bas... à la

cuisine de Mavra Platonovna!...

—Tu as raison, dit la jeune fille. D’ailleurs, ainsi, maman saura plus

vite, songea-t-elle en même temps. Monte, Madeleine... En route!

Le juif eut un singulier sifflement qui ressemblait à un cri d’oiseau,

et le rustique équipage s’enleva.

Frémissante d’impatience et de curiosité, Viéra put enfin jeter un coup

d’œil sur le courrier.

—«Kievlanine» (gazette de Kieff) «inconnu», une circulaire... ton

«Musica», Madeleine, énuméra-t-elle en tendant le journal à son amie.

Ah! une lettre d’Odessa...

Elle tourna plusieurs fois le pli entre ses mains fiévreuses, puis,

tout à coup, n’y tenant plus:

—Tant pis, fit-elle, la suscription porte le nom de maman, mais je

suis trop curieuse!... Aussi bien mère me fait ouvrir toutes ses

lettres.

Et, de ses doigts inquiets, Viéra déchira l’enveloppe.

A peine eut-elle jeté les yeux sur les pages dépliées, la jeune fille

devint affreusement pâle. Sa main se posa sur le bras de sa compagne,

qu’elle serra nerveusement. Son regard plein d’angoisse chercha celui

de Madeleine, qui déjà l’interrogeait de même avec sollicitude; mais

elle fut incapable de prononcer un mot, de poursuivre même sa lecture.

—Serguié Nikolaïevitch est appelé? demanda la Française à voix basse

en se penchant vers elle.

Viéra n’eut que la force de faire un signe de tête affirmatif.

—Pour remplacer un des officiers tués le premier jour de l’attaque

devant Port-Arthur?

Viéra fit de nouveau signe que son amie avait deviné juste. Celle-ci

lui prit la main.

—Malheureuse Katia! fit-elle douloureusement. Après quatre mois de

mariage à peine!...

—Mais ce n’est pas tout, dit Viéra, faisant effort sur elle-même pour

parler; Katia est...

—Grosse?... acheva Madeleine.

Nouveau signe de tête affirmatif.

—Lis sa lettre, Madeleine, fit Viéra après avoir enfin pris elle-même

connaissance du pli; tu sais assez de russe pour comprendre la douleur

poignante qu’elle exprime. Qui aurait cru que notre Katia pût trouver

de tels accents? Elle était si gaie!

Des larmes coulaient maintenant sur les joues de la jeune fille;

son cœur brisé de pitié comprenait enfin combien il chérissait

l’insoucieuse sœur aux goûts si différents des siens, qu’il croyait

n’aimer que d’une tendresse banale. L’heure était venue dont M^{lle}

Burdeau avait parlé quelques jours auparavant, où les sentiments

cachés au plus profond de l’être se révèlent à eux-mêmes!... Viéra

oubliait les taquineries de Katia et les griefs récents que son

mariage avait mis entre elles; et jusqu’aux espérances cruelles dont

elle avait maudit les joies de la nouvelle épouse, espérances qui

seules soutenaient sa foi dans son holocauste, anéanties aujourd’hui

sans qu’elle songeât même à s’en révolter!... Une image unique était

présente à sa pensée: le désespoir de sa sœur, que la lettre de tantôt

révélait si sauvage, si passionné! Et une pitié sans bornes jetait la

pauvre Viéra hors d’elle-même.

—Madeleine! Madeleine! répétait-elle comme un enfant.

—Du courage, ma chérie, répondait la Française en achevant sa lecture;

il nous reste encore à apprendre la nouvelle à ta mère!

—C’est impossible. Cachons-la-lui, Madeleine, jeta Viéra d’une voix

brisée.

—Aujourd’hui ou demain, il faudra toujours qu’elle sache... Mais c’est

trop d’épreuves, à la fin! cria M^{lle} Burdeau, révoltée comme pour

son propre compte, en songeant à la vie de douleur de Tatiana.

Elle aussi maintenant sanglotait.

Le Juif, étonné de cette explosion de chagrin simultanée, se tournait

de temps en temps vers les jeunes filles, mais sans avoir la hardiesse

de les interroger pourtant...

Passant la main qui ne tenait pas les rênes dans sa belle barbe court

frisée, habitée, comme la mousse des forêts, par Dieu sait quels hôtes

infimes de la création, il se demandait tout bas à lui-même, dans

un hébraïque jargon: «Vouss ist douss... Nou, vouss ist douss?...»

(Qu’est-ce que c’est? Mais qu’est-ce que c’est?) Et, tout en activant

le trot de ses bêtes par de petits coups de guides sur les croupes

piteuses, il compatissait, le Juif, à la peine des deux belles jeunes

filles chrétiennes assises derrière lui sur les bancs mal équilibrés du

traîneau...

XIV

UN mois s’est écoulé depuis que la nouvelle du départ de Serguié pour

la guerre est venue bouleverser une fois de plus la datcha de Vodopad.

Le premier moment de douleur et d’effarement passé, Tatiana Vassilievna

et Viéra se sont peu à peu résignées à la partialité du sort. Elles

savent à présent que l’équilibre de la Russie est gravement compromis,

que la guerre avec le Japon n’est pas cette suite d’escarmouches

que l’optimisme de leurs compatriotes avait prédite, mais un combat

de chaque heure, forcené et sanglant, et la voix de leurs angoisses

personnelles s’est tue devant l’appel impérieux de la patrie aux abois!

De longues dépêches de Serguié à Katia, et que celle-ci, fidèlement,

envoie à Vodopad, viennent de temps en temps, d’ailleurs, suspendre les

alarmes, prouvant que l’officier a gardé la vie sauve et que sa belle

vaillance des premiers jours ne l’a point abandonné, non plus que sa

confiance juvénile en son étoile de nouvel époux.

Le désir de Tatiana avait été que sa fille aînée quittât Odessa et

vînt habiter chez elle tout le temps que durerait la campagne à

laquelle Serguié prenait part. Mais l’état de santé de la jeune femme

ne lui permettant pas de voyager à présent, M^{me} Erschoff s’était

décidée depuis quelques jours à aller passer auprès d’elle les cinq

à six semaines de repos que nécessitaient les débuts d’une grossesse

difficile.

A la fin du mois de mars, donc, M^{lle} Burdeau et Viéra—Sacha

comptait si peu, de plus en plus errante dans sa forêt, ou réfugiée

chez Evlampia—étaient seules à la datcha.

Un léger souffle de printemps se glissait déjà dans l’air à travers

les dernières aigreurs de la bise et le froid des giboulées... Comme

d’habitude, les jeunes filles ne restaient à la maison que le temps

nécessaire à la surveillance du ménage, aux repas, à des menus travaux

de couture ou à leur correspondance respective. Le reste de la journée

les voyait inséparablement unies, et quelle que fût la température,

parcourir soit les allées du parc de la datcha, soit la forêt, soit la

route. Cela mettait leurs gestes d’accord avec l’intense agitation de

leur pensée, et permettait à leurs lèvres de ressasser sans cesse les

suggestions de leurs cœurs, sans qu’il en résultât trop de monotonie

pour celle des deux qui écoutait.

—Madeleine?

—Ma chérie?

—Plus d’espoir, maintenant! Toutes mes illusions sont à vau-l’eau...

—Qu’en sais-tu?

—Mais Katia...

—Rien n’est encore si sûr...

—Que veux-tu dire, Madeleine? demanda Viéra frémissante, en s’arrêtant

de marcher pour mieux écouter la réponse de sa compagne.

—Que Katia est souffrante, sa grossesse compliquée, et que...

—Ah! tais-toi, cria M^{lle} Erschoff! Tais-toi! Cela, je ne le veux

pas! fit-elle d’une voix impétueuse. Maudite soit ma pensée, si elle

doit nourrir de tels espoirs!

—Eh bien! mais tu as souhaité que ta sœur n’eût pas d’enfants,

répondit Madeleine Burdeau avec un calme voulu.

—Qu’elle n’ait pas d’enfants, oui! gémit Viéra. Mais que sa santé soit

compromise! qu’un nouveau malheur vienne s’ajouter à celui qui la

désole maintenant! qu’elle souffre dans sa chair, la pauvre innocente!

Oh!...

—Et crois-tu, reprit la Française d’une voix grave, qu’il n’y a qu’à

dire: «Je veux» ou «Je ne veux pas»?... poser ses conditions à Dieu?...

entourer son renoncement de douillettes réticences?... Appeler l’effet

et s’apitoyer sur la cause?... Non, amie, non! Une fois le terrible

engrenage du destin en mouvement, on ne l’arrête pas par quelques

gestes de regret! Loin de moi la pensée, pour servir tes intérêts, de

souhaiter du mal à Katia, ajouta-t-elle plus doucement en prenant dans

ses mains les mains froides de Viéra. J’ai voulu seulement te faire

comprendre, ma si chère, qu’il faut savoir aller jusqu’au bout de ses

désirs, et accepter sans peur les conséquences de vœux qui furent

sans reproche... Il faut savoir rester soi-même, Viéra! Tu as été si

sublime jusqu’à présent dans ton renoncement, ne peux-tu envisager avec

vaillance les épreuves qui l’attendent encore et qui, peut-être, le

feront triompher à jamais?

A ces mots de triomphe, les yeux de M^{lle} Erschoff reprenaient un

instant leur éclat, sa tête se relevait illuminée de toute l’ardeur de

sa croyance, sa foi dans la justice de sa prévoyance sacrée exaltait

de nouveau toutes les fibres de son âme. Craignant encore le combat,

elle l’acceptait déjà, pourtant! Puis ses défaillances lui revenaient,

sa volonté déconcertée et inquiète ne savait plus où se poser... Et

Madeleine Burdeau qui n’avait parlé si haut que pour dominer le tumulte

des pensées de son amie se disait: «Oh! qu’il est donc plus facile

de raisonner que d’agir. Et comme autrement lâche je serais, moi, si

j’avais à soutenir pareille lutte!»

—Tu ne répondras pas à la lettre d’Evguénï? demanda la Française au

bout d’un instant de silence, en se tournant vers son amie.

Viéra ne répondit que par un geste vague.

—Je crois qu’il vaudra mieux non, reprit Madeleine. Il a conservé

l’espoir de te reconquérir, malgré ton silence de quatre mois; rompre

ce silence maintenant, ce serait l’encourager d’autant plus dans cette

voie périlleuse. Tu ne dis rien? Je te semble indiscrète, peut-être?

—Eh non!... Tu sais bien que je n’ai pas de secrets pour toi. Mais

je songe, et ne trouve rien à dire, fit Viéra. Mon âme est toute

désorientée, sa boussole est affolée, elle ne me montre plus la route...

—Regarde en haut: une étoile aussi peut guider les chemins incertains!

Viéra fit signe que de ce côté-là, encore, le salut lui semblait bien

précaire.

—Écoute, amie, dit Madeleine, tu es dans une heure de crise que

depuis longtemps je prévois. Oh! nulle grandeur, nulle vocation, nul

héroïsme n’y échappe!... Mais nous avons fait un pacte. Je t’ai juré,

moi, sur tes instances de jadis, que je te défendrais contre toi-même,

à l’instant où tes pensées mauvaises, comme des soldats mutinés,

prendraient les armes de la révolte et compromettraient le succès de

ton œuvre... Laisse-moi l’initiative du combat. Un jour viendra où nous

pourrons crier victoire. Et alors quel oubli des souffrances! Quelle

joie d’avoir atteint le but sublime!

—Sublime!... Et qui le sait? Tu as traité au début mes idées

d’utopies... N’est-ce pas cela qu’elles sont dans la réalité?...

—Non, non, mille fois non! Je n’étais qu’une impie en pensant cela!

Ton rêve est le plus noble, le plus grandiose que l’on puisse imaginer!

Sauver sa race de l’abjection. Mais, ma chérie, l’humanité tarée tout

entière devrait suivre tes traces!

—Tu crois? interrogea Viéra, les yeux lointains.

—Je le jure! répondit Madeleine solennelle. Et d’ailleurs, si tu étais

à côté de la vérité, qu’importerait encore? ajouta-t-elle au bout

d’un instant de songerie en prenant les deux mains de son amie dans

les siennes et plongeant son regard au fond des claires prunelles. Tu

t’es créé un Idéal; tu l’as auréolé de toute l’ardeur de ta Foi; tu

t’es agenouillée devant cette idole lumineuse, comme Paul devant le

Seigneur sur le chemin de Damas. Pourrais-tu, désormais, renier tout

cela et vouloir être heureuse? Ce serait en vain. Le chagrin ni la

joie, le bien ni le mal, ne sont absolus en ce monde; c’est nous qui

en établissons la mesure, chacun selon notre conscience et d’après les

aspirations de notre âme... Si nous avons volé très haut, à la manière

des aigles, redevenir couleuvre et ramper, quel que soit l’attrait de

la mousse fraîche et de l’ombre des sous-bois, la nostalgie des sommets

doit nous prendre. Ah! malheur! s’écria la Française vraiment inspirée,

malheur à qui renie l’Idéal pétri par ses propres mains! Les séductions

d’une heure le poursuivront toujours, l’image de son sourire fera

grimacer les plis des lèvres les plus belles, le souvenir de sa voix

rendra fausses toutes les autres!... Galatée demandera des comptes à

Pygmalion!

—Oh! tu me réconfortes, Madeleine! Je crois, oui, je crois! fit Viéra.

Les jeunes filles rentrèrent à la datcha.

—Pas de nouvelles, Akim? demanda M^{lle} Erschoff au vieux serviteur

qui travaillait dans le jardin.

—Non, barachnia. Schmoul n’a apporté que le journal.

Viéra parcourut fiévreusement le _Kiévlanine_.

—Rien de grave, dit-elle à Madeleine en respirant.

En ce moment, Mavra vint dire à la Française que Natalia Grigorievna

Lévine demandait à lui parler dans la cour.

—Mais fais entrer, dit Viéra à la bonne.

—Elle ne veut pas, milaïa. Elle dit qu’elle est très pressée.

—Alors, va vite, Made!

—Sais-tu ce que c’est? fit la Française en rentrant au bout d’un

moment. Natalia Grigorievna part comme infirmière à Kharbine. Elle

a passé son examen aujourd’hui même à Kieff, et on l’a convoquée

sur-le-champ... Samedi, elle se mettra déjà en route. Elle ne veut

voir personne avant son départ pour qu’on ne la distraie pas de son

enthousiasme; exception n’a été faite en ma faveur qu’à fin de me

recommander la classe de Vodopad. Mais je suis chargée d’un souvenir

pour Tatiana Vassilievna et tous les tiens. Sais-tu ce qu’elle me

disait encore? Que les dépêches de Kieff annoncent que le navire

_Piétropavlovsk_, sur lequel se trouvaient l’amiral Makaroff, le

grand-duc Cyrille, le peintre Véreschtchaguine et un grand nombre

d’officiers et de matelots, a rencontré une mine dans la baie de

Port-Arthur, en revenant d’un combat, et qu’il a sauté avec tout

l’équipage et les officiers qu’il contenait, sauf, cependant, le

grand-duc qui, on ne sait comment, ne fut que précipité dans l’eau, et

put regagner le bord en s’accrochant à une épave...

—Seigneur!

Viéra devint très pâle.

—Et si Serguié... commença-t-elle.

—Mais non, il fait partie de l’équipage du _Bayann_.

—Qui a pu combattre sous les ordres du _Piétropavlovsk_... N’as-tu pas

dit que celui-ci revenait d’un combat? Ah! mon Dieu! ces inquiétudes

continuelles, gémit la jeune fille, et les nouvelles sont si lentes!

Le lendemain, les journaux confirmèrent les renseignements des

télégrammes en les amplifiant. Viéra, de plus en plus alarmée par ce

qu’elle venait d’y lire, passa le _Kiévlanine_ à M^{lle} Burdeau qui,

quoique assez difficilement, parvint cependant à déchiffrer tout le

texte relatant la catastrophe du _Piétropavlovsk_.

«Dans la nuit du 30 mars, l’amiral Makaroff voulant prendre sa

revanche des continuels assauts dont les Japonais harcelaient sa

flotte, envoya huit torpilleurs à la recherche de l’ennemi. Dans

cette expédition, trois torpilleurs se perdirent. Deux revinrent, à

l’aube, à Port-Arthur. Le troisième, le _Strachné_, ayant rencontré

plusieurs torpilleurs japonais, crut que c’étaient ceux des nôtres et

s’y joignit. A l’aube seulement, le commandant reconnut son erreur et

voulut s’enfuir, mais trop tard! L’ennemi se jeta sur lui et un cruel

combat s’engagea.

«L’amiral, inquiet du sort du _Strachné_, envoya à sa recherche le

croiseur _Bayann_.

«Ceci ne dura pas longtemps, les coups de feu servant de point de

repère. Déjà le _Strachné_ était immobilisé, sa chaudière endommagée

par une grenade.

«Malgré sa vitesse, le _Bayann_ ne put arriver à temps pour porter

secours au _Strachné_. Avant qu’il fût arrivé à la distance nécessaire

pour tirer, une explosion se produisit à bord du _Strachné_, et le

torpilleur coula à fond. Le feu du _Bayann_ mit les Japonais en fuite.

Et après avoir recueilli cinq matelots du torpilleur, qui seuls étaient

saufs, le croiseur rentra au port.

«Bientôt après, deux détachements de navires, ayant à leur tête le

_Piétropavlovsk_ et le _Poltava_, accompagnés de quinze torpilleurs,

quittent le port. L’amiral Makaroff veut se rendre personnellement sur

le lieu du combat, et comme le _Bayann_ sait la route, on le met à la

tête de l’escorte.

«Il fait très froid, et sur la mer règne un brouillard épais qui ne

permet pas de distinguer les choses à une certaine distance. Pourtant

les Russes remarquent, à dix milles environ de Port-Arthur, quatre

croiseurs japonais de troisième classe et deux de première qui

arrivent avec la plus grande vitesse. Les Japonais recommencent tout

à coup le feu contre le _Bayann_. Ils visent bien. En un moment, tout

le pont est couvert d’éclats de grenades. L’amiral Makaroff donne

l’ordre au _Bayann_ de se mettre derrière le _Poltava_ et de lancer à

son tour des grenades sur l’ennemi. Les Japonais se retirent aussitôt.

Nos frères les poursuivent encore à quelques milles, jusqu’à ce qu’ils

remarquent à l’horizon la fumée d’une grande escadre ennemie qui arrive

à toute vapeur. Il est possible que les croiseurs japonais voulaient

nous entraîner plus loin dans la mer, afin que l’amiral Togo pût leur

couper le port... Étant trop faibles, nous fûmes obligés de dérouter

leurs plans.

«L’amiral Makaroff donne le signal du retour, et les Russes filent vers

Port-Arthur aussi rapidement qu’ils le peuvent. C’est vraiment une

course!... Enfin nos vaisseaux sont hors de l’atteinte de l’ennemi et

sous la protection des batteries des forts. Le _Piétropavlovsk_ étant à

leur tête longe le bord pour rentrer au port, quand, tout à coup, une

effroyable explosion se produit. Il est juste neuf heures trois quarts

du matin.

«L’amiral Makaroff se trouvait avec ses officiers d’état-major sur le

pont du navire, où étaient aussi le grand-duc Cyrille et le peintre de

batailles Véreschtchaguine.

«Après la première explosion, une seconde se produisit, d’une violence

telle que tout fut démoli. Une énorme masse d’eau entra dans le navire,

mais aussitôt parurent de la fumée et des flammes. On comprit que le

_Piétropavlovsk_ avait dû toucher une mine posée par les Japonais

dans la mer, le long de la côte, avec ce calcul que nos vaisseaux, se

rangeant à la sortie du port, la rencontreraient sur leur route.

«L’explosion fit six cents victimes, parmi lesquelles l’amiral Makaroff

et notre illustre peintre, Véréschtchaguine. Le grand duc Cyrille put,

heureusement, se jeter à l’eau et regagner le bord à la nage. Entre la

seconde explosion et l’échouement du navire, se passèrent une minute et

quarante secondes. La direction de la flotte est confiée momentanément

à l’amiral Witheff.»

Quand M^{lle} Burdeau eut fini de lire, ses yeux se levèrent sur Viéra,

dont elle rencontra le regard anxieux.

—Eh bien! demanda celle-ci, n’avais-je pas raison?

—Oui. Mais, grâce à Dieu, le _Bayann_ n’a presque pas souffert. On ne

dit pas qu’il ait perdu des hommes.

—Mais on ne dit pas non plus qu’il n’en ait pas perdu. Enfin,

attendons des nouvelles d’Odessa, dit la jeune fille en soupirant.

Une semaine se passa. Rien n’arrivant, Viéra se décida à demander par

dépêche ce que signifiait ce silence. Le soir, Akim, envoyé à la gare

de Tiétiéreff, rapporta la réponse.

Le texte du télégramme, raccourci selon l’usage, résumait ceci:

«Serguié n’avait pas été blessé dans le combat du _Bayann_; il était,

au contraire, jusqu’à son message datant du 6 avril, en parfait état

de santé et de vaillance. Mais la pauvre Katia!... Énervée par des

angoisses de chaque seconde, obsédée des dangers que court son jeune

époux, incapable de réagir contre le désespoir de la séparation, elle

n’a pu garer sa santé des atteintes de sa débilité morale. Le lendemain

du jour où les dépêches officielles, devançant celle de Serguié,

annonçait le combat de l’escadre dont le _Bayann_ faisait partie,

elle avait dû s’aliter, et le tendre espoir si doucement caressé par

Tatiana s’en était allé à vau-l’eau!... Pendant cinq jours, la jeune

femme était restée suspendue entre la vie et la mort; depuis avant-hier

seulement, les médecins la déclaraient sauvée. Dès qu’elle pourrait

supporter le voyage, M^{me} Erschoff la ramènerait à Vodopad.» Après

avoir pris connaissance de la dépêche, Viéra, sans dire un mot, plongea

longuement son regard dans celui de son amie. Sur ses prunelles si

claires se reflétaient, comme en une eau sans rides, les sentiments

complets de son âme: la tristesse, la pitié, l’horreur, la gratitude

du triomphe, une indicible foi dans l’œuvre à laquelle le Destin

lui-même avait mis si promptement son sceau!...

XV

LE cœur battant, les joues en feu, Madeleine Burdeau parcourt en fiacre

les rues de Kieff où l’ont appelée quelques emplettes à faire. Elle

aurait pu, dès en sortant de la gare, porter à Vadim Piétrovitch la

lettre dont Viéra l’avait chargée pour le jeune homme. Mais non, elle

s’est sentie alors trop troublée, trop peu sûre d’elle; il faut qu’elle

parvienne à affermir son cœur et à composer son visage!

Et puis, le dirai-je? un tout petit calcul qu’elle n’ose presque pas

s’avouer à elle-même se glisse dans les réticences de l’amoureuse...

Si elle s’était rendue immédiatement après sa descente du train chez

Vadim, point de doute que Marfa Timoféevna, retenue au logis à l’heure

du déjeuner pour servir son maître, ne fût venue elle-même ouvrir

la porte, et alors il aurait fallu lui remettre la lettre, sans oser

demander à parler au jeune homme, tandis que plus tard,—Madeleine

Burdeau tenait ces détails de Viéra qui l’avait mise cent fois au

courant des faits et gestes de son cousin,—la vieille fée, ayant à

faire des emplettes pour son ménage, sort d’habitude, laissant dans la

chambre de l’étudiant un second déjeuner froid que celui-ci trouve en

rentrant chez lui vers onze heures. Si quelqu’un sonne, force est alors

au maître du logis d’ouvrir lui-même sa porte... Il est donc urgent

pour Madeleine d’attendre jusqu’à ce moment si elle veut voir Vadim...

Si elle veut le voir! Mais toutes ses pensées ne tendent qu’à cela;

tout son désir, tout son espoir, tous les battements de son cœur!

Là-haut, le ciel en fête a revêtu son voile d’azur; l’arome subtil du

printemps se glisse à travers les rues de la ville qu’il embaume; de

petites marchandes effrontées offrent aux promeneurs des bouquets de

violettes d’un griviennik. Les pigeons de la cité sainte, apprivoisés

et nombreux comme ceux de la place Saint-Marc à Venise, volettent

librement, sans craindre la main de l’homme, sur les appuis des

fenêtres, sur les corniches, sur le bord des trottoirs. De temps à

autre, un arbre couvert de feuilles tendres se montre; de petits

jardinets, même, dans certains quartiers, égaient les façades moroses.

Les coupoles dorées des églises luisent au soleil, les toits des

maisons, aux couleurs vives et diverses, ont l’air, au loin, de

pelouses fraîches ou de champs en fleurs suspendus... Les saints,

rigides, gauchement peints sur les murs des monastères, semblent

sourire eux-mêmes, sous les caresses mutines des rayons printaniers.

Ils font mine de donner aux passants ces avis peu orthodoxes: «Tu as

bien raison de te réjouir, frère! Voici la saison du renouveau, des

amours, des nids tièdes, des soirs légers... Réjouis-toi, frère! La vie

est courte, les printemps fugitifs; Dieu les a faits tels pour que ton

âme inquiète ne puisse s’en lasser!...»

Madeleine suit leur conseil. Malgré l’anxiété dont son cœur est étreint

à l’idée de son entrevue de tout à l’heure avec celui qu’elle aime,

malgré la fragilité de l’espoir qu’elle a engagé sur le bonheur de

cette entrevue, les risettes du printemps ne laissent pas que d’égayer

son âme.

Elle abandonne son front aux frôlements câlins des rayons espiègles,

rafraîchit ses joues brûlantes au souffle pur de la brise, force ses

pensées à s’imprégner de la sérénité du ciel, et c’est presque calme

qu’elle jette au cocher l’adresse de Vadim Piétrovitch Dimitrieff.

—Rue Nestérovskaïa, 50.

Le minuscule fiacre s’engage dans une rue, puis dans une autre; voici

le théâtre, les arbres de la Foundouklaïevska...

Au delà du présent... · 第 15 / 17 段