Sacha ne riait plus. A sa gaieté débordante avaient succédé une

complète immobilité, d’abord, puis une colère qui grandissait de

seconde en seconde,—ceci Viéra et Katia en jugèrent par la véhémence

de ses gestes.—De ses poings fermés et brandis, elle menaçait

maintenant un ennemi invisible... Elle le poursuivait à travers la

plate-bande, se baissait de temps à autre pour ramasser une motte de

terre et la jeter après le fantôme évoqué par sa folie; trépignait

de colère, lançait des injures dont les échos—passant à travers la

fenêtre—arrivaient jusqu’aux oreilles des deux sœurs bouleversées.

Enfin, de ce terrible jeu aussi, la démente se lassa. Brusquement, sans

transition aucune, elle s’arrêta, demeura quelques secondes immobile,

puis, par trois fois différentes cracha à terre, comme elle l’avait vu

faire aux moujicks, et, d’un mouvement grossier, rajusta ses vêtements.

Katia, desolée, pleurait.

—Mais regarde, regarde encore, dit Viéra; ce n’est pas tout. Je

connais ses crises, moi; toujours, à présent, trois accès régulièrement

se suivent: la gaieté, d’abord, puis la colère, puis l’épouvante!

—Ah! je n’en puis plus, fit Katia d’une voix brisée! Laisse... je ne

veux plus la voir!

Pauvre Sacha, pauvre, pauvre!...

Mais, malgré elle, ses yeux cherchèrent de nouveau l’endroit où la

folle, depuis quelques instants, avait recommencé ses gestes.

Toujours la même scène, murmura Viéra comme en se parlant à elle-même:

la catastrophe du silo... C’est l’émotion de ce revoir! Le corps rejeté

en arrière, la tête détournée du spectacle sanglant que sa démence

renouvelait à ses yeux; les bras étendus et crispés dans le vide, Sacha

semblait la statue vivante de la terreur...

—Mais va, Viéra, va la calmer, sanglota Katia; moi, je ne saurais...

non, je n’oserais!...

Viéra fit signe que c’était inutile...

—Personne ne peut la toucher dans un moment pareil. Aux débuts, maman

ou moi, nous parvenions à la calmer; mais maintenant elle devient

furieuse à blesser quelqu’un, si on l’approche; il faut laisser la

crise se passer d’elle-même...

—Tu parles de maman; nous n’avions pas songé à elle, la malheureuse!

Et si elle entendait... Oh! écoute!... C’est trop affreux!

Katia, cramponnée au bras de sa sœur, était si pâle que Viéra eut peur

de la voir défaillir.

—Viens t’asseoir, dit-elle doucement...

Et elle l’entraîna vers le sopha.

—Mais maman... fit encore Katia, sans avoir la force de finir sa

phrase...

—Elle n’a pu entendre; sa chambre est trop loin de l’endroit où Sacha

se trouve. Quant aux autres, ils savent que mieux vaut ne pas se

montrer; ils épient de loin, comme nous...

—Et cela arrive souvent, ces... ces choses?

—Cela dépend de l’excitation de ses nerfs; aujourd’hui, c’est

l’agitation causée par votre arrivée...

—Ah! c’est affreux, affreux! gémit Katia...

Puis un long silence se fit entre les deux sœurs.

La tête enfouie dans ses mains, Katia continuait à pleurer doucement...

Viéra s’assit auprès d’elle, mais sans chercher à la distraire; sans

doute ces larmes apaiseraient-elles le cœur si bouleversé d’émotions

diverses que la jeune femme subissait depuis son retour à Vodopad...

Ce ne fut que lorsqu’elle vit sa sœur s’essuyer une dernière fois les

yeux et rester immobile, le regard perdu sur ses pensées, le buste

appuyé contre le dossier du sopha, les deux bras affalés tout le long

d’elle d’un geste las, que la jeune fille se décida enfin à lui poser

la question qui, depuis la scène de tout à l’heure, brûlait ses lèvres

impatientes.

Touchant légèrement Katia du doigt, elle demanda tout bas:

—Eh! bien?...

La jeune femme resta quelques instants sans répondre, puis, se tournant

à demi vers sa sœur, elle leva sur celle-ci un regard encore rempli de

la vision tragique, et dit lentement:

—Je ne puis plus t’en vouloir!

Lorsque, une demi-heure plus tard, Tatiana Vassilievna écarta à son

tour les pans de la tapisserie qui séparait le salon de la chambre de

Katia, ses yeux rencontrèrent un spectacle qui ravit de joie son cœur

maternel. Assises sur le sopha à côté l’une de l’autre, ses deux filles

enlacées formaient un groupe étroit. Viéra tenait une des mains de sa

sœur dans les siennes, et la jeune femme, brisée par la fatigue et

l’émotion, dormait, la tête doucement posée sur l’épaule droite de sa

cadette...

—Béni soit Dieu! murmura la maman en embrassant longuement des yeux

les enfants de sa tendresse!

Puis, sans attirer l’attention de Viéra qui, toute à sa nouvelle joie,

ne s’était pas aperçue de sa présence, elle sépara de nouveau les deux

côtés de la portière, et sortit sans bruit de la chambre en souriant à

ses pensées...

_Mars-Août 1905._

[Illustration]

Tableau des différents termes russes employés dans ce livre:

_Datcha._ Sorte de villa bâtie le plus souvent là où se trouvent des

forêts.

_Verste._ Environ un kilomètre.

_Déciatine._ Environ un hectare.

_Isba._ Chaumière, cabane.

_Khata._ Chaumière, cabane (en petit russien).

_Britschka._ Voiture rustique.

_Cum eximia laude._ Expression latine employée par les étudiants

russes et qui signifie ou plutôt qui équivaut à l’expression

française: avec la plus grande distinction.

_Sierniki._ Petits pâtés au fromage.

_Bliné._ Crêpes.

_Pirogui._ Petits pâtés.

_Niania._ Bonne d’enfant.

_Borschtch._ Potage aux betteraves ou aux choux.

_Roussalki._ Ondines, nymphes des eaux.

_Lavra._ Couvent de moines à Kieff (Laure).

_Kalatch._ Pain blanc qui a cette forme:

_Otchipok._ Coiffure petite russienne.

_Evguénï Onéguine._ Héros d’un roman en vers de Pouschkine.

_Tatiana Larina._ Héroïne du même roman.

_Milaïa._ Douce, aimable.

_Grivienick._ Pièce de 10 kopecks (27 centimes)

_Safian._ Cuir souple jaune ou rouge.

_Baba._ Femme, femme mariée.

_Babouchka._ Grand’mère.

_Tserkoff._ Église russe.

_Prizba._ Banc de pierre scellé devant les isbas.

_Vodka._ Eau-de-vie.

_Kozak._ Cosaque, danse ainsi nommée.

_Trépak._ Danse russe et petite russienne.

_Rojdiestvo._ Noël.

_Dosvidanié._ Au revoir.

_Dvorianine._ Noble.

_Moujik._ Paysan.

Les détails concernant la guerre sont tirés en partie de _Der

russisch-japanische krieg_ par Heinrich Lange.

_Achevé d’imprimer_

le quatre février mil neuf cent sept

PAR

ALPHONSE LEMERRE

6, RUE DES BERGERS, 6

_A PARIS_

Au delà du présent... · 第 17 / 17 段