Quoique la datcha de Vodopad ne fût habitée que par des femmes, tout

ce qui touchait à la guerre y était suivi avec une fiévreuse anxiété.

D’abord, parce que le patriotisme n’a pas de sexe; ensuite, parce

qu’elles savaient bien, les aimantes et pitoyables créatures, que les

affections de famille, les liens de l’amitié et d’autres sentiments

plus doux encore, sont redevables d’un sanglant tribut à la lutte

héroïque et cruelle qui défend la grandeur de la patrie menacée...

Elles murmuraient tout bas les noms chéris que l’ordre d’un chef, le

classement de la mobilisation, la soif du dévoûment, pouvaient appeler

à la sinistre gloire: Serguié... Evguénï... Vadim... et, combattant

vainement une faiblesse qui leur semblait honteuse au milieu de la

poussée d’héroïsme qui soulevait en ce moment la Russie tout entière,

leurs cœurs frissonnaient d’angoisse et de frayeur.

—Madeleine, disait tout bas Viéra à son amie, ah! Madeleine! s’il

allait partir, lui; si, sans être forcé par un ordre supérieur, il

allait s’engager dans l’armée de Mandchourie comme volontaire, de quel

remords se compliquerait alors mon sacrifice! De quel effondrement

piteux s’anéantiraient mes belles résolutions!... Oui, je sens que de

le savoir courir vers la mort en me croyant infidèle, rien ne pourrait

m’empêcher de lui crier mon amour et de nouvelles promesses!...

—Ne va pas ainsi au-devant de l’avenir, ma chérie, répondait la

Française. Si Dieu a des desseins sur toi, il les accomplira envers et

malgré tout. Attends et espère...

—Madeleine! Madeleine!...

Ce cri de détresse retentissait cent fois par jour, et cent fois lui

répondait un regard navré et profond qui semblait dire: «Et moi,

ne souffré-je pas? N’ai-je pas les mêmes angoisses et les mêmes

inquiétudes que toi?»

Quand arrivait le journal, une lettre, un télégramme, tous les cœurs

se mettaient à battre avec une violence insupportable; les joues

devenaient pâles, et les mains n’osaient se tendre pour rompre les

cachets... On se signait; puis, avec un nuage d’inquiétude qui

obscurcissait la vue, les dépliant enfin, on en lisait le texte...

Rien encore de personnel, cette fois! On respirait!... Mais quand les

pages tant redoutées faisaient pressentir un désastre patriotique,

sous les paroles cauteleuses et les fleurs de rhétorique du compte

rendu, quelle ardeur soudaine d’héroïsme et d’abnégation enflammait

les cœurs de Tatiana et de sa fille!... Inconscient égoïsme par lequel

ont passé toutes les mères et toutes les amantes!... Puisque personne

des leurs n’était en jeu, elles désiraient que la guerre continuât,

que les combats devinssent plus sanglants pour être plus glorieux; que

les hécatombes de héros se multipliassent pour que l’invincible patrie

triomphât cette fois-ci encore!...

—Maman! une lettre d’Odessa.

—Donne, enfant.

Et les regards des yeux inquiets se croisent; les joues redeviennent

pâles, les cœurs tressaillent comme chaque fois que l’hôte angoissant,

nommé le Nouveau, se montre...

—Grâce à Dieu, rien encore aujourd’hui, murmurent ensemble la mère et

la fille, rassurées par les premières lignes de l’épître.

—Made, il faut que je te traduise cela mot à mot, dit Viéra à M^{lle}

Burdeau quand elle eut fini de lire; que c’est intéressant! Un fragment

de lettre qu’un ami de Serguié, témoin de la première attaque de nos

vaisseaux à Port-Arthur, lui écrit. Viens dans ma chambre.

Installées dans l’asile discret qui semble aménagé pour servir de

refuge aux causeries confidentielles et aux lectures profondes, les

jeunes filles recueillies s’apprêtent, l’une à traduire, l’autre à

écouter les exploits des héros des deux races, qui se heurtèrent dans

la nuit mémorable du 26 au 27 janvier devant Port-Arthur, comme les

nuages attirés par des courants contraires, exhalant, eux aussi, leurs

tonnerres et leurs foudres!

«Le soleil couchant, commença Viéra, éclairait la flotte russe

assemblée en trois rangs.»

—Tu comprends, c’était le soir du 26, interrompit-elle en relevant la

tête...

—Oui, oui, va...

«Du navire amiral, un coup de canon donne, comme d’habitude, le

signal de baisser le drapeau de guerre, tout blanc, avec une croix de

Saint-André bleue. Le son perçant du fifre convoque les gens de chaque

vaisseau sur le pont, et en présence des officiers et des hommes qui

présentent les armes, le drapeau se baisse avec le cérémonial prescrit.

A six heures, les gens ont soupé, et quand ils finissent de chanter

la prière du soir, le fifre, jouant derechef, annonce qu’après le

travail du jour l’heure du repos est arrivée. La vie sur le navire

semble morte. Seuls, les pas cadencés du veilleur qui, de temps en

temps, jette un regard sur l’eau éclairée par le projecteur, rompent

le silence. A droite, à l’ouest, la gerbe de lumière du phare... De la

ville arrivent les bruits confus de la nuit qui commence... Personne

ne soupçonne l’approche de l’ennemi. L’officier vigie du croiseur

_Pallada_, impatienté de ce calme, s’entoure plus étroitement de son

manteau pour se mieux préserver du froid.

«A onze heures trente sept minutes, à travers la lumière du phare,

dans la direction de Liaotchang, il remarque pourtant quelque chose

d’anormal. Il ordonne alors de diriger le réflecteur de ce côté, et

voit s’approcher un torpilleur non éclairé, suivi de trois autres

qui se retirent immédiatement du rais de lumière, et regagnent les

ténèbres. Comme tout cela ne lui dit rien de bon, il informe le

capitaine de ce qu’il a vu...

«Les torpilleurs découverts s’approchent maintenant avec une grande

vitesse, et le premier lance une torpille, mais qui passe à côté

du croiseur, sur la gauche, sans l’atteindre. La sonnette d’alarme

retentit dans la nuit silencieuse, appelant les gens aux armes, et

attirant l’attention de l’escadre contre le danger qui s’approche...

Les canons des croiseurs crachent une grêle de projectiles contre les

torpilleurs japonais qui, de leur côté, lancent encore trois torpilles

contre le _Pallada_. Une d’elles atteint le croiseur au milieu du

bâbord, non loin de l’endroit où se trouve la machine. Le _Pallada_

se soulève et se penche sur le côté comme mû par un ressort lentement

détendu... On fut obligé d’éteindre le feu qui se montrait dans la cale

au charbon, opération durant laquelle quatre matelots furent asphyxiés

et un cinquième tué par un éclat de fer.

«Le _Pallada_, pour éviter le danger de couler, se rapprocha de la

côte, où l’on pourrait réparer la brèche que la torpille lui avait

faite.

«Sur ces entrefaites, les cuirassés _Retvisan_ et _Tsésarevitch_

furent atteints à leur tour. Le _Tsésarevitch_ souffrit le plus et, en

s’approchant du bord, dut faire un signal pour qu’on lui envoyât des

canots.

«A deux heures du matin, les Japonais, ayant fait l’assaut trois fois

en suivant, se retirèrent, poursuivis par les croiseurs _Askold_ et

_Novik_.

«A trois heures, la lune jaunâtre éclaire les navires russes sur

lesquels personne, tu le penses bien, ne songe à se reposer de crainte

d’un nouvel assaut.

«Et en effet, le matin, l’amiral Togo revient avec une escadre

renforcée de six croiseurs et de six navires de guerre.

«Nos vaisseaux, sous les ordres du vice-amiral Stark, se rangent en

ordre de combat, protégés par les forts de Port-Arthur. Nous avons

treize grands navires et quinze torpilleurs. Lorsque l’ennemi est à

environ huit mille mètres, le premier coup de canon résonne et donne le

signal de la bataille, qui s’engage des deux côtés avec acharnement.

«Les Japonais ont le plus à souffrir à cause du feu des forts.

Pourtant, ils s’avancent bravement, semant la mort et les dégâts.

«Notre pauvre batterie est sans cesse couverte d’éclats de grenades.

Les engins meurtriers font un bruit infernal, et, à cause de la

trépidation qu’ils produisent, tout le monde gagne de violents maux

de dents. Sans doute les nerfs des oreilles étaient-ils irrités outre

mesure.

«Personne ne pense à la mort. Avec la première grenade qui tombe

sur notre batterie, s’envolent les souvenirs, les souffrances, les

songes... Le spectacle est grandiose! La journée est claire et chaude,

la mer est irisée de scintillants reflets, on croirait voir les

vibrations de l’air... A l’horizon lointain se dessinent des points

vagues... ils grossissent... ils s’approchent... Un, deux, trois...

quinze!

«Les points sont alignés, toujours plus près et plus près, gris au

commencement, à présent bruns. Ils sont encore loin...

«Tout à coup, un petit nuage blanc. Boum!... Nous attendons avec

impatience de voir où tombera le projectile. Notre batterie est

disposée sur un rocher qui surplombe la mer. A nos pieds se trouve le

vaisseau-amiral, le _Peresviet_. Le projectile tombe à côté de lui,

fait rejaillir l’eau qui scintille au soleil, et retombe sur le pont.

«Les matelots se reculent... De nouveau, un nuage!... Le projectile

siffle au-dessus de nos têtes. Derrière, sur la montagne, une

effroyable explosion se produit... Un troisième nuage!... Une attente

fiévreuse... Je vécus cent vies dans cette seconde. Mon corps était

devenu comme impondérable: dans mon cœur une angoisse, dans ma tête une

question: «Comme ils tirent si bien, cela arrivera peut-être sur notre

batterie?...»

«Le projectile éclate juste contre la paroi de notre rocher.

«Ce coup fut pour nous le signal. Dix batteries de la terre ferme et

tous les navires répondent à ce salut.

«Ce qui se passa alors, il est difficile de l’écrire!... La mer devint

entièrement blanche d’écume; elle bouillonnait sous les projectiles. On

n’entendait pas le commandement. On donnait des ordres aux soldats en

leur criant à tue-tête dans les oreilles, et l’on voyait qu’il était

impossible de dominer cet abominable bruit. Plus de cent cinquante

canons jouaient cette bataille, semant partout la destruction et

la mort. La vapeur, la fumée, la poussière aveuglent; l’effroyable

grondement des projectiles déchire les oreilles; en un mot, le combat

est une orgie inouïe et sauvage!

«Tout à coup, un terrible cri de douleur retentit. Un éclat d’obus a

enlevé le nez d’un soldat. Du sang... les infirmiers... les brancards

de la Croix-Rouge... Je sens que l’on me touche le bras, je me

retourne. Un soldat très pâle me regarde d’un air dément, ses lèvres se

meuvent comme s’il voulait parler; il fait des efforts surhumains pour

me dire quelque chose, mais ne peut y parvenir. Enfin, il me montre du

doigt le bas de la montagne. Je comprends qu’il s’est passé quelque

chose à l’endroit où une petite batterie de canons-revolvers, située

juste au-dessous de nous, lançait par minute environ mille deux cents

balles.

«Je descends au plus vite, et vraiment, ici, le diable s’en mêlait!

«Au milieu de la batterie et des servants, un projectile a éclaté. Un

soldat gît, le ventre déchiré; un autre a la tête aplatie; un troisième

marche lentement, soutenu par deux camarades. Un canon d’acier est

brisé comme une paille. La vue est poignante! Et du sang, partout du

sang!... J’ordonne d’emporter les cadavres, et je remonte à ma batterie.

«Là, comme auparavant l’enfer règne...

«Et pourtant, la bataille aussi eut sa fin... Les Japonais se retirent,

la fumée se dissipe, et le soleil brille de nouveau... Mais sur quoi

tombent ses rayons! Ah! si tu avais vu nos infortunés croiseurs! Dans

quel état on dut les remorquer! Ils étaient criblés de blessures. Les

matelots, les femmes, les soldats, les officiers pleuraient! Quatre

de nos navires, le _Poltava_, l’_Askold_, le _Diana_, le _Novik_

étaient tellement endommagés qu’on fut obligé de les remiser au

centre du port. Mais les Japonais aussi avaient reçu leur part, car

l’on vit distinctement que deux de leurs vaisseaux étaient légèrement

endommagés, et trois très grièvement. Comme nous, ils avaient dans les

quatre-vingts morts ou blessés...»

Ici finissaient les détails concernant le premier assaut devant

Port-Arthur. Viéra interrompit sa traduction.

—Ah! les braves, fit-elle, les braves! Mais, Madeleine, que de

souffrances! que de désolation! Que la guerre est donc cruelle!

—Et cependant, tu le vois, les soldats y marchent vaillamment; les

officiers n’ont pas un mot de regret lorsqu’ils y sont appelés. Bien

plus, des milliers de jeunes gens riches et habitués à une vie facile

s’enrôlent sous les drapeaux comme volontaires.

—C’est un sublime dévoûment, mais l’horreur de la guerre n’en reste

pas moins la même. Oh! quand on songe qu’un fils, un époux, un frère,

un fiancé, peut être exposé à des dangers comme ceux dont nous venons

de lire le récit, quelle pitié!

—Et, en somme, l’armée n’est faite que de fils, d’époux, de fiancés,

de frères, car il n’est pas d’homme, je pense, qui ne soit l’un ou

l’autre, s’il ne possède pas en même temps deux ou trois de ces

titres...

—C’est abominable, effrayant! dit Viéra en se prenant la tête dans les

mains et restant ainsi quelque temps accablée.

—Alors, tu n’es pas une brave, toi? interrogea Madeleine en la

touchant du doigt. Tu n’encouragerais pas ceux que tu aimes à voler au

secours de la patrie?

—Non, non, non! mille fois non! cria Viéra dans un premier mouvement

de révolte. Et pourtant... ajouta-t-elle un instant après.

—Ah! tu vois! Tu hésites déjà, cela veut dire que tu te rends. Le

patriotisme est le plus noble des sentiments et, par sa noblesse même,

il arrive à primer tous les autres; car le cœur de l’homme, quoi qu’on

en dise, est encore assoiffé de ce qui est digne et grand. Nous ne

savons pas combien nous aimons la terre qui nous a vu naître; comme

nous ignorons souvent aussi à quel point nous chérissons les êtres

familiers qui nous entourent, parce que la sécurité dans laquelle est

plongée notre affection l’endort. Mais qu’un danger immédiat vienne

à la rescousse, alors avec quelle frénésie de lionne défendant ses

petits elle s’éveille et se dresse!... Lorsque j’étais plus jeune et

que je vivais paisiblement en France, entre mon père que je trouvais

bien sévère et ma mère qui, maladive et faible, s’occupait très peu de

moi, je rêvais d’aventures, de pays inconnus; j’enviais parfois les

jeunes filles de mon âge dont les parents me semblaient plus tendres

et meilleurs que les miens... Mais quand papa fut emporté en trois

jours par une congestion cérébrale, lorsque deux ans plus tard maman,

toujours languissante, mourut de consomption, et que, pour gagner plus

facilement ma vie,—charge qui m’incombait à moi seule désormais,—je

dus quitter la France et habiter un pays étranger, de quels regrets

mon cœur se déchira alors!... Je compris que j’aimais passionnément,

sans que je m’en fusse bien rendu compte, ce père si parfaitement bon

sous son apparence taciturne, cette mère si faible de santé qu’elle

n’avait que la force de me chérir au plus intime de son être et de

regretter—elle me le dit avant de mourir—son impuissance à s’occuper

de moi; cette belle France qui me semblait monotone, parce que sa

douceur discrète m’enveloppait depuis le premier souffle de ma vie, et

qu’elle apaisait mes élans d’enthousiasme de son harmonie régulière...

Je compris qu’il n’est pas de plus grande détresse que d’être

orpheline, et que la peine d’exil qui m’avait semblé bien anodine,

appliquée aux illustres disgraciés d’État dont l’histoire m’apprenait

les noms, était la plus cruelle que l’on pût inventer!... Oui, ma

chérie, tout en aimant profondément la Russie, surtout maintenant que

la chaude affection de ta famille—ici Madeleine rougit un peu—me la

fait considérer comme une seconde patrie, si je ne pouvais, une fois

tous les deux ou trois ans, aller revoir ma chère France, où je n’ai

plus guère, pourtant, de parents ni d’amis, je deviendrais physiquement

malade de chagrin. Ceci m’est arrivé la première année de mon séjour

à l’étranger. J’étais alors en Autriche. Je souffris de nostalgie

si intense que je dus m’aliter plusieurs jours, et ne recouvrai la

santé que quand je fus certaine de pouvoir retourner dans mon pays

pour quelques semaines. C’est qu’il m’était difficile en ce temps-là

de me payer un pareil luxe! Je n’étais pas riche... fit Madeleine en

souriant. Maintenant non plus, c’est vrai; mais au moins un petit

voyage ne fait plus si peur à ma bourse!...

—Tu répètes toujours que tu n’es pas riche, dit Viéra, et pourtant tu

parais être plus qu’à ton aise. Tu es très bien habillée, tu reçois un

tas de revues et de journaux, tu fais de chics cadeaux à tes amis (pour

employer un terme cher à tes compatriotes), enfin tout cela coûte!

—Pas tant que tu ne crois. Je suis pratique, j’ai beaucoup d’ordre,

cela, tu me le concéderas, je porte mes toilettes très longtemps et

sais les embellir moi-même de broderies, de bouts de dentelle qui ont

déjà servi, leur donner un tour coquet...

—C’est vrai. Et ce talent n’appartient qu’aux Françaises. Vois comme

la plupart d’entre nos femmes sont fagotées!

M^{lle} Burdeau ne put s’empêcher d’approuver.

—J’ai vu l’autre jour, à la poste de Kieff, dit-elle en riant, une

dame de soixante ans au moins, parée d’un col marin de toile blanche...

et, dans la rue, un enfant au maillot affublé, le pauvre innocent, d’un

bonnet turc en velours rouge! Personne, du reste, n’y fit attention.

Chez nous, des hardiesses pareilles provoqueraient un attroupement.

—Oui, le Français est railleur...

—Il a plutôt infiniment de tact, et sait mettre le doigt sur les

ridicules.

—Nous aussi, bien que dans un autre ordre d’idées. Nous ne nous

occupons pas du côté matériel des choses. Nos voisins peuvent

s’attifer comme ils veulent.

—Porter au XX^e siècle des chevelures préhistoriques...

—Singer les étrangers avec des grâces d’ours qui danse, nous semblons

l’ignorer, et nous l’ignorons peut-être en effet... Mais gare aux

ridicules de l’esprit! Là-dessus, nous sommes impitoyables! Vois les

portraits que Gogol a tracés... Quel écrivain, en France, atteignit

jamais cette perfection dans la satire! En somme, chez nous, l’esprit

et l’âme seuls ont du poids; les décors extérieurs ne comptent pas,

nous ne sommes ni des esthètes ni des snobs.

—Vous êtes avant tout, et surtout, d’étranges gens, fit M^{lle}

Burdeau en secouant la tête.

—Tout ce qu’on ne connaît pas ou qu’on ne comprend pas semble étrange.

Je crois que nous, les Russes, nous sommes surtout étranges à force

d’être simples; cela déroute les compliqués que vous êtes.

—Cela m’est venu souvent à l’idée.

—Tu vois!

—Enfin, tels que vous êtes, conclut Madeleine, je vous aime. Nulle

part je n’ai rencontré une hospitalité aussi sincère et aussi

bienveillante qu’en Russie. Le nom de «frère» que vous donnez à vos

semblables n’est pas une vaine appellation; il exprime vraiment la

solidarité qui règne chez vous. Vous n’êtes pas des démocrates; la

longue séparation des castes est encore trop puissante parmi vous pour

fusionner riches et pauvres, «dvorianines» et moujicks; mais vous êtes

humains, et cela vaut mieux!

Les jeunes filles quittèrent le sopha sur lequel elles étaient assises.

—Attends que je mette de côté la lettre de Serguié, dit Viéra. Elle

est trop précieuse pour la perdre!

Puis, ouvrant un tiroir de son chiffonnier:

—A propos, j’oublie toujours de te demander si tu ne sais pas où est

la photographie que tu m’as donnée à Noël?... Je suis cependant bien

certaine de l’avoir mise là, sur un coin de cette commode, debout

contre ce vase, en attendant de lui acheter un cadre, et voilà une

dizaine de jours que je ne la vois plus! J’ai cru que Sacha ou maman

l’avaient changée de place, mais non... J’ai bouleversé tous mes

tiroirs, pas de portrait! C’est drôle... Peut-être l’as-tu reprise pour

me faire une niche?...

—Non. Tu l’auras mise de côté, et trop bien. C’est pour cela que tu ne

la retrouves pas...

—Possible. Et pourtant...

Madeleine fut frappée d’une pensée subite qui la troubla.

—Enfin, une photographie ne se vole pas comme un bijou, fit-elle

en s’efforçant de prendre un air léger. Surtout là où il n’y a pas

d’amoureux...

—C’est juste, fit Viéra à cent lieues de voir une coïncidence

quelconque entre le récent séjour de Vadim à Vodopad et la disparition

du portrait de son amie.—Allons dans la salle à manger, reprit-elle

au bout d’un instant en passant son bras sous celui de la Française;

j’entends qu’Iéfrossina met le couvert. Or, il est bon de jeter un

coup d’œil sur la table après elle, car il n’y a pas de jour qu’elle

n’oublie quelque chose. Ioulia était beaucoup plus soigneuse...

—Est-ce qu’elle se marie décidément après Pâques, cette volage?

—Oui. Pauvre Danilo! Qu’il a été vite oublié!...

—Hélas! c’est la vie, fit M^{lle} Burdeau. Vadim Piétrovitch nous l’a

dit...

* * * * *

Quelques jours plus tard, les deux jeunes filles, chaussées de

hautes galoches en feutre et vêtues d’amples manteaux de fourrure,

parcouraient à pied et sans but la route qui mène de la datcha à la

gare de Tiétiéreff.

Le ciel est blanc comme la neige qui couvre la terre; toute la nature

semble faite d’ouate immaculée. Saupoudrées elles-mêmes de flocons

récemment tombés, Viéra et son amie sont en harmonie de blancheur

avec le paysage; et leurs âmes, apaisées par la pureté sereine de

l’air et des objets qui les entourent, sont joyeuses. On dirait que

rien, aujourd’hui, ne peut leur arriver que d’heureux. Adieu, soucis,

inquiétudes, regrets, pressentiments sinistres! Il n’y a plus de place

pour ces noirs convives dans la claire hôtellerie de leurs cœurs!

—Hou! fit Viéra. On en mangerait, de cette neige!

—Pas plus tard que tout de suite, dit Madeleine.

Et, se baissant, elle rafla du bout de ses doigts rapidement dégantés

une légère couche de cristaux qu’elle porta à ses lèvres.

—On dirait qu’on boit de l’air figé, reprit-elle quand elle eut fini,

en faisant claquer sa langue contre son palais.

—Gamine!

—Pourquoi m’as-tu donné l’idée?

—Pour pouvoir en faire autant à mon tour...

—Ah! ah!...

Viéra défit une de ses moufles en peau de mouton, vraies moufles de

paysanne,—mais plus blanches et plus petites,—et recueillit à son

tour dans le creux de sa main un peu de l’écume neigeuse.

—Tu as l’air d’un enfant mal élevé qui a volé la crème d’une méringue,

rit la Française.

—Cela me rappelle mon jeune temps, fit Viéra hâbleuse.

Et elle happa d’un coup de langue la mousse glacée qui lui fit mal aux

dents.

—Mais je suis sûre, au contraire, que tu n’as jamais escamoté de

friandises, reprit Madeleine; tu devais être une petite fille bien sage

et bien obéissante...

—Crois-tu?

—J’en suis sûre.

—Eh bien! c’est vrai. Maman raconte toujours que j’étais une enfant

modèle. Après ça, ce que dit maman de ses filles!...

—Au contraire; elle m’a avoué que Sacha était très difficile, la

pauvre petite, et Katia un vrai diable! Il faut ajouter que son sourire

semblait dire: «le plus charmant des diables.» Oh! la tendre maman!

—Elle était si jolie, Katia, quand elle était petite!

—Mais, encore maintenant...

—Oui, pas mal... Mais alors, c’était une vraie beauté! On arrêtait

Mavra dans la rue, à Kieff, quand elle y allait avec maman et le baby,

pour lui demander qui était cet enfant merveilleux...

—Rien que ses cheveux et ses yeux, dit M^{lle} Burdeau, cela devait

suffire pour en faire un amour... J’ai vu les boucles coupées après son

typhus que Tatiana Vassilievna conserve; ils étaient d’un brun doré

plus clair que maintenant, et soyeux! Quant à ses yeux, ils sont restés

roux et lumineux comme ils l’étaient, je suppose...

—Avec cela, un teint rose, un minois tout rond comme celui d’une

poupée, et toujours souriant. Ah! en voilà une qui n’a jamais été

mélancolique...

—Et qui ne le sera jamais, j’espère, continua Madeleine Burdeau.

—Écoute, fit Viéra en tendant l’oreille; les sonnettes d’un

traîneau... Schmoul, sans doute, qui retourne de la gare... C’est

qu’il y a des lettres pour nous, s’il vient dans cette direction. Oui,

c’est lui, reprit la jeune fille, percevant maintenant distinctement

non seulement le son des clochettes, mais encore les encouragements

typiques du conducteur à ses chevaux.

Et son cœur, perdant de sa belle assurance, se mit à battre comme

chaque fois que la correspondance s’annonçait.

—Permettez, seigneuresses, dit Schmoul en arrêtant court son attelage

à quelques pas des promeneuses; je vous prends toutes les deux dans mon

traîneau, et nous portons ensemble les lettres à la datcha. Ainsi, vous

saurez plus vite ce qu’elles contiennent, ajouta-t-il en clignant de

l’œil.

Au delà du présent... · 第 14 / 17 段