s’était tourné pendant sa dernière phrase, je suis toujours complice
d’idées pures, enthousiastes et sincères, quel que soit le principe
qui les dicte. N’est-il pas de consciences plus... chatouilleuses,
disons même plus donquichottesques les unes que les autres? Et est-ce
une raison parce que nous trouvons leurs scrupules un peu exagérés
pour les railler? Ce sont ces consciences-là qui font les héros, les
martyrs et les saints. Chacun est juge de ce qu’il doit et de ce qu’il
peut; seule, la conscience humaine est un tribunal sans appel... Allez
prouver aux carmélites que l’on peut aussi bien prier Dieu et faire
son devoir dans le monde qu’aux pieds des autels d’un cloître... Allez
persuader les alchimistes—puisqu’on dit qu’il en renaît—que la
fabrication de l’or est un mythe et la panacée une fiction... Allez
dire aux mahométans que leur paradis n’est pas desservi par des houris
comme les cafés allemands par des servantes de brasseries!... Et, en
somme, leur idéal vaut-il moins que celui des profanes dont le but,
dans la vie, est jouissance, routine, et mépris de tout au-delà puéril
ou ténébreux?
—Mais je ne discute nullement ces choses, mademoiselle, dit le jeune
homme, je suis de votre avis, seulement je m’étonne toujours, voilà
tout, quand notre vingtième siècle produit une vraie conscience... Nous
sommes tous si avides de jouir, comme vous le dites, que le renoncement
n’est plus guère de mode parmi nos contemporains!
—Cela semble ainsi, parce qu’on ne va pas le crier sur les toits,
lorsqu’on se sacrifie! Nous ne sommes que quatre à savoir le secret de
Viéra: Tatiana Aleksandrovna, Katia, vous et moi; irons-nous le répéter
au premier venu, le faire imprimer dans les journaux comme une réclame?
Non... Eh bien! alors, de quelle manière saurions-nous davantage ce
qui se passe chez nos voisins? Voilà une cinquantaine de fenêtres qui
donnent sur cette cour; qui vous dit que si nous pouvions pénétrer à
travers leurs vitres avec d’autres yeux que ceux de nos corps, nous
ne verrions pas, derrière la cinquième partie au moins d’entre elles
un exemple d’abnégation, de vertu ou d’héroïsme? Les saints et les
martyrs ne se promènent pas sur cette terre avec leur auréole au front
et leur palme à la main. Ils portent des redingotes, des jupes, des
chapeaux à la mode; ils parlent notre langue et se mêlent à la foule;
qui pourrait les reconnaître? Croyez-moi, Vadim Piétrovitch, si frivole
que soit notre siècle, si dénués de ce qu’ils appellent les préjugés,
c’est-à-dire de principes, de dogmes, que soient quelques-uns de nos
frères d’aujourd’hui, la sève est encore bien pure qui coule dans les
veines de l’humanité; bien noble encore est l’Idéal de la plupart des
hommes. Vous riez de mes illusions, Vadim Piétrovitch?
—A Dieu ne plaise, mademoiselle! Je souris de bonheur de vous entendre
ainsi parler, répondit le jeune homme redevenu grave et ne dissimulant
point l’admiration que lui inspirait l’amie de sa cousine. Lorsqu’on
sait tenir ses auditeurs sous le charme, comme vous le faites, par la
seule force de sa croyance, c’est qu’on est bien près de la vérité...
J’ai trop d’exemples de noblesse sous mes yeux, d’ailleurs, pour en
douter. Je me rends. Et toi, Viérotschka, sache que depuis ce jour tu
as gagné un second protecteur à ta cause. Donne ta petite main que je
la serre en consécration de ce nouveau pacte!
Viéra n’avait pas pris part à la dernière conversation de Vadim avec
Madeleine Burdeau. Distraite de ce qui se disait autour d’elle par
ses propres réflexions, elle suivait au loin les lentes envolées de
ses pensées et de ses souvenirs. Lorsque Vadim l’interpella, elle
tressaillit; puis, rentrant dans la réalité, elle écouta gravement les
paroles que le jeune homme lui adressait, et par-dessus la table lui
avança ses doigts qu’il baisa lorsqu’il les eut pressés.
—Causez encore un instant ensemble, mes amis, dit-elle ensuite; moi je
m’en vais voir Marfa Timoféevna dans sa cuisine. La pauvre vieille! il
faut bien lui montrer un peu d’intérêt!...
Après le départ de Viéra, Madeleine Burdeau, pour se donner une
contenance, se leva, et, sans entrer dans le cabinet de travail contigu
à la salle à manger, se mit à regarder du seuil de la porte large
ouverte quelques tableaux appendus aux murs.
—Mais entrez donc, fit Vadim qui la suivit lorsqu’elle eut répondu à
son invitation.
—Oh! que ceci est joli! exclama la Française montrant une gravure
encore sans cadre posée sur le bureau d’érable. Qu’est-ce?
—Une reproduction de _la Source_ de Siémiradski.
—C’est d’un frais! Et ceci?
Son doigt désignait une tête de cosaque peinte à l’huile.
—Une étude de Véréchstchaguine.
—Vous aimez la peinture, Vadim Piétrovitch?
—Oui. Et vous?
—Moi? Comment vous répondre?... Je vais vous paraître si béotienne!...
Mais au fait, pourquoi affecterai-je des capacités que je n’ai pas?
Je ne comprends pas la peinture, voilà! Certes un beau tableau
peut flatter mes regards, occuper ma pensée; mais parler à mon
cœur, émouvoir mon âme? Jamais! Et savez-vous pourquoi? Parce qu’il
représente ce qui est; ce que mes yeux, par conséquent, ont vu ou
deviné, et ont vu ou deviné autrement que ne l’a vu ou deviné le
peintre. Or, j’ai l’imagination vive, et mes rêves pressentent des
choses tellement somptueuses; mes sensations donnent aux aspects que
mes regards physiques embrassent une vie tellement intense, que tout ce
que je vois reproduit en peinture ne me cause que déception. Il en est
de même de la sculpture. Tandis que la musique, par exemple, n’a pas
d’autre moyen de charmer nos sens qu’en s’instrumentant ou se chantant.
Les bruits de la nature ne peuvent ressembler que de loin aux sons
que l’Art a rendu harmonieux. La danse de même. Sans pas réglés, sans
attitudes plastiques, elle n’est qu’une sorte de convulsion répugnante
à regarder; une bamboula sauvage. L’art est donc nécessaire ici pour
nous donner les impressions voulues. Ma théorie va vous paraître bien
osée; elle se résume en ceci: pourquoi chercher à imiter l’inimitable
nature? Pourquoi vouloir rendre l’image de choses tellement parfaites
qu’il n’y a que de l’orgueil à prétendre les reproduire?...
Contentons-nous de perfectionner ce qui est perfectible, de représenter
ce que nos sens ne peuvent saisir que par artifice!... Ne touchons pas
à ce qui est complet par essence...
—Mais les peintres ne reproduisent pas au sens où vous employez
ce mot; ils rendent la pensée avec laquelle ils ont interprété les
divers aspects des choses. C’est comme un beau livre; il ne fait pas
se mouvoir des êtres d’un autre monde, mais bien des personnages en
chair et en os qui ont nos faiblesses et nos passions; il reproduit
donc aussi, comme vous dites; et cependant, vous aimez passionnément la
littérature, vous me l’avez dit un jour...
—Les hommes sont nombreux et tous différents les uns des autres.
Avec l’amalgame des idées et des gestes de quelques-uns, l’écrivain
peut créer—vraiment créer, et non reproduire—un héros que son
imagination fait vivre. Mais la nature, elle, est une; et, d’ailleurs,
ses aspects ne nous touchent que par la vie qui y circule et l’émotion
qu’ils communiquent à notre âme. Combien moins attrayante serait une
mer immobile que celle dont les vagues ondoient et dont les flots
mugissent!... Quel charme moins vif aurait à nos yeux un ciel toujours
strié des mêmes nuages ou éternellement bleu!... Comme notre admiration
serait moins émue devant une rose pétrifiée et sans parfum que quand
nous respirons cette belle fleur à la chair veloutée, à la fraîche et
suave odeur!... La peinture peut-elle nous donner tout cela? Il est
vrai qu’elle ne représente pas que la nature; mais les objets sans
vie qu’elle nous montre sont plus factices encore et plus inertes en
passant par ses mains. Elle veut enserrer un palais somptueux avec
ses marbres, ses frises, ses sculptures, dans un cadre de quelques
centimètres!... Elle prétend faire chatoyer la soie, rutiler l’or,
scintiller les pierreries!... A quoi bon se donner tant de mal? ajouta
la jeune fille, riant elle-même de son paradoxe. On achète aujourd’hui
un mètre de satin pour trois francs, du «titre fixe» un peu plus cher
que du cuivre, et du strass pour rien!
—O profane, profane! fit Vadim, amusé pourtant des théories de la
Française qui le changeaient un peu de la gravité habituelle des
conversations qu’il avait avec ses compatriotes. Au reste, ajouta-t-il
sans périphrase comme sans ironie, avec toute la simplicité russe, les
femmes ne comprennent rien à la peinture; c’est un art trop compliqué
pour leur génie étroit...
—Rien n’est plus facile que de tirer des conclusions pareilles chaque
fois que nous voulons discuter avec vous autres hommes; cela dispense
d’expliquer, et, surtout, permet à la fatuité masculine de s’isoler sur
le nuage de sa supériorité.
—Pour me disculper de pareilles insinuations, fit le jeune homme
prenant presque au sérieux la boutade de sa compagne, je vais vous dire
ce que l’on entend par l’art de la peinture, et réfuter...
—Oh! de grâce, n’en faites rien, Vadim Piétrovitch! Je connais tout
cela par cœur. Mais il me plaît tant parfois, ajouta l’amie de Viéra,
de jeter bas toutes les théories raisonnables et de piétiner un peu
leurs ruines d’un moment! Je dois vous dire que je n’adore le convenu
qu’autant que l’exige la plus stricte bienséance. Je ne veux pas me
distinguer outre mesure de la foule, ni passer pour une originale,
non! Ce n’est ni de ma position ni dans mes goûts; mais chanter comme
mon voisin siffle, et ânonner des mots que je ne comprends pas pour
paraître initiée, cela, je ne le ferai jamais!—Et maintenant, si ce
n’est pas trop d’indiscrétion, passons en revue les photographies qui
encombrent votre sanctuaire. Ceci?...
—Le recteur de notre université. Il serait flatté s’il vous entendait
l’appeler «ceci»!
—Et ça?
—Ça, c’est Witte, notre ministre des finances. Savez-vous qu’il
n’était qu’un modeste employé du chemin de fer à Kieff dans sa
jeunesse? «Ça» a gentiment monté, n’est-ce pas?
—Votre carton de photographies ressemble à une boutique de Podol
(quartier juif à Kieff); on y trouve de tout. Par exemple, je reconnais
Cholkini qui a chanté à l’Opéra cet hiver...
—Il s’appelait Perkalik lorsqu’il n’était encore qu’un pauvre
juifillon de Berditscheff. Comme titre de noblesse, lorsqu’il a eu le
pressentiment de sa gloire, il a changé «percale» en «soie» (cholk) et
a muni ce dernier mot de la terminaison italienne chère aux artistes du
chant. Voilà la légende. Je n’en garantis pas l’authenticité, mais elle
n’en court pas moins toute la Russie. Aujourd’hui, Cholkini possède en
Espagne des châteaux non pas illusoires, mais de bonne et belle pierre,
et chasse, dit-on, avec des ducs et des altesses. Vous voyez que la
fortune sait être plus coquette encore envers un chanteur qu’envers un
homme de génie...
—Serguié Nikolaïevitch... Viéra... l’inévitable Cléo de Mérode...
le grand-duc Serge... Chaliapine... Gorki... continuait d’énumérer
Madeleine en feuilletant le carton. C’est curieux, autant que je puis
en juger par l’opinion des Russes que j’ai questionnés à ce sujet, ce
dernier n’est pas autant prisé chez vous qu’à l’étranger. Il écrit
très bien, cependant, et son originalité n’est pas de commande, au
moins, à lui!...
—Justement, dit Vadim, nous ne pouvons oublier que Gorki a été un
«bossiak» littéralement traduit «va-nu-pieds». Ses préjugés de castes
sont encore trop puissants chez nous! Je vous ferai cette confidence
à vous, mademoiselle, ajouta le jeune homme comiquement mystérieux.
Tolstoï a perdu son prestige parmi ses compatriotes le jour où il a
commencé à se vêtir en moujick...
—Qui sait si votre boutade n’a pas du vrai? répondit M^{lle} Burdeau.
Les hommes sont si vains! Maria Pavlovna, continua-t-elle en regardant
une nouvelle photographie. C’est le cinquième portrait d’elle qui me
tombe sous la main...
Vadim rougit. Puis, sortant de sa droiture habituelle, il commit
une petite lâcheté: il prit l’image entre ses doigts, la rejeta
négligemment sur la table et dit:
—Elle a la manie de se faire photographier... O cœur humain!
Madeleine Burdeau fut plus noble, peut-être à cause de la joie que lui
causa le geste de Vadim.
—Maria Pavlovna est charmante, répliqua-t-elle. Elle ne saurait trop
multiplier ses portraits. Mais la voilà encore là... et ici... et
là-bas, ne put-elle s’empêcher d’ajouter un peu malicieusement en
montrant des cadres épars dans la chambre.
L’embarras de l’étudiant devint visible; en ce moment, sans aucun
doute, il envoya à tous les diables l’innocente Maria Pavlovna et ses
images qu’il n’avait obtenues pourtant qu’à force de supplications et
de multiples artifices.
Redevenant magnanime, Madeleine Burdeau, sans paraître remarquer le
trouble du jeune homme, continua plus loin son inspection.
—Nicolaï Sémionovitch Afanassieff, fit-elle en se penchant de nouveau
sur l’album; une vraie tête de gentilhomme du steppe. Et cette jeune
fille?
—M^{lle} Dounine.
—Elle est gentille. Tiens! une photographie de Tatiana Vassilievna que
je n’ai pas vue à Vodopad. Oh! l’exquise nature! l’âme sereine qui se
devine dans ses yeux si jeunes!
—Oui, dit Vadim, elle fait penser, l’aimable créature, à une de ses
homonymes, la Tatiana Borrisovna de Tourguénieff. A elle aussi l’on
confie irrésistiblement ses peines de cœur, ses secrets de famille.
Elle aussi sait consoler vos chagrins par des mots bien sentis, et
vous offre des avis toujours pleins d’indulgence. On songe de même en
la voyant: «Ah! que tu es une excellente femme, Tatiana Vassilievna!
Va, je ne te cacherai rien de ce qui me pèse sur le cœur!» Dans les
chambres discrètes de sa datcha, on est si bien qu’on n’en voudrait
plus sortir; ses meubles semblent des vieux amis; ses fauteuils ont des
bras qui vous retiennent doucement... Dans ce ciel-là aussi le temps
est toujours au beau fixe!
—Je n’ai pas connu de créature plus digne, fit M^{lle} Burdeau.
—Et dites-moi: Sachinnka, comment va-t-elle?
—Depuis son premier accès de frayeur,—vous savez, celui qu’elle
eut dans la nuit qui suivit la noce de Katia,—elle est assez calme.
Pourtant, elle a de temps en temps des crises de colère qui dégénèrent
en véritables spasmes de fureur. La première lui a pris en voyant
Ioulia. Ceci se passa chez Evlampia; c’est cette dernière qui l’a
raconté à Viéra. On ne peut plus douter maintenant qu’elle aimât
Danilo. Qui s’en serait aperçu auparavant? Mais, Vadim Piétrovitch, si
vous saviez comme la pauvre petite perd sa beauté! J’en suis frappée
chaque jour davantage. Les pommettes de ses joues sont devenues plus
osseuses, ses traits plus durs, sa bouche presque bestiale, son regard
vraiment effrayant.
—Cela ne pouvait manquer! dit tristement le jeune homme. L’âme
n’éclairant plus le visage que d’une lumière fumeuse, l’idéalité
de l’expression fait place à un jeu de physionomie grossier. On ne
voit plus l’ensemble qui était harmonieux, mais des traits saillants
dépouillés d’unité et rendus brutaux par l’absence de cette flamme qui
illumine le visage de toute l’idéalité de la pensée.
—Ah! pauvre enfant! dit la Française d’un ton de sincère et profonde
pitié. Le cœur se déchire quand on pense à la mignonne et jolie
créature qu’elle était encore au commencement de l’été!... Tatiana
Vassilievna n’a pas mérité une croix pareille, vraiment!
—Et pourtant, se plaint-elle? Accuse-t-elle la Providence?
—Non; mais ses yeux, Vadim Piétrovitch, ses doux yeux qui ne devraient
refléter que des impressions sereines, quels regards ils ont lorsqu’ils
se posent sur l’enfant de sa tendresse! Cela est plus navrant cent fois
que n’importe quelle explosion de désespoir ou de révolte! Puis Katia
qui part habiter Odessa; Viéra qui ne veut pas se marier...
—Ici sera justement la consolation de tante dans ses vieux jours. Ce
n’est pas comme si Viéra restait fille malgré elle et que son caractère
s’en ressentît; elle sera pour sa mère une amie de chaque instant.
—Et moi, dit Madeleine, s’il plaît à Dieu et à Tatiana Vassilievna,
je ne les quitterai pas. Je me suis tellement attachée à elles pendant
ces quelques mois de mon séjour à Vodopad, que je les considère comme
ma seconde famille.
—Mais vous vous marierez, vous!
—Je ne crois pas, fit la jeune fille troublée.
Et, pour couper court à la conversation qui menaçait de prendre une
tournure équivoque, elle se leva du divan sur lequel elle était assise
et se mit à faire le tour de la chambre, inspectant les objets épars
sur les meubles. Arrivée devant une miniature qui, seule, occupait la
première planche d’une étagère, elle s’arrêta longuement et contempla
avec ferveur l’ovale délicat du visage, les grands yeux bruns, la
bouche coquette, les joues presque enfantines encadrées de longues
boucles soyeuses et cendrées du portrait. Madeleine, d’après le
souvenir de photographies vues chez M^{me} Erschoff, avait reconnu la
mère de celui qu’elle aimait.
Oh! comme elle aurait voulu baiser le fin visage, s’agenouiller devant
la grâce de celle qui avait donné le jour à l’être de son choix,
épancher dans le cœur encore présent, semblait-il, de la douce mère au
sourire tendre, le secret de son pur amour!
De ce portrait, les jeunes gens ne s’entretinrent pas, non plus
que d’une grande photographie d’homme pendue au mur, au-dessus de
l’étagère; mais l’attitude de Madeleine devant ces reliques de l’amour
filial de Vadim eut cette éloquence profonde qui sait parler à l’âme.
D’un regard, l’étudiant lui montra combien son silence avait su lui
plaire.
—Une chose m’étonne, dit la Française au bout d’un instant et
pour rompre un mutisme qui pouvait devenir gênant, c’est qu’on ne
parle jamais à Vodopad du défunt M. Erschoff. Serait-il indigne de
souvenir?...
—A peu près, fit Vadim. C’était un viveur fini. J’étais bien jeune
quand il est mort; mais, étant plus grand, j’ai entendu raconter qu’il
avait un pied-à-terre à Kieff sous prétexte d’affaires, et qu’il y
passait la plus grande partie de son temps, trompant sa femme autant
qu’il le pouvait dès les premiers mois de son mariage. Il l’avait
cependant épousée par amour, bien que tante eût quelques années de plus
que lui... Elle devait avoir trente ou trente et un ans... mais oui;
voyez, elle a passé depuis longtemps la cinquantaine, et Katia, son
aînée, n’est pas encore majeure... Pourtant, vous savez avec quelle
indulgence la sainte femme accepte la vie; je suis sûr que tout au fond
d’elle-même elle garde le plus tendre souvenir au mari qui a eu tant de
torts envers elle. Si l’on ne parle pas de lui à Vodopad, c’est que les
enfants ne l’ont pour ainsi dire pas connu: (il est mort, je crois,
quand Sacha n’avait qu’un an et demi, Viéra trois ans, et Katia cinq),
et que tante, ne pouvant rappeler la mémoire de leur père en des termes
dignes d’un sujet aussi sacré, préfère se taire, surtout devant les
étrangers qui peut-être sauraient... Mais, chut! voici Viéra, j’entends
son pas dans l’antichambre...
En effet, M^{lle} Erschoff, ayant suffisamment pris part aux
réminiscences conjugales de Marfa Timoféevna, venait rejoindre les
jeunes gens, et, sans se douter de la cruauté de sa démarche, rompre le
charme du tête-à-tête si quelconque en apparence, si décisif au fond,
qui les avait unis pendant plus d’une demi-heure.
—Il faut que nous te quittions, Vad; nous avons un tas d’emplettes,
à faire... Puis, ce ne serait pas gentil de consacrer moins de temps
à Katia qu’à toi. Elle part demain; nous ne la verrons plus d’ici au
mois de février, peut-être. Si elle avait pu rester pour Noël! Hélas!
pas moyen, le congé de Serguié expire dans trois jours. Nous aurons
une triste fête, frère, cette année! Mais toi, tu ne manqueras pas, au
moins?
—Pour cela, tu peux en être sûre. Je ne me figure pas le jour de la
«Rojdiestvo» ailleurs qu’à Vodopad.
—Et toi, Madeleine, n’oublie pas que tu te fais photographier
aujourd’hui, ajouta Viéra en se tournant vers son amie.
—Je n’ai garde, fit M^{lle} Burdeau; une pareille corvée!
—Ton cadeau de Noël n’en sera que plus méritoire.
—Marfa Timoféevna! appela encore Viéra, donnez-nous nos manteaux,
je vous prie... Adieu, Vadia, à dans une huitaine de jours, donc! Au
revoir, Marfa Timoféevna!
—Au revoir, seigneuresses! Portez-vous bien! Et bonne fête de Noël,
puisque nous ne nous verrons plus avant. Salutations à Tatiana
Vassilievna...
—Merci, merci. Et encore au revoir, ma bonne!
—Au revoir, dit à son tour Madeleine en russe.
—Oh! comme elle a dit gentiment «dosvidanié,» dit Marfa en clignant de
l’œil vers M^{lle} Burdeau. No, no! C’est une vraie Russe!...
Et le visage de la vieille fée redevenue bienfaisante gratifia d’un
second sourire édenté la belle Française qui, décidément, avait eu
l’heur de lui plaire.
XIII
DURANT les quelques semaines qui suivirent les fêtes de Noël, nul
événement marquant ne vint rompre la monotonie de la vie à Vodopad.
Monotonie tout apparente, il est vrai, car chacune des habitantes de la
datcha ne portait-elle pas en elle-même autant d’impressions et d’aussi
mouvementées qu’il en faudrait pour écrire plusieurs livres?...
Quelles que fussent ces impressions, du reste, toutes devaient
s’effacer au commencement de l’année 1904 devant la nouvelle solennelle
et tragique qui, dans la nuit du 26 au 27 janvier (Date russe vieux
style), éclata sur tous les points du vaste empire, balayant de ses
flammes brûlantes tout ce qui n’était pas héroïsme exalté et séculaire
patriotisme aux cœurs croyants des sujets du tzar.
La guerre était déclarée entre le Japon et la Russie!
Certains que les négociations échangées depuis le 30 juillet 1903 entre
les deux pays finiraient par s’arranger diplomatiquement, ignorants
des lenteurs exaspérantes que leur empereur mettait dans ses réponses
aux exigences du Mikado, mal renseignés par les journaux sur les
prétentions des Nippons, s’imaginant que le départ de l’ambassadeur
du Japon pour Berlin, le 24 janvier, n’était qu’une ruse, un incident
négligeable qui ne devait les alarmer en rien, les Russes étaient
plongés dans une sécurité trompeuse.
Quand, dans la nuit du 26 au 27 janvier, l’escadre de l’amiral Togo,
composée de douze vaisseaux de guerre et de quelques torpilleurs,
dépassa le port chinois de Chi-fou et s’approcha silencieusement de
la baie qui défend Port-Arthur, la ville forte, elle-même, dormait,
les vaisseaux de ligne et les croiseurs chargés de défendre son port
imprudemment baignés par les rayons du projecteur électrique placé sur
le navire de surveillance, et la mer éclairée par le phare de la côte,
comme pour montrer le chemin à l’ennemi!
Aussi, quel réveil pour la ville, lorsque éclata la première des treize
torpilles lancées par les Japonais contre les croiseurs russes! Et
quelle agitation intense dans tout le gigantesque empire, lorsque les
dépêches du matin annoncèrent l’attaque de Port-Arthur que les journaux
n’eurent garde, pourtant, de présenter comme aussi désastreuse qu’elle
le fut en réalité!
Les Russes, cependant, étaient pleins de confiance dans l’issue de
la guerre. Habitués à vaincre, ils ne voulaient pas admettre que les
«nains», les «sauvages», les «singes jaunes», comme le peuple appelait
les Japonais, les vainquissent à leur tour...
Les organes de la presse, remplis de mensongères nouvelles, ne
relatèrent jamais exactement les faits. Si un navire de guerre russe
avait coulé, il n’avait reçu qu’une légère atteinte et était en
réparation dans les chantiers; si, par contre, un navire japonais
n’avait souffert que d’une éraflure, il était, d’après les journaux,
gravement endommagé et hors d’état de combattre. Parfois, la nouvelle
d’un désastre, émanant de source privée, venait assombrir les fronts;
mais l’abattement ne durait point. Dédaigneux, les Russes répétaient:
«Eh! que signifie une défaite partielle; toutes les guerres n’en
doivent-elles pas compter?... D’autant plus éclatante sera la
victoire!»
Hélas! et la victoire n’arrivait pas... Deux ou trois fois les journaux
rapportèrent un succès qu’ils grossirent de toute leur éloquence
officielle; des manifestations enthousiastes s’organisèrent dans les
rues (instiguées, le bruit s’en répandit plus tard, par les autorités
des villes qui voulaient, à leur tour, donner le change au peuple);
l’hymne national retentit dans sa solennité mélancolique; des hourrahs
furent criés à tue-tête, des actions de grâce au dieu des combats
se chantèrent en chœur dans les églises. Touchante, mais dangereuse
illusion qui sombrait le soir à la réception de dépêches aux nouvelles
officieuses,—et pourtant alarmantes,—ceci, chacun le sentait
vaguement dans son for intérieur, sans vouloir l’exprimer...