Vassilievna, trouvant qu’un souvenir trop lugubre s’y rattachait,
n’avait pas voulu la garder; elle en avait fait cadeau à un pauvre
moujik ravi qui l’avait transformée lui-même, avec l’ingéniosité russe,
en chariot de corvée...
—Eh! frère, tu vas me faire manquer mon train, cria Vadim remarquant
la lenteur de l’équipage.
—Que faire, barine? Mes chevaux sont fatigués... ils ont tant trotté
hier.
—Donne-leur un bon coup de fouet, ça les ravigotera!
—Et comment, faut-il aussi vous jeter dans le fossé?
—Andrioucha! cria Viéra avec colère.
Andreï rougit et fit claquer son fouet, mais mollement, pour cacher sa
déconvenue.
—Je sais bien, moi, pourquoi cette animosité sournoise contre le
pauvre Danilo, dit M^{lle} Burdeau, en français, naturellement. Il
courtise Ioulia...
—Est-ce possible! s’exclamèrent à la fois Vadim et sa cousine.
—Je les ai surpris ensemble l’autre jour, en revenant de chez Natalia
Grigorievna, il la tenait par la taille... elle souriait.
—Deux mois après la mort tragique de son fiancé! Mais c’est
abominable, s’indigna Viéra.
—Je n’ai pu m’empêcher de le lui dire aussi moi-même quand elle m’a
dépassée, seule, un instant après dans le chemin. Elle s’est un peu
troublée, mais bien vite remise, m’a répondu par l’éternel «Que faire?»
des Slaves... «Que faire? barichnia, il est mort; nous n’y changerons
rien!»
—Au fait, dit à son tour Vadim, c’est une réponse très sage.
—Oh! Vadim Piétrovitch, murmura Madeleine Burdeau, saisie.
—Je vous scandalise, mademoiselle? Eh! pourquoi voulez-vous que
nos paysans envisagent la vie d’une autre façon? S’ils prétendaient
s’arrêter à chaque mécompte, à chaque adversité qui les visitent, ils
auraient trop à faire! Un malheur est-il arrivé? Avec la grâce de Dieu
et leur insouciance, ils tâchent de le réparer au plus vite; ils n’ont
pas de temps à perdre, eux, en sentimentalité vaine!
—Mais ici, ce ne serait que de la décence.
—Ou de l’hypocrisie. Ioulia a aimé Danilo parce qu’il était jeune,
parce qu’il était beau, parce qu’il lui a dit qu’il l’aimait... C’est
le plus souvent ainsi que l’amour naît au cœur des filles. Aujourd’hui
que Danilo n’est plus là, Andreï, non moins jeune, non moins bien campé
que lui, redit à son tour à l’oreille de Ioulia les éternelles paroles.
Qu’elle l’écoute, elle dont le cœur primitif n’a pas nos raffinements
de civilisés, c’est dans l’ordre de la nature.
—Alors, vous comprenez que l’on change ainsi d’amour comme de... robe?
demanda Madeleine Burdeau déçue.
—Je comprends... je comprends... jusqu’à un certain point. Enfin,
d’une paysanne de dix-huit ans cela ne m’étonne pas.
—Ma chère Madeleine, dit Viéra en riant, tu as l’air d’une vestale
qui vient de constater que son feu s’est éteint!
La Française rougit, puis à son tour ébaucha un sourire.
—Vous êtes si intransigeante que cela sur les questions d’amour,
mademoiselle? demanda Vadim.
—J’avoue qu’en cette matière je suis pour l’unité.
—Moi aussi, dit Viéra vivement.
—Que de veuves éplorées, que de filles dédaignées, que de cœurs
délaissés votre système condamne à un deuil éternel!
—Eh bien! et où serait le mal? interrogea fièrement Madeleine Burdeau.
—Dans une orgie de mécontentements, de bouderies, d’aigreurs...
—Le cœur qui n’est pas aimé est-il nécessairement plein de tout cela?
—Le plus souvent.
—Vadim Piétrovitch, dit lentement la jeune fille, mi-narquoise,
mi-grave, seriez-vous malheureux en amour? Vous êtes, ce matin, si
impatient, si taquin!...
L’étudiant s’inclina en signe d’affirmation.
—Oh! quel trio! fit Viéra, malgré elle.
Vadim sourit, et embrassa la calèche d’un regard circulaire.
—Tous les trois? questionna-t-il. C’est parfait!
—C’est hier que nous eussions formé un joli groupe! dit Viéra.
Evguénï, toi, frère... Maria Pavlovna...
—Pourquoi Maria Pavlovna, interrompit vivement l’étudiant, t’a-t-elle
fait des confidences?
—Mais n’est-ce pas connu de tout le monde qu’elle est affreusement
délaissée par son mari?
—Ah! c’est de cela qu’il s’agit, fit le jeune homme en respirant.
—Et de quoi voulais-tu que ce fût, puisqu’elle est mariée? répondit
ingénument Viéra.
—Tu as raison, sœur.
Madeleine Burdeau, elle, regardait Vadim avec douleur, et son cœur
répétait tout bas: «Comme il l’aime! Ah! comme il l’aime!» ce en quoi
le cœur mal informé se trompait, en somme, car Vadim était plus piqué
par la réserve de la jeune femme, plus apitoyé sur sa grâce meurtrie,
et plus attiré vers elle par un désir physique de vaincre sa longue
résistance, qu’il ne l’aimait au vrai sens du mot.
—Vadim Piétrovitch, dit l’amie de Viéra au bout d’un instant de
silence, je crois que vos arguments de tout à l’heure en faveur de
Ioulia n’étaient qu’une théorie fantaisiste et non la démonstration de
vos principes à vous. Vous me semblez être un fidèle, Vadim Piétrovitch!
Elle avait mis tant de tendresse et de mélancolie inconsciente dans
ces mots, que l’étudiant troublé la regarda longtemps sans songer à lui
répondre. Madeleine, gênée de la persistance avec laquelle les yeux du
jeune homme restaient fixés sur elle, détourna la tête, et se mit à
parler avec Viéra de choses indifférentes.
La calèche arriva ainsi devant la modeste gare de Tiétiéreff qui
dessert Vodopad, au moment où le dernier coup de cloche annonçait le
départ immédiat du train. Vadim n’eut que le temps de descendre de
voiture et de faire l’assaut d’un wagon sans prendre de ticket.
—Au revoir, mademoiselle!—Viérotscka, au revoir!
—A bientôt, Vad! lui cria Viéra. Nous irons à Kieff un de ces jours.
Bonne route!
—Au revoir, Vadim Piétrovitch, lança M^{lle} Burdeau à son tour.
—Quel air rayonnant tu as, Made, dit Viéra à la Française lorsque
Andreï eut fait faire demi-tour à son attelage, et que la calèche roula
de nouveau sur le chemin de la datcha! Tu vois, j’ai eu une bonne idée;
cette promenade matinale t’a fait joliment du bien!
—Oui, acquiesça Madeleine de la tête.
Et tout bas elle se répétait à elle-même avec délices: «Oh! oui, oui,
que cette promenade m’a fait du bien... plus que tu ne le crois, ma
petite amie!»
Ceci était le résultat de la dernière attitude de Vadim.
Éternel grand enfant que le cœur! Une parole, un sourire, moins que
cela, un regard, et le rouleau magique du cinématographe qu’est la vie
change pour lui ses aspects moroses en images riantes, ses paysages
déserts en oasis fécondes! Ah! que le cœur qui aime est donc puéril! Et
combien peu de chose il lui faut pour être consolé.
XII
L’HIVER!... _Le paysan en fête,
Avec son traîneau fraye la route.
Son cheval, sentant la neige,
Trotte insoucieusement
En traçant des sillons moelleux...
Une fière kibitka vole...
Le cocher, assis sur son siège,
Est vêtu d’une touloupe serrée par une écharpe rouge.
Ah! voilà qu’un gamin court!
Il a dans son traîneau un petit chien noir
Et joue lui-même le rôle de cheval.
Le gaillard! il a déjà gelé son pouce,
Il a mal... mais en même temps il rit
Et sa mère lui montre du doigt par la fenêtre!_
Ce charmant tableau de l’hiver russe, que Pouschkine a tracé, se
représente à la mémoire de Viéra, l’un des premiers jours de décembre,
alors qu’assise avec Madeleine Burdeau dans un des coupés du train
qui les transporte à Kieff, elle suit, à travers la vitre dégelée de
la portière, le paysage que longe la voie ferrée. Cette année-là le
froid a été long à venir; la neige n’a commencé à tomber que dans les
derniers jours de novembre. Tant que l’automne était resté serein,
tant que les fantastiques joyaux d’or bruni et les voiles mauves dont
la nature se pare pour porter le deuil de l’été gardèrent leur poésie
mélancolique, rien ne fut à regretter. Mais cette pluie sournoise qui
vint changer en boue le sable des chemins, mais ce vent plaintif qui
rendit sinistres jusqu’aux échos harmonieux de la forêt, mais ce ciel
terne, cette brise glacée, ces bras piteusement tendus des arbres
dénudés, de quelle tristesse maussade ils vinrent envelopper Vodopad!
Aussi quelle ne fut pas la joie des habitantes de la datcha lorsqu’en
poussant, un matin, les volets de leurs chambres, elles trouvèrent le
parc, morne et désolé la veille, transformé par le sortilège d’une nuit
en blanc palais de marbre, qu’irisaient par places, comme la flamme de
lampes aux globes opalins, les rayons légèrement voilés du soleil.
Pour le Russe, l’hiver n’est pas cette saison que craignent les peuples
du Midi; c’est un ami désiré, un génie bienveillant qu’il accueille
toujours avec tendresse, et qui sait parler à son cœur. L’hiver russe
n’est pas le visiteur morose aux neiges fondantes et noires, au ciel
lugubre, à la perfide humidité, que connaissent les pays du sud; c’est
un hôte loyal, au froid robuste, à la neige éclatante et drue, à la
gelée nette, aux horizons larges et clairs.
Qui ne s’est senti plus vigoureux, plus sain, plus dispos d’esprit et
de corps, plus vaillant et, oserai-je dire, plus pur d’âme après une
promenade à travers la blancheur du steppe ou de la forêt, les poumons
dilatés par l’air vivifiant, les joues tapotées amicalement par la
froide brise, les narines caressées par l’odeur fraîche des cristaux
immaculés, les yeux si pénétrés de blancheur, qu’ils la déversent
jusque dans le cœur et la pensée?
Viéra, véritable âme russe, aime passionnément l’hiver russe.
Avec sa beauté froide,
Avec son givre brillant au soleil,
Et ses journées glacées,
Et ses traîneaux... Et durant l’aube tardive,
Les scintillements de sa neige rose...
Ses yeux ne se détachent pas de la vitre dont elle a pris possession,
et qu’elle essuie avec son mouchoir chaque fois que la légère couche
de vapeur dont le verre se couvre menace de se congeler. Elle ne voit
que bien imparfaitement à travers cette mince couche de buée, mais cela
suffit à son imagination pour reconstituer—et largement—le paysage
qui se déroule.
Même les choses lui paraissent plus idéales ainsi, enveloppées de
cette gaze nuageuse qui les voile à demi. Évanouies à chaque instant
et métamorphosées par la vitesse du train qui passe au milieu d’elles,
elles ont l’air de mirages fantastiques, de blanches chimères caressées
en des rêves lointains.
Et que d’aspects imprévus, que de symboles variés se présentent à
l’imagination pendant les quelques secondes où il est donné à l’œil de
saisir la fuite des tableaux!
Tantôt, c’est un pan de forêt semblable au parvis d’un temple élevé
en l’honneur de la déesse Pureté... Les bouleaux aux troncs d’argent,
aux grêles panaches givrés, s’élèvent, droits et sveltes, comme des
colonnes de marbre; parmi eux des arbustes enveloppés de neige, ont
l’air de prêtresses drapées dans leurs péplums; le sol est uni comme
des dalles; la clarté du soleil matinal joue sur les colonnades avec
des reflets de lampes sacrées... Tantôt la plaine bosselée, bleuie
par le reflet du ciel, donne l’idée d’une mer aux vagues écumeuses...
Puis défilent des bornes encapuchonnées, pareilles à une théorie de
vierges aux voiles pudiques. Une mare gelée, aux bords garnis d’herbes
raides, semble une vasque d’onyx aux ciselures d’argent. Les chaumières
ont l’air de joujoux à suspendre aux branches de l’arbre de Noël.
Les monticules épars sur certains champs font songer à un troupeau
de brebis immaculées broutant une herbe de légende. Les stalactites
suspendues à la crête des talus miroitent à la clarté du matin, comme
des chevelures ruisselantes d’ondines...
Et Viéra voudrait que le train n’arrivât jamais!
Mais il y a près de deux heures que l’on s’est mis en route... Aux
vastes plaines, aux forêts prestigieuses, succèdent des maisons
maussades, l’air s’obscurcit d’une noire fumée, l’horizon est coupé de
poteaux et des signes cabalistiques que tracent les fils entrecroisés
du télégraphe; l’odeur innommable des faubourgs de grande ville
s’insinue jusque dans les wagons, des coups de sifflet stridents
déchirent les oreilles, le train devient poussif, ralentit, stoppe.
Kieff!
Madeleine Burdeau, qui n’a regardé, durant le trajet, qu’en elle-même,
et Viéra, tout éblouie encore des visions blanches de la route, sortent
du coupé parmi la bousculade des commissionnaires qui ont envahi les
marchepieds pour s’emparer des colis des arrivants. Et Dieu sait
s’ils sont nombreux, les colis que traînent après eux les voyageurs
au pays de la neige! Oreillers, couvertures, valises, paniers,
samovars, vaisselle, un wagon de train russe ressemble à une voiture de
déménagement.
—Je crois qu’il vaudra mieux que nous allions d’abord chez Vadim, dit
Viéra lorsqu’elles furent sorties de l’encombrement de la gare. Il est
vraiment un peu trop tôt pour se présenter à l’hôtel. Et puis Katia ne
sera pas levée; c’est une sybarite! Vadim a son cours à dix heures,
nous le trouverons chez lui; plus tard il pourrait nous échapper.
—Comme tu voudras, répondit légèrement Madeleine, tandis que son cœur,
de joie, se mettait à battre aux champs.
Elles hélèrent un traîneau.
—Et nous allons ainsi visiter les garçonnières? fit la Française d’un
air scandalisé à dessein.
—Oh! l’appartement de Vadim n’est une garçonnière qu’à demi!... Elle
est si jalousement gardée, époussetée et rangée par Marfa Timoféevna,
qu’elle perd beaucoup du piquant qu’ont, m’a-t-on dit, les logements
des jeunes célibataires. Un type, cette Marfa Timoféevna! Vieille,
édentée, barbue, toujours allante, toujours grognante, mais pleine de
tendresse pour le fils de son ancien maître, elle ressemble tantôt à
une «baba Iaga» (la méchante fée russe), tantôt à une fée bienfaisante
des contes de votre Perrault!... Son mari était intendant, et elle,
économe, chez le père de Vadim. Ils auraient dû avoir quelque bien,
mais il était, lui, un ivrogne fini, et il devint impossible de le
garder, car les paysans le trouvaient ivre-mort sur les routes dès neuf
heures du matin. Marfa Timoféevna dut l’entretenir à ne rien faire
jusqu’à sa mort; et elle n’est veuve que depuis six ou sept ans!...
Trop vieille déjà à cette époque pour présider une administration
domestique aussi compliquée que celle des domaines russes, elle
habita quelque temps Bielaïa-Polana avec une sinécure, ou plutôt une
retraite... Puis quand Vadim vint habiter Kieff après la mort de mon
oncle afin d’y suivre les cours de l’université, elle demanda de
pouvoir le suivre pour tenir son ménage.
—Y a-t-il longtemps que le père de Vadim Piétrovitch est mort?
—Cinq ans, juste.
—Et sa mère?
—Il ne l’a pas connue; elle est morte en lui donnant le jour.
—Oh! pauvre femme!... Qu’il me bouleverse toujours, ce cruel jeu de la
nature faisant naître l’enfant du dernier soupir de la mère!
—C’était, dit maman, une petite personne très coquette et très belle
que mon oncle adorait; et Vadim est né juste un an, jour pour jour,
après leur mariage!
—Et son père s’en est-il occupé un peu, du pauvre bébé?
—Il a veillé sur lui absolument comme l’eût fait la mère. C’était un
homme parfait. Vadim tient de lui son intelligence et la générosité
de son cœur. Mais regarde, Madeleine, là, dans cette maison rouge, au
premier étage, derrière cette fenêtre aux rideaux écartés, c’est lui;
oui, c’est Vadim. Il ne nous voit pas, naturellement; il est toujours
occupé d’autre chose que de ce qui se passe sous ses yeux... Hé! où
vas-tu? cria Viéra au cocher qui dépassait la maison.
—Votre Excellence m’a dit: n^o 48.
—Mais non! 50. Recule ton traîneau.
Pour jouir de la mine qu’allait faire Marfa Timoféevna, il avait été
décidé entre les deux jeunes filles que Viéra se tiendrait un peu à
l’écart quand elle aurait sonné, et qu’elle ne se montrerait tout de
suite que si Vadim lui-même venait ouvrir. Au cas contraire, M^{lle}
Burdeau devait seule demander à voir le jeune homme.
L’effet de cette conspiration ne fut pas médiocre. En entendant
l’accent étranger, en constatant la jeunesse et la beauté de la
visiteuse qui désirait parler à son maître, Marfa Timoféevna fit une
figure si renfrognée qu’on ne vit plus ni ses yeux ni sa bouche, mais
seulement deux joues couvertes d’un épais duvet noir, des sourcils
hérissés en broussailles et un grand, grand nez recourbé qui semblait
flairer de ses narines poilues l’odeur de poudre de cet assaut matinal.
—Je ne sais pas si Vadim Piétrovitch est chez lui, dit-elle en
bougonnant; je vais aller voir. Attendez un instant dehors.
—Et comment, Marfa Timoféevna, vous avez peur que nous ne volions les
meubles, que vous voulez ainsi nous laisser sur le palier? demanda la
voix amusée de Viéra qui se montra, aussitôt après, derrière Madeleine
Burdeau.
—Seigneur! Viéra Piétrovna! exclama la fée bourrue. Et elle se signa
vivement. Que votre seigneurie me pardonne, je n’avais pas vu... Je
ne pouvais pas savoir... Daignez entrer. Vadim Piétrovitch est là
qui vient de finir son déjeuner... Permettez, Vadim Piétrovitch, des
visiteuses pour vous... et quelles visiteuses! ha! ha! C’est une
Allemande, la noire? demanda-t-elle tout bas à Viéra pendant que le
jeune homme disait bonjour à M^{lle} Burdeau.
—Non, une Française.
—Ça vaut mieux. Et, barichnia, peut-on vous servir à déjeuner?
—Je crois bien! Pour moi du thé, pour ma compagne du café, et quelque
chose à grignoter.
—En voilà une bonne surprise! s’exclama Vadim quand Marfa Timoféevna
eut cessé de s’entretenir avec Viéra. Aurais-je jamais pensé ce matin,
en me levant, que j’allais avoir la joie d’une visite pareille?
—Mais je t’avais dit que nous viendrions à Kieff...
—Oui, mais il y a longtemps; et tu n’avais pas fixé de date, alors je
ne m’attendais pas... Soyez la bienvenue dans mon antre, mademoiselle,
fit le jeune homme en s’inclinant très bas devant Madeleine Burdeau.
—Charmant antre, répondit celle-ci remerciant d’un salut avec la tête.
—Où l’on voudrait vivre toujours... s’il n’était pas en ville, ajouta
Viéra.
—Oh! je n’ai que trois pièces, fit le jeune homme, et une chambre pour
ma femme de ménage.
—Elles sont grandes et se suivent; cela fait un ensemble gai... Puis,
quelle profusion de plantes rares! Le printemps a déjà détrôné l’hiver
chez vous, Vadim Piétrovitch.
—C’est ma seule passion, fit Vadim.
—Avec une centaine d’autres, plaisanta Viéra. Peut-on circuler nous
deux Madeleine?
—Vous déjeunerez d’abord, puis Marfa Timoféevna décidera. Que Dieu
me préserve de concéder l’entrée des sanctuaires sans m’être muni au
préalable de son approbation! Et si un grain de poussière avait eu
l’effronterie de s’asseoir sur un meuble!... Aïe! J’aurais la guerre
pendant huit jours, déclara le jeune homme d’un ton plaisamment effaré!
—Je vois ce grain de poussière _assis_, fit Madeleine Burdeau en riant
de bon cœur.
—Nous n’avons pas d’autre expression en russe...
—Mais il n’en est pas besoin! C’est amusant au possible... Le grain de
poussière, par exemple, vous a tout de suite une figure!... On voit un
petit gnome malicieux faisant la nique à Marfa Timoféevna.
—Que dit de moi la Française? demanda de nouveau à l’oreille de Viéra
la vieille fée qui rentrait en cet instant dans la salle à manger pour
mettre le couvert, et qui avait entendu prononcer son nom.
—Elle admire l’ordre qui règne chez vous, répondit la jeune fille
insidieusement.
—C’est une bonne âme, comme je vois! Jolie aussi... eh! eh!
Et elle rit de toute sa bouche sans dents à la belle étrangère.
—Vous avez conquis mon cerbère, mademoiselle, fit Vadim.
Et il ajouta, d’un ton qui sembla à la Française plus intentionné que
celui des banales politesses:
—Comme vous conquérez tout le monde, d’ailleurs!
M^{lle} Burdeau rougit.
—Madeleine est si modeste, dit Viéra.
—Ce n’est pas sa seule qualité... Mais je vois, mesdemoiselles, que
vous devenez inséparables...
—Est-ce un reproche pour aujourd’hui, Vadim Piétrovitch?
—Dieu m’en préserve! Je constate seulement...
—Oui, intervint Viéra, nous sommes devenues de grandes amies.
Madeleine consent à demeurer chez nous indéfiniment—ou du moins
jusqu’à ce qu’une circonstance capitale, son mariage, par exemple,
vienne nous l’arracher de force.—Je ne regrette qu’une chose, s’écria
Viéra avec chaleur sans voir le geste de protestation qui accompagna
les derniers mots de sa phrase, c’est qu’elle ne soit pas ma vraie
sœur! Je m’entends bien mieux avec elle qu’avec Katia, c’est sûr.
Un tendre regard auquel Viéra sourit marqua la reconnaissance et la
réciprocité des sentiments de M^{lle} Burdeau.
—Voilà. Le café est prêt et l’eau du samovar bout, jeta Marfa
Timoféevna en montrant la table aux jeunes filles. Mangez,
seigneuresses, et portez-vous bien!
—Katia et Serguié partent-ils définitivement demain pour Odessa?
interrogea Vadim lorsqu’il se fut réinstallé à table près des jeunes
filles pour un semblant de second déjeuner.
—Oui. Tu sais qu’ils ont passé toute la semaine avec nous,
jusqu’avant-hier.
—Je les ai conduits moi-même à la gare, le jour de leur départ pour
Vodopad. Ne vous l’ont-ils pas dit?
Viéra nia de la tête.
—J’avais une envie folle de les accompagner, continua Vadim; mais pas
moyen; mes études...
—Mais si, Viéra, intervint M^{lle} Burdeau. Katia nous a dit que son
cousin les avait accompagnés jusqu’au train. Tu ne te rappelles pas?
Ils avaient dîné avec vous, n’est-ce pas, Vadim Piétrovitch?
—Rien n’est plus vrai.
Viéra fit encore signe que, malgré ce détail, elle ne se rappelait pas.
—Je vois, sœurette, que tu t’intéresses moins à mes faits et gestes
que M^{lle} Burdeau!
—Quel propos téméraire, Vad, et quelle fatuité! C’est tout simplement
la preuve que Madeleine a plus de mémoire que moi.
—Il ne faut pas demander si notre Katia est heureuse! dit encore
Vadim. Cela se voit sur toute sa petite personne rayonnante. Mais je
crains bien aussi que le mariage ne la rendra pas moins frivole...
Elle ne parle que des plaisirs qu’elle va trouver à Odessa, des
fêtes auxquelles on l’a invitée déjà, paraît-il, du théâtre, de ses
toilettes... enfin, elle compte prendre une revanche éclatante de
ses vingt ans de Vodopad! C’est son expression. Serguié sourit à son
caquetage, il l’admire, il en est amoureux fou!
—Espérons-le! dit en riant Madeleine. Après sept semaines de mariage...
—Oh! ces brillants officiers!... fit Vadim. Et il eut, pour achever sa
phrase, un geste qui voulait dire: «Je ne donnerais pas deux kopecks de
leur fidélité.»
Viéra protesta.
—Serguié n’est «brillant» qu’au dehors, dans le sens où tu emploies
ce mot. Au fond, c’est une nature solide, un cœur honnête. Tu l’as
assez peu connu, toi; mais moi, qui le suis depuis mon enfance, je peux
affirmer que c’est un jeune homme à principes... D’ailleurs, élevé
comme l’ont été les fils de Nikolaï Sémionovitch...
—Ceci, interrompit Vadim à mi-voix en se tournant vers Viéra, est une
manière détournée de nous faire l’éloge de quelqu’un qui ne s’appelle
pas Serguié... Mademoiselle est au courant? demanda-t-il en clignant de
l’œil vers la Française.
—Parle tout haut, va! il n’y a pas de mystère. Est-ce un crime d’aimer
Evguénï?
—C’est que les jeunes filles sont si cachottières...
—Mais pas moi. Seulement, Vad, reprit Viéra,—et son visage ici devint
grave,—il est convenu dès aujourd’hui qu’on ne prononce plus ce nom à
la légère. Evguénï est un mort chéri; laissons-le dormir en paix dans
le cercueil de mon cœur.
—Alors tu persistes dans tes résolutions? Le temps n’a pas réveillé en
toi les lâchetés qui se trouvent au fond de toute nature humaine?
—Oh! cela si, plusieurs fois! Demande à Madeleine. Nous avons eu fort
à faire ensemble pour que je ne déserte pas «le drapeau du devoir».
—Comment «ensemble»? Mademoiselle est donc complice de tes idées?