présent, ses manies d’abord, puis sa folie, ont été douces. Même
le jour de la mort tragique du petit-fils d’Evlampia, elle avait
paru sereine, répétant seulement de loin en loin, comme un écho: «La
télègue était dans la fosse... Danilko aussi...» et souriant d’un air
entendu quand on s’oubliait à rappeler devant elle quelque détail du
sombre drame... Sauf aux instants où elle prenait ce visage fermé,
cette mine têtue que Tatiana lui connaissait depuis l’enfance, elle
semblait heureuse dans la nouvelle personnalité créée par sa démence;
et l’on se réjouissait de ce qu’elle, au moins, la pauvre innocente, ne
souffrît pas trop du malheur auquel on était soumis à cause d’elle...
Et maintenant, cette triste consolation aussi allait disparaître! Non
content de torturer ceux qui, du moins, avaient la force de supporter
l’épreuve, Dieu levait son bras vengeur sur l’être sans défense!...
A la voir là, dans ses bras, qui dormait tranquille et confiante comme
un petit enfant, Tatiana allait jusqu’à songer: «Ah! qu’elle repose
toujours ainsi! Que rien ne l’éveille, désormais! Mieux vaut, oui,
mieux vaut la voir morte que douloureuse et terrifiée comme tout à
l’heure!...» Puis elle sentait le cœur chéri battre sous ses doigts, le
corps tiède palpiter contre sa chair de mère, et, reniant son souhait,
disait à Viéra:
—Quand je l’ai là, ainsi, près de moi, je suis heureuse, j’oublie
toutes mes misères... Que c’est doux, un enfant à bercer, Viérotschka!
Notre Katia le saura avant un an, j’espère, ajouta Tatiana, souriant
déjà aux rêves des grand’mères...
—Tais-toi, maman, cria presque durement Viéra, oubliant les
précautions de silence qu’elle avait gardées jusqu’alors! Comment
peux-tu souhaiter cela après ce que nous venons de voir?...
Mais elle aperçut le timide effarement de sa mère, et, plus douce:
—Faisons des vœux, au contraire, ma chérie, pour que tu n’aies jamais
de petits-enfants!
—Oh! Viérotschka, implora la pauvre maman qui fit signe en même temps
de parler plus bas.
—Mais oui, reprit impitoyablement Viéra! Quant à moi, c’est mon seul
espoir maintenant...
—Mais c’est un péché, enfant! Un manque de confiance envers le Père
qui est là-haut...
—Oh!
Viéra accompagna cette exclamation d’un geste qui voulait dire: Ceci
m’importe peu!
—Que veux-tu dire, Viéra, fit sévèrement M^{me} Erschoff?
—Que Dieu oublie parfois les hommes, et qu’il est prudent pour ceux-ci
de ne songer qu’à eux-mêmes, s’ils veulent améliorer leur sort ou celui
de leurs semblables...
—Seigneur! gémit Tatiana, est-ce ta mère qui t’a appris ces choses?
—Non, ma chérie... C’est la Vie!...
—Mais tu ne la connais pas, la Vie!...
—Assez pour désirer la connaître encore moins! Maman, murmura Viéra
en se jetant à genoux près de madame Erschoff et inclinant sa tête sur
l’épaule restée libre de la douce créature, maman, je voudrais mourir!
—Je te défends de dire des choses pareilles, ma Viéra, fit Tatiana en
détournant avec précaution son visage incliné vers celui de Sacha, pour
baiser le front de son autre fille. Quel mal tu me fais! Mais on ne
peut pas se laisser aller ainsi à toutes ses impressions; il faut être
un peu vaillante!... Evguénï ne t’aimerait-il plus? interrogea la maman
très bas, presque honteuse de montrer à Viéra qu’elle avait pénétré son
secret...
—Si, hélas!
—Pourquoi... hélas?...
—Parce que je le rends malheureux et suis à cause de cela plus
malheureuse moi-même.
—Mais tu l’aimes?...
—Oui, hélas!
—Pourquoi encore hélas? demanda Tatiana stupéfaite.
—Parce que hélas! hélas! toujours hélas! répondit Viéra en crescendo.
Tiens, mamacha, nous l’avons trouvée l’autre soir, Madeleine Burdeau et
moi, la définition de la vie: un hélas perpétuel, un hélas encore, un
hélas toujours!...
—Quel blasphème! gronda M^{me} Erschoff en secouant la tête. Mais
c’est offenser Dieu que de critiquer ainsi son œuvre! Il est le Maître,
Il agit comme Il veut!...
—Tu es d’avis aussi, peut-être, qu’il faut le remercier quand il
frappe?
—Eh bien! oui, affirma la croyante avec ferveur. Même alors, je te
bénis, ô Père!
—Moi aussi, fit Viéra avec plus de pessimisme qu’elle n’en avait en
réalité au fond de l’âme. Avec notre désabusé poète Lermontoff, je te
rends grâces, Seigneur, des plaisirs variés de ce monde charmant...
des espoirs vains de nos cœurs... de l’âcreté de nos larmes.. de nos
rêves trompeurs perdus dans les espaces... de tout, enfin, mon Dieu!
Puissé-je seulement ne pas trop longtemps te rendre grâces!... Oh!
mamotschka, tu me regardes comme une cigogne qui trouverait un canard
dans son nid à la place d’un de ses petits!
—C’est que je ne reconnais plus ma Viéra, dit la maman navrée.
—Mais moi, je te reconnais toujours, va, ma chère poule! jeta Viéra
dans un baiser.
—Alors, puisque tu aimes Evguénï et qu’il t’aime, reprit M^{me}
Erschoff revenant à sa chère idée, rien n’est plus simple: tu
l’épouseras. C’est un beau parti!
—Il s’agit bien de cela! Mais, justement, c’est là l’«hélas!» qui a
provoqué tant de scandale tantôt. Nous ne nous marierons pas!
—Je ne comprends pas.
—Tu n’as jamais compris...
—Parce que tu es trop compliquée.
—Et toi trop simple... Voyons, mère, puis-je prendre un époux quand
je sais (Viéra dit ces mots si bas, que Tatiana dut coller son oreille
contre la bouche de la jeune fille pour les entendre) quand je sais
que notre famille est maudite, et qu’en me mariant je propage le mal
affreux qui empoisonne son sang, et expose mes futurs enfants, ou tout
au moins les enfants de mes enfants, au malheur dont nous sommes les
témoins depuis quelques semaines, aux affres tragiques dont nous avons
eu le spectacle ici même tout à l’heure!... Dis, maman, le puis-je?
—A quoi vas-tu penser, Viéra? Je te l’ai dit, c’est au Père à conduire
nos actions, et non à nous, misérables atomes!... Aurais-je jamais osé,
moi, faible créature, empiéter ainsi sur les droits du Créateur?
—Est-ce que tu savais, lorsque tu t’es mariée, à quoi tu exposais tes
descendants à venir?
—Non.
—Et, si tu l’avais su, aurais-tu persisté à le faire?
—Mais oui... pourquoi pas? fit timidement la pauvre maman; toutes ces
subtilités me sont-elles jamais entrées dans l’esprit?
—Eh bien! tu aurais commis un crime, tout simplement, dit Viéra si
haut que Sacha tressaillit.
—Oh! fit M^{me} Erschoff avec un air de reproche qui s’adressait
également aux paroles de Viéra et au ton élevé dont ces paroles avaient
été prononcées.
Puis elle mit un doigt sur ses lèvres pour commander le silence. Mais
l’enfant ne bougea plus.
—Couchons-la dans son lit, dit Viéra après un instant, puis nous
partirons; elle dormira plus tranquillement.
Tatiana Vassilievna s’exécuta avec regret.
C’était si bon, ainsi, dans les bras l’une de l’autre! Et si rare!...
Mais la pose commençait à devenir fatigante; son dos était courbaturé,
ses doigts avaient la crampe; puis, il était vrai que Sacha serait
mieux dans son lit.
—Chu...u...u...t!
Toutes deux sortirent de la chambre sur la pointe des pieds.
—Tu ne te couches pas? demanda Tatiana.
—Non. Aussi bien, je ne pourrais dormir... Mais toi, va te reposer
pendant quelques instants. Tu as eu une journée si fatigante!...
—Et que vas-tu faire, toute seule ainsi, au point du jour?
—Ne t’inquiète pas.
—Et si Sacha s’éveille?
—Laisse la porte ouverte entre ta chambre et la nôtre: tu entendras
tous ses mouvements.
—Viérotschka! supplia M^{me} Erschoff avant de quitter sa fille,
promets-moi que tu vas réfléchir à ce que tu viens de me dire, et que...
—Oui, oui, sois tranquille, je réfléchirai, je te le promets! Je ne
fais que ça, ajouta la jeune fille en riant.
«Puisqu’elle promet de réfléchir, se dit la maman en regagnant son
lit, c’est qu’elle est toute disposée à renoncer à ses lubies, si
quelque échappatoire lui en laisse les moyens... Allons! il est permis
d’espérer!»
«Chose singulière que les parents! se disait Viéra de son côté. Maman
devrait être la première à approuver ma décision. Que dis-je? à m’en
montrer la voie, et c’est un véritable désespoir pour elle que je
m’y sois résolue... Heureusement, je-sais-ce-que-je-veux, articula
la vaillante presque à haute voix, en détachant chaque syllabe de
sa phrase, et pour rien au monde, désormais, ni ma conscience ni ma
fermeté ne se laisseront amadouer!»
XI
QUI vive? demanda la voix tout éveillée de M^{lle} Burdeau lorsque
Viéra traversa la chambre commandant le salon, qui était celle de la
Française.
—Amie!
—Ah! c’est toi, Viéra?
—Moi.
—Déjà levée?...
—Comment, «déjà»? Je le suis depuis hier, levée, ou plutôt depuis
avant-hier, car, chère Madeleine, la nuit avant celle-ci non plus je ne
me suis pas couchée, dit Viéra en se rapprochant du lit de son amie.
«Tout comme moi,» songea M^{lle} Burdeau à part elle. Puis, s’adressant
à Viéra:
—C’est cela que tu étais si pâle hier?
—Non, fit Viéra; tu sais bien que ce n’était pas cela! Ah! Madeleine,
Madeleine, que j’ai souffert pendant cette maudite journée! Tous les
tourments de ma vie s’étaient ligués contre moi pour me rendre la plus
misérable des créatures: le mariage de Katia... la place de Sacha vide
à notre table de famille... la présence d’Evguénï qu’il me fallait
traiter en étranger, en nullité hostile à mon cœur!... Une agonie,
enfin! Et j’ai dansé!...
—Même avec lui. Je t’ai vue...
—Oui, il le fallait bien... Sous quel prétexte lui aurais-je refusé?
Ah! la joyeuse danse! A quoi bon un orchestre? Les battements
d’angoisse de nos cœurs suffisaient!
—Il était aussi pâle que toi...
—Pauvre ami! Pauvre, pauvre!...
—Mais comment en as-tu fini avec lui, si tu en as fini?...
—Si j’en ai fini? s’écria Viéra avec fierté. En doutes-tu? Ne
t’avais-je pas juré?
—Ne te fâche pas, amie. C’est parce que je comprends toute l’étendue
de ton héroïsme que je viens à en douter... Jamais, non, jamais, je
n’aurais cette force, moi! Eh! bien. Et alors, comment t’y es-tu prise?
—Je lui ai dit que je ne l’aimais plus, que je ne l’avais jamais aimé!
répondit Viéra en écrasant deux larmes de rage aux coins de ses yeux.
—Tu aurais pu employer des moyens moins violents, lui dire que ton
cœur lui restait fidèle, qu’il serait toujours pour toi l’ami le plus
cher, mais que...
—Oui, une romance, interrompit Viéra, qui finirait par le duo le plus
tendre! N’est-on pas vaincu d’avance lorsque l’on donne une telle
prise à l’ennemi? (Étrange ennemi! Enfin!...) Si Evguénï savait que je
l’aime encore, il me poursuivrait de ses prières, de ses larmes... Mon
Dieu! oui, chère Madeleine; chez nous, les amoureux pleurent encore
ainsi, tout simplement! Et cela, Dieu m’absolve! je ne pourrais le
supporter, non! Tandis qu’ainsi, il me considérera comme une coquette,
me méprisera, m’oubliera! Ce sera complet! ajouta Viéra dans un sourire
plein d’amertume.
—Oh! les choses n’iront pas si vite en besogne, ma pauvre petite!
On ne renonce pas ainsi, d’un coup, aux rêves qui furent chers, même
si l’objet qui faisait leur valeur a perdu un peu de son prestige.
On caresse en eux les chimères qu’ils étaient, la joie qu’ils nous
ont donnée!... Avant qu’Evguénï parvienne à t’oublier et à ne plus
souffrir, il passera de l’eau sous le pont, comme on dit chez nous.
—Tu es une consolatrice hors de pair, Madeleine, fit Viéra brièvement.
—C’est que je t’aime, ma chérie, que je veux ton bonheur, et qu’il
me semble que tu le sacrifies à des choses si douteuses... si
aléatoires!...
—Ce que dicte une conscience loyale ne saurait mentir! Ma conviction
est faite; tu me tenteras donc en vain, prêcheuse d’amour!
—Et si je te disais que mes perfides avis n’étaient faits que pour
éprouver ta vaillance?... Que tes convictions sont les miennes?... Que
je t’approuve... Que je t’envie! s’écria Madeleine Burdeau en attirant
Viéra tout près d’elle pour la presser sur son cœur. Oui, j’ai réfléchi
à ce que tu m’as exposé l’autre jour; j’ai reconnu le large but de ce
que j’appelais tout au fond de moi tes utopies, et je te donne cent
fois, mille fois raison!
—Enfin!
—Oui. Je ne te troublerai plus de mes conseils frivoles. Tu as en moi,
depuis ce moment, la plus fidèle alliée, et, si cela était nécessaire,
la protectrice la plus dévouée de tes idées!
—Même contre moi-même?
—Même contre toi.
—Jure-le, Madeleine!
—C’est fait.
—Alors, je te dirai tous mes doutes, toutes mes luttes; cela me
soulagera, car il y a des heures, enfin, où le cœur se révolte, où
l’âme brisée n’a plus la force de combattre... Et être seule pour
vaincre en de pareils moments!...
—As-tu fait part de tes vues à Vadim Piétrovitch? interrogea Madeleine
Burdeau avec un peu d’hésitation.
Viéra fit signe que oui.
—Et quelle est son opinion, à lui?
—Au fond, je crois qu’il m’approuve, bien qu’il m’ait opposé plusieurs
objections.
—Lesquelles? Elles doivent avoir plus de valeur que les miennes,
puisqu’elles relèvent de la science... du moins je le suppose.
—Eh! justement; les froides notions de la science peuvent-elles
prévaloir sur les élans impérieux de l’âme?... D’ailleurs, voici la
manière de procéder de Vadim: «Il est prouvé par statistique que...
Pourtant, il ne faudrait pas en conclure que... Plusieurs aliénistes
affirment que... D’autres, au contraire, sont d’avis que...» Enfin,
impossible de sortir de là avec une conviction quelconque!... Mon
raisonnement, à moi, simplifié depuis que je réfléchis beaucoup à ces
choses, se résume à ceci, et se montre d’une logique qui suffit à
mes convictions pour ne plus s’écarter de la route que ma conscience
leur a tracée: depuis aussi loin qu’on peut remonter dans la famille
des Douganovski, qui est celle de ma mère, c’est-à-dire depuis six
générations, y compris la mienne, chaque étape de ces générations a
été marquée par un ou plusieurs cas de folie. Donc, il est bien avéré
que la folie est héréditaire dans notre race. La folie héréditaire,
comme toutes les tares ataviques, est presque impossible à guérir;
donc, pour empêcher qu’elle sévisse, il n’y a qu’un moyen à employer,
c’est d’empêcher qu’elle existe. Or, comment mettre en pratique ce
moyen? En supprimant la race qui produit cette tare, c’est-à-dire en
ne créant plus de descendants; c’est-à-dire, pour les représentants de
cette race, en renonçant au mariage... L’on se donne tant de peines
pour guérir le mal qui existe! N’est-il pas plus simple de l’empêcher
d’être?... Plus simple et plus humain! D’ailleurs, ici, nous n’avons
pas le choix: la pitié la plus élémentaire nous interdit d’opter pour
autre chose que pour le second point... Je n’oserais, pour ma part,
méconnaître sa loi... Et la meilleure preuve de la droiture de mes
idées, c’est que quand je songe à m’insurger contre elles, la paix de
ma conscience s’évanouit du coup... Oh! cela arrive plus souvent qu’à
son tour! ajouta la jeune fille en souriant. Qu’on a de mal à faire son
devoir, Madeleine!
—Oui, mais qu’on a de joie quand on a su le faire!
—Avec tout cela, je t’ai éveillée de bien bonne heure, ma pauvre amie!
—Il y avait longtemps que je l’étais; aussi longtemps que toi, laissa
échapper Madeleine Burdeau.
Puis, devant l’étonnement de Viéra:
—Oui, ajouta-t-elle, j’ai tant pensé à tes confidences, à Katia, au
bonheur que son mariage lui apportait, à la déception qu’il te donnait
à toi, que je n’ai pu fermer l’œil ni hier ni aujourd’hui...
Cette hypocrisie coûtait un peu à M^{lle} Burdeau; mais comment avouer
que la présence de Vadim à Vodopad mettait son cœur en tel émoi que le
sommeil de deux nuits en avait été compromis?
—Alors, tu as entendu Sacha?
—Non...
—C’est vrai, notre chambre est assez éloignée de la tienne... Ah!
si tu l’avais vue, la pauvre petite! Elle a eu un accès d’épouvante
affreuse! Elle se rappelait la chute de Danilo... Maintenant je suis
certaine qu’elle a pris une part active à ce malheur. Elle criait
éperdue: «Béréguiss! Béréguiss!» Or, tu sais que c’est par cet
avertissement que nos conducteurs russes font se garer les gens qui se
trouvent sur la route de leurs véhicules. Qui sait si le malheureux
garçon ne le lui a pas lancé, ce cri? Et si, voyant qu’elle ne
s’écartait pas assez vite pour éviter ses chevaux, il ne s’est pas jeté
de propos délibéré dans l’abîme ouvert au bord de la route, pour lui
sauver la vie, à elle? Je ne puis m’expliquer qu’ainsi comment elle
se trouvait dans la fosse quand Akim a découvert le corps de Danilo,
et pourquoi elle a crié tantôt: «Béréguiss!» avec cet indescriptible
effroi.
—Cela peut-être, fit Madeleine Burdeau rêveuse...
—Ah! Madeleine! Songer qu’elle a été la cause d’un tel malheur!...
S’attendre, dès à présent, à chaque instant, à des scènes comme celle
de cette nuit!
—C’est affreux.
—Mère a tout entendu...
—Oh!
—Oui. Heureusement, maman tient de sa foi si ardente une résignation
qui lui permet de supporter l’épreuve; puis elle a, malgré la vivacité
de sa tendresse, des sautes un peu puériles d’impressions qui la font
vite oublier... A peine Sacha s’était-elle calmée qu’elle me parlait
déjà avec ravissement de ses petits enfants à venir! Tu penses si elle
a été bien reçue!...
—La délicieuse femme que Tatiana Vassilievna! fit M^{lle} Burdeau.
Elle est d’une candeur!
—C’est un ange, conclut Viéra.
—Que tu effarouches quelquefois...
—Mais que j’aime à la folie. On ne peut se figurer avec quelle douceur
elle nous a élevées. Jamais sa bouche n’a dit: Je veux! Et elle était
belle!...
—Cela se voit encore. Tu lui ressembles, du reste.
—Dis-moi la pure et sincère vérité, Madeleine, suis-je belle?
—Non, pas belle, belle dans le vrai sens du mot; mais charmante,
attirante au possible. Tes admirables cheveux cendrés d’une teinte si
rare, tes yeux bleus... de quel bleu dirai-je?... Ah! j’y suis! du bleu
honnête et clair de la fleur de gentiane; ton teint pâle, ta taille
menue, sont un ensemble de grâce et d’harmonie parfaites.
—Alors, tu comprends que l’on m’ait aimée!
—Coquette! Et moi?
—Oh! oui, que je le comprends!
—Mais non! Je te demande comment je suis faite.
—Au premier abord, tu as l’air un peu déesse... un peu inaccessible...
Le casque de tes cheveux noirs, ta taille qui paraît très grande et
qui n’est en somme que moyenne; tes yeux sévères, ta démarche lente,
imposent. Puis, d’un sourire, tu apprivoises les mortels!... Je crois
que l’on peut dire de toi que tu es belle, classiquement belle. Tu as
dû avoir beaucoup de succès dans ta carrière d’institutrice en Russie?
Avoue-le, Made!
—Oui... Mais lesquels! fit la Française avec dégoût.
—On ne t’a jamais demandée en mariage?
—Si, une fois.
Et M^{lle} Burdeau se mit à rire, malgré l’amertume dont les questions
de Viéra venaient de remplir son cœur.
—Et... peut-on savoir?
—Qui? Mais pourquoi pas? Un garçon coiffeur, ma chère!
—Oh!
—Parfaitement! J’achetais toujours ma parfumerie dans le même magasin,
tiens, à Kieff, au coin de Kreschatik et de Nikolaïevska. Or, un salon
de perruquier, comme vous dites, est attaché à l’établissement, et dans
ce salon travaillait, travaille encore un Adonis en tablier blanc qui,
par la porte ouverte sur le magasin, guettait les belles clientes, et
que mes charmes ont conquis!... Profitant d’un dimanche qu’il était
seul à la boutique—les autres employés ayant eu probablement congé—et
où j’avais eu besoin de faire emplette, il me fit à brûle pourpoint sa
déclaration, et me demanda de vouloir bien l’accepter pour époux!... Je
l’entends toujours qui me répète—car j’étais trop saisie pour couper
court tout de suite à sa tirade—: «Ia vas loublou! Ah! kak ia vas
loublou! (_Je vous aime! oh! combien je vous aime!_)»
—Oh! fit Viéra! que tu as dû être indignée!
—Que non, ma chérie; tu te trompes, répondit Madeleine Burdeau avec
tristesse. La grossièreté des aveux que j’avais eu à subir jusqu’alors
me fit presque trouver touchante cette proposition, déplacée, il est
vrai, mais honnête, au moins, et si sincère!... Le pauvre diable!
il s’était probablement renseigné sur mon compte, et me sachant
institutrice—c’est-à-dire subalterne—et pas riche,—comme lui sans
doute,—il ne voyait pas en quoi sa démarche pourrait m’offenser!... Si
je n’avais eu que des humiliations de ce genre à souffrir!...
—Alors, c’est triste d’être institutrice?
—Souvent. En tout cas, dans cette carrière, le plus grand défaut qu’on
puisse avoir, c’est d’être belle... quand on n’est pas intrigante en
même temps!
—Et celui que tu aimes à présent, Made, interrogea Viéra tout bas en
se penchant vers son amie?...
—Oh! celui-là ne m’a jamais mésestimée, ni offensée!... C’est l’être
le meilleur, le plus noble qui soit, répondit Madeleine Burdeau avec
chaleur! Mais je l’aime, lui, et il ne m’aime pas... C’est encore pis
ainsi... Eh bien! non! corrigea-t-elle au bout d’un instant, même
dédaignée, même sacrifiée, je n’ai pas à me plaindre! Je sais ce
que c’est que le pur amour! Je suis fière de celui que j’aime et du
sentiment qu’il m’inspire! Tout est bien. Au moins j’aurai vécu!...
C’est que j’ai vingt-six ans, ma chérie!
—Tu ne les parais pas.
—N’importe! je les ai... et la jeunesse s’enfuit à grands pas!
—Comment est-il au physique, celui que tu aimes, demanda Viéra
intriguée?
Ici, Madeleine Burdeau se troubla un peu; puis souriant pour donner un
air léger au compromis de sa franchise, elle se mit à tracer l’inverse
du portrait de Vadim.
—Assez petit,... blond,... barbe à la russe,... yeux bleux,... teint
hâlé...
—Et Russe, lui aussi, comme sa barbe?
—Russe.
—Et ce petit homme blond n’aime pas la déesse que tu es?
—Apparemment.
—Peut-être n’ose-t-il pas te déclarer ses sentiments? Peut-être lui
as-tu...
—Ne ruine pas ton imagination à lui faire des emprunts pareils, va, ma
petite Viéra, interrompit la Française, mi bonne-enfant, mi-amère! Il
aime ailleurs, voilà le hic!
—Le hic?...
—Tu ne comprends pas cette expression? Cela veut dire: Voilà le
cheveu...
—Dans la soupe?... demanda Viéra, riant de l’explication.
—Dans la soupe! Tu as parfaitement saisi. Oh! l’intelligente élève!
—Mais est-il aimé, lui, de celle qu’il aime?
—Je le crains.
—Et elle est aussi jolie que toi?
—Elle est charmante.
—Je te plains, ma pauvre Made!
—Il y a de quoi, fit la Française tristement gouailleuse. Mais assez
parlé de ces choses, ma chérie. Si tu le permets, je vais me lever, je
ne ferai qu’une toilette sommaire et nous irons déjeuner. Hélas! les
soucis du cœur n’empêchent pas les besoins plus grossiers de guetter
nos instincts... J’ai horriblement faim!
—Ceci est d’autant plus sage, dit Viéra, que Vadim retourne à
Kieff par le train de dix heures, et que personne, après la journée
harrassante d’hier, n’a songé à lui faire préparer un déjeuner un peu
substantiel; or, il est tellement, lui, insoucieux de ces choses, qu’il
partirait sans manger plutôt que de se donner la peine de commander
lui-même son repas. Tiens! mais nous pourrions le conduire à la gare;
nous mettrons simplement nos pèlerines sur nos vêtements de matin. Cela
te convient-il?
Madeleine Burdeau répondit: «Oui» d’une voix qu’elle s’efforçait
de garder naturelle; mais, dans sa hâte à se lever, dans ses yeux
rayonnants, un observateur moins occupé que Viéra de ses propres
pensées eût reconnu une joie débordante bien en désaccord avec le ton
d’indifférence aimable dont ce mot avait été prononcé...
* * * * *
Une heure plus tard, les deux amies étaient installées en compagnie de
Vadim Piétrovitch dans la calèche qui reconduisait le jeune homme à la
gare.
Des deux chevaux, l’un était ce même «brûlé» qui avait réussi à sauter
librement dans la fosse au charbon de bois, lorsque Danilo s’y était
précipité avec son attelage, et qui avait regagné sain et sauf l’écurie.
M^{me} Erschoff, craignant de nouveaux accidents,—car personne, sauf
Viéra (et M^{lle} Burdeau depuis ce matin) ne soupçonnait la véritable
cause de la catastrophe du silo,—avait voulu le vendre; mais Andreï
supplia tant et si bien, mettant toute la faute sur ce «maladroit de
Danilo qui n’avait jamais su mener un cheval», que la faible Tatiana
avait dû enfin céder à ses instances. Et, chose à remarquer, depuis
que le «brûlé», la moins aimée auparavant des bêtes d’Andreï, était
sorti indemne de la tragique équipée de la fosse, celui ci était devenu
plein d’égards pour le cheval; il lui témoignait à tout propos une
affection jalouse, une prédilection marquée sur les autres hôtes de son
écurie... On eût dit la tendresse reconnaissante d’une mère pour un
enfant qui vient d’échapper à un grand péril!
Plus de coups de fouet, plus de reproches, plus d’injures capables
de froisser l’amour-propre d’un cheval. Quand le «brûlé» avait envie
de faire le paresseux, on allait au pas; quand il lui prenait la
fantaisie de courir, ses compagnons devaient le suivre... En un mot,
le récalcitrant Andreï n’obéissait plus spontanément qu’à une seule
créature au monde, et cette créature, c’était le «brûlé»!