—Et combien d’entre eux vous plaignent à leur tour, ma chérie, dit

M^{lle} Burdeau en souriant. La campagne, pour les citadins, est un

véritable épouvantail... sauf pour y passer les dimanches, et la

couvrir des papiers graisseux qui enveloppaient leurs saucissons!...

—Oui, dit Viéra; parce qu’en prononçant le mot campagne, ce n’est pas

la nature qui se présente à leurs yeux avec ses divins charmes, ses

aspects toujours nouveaux, sa sérénité accueillante, c’est, par un

renversement d’optique, les ennuis matériels qu’ils auraient à subir,

les incommodités, les petites privations... Au lieu de regarder ce qui

est, leurs esprits inquiets voient ce qu’il manquerait, et de là leur

dédain d’une vie dont ils n’ont envisagé que les mauvais côtés. Chez

nous, pourtant, ils sont rares, ceux qui n’aiment pas la campagne. Le

Russe est né pour les vastes horizons; il a dans le sang d’ataviques

démangeaisons de vie nomade, de grand air. Si j’étais seule au monde,

ajouta M^{lle} Erschoff, ou, du moins, si les êtres avec lesquels je

vis m’étaient moins chers, j’équiperais un chariot, je me munirais

d’un serviteur fidèle et m’en irais tout droit devant moi, au hasard

des plaines et des montagnes, passant une nuit ici, un jour là-bas, et

savourant sans vaines entraves les pures joies de ma liberté.

—Mais vous n’avez rien inventé, ma très chère; ne savez-vous pas que

le dernier cri de la mode chez nous est d’avoir sa roulotte automobile

et de s’en aller comme vous le dites, non par monts et par vaux, le

puissant véhicule ne s’y prêterait pas, mais par routes, à la recherche

de la sensation rustique?

—Vraiment? fit Viéra amusée.

—Oui, oui. Par exemple, on ne se contente pas de la rusticité dans

tout; oh! bien s’en faut! On emporte avec soi lavabo, literie,

tente-abri, ustensiles de cuisine, vaisselle, sièges pliants... Enfin,

l’on s’encombre si fort et l’on se donne tant de soucis que tout le

plaisir du voyage en est gâté; mais chacun, cependant, essaiera de

la roulotte et du camping. C’est très bien porté, très chic, et par

conséquent...

—Oh! alors, si c’est chic, je n’en veux plus, s’écria Viéra,

comiquement sérieuse! Fi! la vilaine chose, le vilain mot! Ne vous

fâchez pas, chère Madeleine, mais si vous saviez comme elles sont

intolérables à notre simplicité russe, ces éternelles préoccupations

de snobisme et de chic, dont les échos nous viennent de l’étranger!

Peut-être sommes-nous, nous autres, un peu trop dédaigneux de

l’élégance; il faudrait un juste milieu, je l’avoue, entre votre

goût et le nôtre, mais que les Français sont ridicules avec leurs

raffinements soi-disant esthétiques! Ils ne parviennent, le plus

souvent, qu’à créer du clinquant, du faux, qu’eux seuls prennent pour

de l’art...

—Tu m’as demandé de ne pas me fâcher, Viéra, et c’est tout au plus si

je t’obéis pour ne pas être désagréable à ma nouvelle amie, pourtant

j’en aurais le droit, certes! Je suis bon juge, moi, car je connais la

moitié de l’Europe: l’Angleterre, l’Autriche, la Serbie, l’Allemagne,

la Russie, la Belgique, et, sauf cette dernière miniature de royaume,

qui est un foyer de progrès, de luxe et de bien-être, aucun de ces

pays, impartialement parlant, ne m’a semblé égaler le nôtre au point de

vue artistique, industriel et...

—Et moral?

Viéra avait jeté cela vivement, piquée par la controverse de M^{lle}

Burdeau.

Celle-ci, très grave, répondit:

—Et moral, peut-être. Qui sait, si l’on pouvait «sonder les cœurs

et les reins» des nations, quelles surprises nous réserverait cette

chirurgie d’un nouveau genre? Les apparences sont si trompeuses! Les

étrangers jugent toute la France sur Paris dont ils n’ont le plus

souvent visité que les petits théâtres, le classique Moulin-Rouge, le

monde à côté, et pis encore!... sur Paris qui, en somme, n’est qu’une

vaste Cosmopolis... Ils ne connaissent rien de la vraie France, celle

que nous chérissons si jalousement! Que dis-je? Il est même de bon ton

parmi ceux qui ne connaissent ni l’un ni l’autre, de nous... bêcher! Ne

serait-ce pas, chère Viéra, un peu de jalousie?...

—Non, dit M^{lle} Erschoff sincère. J’avoue pourtant, après réflexion,

que, déroutée par l’opposition du spectacle que nous avons sous les

yeux et de l’écho des sottes vanités mondaines, j’ai été un peu

injuste, tout à l’heure. Oh! rien qu’un peu, ne prenez pas cet air

vainqueur!... Mais à quoi bon continuer une discussion qui ne peut

aboutir à rien? Chaque citoyen—et ceci est touchant—ne trouve-t-il

pas toujours son pays supérieur à tous les autres? Et dès que deux

étrangers sont aux prises, l’éternel duel des sentiments, des

préjugés, des idées, n’en fait-il pas aussitôt deux adversaires?...

Réconciliables, heureusement, ajouta Viéra dans un sourire, en baisant

M^{lle} Burdeau sur la joue qui était à sa portée.

—Mon Dieu, il faut bien passer son temps à quelque chose, fit celle-ci

en rendant à son amie sa caresse. Que serait un tête-à-tête sans

querelle? Les amoureux eux-mêmes n’y résistent pas...

—Et voilà ce que je ne comprends pas! dit Viéra redevenue songeuse.

L’amour ne doit être qu’une longue entente, une complète harmonie...

Je ne prise point le tumulte de la passion, ni les brouilles coquettes

«pour mieux s’aimer après», comme on dit; mais un amour serein,

silencieux, égal. La main dans la main, les yeux dans les yeux, voilà

comment on devrait passer la vie quand on s’aime! J’avais fait ce beau

rêve. Hélas!... murmura Viéra en soupirant longuement.

—D’autres que vous l’ont fait aussi, ce rêve, ma chérie, dit Madeleine

Burdeau non moins mélancolique, et doivent comme vous l’enterrer par

un hélas. «Hélas!...» c’est le plus souvent par ce mot désabusé, ce

«Sésame, ferme-toi!» que finissent les beaux songes! Tu vois cette

frêle branche amenée de la forêt par le ruisseau, et que charrie l’eau

de la cascade pour l’emporter vers le tourbillon qui doit l’engloutir?

C’est là l’image de nos espoirs, verts rameaux que la vie entraîne dans

son tournoiement!...

Viéra ne répondit plus; elle songeait.

Le voile du soir, de rose qu’il était, se teignait en gris-perle...

L’eau de l’étang, avec ses herbes bizarres, ressemblait à un écrin de

velours sombre étalant ses émaux précieux, et mariant leur éclat aux

ciselures du feuillage, les gouttelettes de la cascade s’égrenaient

une à une, pareilles aux perles d’un collier brisé. Des parfums

de feuilles mortes et de résine arrivaient de la forêt prochaine,

harmonieux, divinement, dans cette pénombre pâle...

—Quel dommage qu’il faille rentrer, dit Viéra avec regret!

—Tout a une fin, répondit M^{lle} Burdeau. Pourquoi déplorer ce qu’on

ne peut éviter? Aussi bien nous y reviendrons... Demain ne sera pas

moins attrayant qu’aujourd’hui.

—Vous êtes une sage, Madeleine, fit Viéra en se levant du tronc

renversé d’un saule sur lequel elle était assise.

—Chacune son tour, riposta la Française; tout à l’heure c’était toi...

Et les nouvelles amies, se prenant par le bras, s’engagèrent dans le

chemin qui menait à la datcha.

La brise avait fraîchi, le sable était humide... fini le sortilège

des décors! Pressées l’une contre l’autre, les deux jeunes filles ne

songeaient plus qu’à regagner au plus vite le home hospitalier où les

lampes allumées mettent une si douce clarté, où le samovar chante, où

le parfum du thé embaume si gentiment, où les visages aimés portent sur

chacun de leurs traits leurs souhaits de bienvenue!

X

VIÉRA s’est retirée dans sa chambre, mais elle ne peut dormir; tant de

pensées heurtent son front!

Ce jour-là ont eu lieu les noces de Katia.

Dès le matin, tout Vodopad était en liesse; jamais l’humble village

n’avait vu tant d’hôtes ni d’équipages... «Vois donc, Nikita, les beaux

chevaux!» «Euh! euh! le mari est officier dans la marine de notre père

le tzar!» «Un fier cocher, Ivann, celui qui mène la troïka!» Ainsi

s’interpellaient les moujicks, dont la plupart avaient négligé leur

travail pour faire haie sur le passage de la noce.

La pauvre église de bois étant trop petite pour contenir tout le

monde,—car les parents et les amis des deux familles étaient

nombreux,—le vieux pope Nikanor Ksénofontovitch avait tout simplement

transporté ses accessoires sous une vaste tente faite de branches de

sapins entrelacées, que les gens de M^{me} Erschoff avaient dressée sur

le préau de la commune, et y avait béni le jeune couple.

—Hourrah! hourrah! Paix et bonheur à tous! crièrent à assourdir les

paysans ivres déjà de la vodka promise!

Puis un plantureux dîner réunit les convives à la datcha.

Evguénï y était, parmi ces convives, et ç’avait été pour lui et pour

Viéra une triste, triste noce! Pour Tatiana aussi, dont les regards

navrés, allant à chaque instant vers le coin des jeunes, ne trouvaient

point pour s’y poser un visage chéri aux joues pâles, aux tresses

brunes, aux yeux étranges et verts... Car Sacha n’assistait pas au

mariage de sa sœur.

Evlampia, prévenue, l’avait emmenée dès le matin dans la britschka du

Juif, pour une longue promenade à travers la forêt; par cette même

route où, six semaines auparavant, avait passé le char conduisant

Danilo à la mort. Puis elle l’avait fait dîner sous les arbres, lui

avait montré un étang, une source, des coins du domaine vert inconnus

de l’idole, avait, en un mot, inventé mille prétextes pour la retenir

jusqu’au soir, y réussissant à force de tendresse et d’ingéniosité.

Et le cœur de la pauvre maman saignait de cette séquestration!...

Mais pouvait-on montrer Sacha dans le costume de paysanne qu’elle

s’obstinait à ne pas vouloir quitter, même pour ce jour exceptionnel,

jeter en pâture à la curiosité des hôtes son air dément, ses gestes

bizarres? Quant à supprimer l’ostentation de la noce, comme Tatiana

et Viéra le souhaitaient d’un commun accord, impossible! C’eût été

d’un mauvais présage pour les nouveaux époux que de les marier dans le

deuil, et un manque d’empressement, que rien en somme ne justifiait,

envers la famille de Nikolaï Sémionovitch Afanassieff.

Alors il avait bien fallu en passer par où les convenances et le

bonheur des enfants l’exigeaient, et l’on avait éloigné Sacha...

Maintenant, l’aube commence à éclaircir l’ombre de la chambre à travers

les découpures des volets; il y a plus de quatre heures que le bruit de

clochettes des derniers équipages s’est évanoui dans le lointain des

routes, que les habitants de la datcha redevenue paisible se reposent

des émotions de la fête, et Viéra, douloureusement, n’a encore fait

que ressasser dans sa mémoire les détails de son entrevue d’hier avec

Evguénï, le souvenir de leur lointaine rencontre... de leurs jeux

d’enfants... de l’entente qui, alors déjà, unissait leurs cœurs et dont

était éclose la pure fleur de leur amour... Toute l’histoire de leur

tendresse se déroule devant elle comme les pages d’un album sur lequel

on a écrit ses pensées les plus chères, et que l’on relit une dernière

fois avant de le céler au fond du coffret aux choses mortes...

Bien que les familles Afanassieff et Erschoff fussent liées depuis très

longtemps, les jeunes gens n’avaient pas eu de fréquentes occasions de

se voir. Ce furent, au début, les maladies anodines qui, cependant,

interdisaient le contact aux enfants du même âge; puis l’éducation des

filles, le départ des garçons pour le «gymnase» de Kieff; les études

de ceux-ci à l’Université, à l’école de marine. De sorte que, malgré

les visites relativement fréquentes que se rendaient les parents,

Evguénï et Viéra s’étaient—du moins aussi loin que la reportaient les

souvenirs de la jeune fille—vus douze fois en tout. Oui, douze fois,

l’amoureuse était sûre de ne pas se tromper d’un chiffre!

Plus sérieux tous les deux que leur âge, et partageant à peu près les

mêmes goûts, ils étaient bien vite devenus amis; pourtant, il arrivait

aussi parfois qu’une brève querelle vînt rompre l’harmonie de leur

accord. L’un soutenait ceci, l’autre cela, et c’étaient, pour un quart

d’heure, des mots rageurs, des mines boudeuses, des regards rancuniers

et sombres, jusqu’à ce qu’une loyale avance de Viéra—moins obstinée

qu’Evguénï, c’était elle toujours qui revenait la première,—sût

aplanir la houle des puérils amours-propres, et renouer la bonne

entente.

Plus tard, les seize ans du «gymnasiste» devenant romantiques, il avait

récité à sa petite amie très attentive des bribes de son anthologie et

celles des œuvres des grands poètes nationaux permises par la censure

du lycée. Avec quelle emphase lyrique il déclamait dans le grand salon

de Khorodienka, domaine qu’habitaient en ce temps-là les parents

d’Evguenï:

_Kouda, kouda vi oudalilis_

_Viesni moïé zlaté dni?..._

_Où vous êtes-vous enfuis,_

_O jours dorés de mon printemps?..._

_Que me préparent les heures qui vont venir?_

_Mon regard veut les saisir en vain;_

_Elles sont cachées dans une profonde brume..._

_Il n’y a pas de nécessité... La loi du sort est juste!_

_Tomberai-je percé d’une flèche?_

_Ou passera-t-elle à mes côtes?..._

_Chaque chose doit s’accomplir. L’heure est marquée_

_Pour la veille ou le sommeil..._

_Que le jour soucieux soit béni!_

_Et bénie soit l’arrivée de la sombre nuit!_

* * * * *

_L’aube matinale va luire,_

_La clarté du jour va briller._

_Et qui sait? Je descendrai peut-être, moi,_

_Dans les mystérieuses ténèbres de la tombe..._

_Et les flots lents du Léthé_

_Engloutiront la mémoire d’un jeune poète!..._

Les yeux d’Evguénï se noyaient d’une mélancolie tragique; ses gestes

évoquaient le souvenir des heures évanouies. Avec le Lenski de

Pouschkine, il semblait, le naïf adolescent que nulle épreuve n’avait

encore effleuré dans la vie, se préparer au duel fatal contre un nouvel

Onéguine, et gémir sur le sort de sa destinée sombre!...

Et ceci eût été, pour un témoin railleur, d’un irrésistible comique!...

Mais Viéra, elle, était loin de trouver en ces séances matière à

plaisanterie. Enthousiaste et rêveuse, elle aimait la parole des

poètes, et sans parfois trop comprendre le sens des pensées qui s’y

déroulaient,—car elle était encore bien jeune à cette époque,—il lui

plaisait d’en suivre le rythme sur les lèvres inspirées d’un ami à la

moustache naissante. Et la fleur de son amour s’était épanouie bien

plus au souffle poétique émané des œuvres de Pouschkine, de Lermontoff,

de Joukovski, qu’aux seules séductions du «gymnasiste» dégingandé, leur

interprète! Et que d’heures charmantes passées plus tard dans le parc

de Khorodienka!

Evguénï était devenu un vrai jeune homme, aux gestes respectueux, à

la réserve troublante; il ne déclamait plus de vers, mais ses yeux,

plus éloquents que toutes les rimes du monde, disaient clairement à la

gracieuse jeune fille qu’était devenue Viéra que sa ferveur d’autrefois

pour les créations mystiques des poètes s’adressait maintenant à une

forme plus concrète et non moins inspiratrice...

A trois reprises différentes, et pendant plusieurs heures chaque fois

ils s’étaient revus sachant qu’ils s’aimaient, mais sans oser ou

sans vouloir se le dire, trouvant exquis ce nouvel aspect de leurs

sentiments d’autrefois; cachant, lui sous ses manières dégagées

d’étudiant, elle sous un essai de coquetterie de toute jeune fille,

l’émotion qu’ils éprouvaient en face l’un de l’autre; jusqu’au jour de

cette avant-dernière visite à Boutcha, où leurs cœurs, débordant enfin,

avaient laissé échapper le doux secret si longtemps captif...

Mais hier?...

Depuis sa résolution prise de renoncer au mariage, Viéra s’était

pour la première fois trouvée en présence d’Evguénï. Avait-elle

pu, d’avance, se faire une juste idée de ce à quoi s’engageait sa

vaillance, et de quels déchirements allait s’accompagner la comédie de

froideur qu’elle s’était résolue à jouer devant celui pour lequel elle

aurait, sans calculer une seconde, donné toute sa vie à l’heure même?

Hélas! non. Ses prévisions, quant à ce dernier point surtout, avaient

été dépassées et de beaucoup!

Quand Evguénï, l’entraînant dans une allée du parc après le dîner, lui

avait demandé simplement en levant sur elle ses bons yeux tristes:

«Eh bien! Viéra Piétrovna, que signifie cette froideur?» et qu’elle

avait dû, sous peine de se laisser attendrir et de voir s’éparpiller

au vent, d’un seul coup, la triomphante palme de son holocauste, lui

répondre d’un air glacial: «Que voulez-vous, Evguénï Nikolaievitch? Je

connaissais mal mes sentiments; j’avais cru vous aimer pour toujours,

il n’en était rien...» alors, oh! alors, le calice de Gethsémani tout

entier avait vidé son amertume sur son cœur agonisant. Evguénï à ces

mots était devenu très pâle; son premier mouvement avait été d’ouvrir

la bouche pour interroger à nouveau la renégate de leurs fiançailles

tacites; mais, se ravisant, il s’était contenté de secouer la tête

d’un air qui émut plus Viéra que tout ce qu’il aurait pu dire, puis,

s’inclinant, il lui avait offert son bras pour la reconduire au salon.

Et ce fut tout. Simple, bref, sans vaines paroles, comme le sont les

choses vraiment tragiques.

Au moment du départ, Evguénï demanda d’une voix qui doutait encore:

«Est-ce possible que ce soit adieu?» Viéra nettement répondit: «C’est

adieu.»

—Ah! il le disait bien: «Est-ce possible?» songeait maintenant la

pauvre amoureuse avec désespoir! Oui... Est-ce possible, mon Dieu, de

se quitter ainsi quand on s’aime? Est-ce possible qu’il tienne tant de

douleurs en deux phrases?... Est-ce possible, sans crier de tendresse

et de pitié, de voir ce que j’ai vu dans ces yeux si chéris?... Ah!

Evguénï, mon Evguénï!...

Viéra ne pleurait pas. La gorge serrée par une angoisse insupportable,

les tempes battantes, le cerveau martelé de pensées éternellement

pareilles, elle regardait, immobile, l’aube pâle envahir sa chambre et

dessiner dans sa pénombre les objets familiers qu’elle reconnaissait

à peine. Encore un jour qui va se lever; puis un autre... Quand donc

pourra-t-elle accepter son sacrifice, sinon avec la joie que l’on

s’accorde à prédire au devoir accompli, du moins avec un peu de la

sérénité dont elle s’est leurrée?...

«Jamais! jamais, sans doute,» gémissait-elle! Et la peur de souffrir

ainsi longtemps, la lâcheté qui est au fond de toute créature humaine

si noble qu’elle soit, jetait son cœur désemparé dans un tourbillon

de révolte et de plaintes... Tous les sophismes des premiers jours de

lutte, les objections de sa sœur, de M^{lle} Burdeau, de Vadim à qui

elle s’était confiée l’avant-veille, firent l’assaut de sa volonté

fragile, et triomphèrent un instant de sa conscience...

«A quoi bon ces renoncements, ces combats, cette rébellion contre la

nature toute-puissante? Pourquoi souffrir, pourquoi lutter, quand le

bonheur est là, à portée de la main, si lumineux, si tentant?...

Qui me saura gré de mon sacrifice?... Finis les angoisses et les

regrets!... Je veux aimer, je veux vivre, je veux voir sourire

Evguénï!...» Déjà Viéra se répète tout bas les mots qu’elle va tracer,

tantôt, pour rappeler l’ami désespéré: «Mon bien-aimé, toute ma

conduite, hier, n’était que comédie; je voulais éprouver votre amour;

il est sorti victorieux de ma censure... Eh bien! Sachez que moi non

plus, je n’ai jamais cessé de vous chérir! Je vous aime, Evguénï! je

vous aime, je vous aime, je vous aime!...»

Mais quelle est cette voix secrète plus impérieuse que celle de la

tendresse, plus forte que celle du désespoir de la révolte? A peine

le cœur de Viéra est-il traversé de ce souffle d’insurrection, qu’il

sent une impossibilité presque physique, tant elle est nette, de s’y

laisser aller. La décision que sa conscience loyale a prise dans un

jour d’héroïsme ne peut ainsi flotter à la dérive, au caprice des

passions, comme une grossière épave qu’engloutira l’abîme!... Un œil

vigilant suit sa route, un doigt puissant la guide... Toute frémissante

encore de la lutte, mais l’âme domptée, le cœur soumis, la jeune fille

esquisse à nouveau son geste d’abnégation, et l’œil fixé sur l’Idéal

qu’elle s’est volontairement créé et qui sera désormais l’unique phare

de sa vie, elle condamne ses espoirs mauvais, ses souhaits parjurés...

Elle reste ainsi longtemps immobile, comme fascinée par la

compréhension lucide de son destin; un arrêt s’est fait dans sa pensée;

seuls dirait-on, voient ses yeux... Elle n’a plus ni la force, ni même

le désir d’ergoter; une volonté suprême annihile la sienne et décide en

son lieu...

Tout à coup, du fond de la chambre, un bruit confus de gestes et de

mots prononcés à voix basse, vient tirer Viéra de sa rêverie.

«Le plus grand a pris deux noix; fi! que c’est vilain!... Mais non! ce

n’est pas dans le coffre!... Il disait: Je suis indigne... digne...

digne!...» C’est Sacha qui, assise dans son lit dont elle a jeté les

couvertures à terre, marmotte des phrases sans suite.

«A minuit lorsque tout dort... Que donnerons-nous aux écureuillets?...

Pardon, seigneuresse, je ne savais pas!... hi! hi! hi!...»

—Qu’est-ce, ma chérie? pourquoi ne dors-tu pas? demanda Viéra en se

rapprochant d’elle.

L’enfant dévisagea un instant sa sœur sans répondre, puis avec

volubilité dit:

—Mais je ne peux pas! je ne peux pas! Imagine-toi, un couvre-pied

bleu! C’est impossible! Un couvre-pied bleu! Et l’on veut que je

dorme!... Prends-le, Viérotschka, cria-t-elle avec véhémence; dégoûtant

couvre-pied!... Fu!...fu-u! Donne-m’en un rouge, supplia-t-elle, un

beau rouge!...

Viéra, docilement, s’en fut échanger le couvre-pied bleu contre celui

de M^{lle} Burdeau qui était rouge, et l’étendit sur la couchette. Mais

à peine Sacha eut-elle vu chatoyer ses plis à la lueur de la lampe

que Viéra venait de rallumer, elle sauta à bas de son lit, se dressa

haletante au milieu de la chambre et se mit à crier d’une voix rauque

de terreur: «Du sang!... du sang!... Danilo! du sang!... Béréguiss!...»

cria-t-elle avec éclat.

—Sacha, Sachinnka, mon amour, calme-toi, au nom du ciel! Mère va

t’entendre... Ah! mon Dieu!

Quelqu’un avait remué dans la chambre voisine; une main cherchait la

poignée de la porte...

La démente continuait:

—La télègue!... Danilo!... Ah! frère! frère!...

Affaissée dans les bras de sa sœur, elle pleurait.

—Danilko! gémit-elle une dernière fois avec désespoir.

Sur le seuil de la porte maintenant entr’ouverte, une ombre blanche se

dessine.

—Retourne dans ton lit, maman, dit doucement Viéra; ce n’est

rien... une peur enfantine que nous avons eue, Sacha et moi... Fini!

ajouta-t-elle en s’efforçant de prendre une voix gaie.

Mais Tatiana ne fut point dupe; elle avait entendu... Sans calculer ce

que ce mouvement pouvait avoir de nuisible pour les nerfs impressionnés

de la malade, elle s’élança vers le groupe formé par ses deux filles,

et saisissant Sacha dans ses bras, se mit à la baiser avec passion.

—Ma chérie, mon trésor, répétait la pauvre femme, comme du temps où,

heureuse jeune maman, elle berçait l’enfant frêle sur ses genoux; ma

chérie!... Regarde, c’est moi, c’est ta mère, ta maman qui t’aime, mon

ange!... O Dieu puissant, viens à notre aide, cria Tatiana avec un

regard dont l’ardeur dut percer le plafond de la chambre, le toit de

la datcha, la voûte du ciel, et émouvoir le cœur du Père!... Dors, mon

amour, dors!...

Elle s’était assise sur le siège que Viéra lui avait avancé, et

agenouillée tout près d’Aleksandra, la petite tête posée contre son

cœur aimant, ses lèvres fermant de leurs baisers les paupières gonflées

de pleurs, elle hypnotisait de sa tendresse le cerveau bouleversé.

—Dors, mon trésor, do...rs!...

Encore un sanglot, quelques plaintes, et Sacha s’assoupit.

Le jour chasse complètement, maintenant, l’ombre de la chambre,

mais Tatiana Vassilievna ni Viéra ne bougent. Pâles, silencieuses,

alternativement elles regardent l’enfant endormie, et plongent leurs

yeux dans les yeux l’une de l’autre.

Au delà du présent... · 第 10 / 17 段