Le praticien, comme ses confrères plus humbles, était d’avis de ne

soumettre Sacha à aucun traitement spécial. «La vie de nos cliniques,

dit-il au jeune homme, est bonne pour les aliénés qui ne peuvent être

soignés chez eux ou pour les fous dangereux que l’on craint. Dans le

cas présent, rien ne vaudrait la vie de liberté et de grand air et

les soins de chaque instant dont le sujet jouit. D’ailleurs, puisque

la moindre résistance à ses caprices a des effets si déplorables,

mieux vaut laisser aller les choses jusqu’au jour—qui n’arrivera pas,

espérons-le—où une intervention par la force deviendrait nécessaire.

On sait encore bien peu de chose sur la folie héréditaire, avait conclu

l’aliéniste, et c’est malheureusement la plus difficile à guérir. Sur

un mal accidentel, on peut avoir des prises; mais, contre une tare de

plusieurs générations!...»

Vadim en savait donc autant en quittant Pétersbourg que ce qu’il avait

dit lui-même à Viéra au début du mal de Sacha.

Au fond, c’était une grande consolation pour Tatiana, dans le malheur

qui la frappait, qu’on lui laissât sa fille. Elle aurait fait le

suprême sacrifice de s’en séparer si tel avait été l’avis des médecins

et pour le bien d’Aleksandra. Mais quel déchirement c’eût été pour

son cœur maternel! Surtout de la confier à un de ces établissements

sinistres dont le nom seul fait courir un frisson dans les veines.

La pauvre femme passait la moitié de ses journées en prières. Faible,

désorientée, elle n’avait un peu de paix qu’au pied de ses icônes...

Quant à Viéra, que sa clairvoyance avait mise la première au courant

du mal d’Aleksandra, une résolution, née de son entretien avec Vadim,

grandissait dans son cerveau depuis la catastrophe du silo, à laquelle

son intuition lui disait que Sacha avait dû prendre une part tragique,

et l’obsédait déjà. Elle avait, après le départ définitif du jeune

homme pour Kieff, fouillé la bibliothèque et dévoré les quelques

livres traitant d’hérédité et de folie qui subsistaient encore de

la collection de son grand-père, offerte en bloc, quelques années

auparavant, par Tatiana à un ami de ce dernier. Elle avait compulsé le

document envoyé par Vadim, et, quoiqu’elle n’eût pas toujours pu suivre

avec netteté l’obscur dédale des termes techniques, et n’eût retiré

de ses lectures qu’une bien imparfaite notion des terribles sciences

de l’atavisme et de la psychiâtrie, un problème suggéré plus par son

instinct généreux, il faut le dire, que par une logique irréfutable,

s’était imposé à sa conscience.

«Avons-nous le droit, lorsque nous savons que les êtres qui naîtront

de notre sang sont prédestinés, par un vice de ce sang, à des

souffrances particulières d’âme ou de corps, de procréer ces êtres?

Non, se répondait Viéra, non, non, mille fois non! C’est comme si,

sachant que je vais rencontrer une troupe d’enfants qui n’auront pas le

temps de se garer, je lançais mon cheval au galop sur la route qu’ils

parcourent. Combien seront blessés, tués? Je ne le sais. Et pourtant,

j’aurais commis un véritable assassinat... La différence en ceci n’est

que dans une nuance toute sophistique. Dans le premier cas, j’agis

par passivité; dans le second, par activité. Une chose est lointaine,

l’autre présente... Mais, pour une conscience honnête, ces différences

existent-elles?»

Hélas! le cœur de la pauvre Viéra avait fort à faire contre les

convictions que sa loyauté lui dictait! Pour les mettre en pratique, ne

faudrait-il pas renoncer à l’amour d’Evguénï, à ses rêves de bonheur,

aux instincts si doux qu’une jeune fille porte en elle?... Alors

s’avançaient les arguments sournois:

«Mais à quoi servira mon sacrifice, si Katia s’obstine à se marier

et met au monde des enfants?... Peut-être aussi d’autres membres de

notre lignée vivent-ils encore et se propagent-ils sans que nous

le sachions... Quand ce ne serait que du côté bâtard... N’importe!

répondaient les nobles impulsions. Ce qui se passe en dehors de ta

conscience ne te regarde pas. Si les apôtres, les inventeurs, les

savants avaient raisonné de la sorte, l’humanité serait encore tout

au fond des ténèbres. Chacun doit faire ce que la loi d’amour et de

progrès lui dicte. C’est vrai,» concluait nettement Viéra. Et sa tête

se relevait de toute la hauteur de sa résolution sublime!

Une lettre de Vadim à qui elle n’avait pas encore fait part de ce qui

se passait en elle vint bientôt consolider son projet de sacrifice.

Après quatre longues pages de nouvelles concernant tous les habitants

de la datcha, se trouvait une feuille détachée en tête de laquelle

étaient écrits ces mots: «Ceci est pour toi seule; ne le lis pas à

tante...» Puis tout de suite après, venaient les lignes qui suivent:

«J’ai été mardi chez les Kantoucheff. Pendant la soirée, Maria Pavlovna

m’attirant à l’écart (c’est ce jour-là qu’elle m’a chargé pour vous

autres des amitiés que j’ai jointes à ma lettre) donc, Maria Pavlovna,

m’attirant dans un coin du salon, me fit remarquer l’air agité

d’Elisavéta Serguiévna. Grigorï Lvovitch m’avait déjà parlé de cela

aussi et c’était bien inutile, car moi-même, dès que j’eus dit bonjour

à notre amie, j’avais été frappé de l’expression de sa figure... Mais,

imagine-toi qu’au moment où j’allais prendre congé d’elle, celle-ci me

dit tout bas: «Non, non, restez le dernier! Je dois vous parler. C’est

très grave, ajouta-t-elle, en me fixant d’un air hagard.» Lorsque tout

le monde fut parti elle dit à Lef Grégorievitch: «Va te coucher; tu

dois avoir sommeil. Aussi bien Vadim Piétrovitch est trop de nos amis

pour ne pas t’excuser.» J’insistai: «Comment donc!...» Nous causâmes un

instant de choses banales; puis, quand Elisavéta Serguiévna eut entendu

se refermer la porte qui sépare le cabinet de travail de leur chambre à

coucher, elle bondit de sa chaise, vint me prendre les mains, et d’un

air que je n’oublierai jamais, me dit: «Vadim Piétrovitch, je deviens

folle! Je vous dis que je deviens folle!... J’ai des visions! gémit la

pauvre femme. Tout à l’heure, avant d’entrer dans le salon, j’ai vu

maman qui est morte depuis cinq ans, vous le savez, assise sur le divan

de la salle à manger. Ce n’est pas la première fois!... D’ailleurs nous

sommes tous fous dans notre famille!... Et Lef! Hier il avait pris un

fiacre et ne pouvait pas dire au cocher l’adresse de sa maison!... Il

l’avait oubliée!... Il dut aller trouver Tchernienko à la clinique

pour lui demander le nom de notre rue!... Et Natacha! Ah! Seigneur!

Seigneur! ma Natachka!... Maudit soit le jour, cria-t-elle dans un

état de surexcitation indescriptible, où je me suis mariée! Trois

enfants, et un déjà qui a hérité de sa mère!... Qu’adviendra-t-il des

autres entre deux époux déments?... Vadim Piétrovitch, ajouta-t-elle

tout bas en saisissant mes poignets et les serrant avec une force

vraiment effrayante, je suis trop lâche pour me tuer; mais jurez-moi,

au nom du Seigneur qui nous voit, que lorsque je deviendrai folle

tout à fait, vous m’empoisonnerez, vous! Un médecin... un ami, cela

vous sera facile sans éveiller les soupçons!... Jurez-le-moi, Vadim

Piétrovitch!»

«J’étais trop ému pour songer à la calmer; d’ailleurs qu’aurais-je pu

lui dire en ce moment?... Je répondis seulement avec gaucherie: «Que

me demandez-vous-là, Elisavéta Serguiéevna? Mais c’est un crime que

vous me proposez!» Au fond, je la comprenais si bien, la malheureuse!

«Un crime de me tuer pour m’épargner des années d’un mal horrible?...

Eh! vous savez bien que ce serait le plus bel acte de pitié qu’un

homme pût commettre envers un autre, si de misérables préjugés ne nous

avaient faussé la conscience! Justement je vous ai choisi, vous, Vadim

Piétrovitch, pour cette suprême prière, parce que je sais vos idées

généreuses, votre miséricorde... et aussi parce que vous êtes depuis

six ans notre ami le plus fidèle!...»

«Elle pleurait. Je ne sais ce que je lui dis... Je la consolai de mon

mieux; je lui jurai à moitié de faire ce qu’elle me demandait (avec

l’intention—inutile, je pense, de te le dire—de ne pas tenir mon

serment. Que Dieu me pardonne si j’ai mal agi!) Enfin, j’oubliai mon

sang-froid de futur médecin, et déraisonnai presque autant qu’elle...

«La position d’Elisavéta Serguiéevna n’est-elle pas ce qu’il y a de

plus affreux?... Tu le vois, Viérotschka, chaque famille a son drame!

Il en est, hélas! de toutes sortes et de degrés bien différents; mais,

n’est-ce pas que le malheur dont nous avons été frappés n’est pas

comparable à celui de notre amie?...

«Comment va tante? Et notre Sachinnka?... Donne-moi beaucoup, beaucoup

de détails sur sa santé.»

«Maudit soit le jour où je me suis mariée! se répétait Viéra, en

tourmentant la lettre de Vadim entre ses doigts émus. Et voilà sans

doute, ce que j’aurais à me dire quelque jour, moi aussi, si je n’avais

pas le courage de renoncer à être épouse et mère!... Pauvre Elisavéta

Serguiéevna! pauvre martyre! Quel exemple pouvait venir plus à propos

me confirmer dans ma résolution de rester fille? Ah! si je pouvais

gagner Katia à ma cause!»

Elle alla, séance tenante, trouver sa sœur dans le salon, lui lut la

lettre de Vadim, lui exposa à nouveau ses projets de renoncement, et

l’adjura de rompre son mariage.

Toute brûlante encore des précoces flammes du sacrifice, elle

s’imaginait, la naïve enfant, que sa sœur, au premier mot de sa

requête, allait mettre sa main dans la sienne et se rallier à ses

raisons. Hélas! sa déception devait être d’autant plus grande en voyant

échouer si nettement, si complètement sa démarche sublime!

L’entendement frivole de Katia ne pouvait se prêter à des vues de ce

genre.

—Je suppose que tout ceci n’est qu’une plaisanterie, dit-elle à Viéra.

Qui, je te prie, si ce n’est toi, songerait à des choses pareilles?

Ne pas me marier parce qu’un de mes arrière-neveux, un petit-fils,

un de mes enfants, même prenons le pis, pourrait naître avec des

prédispositions à la folie! Mais à ce compte-là, sœur, il ne faudrait

plus de popes pour bénir les unions! D’ailleurs, j’aime Serguié. Pour

rien au monde je ne renoncerais à lui!...

Ce dernier argument semblait à Katia autrement péremptoire que

n’importe quelle réfutation scientifique ou subtile des théories de sa

sœur.

—Rompre mon mariage! Mais tu es folle!

—Katia! cria Viéra en saisissant le bras de sa sœur.

—Oui, cela m’a échappé, dit Iékatérina en se mordant les lèvres!

C’est une locution qu’on emploie si souvent...

—Sans se rendre compte de son sens tragique!...

—Mais aussi, toi, tu exagères tout. C’est un grand malheur, un très

grand, qui a frappé notre Sacha; mais partir de là pour vouloir

réformer les lois de la création!... Tiens, jeta Katia, cela est digne

de Tolstoï!...

Viéra poussa un long soupir. Elle sentait une fois de plus que jamais

sa sœur et elle ne se comprendraient. Entre leurs deux natures, bien

qu’elles fussent du même sang, il y avait tout l’abîme mystérieux des

idées, des penchants, du caractère...

—Mais promets-moi de réfléchir, au moins, insista-t-elle lorsque Katia

dut la quitter pour donner des ordres à la nouvelle femme de chambre

qui rangeait le linge de son trousseau. Promets-le moi.

—Mon Dieu! Si ça peut te faire plaisir... Pourtant j’aime autant

te dire d’avance que mes réflexions ne me feront pas changer. On ne

bouleverse pas ainsi sa vie du jour au lendemain pour Dieu sait quelles

utopies!...

—Non, mais vraiment, fit la jeune fille en pouffant de rire, trouvant

décidément par trop grotesque le prosélytisme de sa sœur, tu as de ces

idées!... Allons, réfléchis, toi aussi, de ton côté, et nous finirons

bien par nous entendre!...

—Rien à faire! songea Viéra avec douleur lorsque Iékatérina fut sortie

du salon dans une glissade. Pourtant, mon rêve était si beau! Les

dernières de notre race... Anéantie eût été à jamais la tare qui, comme

un cancer, empoisonne notre sang! Ah!...

—Que signifie ce gros soupir, chère enfant, demanda, en français, une

voix derrière Viéra?

—Madeleine!...

—Vous ne m’avez pas entendu entrer, vous étiez si absorbée dans

vos pensées! Voyons, que se passe-t-il sous ce front-là, interrogea

Madeleine Burdeau en écartant du bout des doigts une mèche cendrée qui

s’était échappée des bandeaux de Viéra? Il faudrait pourtant se faire

une raison...

—Eh bien! venez, fit Viéra en entraînant la Française hors du salon!

Je vais vous dire à quoi je songeais... Vous êtes tellement mon amie

depuis que je vous connais bien! C’est Vadim qui m’a ouvert les yeux

sur vous, ajouta-t-elle sans remarquer la rougeur qui, à ces mots,

couvrit le visage de M^{lle} Burdeau. Oui, vraiment; il m’a tellement

fait votre éloge, les derniers temps de son séjour à Vodopad, que j’ai

fini par voir en vous la perfection que vous êtes!... Oui, oui.

Viéra prit la jeune fille par le bras, et l’entraîna hors du jardin

vers la route. Trop occupée de ses rêves à elle, elle ne soupçonnait

pas l’émotion de cette dernière.

—Eh bien! voici...

En quelques mots Viéra mit M^{lle} Burdeau au courant de ses projets.

Très attentive malgré son trouble la Française l’écoutait.

—Quelle est votre opinion, Madeleine? demanda M^{lle} Erschoff en

concluant. M’approuvez-vous?

—Mon Dieu! chère amie... C’est une question si grave, si

compliquée!... Et je suis prise au dépourvu...

—Mais ainsi, dès l’abord?...

—Certes l’idée en est noble, généreuse... trop même, peut-être, ajouta

Madeleine Burdeau en souriant un peu... D’aucuns pourraient la faire

rentrer dans la catégorie des utopies...

—Vous aussi! s’écria Viéra d’un ton de reproche...

—J’ai dit: d’aucuns. Quant à moi, ma nature me prédispose assez à des

rêveries de ce genre...

—Ah! j’en étais sûre, s’écria Viéra, en pressant le bras de sa

compagne avec transport.

—Pourtant, reprit celle-ci, que votre joie n’aille pas trop vite en

besogne; des choses pareilles à celles que vous venez de m’exposer ne

s’acceptent pas sans quelques réfutations. La première qui se présente

à mon esprit est celle-ci: si tous les descendants des races tarées

agissaient selon vos principes, la terre, ma chère enfant, serait

bientôt dépeuplée; or, ce n’est pas là le but de la Nature... ni de la

société...

—Mais non! Les cas ne sont pas tellement fréquents de familles

contaminées par un mal héréditaire.—J’entends un mal déterminé,

spécial, qui fait des victimes certaines—car pour le reste, nous

savons trop, hélas! qu’il n’est pas possible d’éviter la souffrance

en ce monde!—Donc, les familles tarées sont des exceptions, et en

les supprimant on ne diminue pas sensiblement les représentants du

genre humain. D’ailleurs, quand cela serait, à quoi sert que la terre

soit peuplée de monstres?... Puis enfin, moi, ce n’est pas à une idée

sociale que j’obéis. C’est à une considération tout individuelle,

tout humaine... Mon cœur est ému d’une pitié infinie pour ces êtres

qui, soumis au terrible occultisme de l’hérédité, sont condamnés

dès l’instant de leur naissance à partager les maladies de leurs

ascendants, ou bien à expier leurs aberrations, leurs vices!... Je

veux, en enterrant ma race, épargner la souffrance à quelques-unes au

moins de ces créatures marquées d’avance du sceau d’une réprobation

imméritée!

—Cela est beau, et bien digne de passionner un noble esprit;

seulement, je le répète, en partant de ce principe, il faudrait

supprimer la moitié des hommes; que dis-je, la moitié? les trois

quarts, les neuf dixièmes!... Car ce n’est pas de l’hérédité seule

que vient la souffrance... En somme c’est la Douleur qui règne sur le

monde, et elle ne cessera d’exercer sa royauté que le jour où ce monde

lui-même cessera d’exister. Ah! c’est une terrible impératrice que l’on

ne détrône pas avec une bombe ou des révolutions!

—Vous changez la question en mettant encore une fois en jeu les

souffrances vagues qui pèsent sur l’humanité, dit Viéra avec un peu

d’impatience. Nous ne nous occupons en ce moment que du mal défini

auquel on peut remédier, du moins en partie, et j’estime que, même sans

espoir d’un succès certain, l’homme doit faire le sacrifice de son

individu lorsqu’il voit quelque possibilité d’améliorer le sort de ses

semblables.

—Nous arrivons à la question sociale...

—Mais non! L’homme, par rapport à la société, ne m’intéresse pas. Mon

but, je le répète, est d’empêcher, comme je le peux, quelques créatures

de souffrir. Puisque, dans le cas d’hérédité qui nous occupe, il n’y a

guère possibilité de soulager qu’en empêchant de créer, c’est ce que je

m’empresse de faire en vouant ma race à l’extinction... du moins autant

qu’il est en mon pouvoir...

—Mais sacrifier ainsi toute sa vie pour éviter des maux peut-être

imaginaires!... Car enfin, il est possible que justement vos

descendants, à vous, seront tout à fait sains.

—Il est possible, mais il n’est pas probable; alors, mieux vaut agir

d’après le pis! De cette manière, au moins, je tiens la certitude!

—Ma noble Viéra! fit Madeleine Burdeau en saisissant les mains de la

jeune fille dans les siennes. Et Evguénï Nikolaïevitch, demanda-t-elle

tout bas après un moment de silence, son regard velouté plongé dans les

beaux yeux couleur d’azur de M^{lle} Erschoff.

Viéra pâlit un peu.

—Oh! fit-elle pourtant, en s’efforçant de sourire, ceci me donnera

sans doute un peu plus de mal que d’exposer mes théories! Mais

n’importe! Je serai fidèle à ce que je considère comme mon devoir.

Elle eut un geste décidé; puis écrasa une larme au coin de sa

paupière...

—D’autres ont fait pis, ou plutôt mieux que cela!

—Mais puisque tu l’aimes, fit Madeleine en tutoyant pour la première

fois son élève.

—Eh bien?

—Rien... En disant cela j’ai tout dit.

—Oui, je sais, la Française est avant tout et toujours, malgré et

contre tout, l’amoureuse! l’amoureuse qui ne voit que son amour et

ne peut lui souffrir d’obstacles! Pour nous, gens du Nord, l’amour

n’est qu’un accident dans la vie; nous ne le voulons ni tyrannique ni

absorbant. Alors...

—Eh! ne te défends pas, ma chérie! Tu n’en auras ni plus ni moins de

mérite! Tu sais aussi bien que moi que l’amour n’est pas le propre

d’une latitude ou d’une nation; qu’il est de toutes les races et

de tous les pays; qu’il est humain, divin, enfin qu’il est la loi

suprême!... De quoi naît-on? De l’amour. Quel est le but de nos

espoirs, de nos rêves, de notre vie tout entière? L’amour. Pourquoi

travaillons-nous? Pour donner du bien-être à ceux que nous aimons.

Pourquoi souffrons-nous? Pourquoi quelques-uns volent-ils, tuent-ils?

Par amour! L’amour, toujours l’amour! Devant ces deux syllabes tout

s’efface et rentre dans le néant.

M^{lle} Burdeau avait mis tant de chaleur dans ces mots, que Viéra ne

put s’empêcher de lui dire:

—Comment! vous aussi, Madeleine?

—Moi aussi, répondit la Française, mais cette fois tristement. Dieu

n’a pas fait d’exception pour le cœur des hommes. Qu’ils soient riches,

qu’ils soient humbles, quand le moment est venu, tous doivent y

passer!...

Puis, pour faire oublier l’amertume que recélait sa phrase, elle

déclama, prenant à dessein un air comiquement emphatique:

—Vous tous qui m’écoutez, oyez ceci. J’aime et ne suis pas aimée!

—Il y a toujours un obstacle, dit Viéra en soupirant. Et... peut-on

savoir?

—Non, pas à présent. Il est possible qu’un jour... mais je ne promets

rien. Livrer le secret d’un amour partagé, c’est charmant; dans le

cas contraire, cela n’a rien de glorieux, non, ni de gai!... Sais-tu,

Viéra, reprit-elle au bout d’un instant, ce qui me vient à l’idée en ce

moment, et que j’ai oublié de t’objecter tantôt? C’est qu’en renonçant

à Evguénï, ce n’est pas seulement sur ton bonheur, à toi, que tu

opères, mais sur le sien en même temps; et cela, en as-tu le droit?

—Oh! ne me tente pas, Madeleine, cria Viéra, ne me tente pas! C’est

là la plaie, la plaie vive de mon cœur! Devant elle toutes mes autres

blessures s’effacent. Et pourtant, puisque le remords ne m’a jamais

effleurée, ajouta-t-elle lentement, c’est que les choses sont bien

ainsi... tandis que je ne pourrais supporter, maintenant, de renoncer à

mon sacrifice.

—Mais, dis-moi encore... Et Katia?

—Oh! elle ne veut rien entendre, elle! Tu la connais! Une idée juste

a-t-elle jamais pu entrer dans son cerveau? Elle ne comprend pas; elle

rit, elle appelle cela des billevesées, voilà toute sa logique...

—Et puis il faut bien avouer que dans les conditions où elle est, à la

veille de ses noces...

—Oui, approuva Viéra, soyons juste. Il faudrait une énergie rare

pour rompre un mariage d’amour trois semaines avant la date de son

accomplissement. Une énergie rare, ou le feu de l’apostolat, du

dévoûment... Or, Katia ne possède ni l’un ni l’autre. Ah! quel dommage!

C’eût été si beau!... Enfin, Madeleine, à toi je puis bien te dire

cela; je n’ai plus qu’un espoir, et qu’il est affreux, mon Dieu! c’est

qu’elle n’ait pas d’enfants... Ainsi, la loi de justice s’accomplirait

malgré elle. Tu ne dis rien, Madeleine.

M^{lle} Burdeau eut un geste qui signifiait: «Que pourrais-je dire?»

Puis elle ajouta:

—Ma tête s’y perd; tout cela est si extraordinaire, si subtil; il

faudrait être Salomon lui-même pour juger! Enfin, je ne puis, pour

t’apaiser, que te répéter l’éternelle parole des anges au berceau

du Sauveur: «Paix sur la terre aux hommes bien intentionnés!» Toute

l’indulgence des nations tient dans cette absolution sublime.

Les jeunes filles, pendant quelques instants, se turent. Étroitement

enlacées comme deux âmes qui viennent de se lier pour toujours, elles

suivaient dans la paix rose du crépuscule d’octobre les sentiers qui

mènent à l’étang de Vodopad. Malgré les blessures que chacune d’elles

venait de toucher du doigt, leurs fronts étaient sereins. La muse

du soir avait peu à peu, comme d’un palimpseste effacé les pensées

frivoles de leurs cœurs, et tracé sur leur blancheur nouvelle la poésie

sacrée de son recueillement.

—Regarde, Madeleine, dit Viéra lorsqu’elles furent arrivées aux chutes

d’eau. Quelle agitation tiendrait devant un apaisement pareil? Oh! bien

orgueilleux, bien endurci par les passions serait l’homme dont l’âme,

même au plus fort de l’épreuve, se déroberait au charme que la Nature

sait dévoiler à certaines heures!... Mais, vraiment, dis, la grâce et

le charme du crépuscule tout entier ne tiennent-ils pas dans cette

flaque d’eau, dans ces chutes murmurantes? L’étang les reflète et les

cascades lui prêtent leur voix. Que l’heure est douce, Madeleine! Et

que Dieu a eu de pitié d’avoir créé le soir!

La jeune fille joignit les mains et regarda devant elle avec extase.

«Singulier peuple que ces Russes, songea Madeleine Burdeau observant,

moins émue qu’elle, le ravissement croissant de sa compagne! Froid,

apathique, indolent pendant vingt-trois heures du jour, il se révèle à

la vingt-quatrième d’une exaltation aiguë que n’atteindront jamais nos

enthousiasmes les plus démonstratifs. Quelque chose vibre en eux qui

échappera toujours à l’analyse des Latins que nous sommes... C’est bien

la race des glorieux martyrs, des héros, des dévoûments sublimes comme

des pires abjections. Et dire que nous croyons posséder en France le

monopole des passions vives!»

—Remarque, Madeleine, dit Viéra en s’arrachant à sa contemplation,

que la nature est la seule chose sur laquelle tous les êtres humains,

de quelque race qu’ils soient, se sont entendus. Le nègre chante ses

savanes, l’Hindou ses forêts, le Peau-Rouge ses prairies, l’Arabe son

désert et son cheval, le Circassien ses montagnes. Quant aux poètes

civilisés (mon Dieu que ces deux mots vont donc mal ensemble!) ils

peuvent être sceptiques, mystiques, ironiques, épiques, sentimentaux,

grivois, la beauté des sites et du ciel les séduit toujours. Et comme

c’est drôle que ce soient précisément les choses que nous prétendons

n’avoir pas d’âme, qui émeuvent le plus la nôtre! Quelle bouche, je te

prie, a la fraîcheur d’une rose? Quels yeux la transparence limpide

d’un lac? Quelle voix nous parle aussi éloquemment que le murmure d’une

source ou le grondement de la foudre? Lorsque je me trouve en nombreuse

société, il y a à peine deux visages sur lesquels mes regards aiment

à se poser; mais au milieu de la forêt ou du steppe, quel feuillage

d’arbre, quel brin d’herbe serait désagréable à ma vue? Ah! que je

plains les gens des villes, chère amie! Comment seraient-ils justes,

comment seraient-ils généreux et purs, quand leur vie tout entière se

passe, non parmi les saines ivresses pour lesquelles ils ont été créés,

mais au milieu de sensations conventionnelles, perverties, frivoles...

Au delà du présent... · 第 9 / 17 段