permet. Andreï ramènera l’équipage ce soir. Je vais passer le dernier
jour avec grand’mère; elle ne peut pas assister à la noce, elle est
trop vieille; elle dit qu’elle pleurerait trop...
—Je crois bien, une baba! interrompit irrévérencieusement Akim.
—C’est bien, Danilko! Viens quand tu voudras. Et, sais-tu? Nous allons
orner la télègue avec des fleurs. Ce sera beau!
—Ah! seigneuresse, que Dieu bénisse votre bonté.
—Evlampia t’a-t-elle dit que notre Sachinnka a été malade? Oui, bien
malade, Danilko! Maintenant, grâce au Seigneur, elle va mieux, presque
tout à fait bien, même. Il est possible que tu la rencontres dans la
forêt; depuis avant-hier elle a recommencé ses courses, fit Tatiana
en soupirant. Et, tu sais, elle ne veut plus quitter l’habit que ta
grand’mère lui avait mis pour faire sécher les siens, le jour de
l’averse; nous avons été obligées de lui en commander un tout pareil.
Ç’a été une scène quand nous avons essayé de lui faire reprendre ses
vêtements à elle!
—Elle veut être paysanne, dit Akim avec la liberté des vieux
serviteurs; est-ce que c’est affaire à une barichnia?
M^{me} Erschoff hochait la tête avec douleur.
—C’était ton amie, Danilko, vous vous entendiez si bien! Ne l’oublie
pas dans tes prières, enfant.
Le front baissé, les yeux fixés sur une pensée lointaine, Danilo était
sombre.
—Allons, allons! Un jour de noce! gronda doucement Tatiana, et voilà
que moi, vieille femme, je t’attriste! Va, mon fils, et sois heureux!
—Bénissez-moi, seigneuresse, implora le jeune homme qui plia le genou.
Tatiana Vassilievna étendit les bras.
—Que le Seigneur répande sa bénédiction sur toi et sur tes enfants
jusqu’à la septième génération, dit-elle d’une voix grave.
Puis elle fit sur la tête du prosterné le double signe de croix grec,
et tous trois, se tournant vers l’icône, s’inclinèrent avec le profond
respect des Russes pour les choses saintes.
Le visage d’Akim lui-même, malgré son nez bourgeonnant qui semblait
toujours vouloir conter quelque histoire facétieuse, était ému... Et
lorsque Danilo franchit la clôture de la cour pour regagner, par le
chemin le plus court, la chaumière d’Evlampia, au lieu de l’accompagner
par les lazzis avec lesquels il avait accueilli sa venue tout à
l’heure, le vieux se gratta l’oreille sous ses longs cheveux rudes, et
jusqu’à trois fois cracha par terre.
IX
L’ALLÉE des noisetiers est baignée d’un jour fauve où miroitent çà et
là, comme les sequins d’un collier, de petites taches de soleil. Dans
les ornières, des feuilles rousses se meurent. On n’est qu’à la fin
d’août, et cependant, vers la vesprée, l’automne se sent déjà.
Vêtue du costume de paysanne ruthène que depuis sa convalescence elle
s’obstine à porter, Sacha longe en chantonnant le bord droit de la
route.
Son visage atone ne reflète aucune pensée. Elle marche, marche,
pressée, dirait-on, d’atteindre un but.
Sur sa tête, une couronne aux fleurs vives mêlées de rubans, s’épanouit
et rend singulièrement pâle la fine peau de ses joues. C’est Viéra qui
la lui a tressée, cette couronne, avec des œillets, de la verveine, des
roses rouges; Viéra, qui, seule avec Vadim, possède le secret de l’idée
fixe implantée au cerveau de l’idole, et qui, de peur d’irriter le
mal en résistant aux caprices de sa sœur, fait docilement tout ce que
celle-ci veut.
Mais si Viéra sait qu’un fiancé mystérieux habite le cœur d’Aleksandra,
du moins en ignore-t-elle le nom que l’enfant n’a jamais prononcé.
Elle croit, avec son cousin, que c’est un être imaginaire, un produit
de rêves déments qui n’a ni corps ni visage. Et tant il est vrai
que, le plus souvent, des faits et gestes de personnes chères, qui
devraient prendre à nos yeux une importance capitale nous échappent,
ni l’un ni l’autre des jeunes gens n’ont remarqué l’étrange expression
des yeux verts, ni l’attention passionnée du visage de Sacha lorsque
au second déjeuner M^{me} Erschoff a parlé de la visite de Danilo
et du char qu’il allait falloir orner pour la noce; pas plus qu’ils
n’ont pris garde au soin particulier de sa toilette de paysanne, cet
après-midi-là, ni à sa recommandation de faire son diadème très beau.
Comment, alors, se seraient-ils étonnés de voir l’idole reprendre vers
trois heures le chemin de son obsédante forêt?
N’avait-elle pas depuis deux jours, malgré les prières de la faible
M^{me} Erschoff et de Viéra, recommencé à courir par monts et par
vaux, au risque de compromettre la bonne issue de sa convalescence?...
Quant à la faire rester de force, il n’y fallait pas songer! Sa petite
âme impérieuse avait devant la moindre résistance à ses caprices des
révoltes dont s’effrayaient à bon droit sa mère, ses sœurs et le futur
médecin. Et elle était défiante!... Une ablette ne fuit pas avec plus
de souci les recherches du brochet vorace, qu’Aleksandra ne déroutait
la surveillance des siens. Ils la laissaient donc aller à la grâce du
fatalisme slave, confiant sa fragile personne au Dieu qui veille sur
les oiseaux du ciel, et rassurés, du côté des hommes, par cette pieuse
croyance russe qui fait, de tout être simple ou dément, une créature
sacrée.
Sacha était allée d’abord à la chaumière d’Evlampia. Elle avait trouvé
la vieille femme assise sur la «prizba», devant la porte, les yeux
tout rouges d’avoir pleuré. Danilo venait de lui faire ses adieux. Il
s’en était allé, par les chemins de traverse, quérir la télègue et les
chevaux de la barinia avec lesquels il devait sur l’heure se rendre à
Ermino pour la bénédiction du mariage qui, en Russie, se donne le soir.
—Et voilà, mon trésor; je suis seule! dit la douce paysanne; le fils
m’a quittée.
—Oui! fit Sacha d’un air qui sait; puis elle sourit dans le vague.
—Il viendra demain, avec Ioulia, manger le borschtch.
—Avec Ioulia?
—Mais oui. N’empêche, ce ne sera qu’une visite! Comme un étranger,
soupira la grand’mère.
—Avec Ioulia? répétait l’idole.
Et, tout bas, elle prononça ce nom trois fois de suite, comme pour
trouver dans son intonation un sens qui, jusque-là, lui avait échappé.
Soudain elle s’agita, son front s’illuminait d’un souvenir.
—Allons, c’est bon! Moi, je pars, dit-elle en tournant les talons.
Adieu, mère!
—Et pourquoi, mon cœur, par miséricorde? Est-ce que tu ne pourrais
pas?... Dieu puissant! songea la vieille femme, en se signant trois
fois, lorsque l’idole eut disparu de l’enclos, légère comme une
belette! Quels yeux elle avait aujourd’hui... Ah! seigneur!
Aleksandra, cependant, s’engage dans l’allée des noisetiers. Bien sûr,
en se pressant un peu, elle pourra arriver à temps à Ermino pour la
noce... sa noce... Et elle marche, marche, sans s’arrêter un instant,
sous l’ombre douce de la voûte de feuillage... Autour d’elle, le calme
est profond, la solitude pleine de mystère. Peu nombreux sont les
véhicules qui troublent la paix du chemin, à cette heure recueillie,
pour se rendre au bourg voisin. On dirait plutôt une allée de légende,
une route s’ouvrant sur des pays de rêve...
Parfois, un panache roux s’agite parmi le feuillage du taillis, un
corps agile se montre, une noisette encore verte dégringole de la
branche... un pic frappe de son bec l’écorce qu’il veut percer... une
grappe de sorbes s’égrène... le pédoncule trop mûr d’un de ces énormes
champignons vénéneux que les Russes appellent «mouchkomors» se détache
du sol et croule avec son parasol tacheté de blanc... Ce sont là les
seules voix qui, avec le bruit des talons de cuivre et le chantonnement
de l’idole, habitent en ce moment le chemin solitaire.
Mais bientôt l’ombre s’éclaircit; une large baie de lumière troue
d’un côté les noisetiers alignés. Encore quelques pas, et Sacha va
trouver sur sa droite un vaste endroit à ciel ouvert. C’est un silo,
anciennement creusé pour préparer la braise avec les troncs d’essences
communes qui ne valaient pas le transport comme bois, et qu’envahit,
depuis son abandon, une folle végétation d’un vert plus frais que celui
du feuillage d’alentour.
Des prunelliers aux fruits aigres agrippent aux talus leurs racines;
des églantiers mettent sur ses bords la grâce de leurs corolles
fragiles: au fond rampent des liserons, des ronces, du chèvrefeuille;
et les digitales jaunes et roses, les œillets de velours, les
marguerites aux pétales neigeux émergent de son herbe fuselée.
Aleksandra marche depuis une demi-heure et elle est affreusement lasse,
la pauvre petite idole, car, depuis sa fièvre des jours derniers,
une grande faiblesse de tout le corps et surtout de ses jambes lui
est restée, et son accoutrement de paysanne auquel elle n’est point
encore habituée la gêne... Elle a les pieds meurtris dans les bottes
qu’un savetier du village lui a faites; sa jupe aux plis lourds pèse à
ses hanches graciles, sa tête s’alourdit sous la couronne aux fleurs
ardentes. Mais comment s’arrêter quand...
Soudain, un bruit lointain de clochettes frappe ses oreilles; un
roulement sourd, d’abord, comme celui du tonnerre qui décroît, puis
plus franc, annonce l’approche d’un véhicule; des piétinements de
sabots ébranlent le sol, le clic-clac d’un fouet déchire l’air.
La petite idole s’arrête, se tourne tout d’une pièce. Son visage
fatigué s’illumine...
Là-bas, au fond de l’allée, deux chevaux qu’elle connaît bien soulèvent
un tourbillon de poussière, et derrière eux, dressé de toute sa
hauteur, dans l’antique pose des conducteurs de chars, Danilo apparaît.
Son œil est vif, ses joues sont animées; entre ses dents saigne une
rose rouge. Il a perdu, le fiancé de vingt ans, cette mélancolie
sombre dont Tatiana avait dû le gronder ce matin même! L’ardeur
frémissante des nobles bêtes qu’il mène semble être passée tout entière
en lui... Il savoure sa course rapide dans cette allée où nul obstacle
ne vient heurter les roues de sa télègue, ni dérouter les pas de ses
chevaux, et ne sait plus qu’une chose, c’est qu’il est ivre d’air, que
l’espace est à lui, que sa belle jeunesse saine vaut le triomphe d’un
roi!...
Vêtu de ses habits de fête; sa chemise éclatante bouffant sous les
broderies du kaftane entr’ouvert; l’écharpe pourpre aux reins; l’ample
pantalon de drap bleu serré au dessous du mollet par des bottes
luisantes, il a vraiment grand air, le petit-fils des cavaliers du
steppe!
Sacha, dans la rapidité de la course, ne peut voir tout cela; mais elle
a reconnu Danilo, c’est assez; et, plantée au milieu du chemin, dans la
baie claire de la fosse, elle attend.
Le Petit-Russien, lui aussi, a remarqué, parmi la poussière que soulève
la télègue, un habit de paysanne... Il veut maintenir ses chevaux.
Vains efforts! Les bêtes ardentes énervées par trois jours d’écurie,
lancées à fond de train par une main qu’ils sentent inexperte, ne
veulent pas ralentir leur allure.
Danilo crie par trois fois:
—Béréguiss! (Garde-toi!)
Mais la paysanne ne bouge pas.
—Béréguiss! hurle le gars.
La route est déserte en cet endroit; si l’obstacle ne recule pas à
l’instant même, il va être impossible, sans un miracle de Dieu de
l’éviter. Et Danilo, dans un sursaut de terreur, voit un corps chaud de
vie piétiné par les sabots de ses bêtes!...
—Béréguiss!
Ce dernier cri n’a plus rien d’humain!
Harrassée et souriante, Sacha reste immobile. Déjà les naseaux fumants
du cheval de gauche la frôlent... Danilo la reconnaît!... D’un coup
d’œil plus rapide que l’éclair, et dans lequel, cependant, un monde de
pensées s’allume, il mesure l’abîme qui s’ouvre à pic au côté droit de
la route, cingle ses bêtes, imprime aux rênes une violente secousse,
et, baissant la tête comme pour éviter le coup dont le destin le
menace, jette son attelage sur le côté...
Sacha est sauvée!
Mais à quel prix d’horreur et de dévoûment, grand Dieu!
Précipitée au fond de l’abîme, la télègue a rebondi comme en un spasme
d’agonie et s’est couchée sur le côté. Le petit-fils d’Evlampia, à demi
écrasé sous son poids, a reçu le choc d’une roue en pleine poitrine;
il va mourir!... Un des chevaux est sauf. Dans la terreur du coup de
fouet qui voulait l’entraîner vers la fosse, il a rompu ses traits et
a pu sauter librement, retenu à peine par les liens frêles des rênes.
Délivré de la domination de son guide, il escalade le talus moins
abrupt du terrain opposé à la route, par lequel on amenait autrefois le
bois dans le silo, et bondit vers la forêt...
L’autre bête, le poitrail défoncé par une souche qu’elle a rencontrée
dans sa chute, les pattes de devant cassées, agonise, et ses
hennissements de douleur rendent plus lugubre la scène de désolation!
Sacha, elle, n’a vu que la disparition de Danilo; elle ne s’est pas
rendu compte du drame... Cela s’est fait si promptement qu’elle croit
avoir rêvé! Ce n’est que lorsqu’elle voit s’ébrouer tout près d’elle,
le cheval vagabond, qu’elle reprend un peu conscience...
—Danilko! appelle-t-elle d’une voix douce.
Un hennissement du cheval mourant lui répond.
—Danil...ko! fait-elle encore avec un peu d’impatience.
Rien. Si, pourtant, un faible râle; mais ce n’est pas là la voix
familière de son Danilo. L’idole appelle une troisième fois.
—Da...nil...ko...!
—Aleksandra Piétrovna!
Quelqu’un a gémi ce nom au fond du silo! N’est-ce pas...? Eh si, c’est
Danilo! C’est le chaste fiancé de sa démence!...
Sacha se traîne vers la fosse; elle voudrait y descendre, mais ses
forces la trahissent: elle ne peut plus se mouvoir.
Alors, l’idole se laisse tomber tout de son long sur le bord du talus
verdoyant, avance la tête en se retenant aux branches d’un prunellier,
et plongeant ses regards dans l’abîme, embrasse d’un coup d’œil le
spectacle tragique!
En ce moment, un éclair de raison, pareil aux lueurs vacillantes d’une
lampe qui va s’éteindre, jaillit de son cerveau; elle comprend toute
l’horreur de ce qui vient de se passer!
Sa fatigue disparaît. D’un bond elle se relève, descend en s’accrochant
aux ronces la pente du silo, et vient tomber aux pieds de Danilo.
—Danilko!... ah! frère, frère, gémit-elle d’un accent où passent tous
les sentiments de son âme lucide: l’épouvante, la pitié, une tendresse
infinie! Ah! frère!...
Elle baisse le front blême, et sanglote.
—Ah! frère, frère!...
Danilo la regarde avec des yeux qui voient déjà la mort; il veut
sourire, mais ses lèvres grimacent; il veut parler, mais dans l’effort
qu’il fait, un flot de sang jaillit de sa poitrine par sa bouche, et va
rejoindre, en un large sillon, l’écharpe, rouge comme lui, qui serre
l’habit des noces... Jusqu’à trois fois, le corps tressaille des
sursauts de l’agonie...; puis ce fut tout. Et la raison d’Aleksandra,
avec le corps de Danilo, retomba dans le néant...
* * * * *
Akim revenait d’une course au village, lorsque, dévallant de la route
qui faisait un coude non loin du parc de la datcha, un cheval aux
traits brisés vint, après quelques ruades, s’arrêter presque devant
lui. «Hé! mais, c’est le «brûlé!» se dit le vieux, étonné...
Puis, aussitôt, un sourire goguenard flotta sur les mille petites rides
de ses joues, autour du nez en fête.
«Heu! heu! le maladroit!... Il n’a pas su tenir ses bêtes; cela
n’arriverait pas avec Andreï...»
—Viens petit, no, no, tout doux?...
Une caresse sur la croupe en sueur, et Akim, tenant le brûlé par la
bride, dépasse avec lui la grille ouverte de la villa.
Mais, chemin faisant, sa figure devient grave; deux ou trois fois il se
gratte la tête près de l’oreille, et crache; puis il s’engage dans un
second monologue:
«Et s’il y avait eu accident!... La télègue a pu verser... Il était
sombre, ce matin, le gars, et un jour de noce, c’est un mauvais
présage! J’ai tout de suite pensé à un malheur... Allons, il faut nous
mettre à sa recherche.»—Mavra!
La vieille femme se montra sur le seuil de la buanderie; elle était
occupée à savonner du linge. Quand elle vit le cheval au harnachement
brisé, tenu par son mari, ses bras tout blancs de mousse s’élevèrent
dans l’air, puis s’abaissèrent le long de son corps en un geste de
surprise véhémente.
—Qu’est-ce que ça, mon petit pigeon, demanda-t-elle à Akim?
—Un cheval, baba, répondit le vieux d’un ton méprisant.
—Je sais bien; mais que signifie?...
—Assez parlé. Je t’ai appelée pour te dire que je vais à la recherche
du neveu, et te charger, pendant ce temps-là, de porter ça à la barinia
qui en a besoin. Tu lui diras que cela coûte deux roubles.
Akim tendit un paquet à sa femme.
—Pour le reste, continua-t-il, inutile!... On verra d’abord ce qu’il y
a...
—Seigneur, fit Mavra en se signant.
—Eh! pas la peine de crier avant de savoir quoi; tu es une vraie
chouette!
Ce disant, le vieux défit le harnais du brûlé, dont il ne laissa que
le mors et la bride, lui donna quelques petites tapes sur l’encolure,
saisit la crinière, et en cavalier consommé qu’il était, lui, l’ancien
cosaque de la garde, s’élança d’un bond encore souple sur le dos nu de
la bête.
En quelques minutes, il eut franchi la distance qui séparait la datcha
de la route communale. Les branches des noisetiers se rejoignent
au-dessus de sa tête; les profondeurs du chemin retentissent sous
les sabots de son cheval... Ah! ces Russes! Lui aussi, le vieux, il
oublie presque le but de sa course. Penché sur le cou de sa monture
qui galope dans un tourbillon de poussière, il se grise de vitesse. Il
va, va toujours... Rien de suspect... A sa droite le taillis se troue
de lumière; eh! il le connaît bien, le silo à la braise!... Il va
passer... Il passe... Mais soudain, d’une de ces savantes pressions des
genoux, dont les cosaques ont le secret, il imprime à sa bête un prompt
mouvement de volte. Ses yeux troubles d’ivrogne ont vu là, dans le
fond de la fosse, une masse informe qui gît comme un monstre écroulé.
Serait-ce possible que ce fût...? Akim sent une main sournoise lui
serrer le cœur. Il s’approche de l’endroit où le sable affaissé fait au
bord de la route une vaste échancrure... Allons! plus de doute; c’est
bien la télègue, le rouan, et, chose mille fois horrible! le cadavre
sanglant du petit-neveu de sa femme!
Mais cette paysanne assise là, auprès de lui et qui ne bouge pas?...
Peuh! ces babas!...
Akim saute à terre, attache son cheval à la branche la plus vigoureuse
d’un noisetier, et dégringole le long du talus.
—Aleksandra Piétrovna!
Ce cri a jailli de sa bouche. L’idole tourne la tête vers lui, met un
doigt sur ses lèvres et fait signe en souriant de ne pas la troubler.
Le vieux ne comprend plus...
La tête découverte, il se tient à deux pas du sinistre groupe, et
ses yeux sont plus épouvantés, peut-être, devant l’attitude de la
barichnia, que quelques secondes auparavant, lorsqu’ils ont découvert
le spectacle d’horreur.
Assise sur le bord du char renversé, auprès du corps inerte de Danilo,
Sacha suit devant elle un rêve dont le charme se reflète dans les
prunelles ravies. Ses pieds ballants tapotent en mesure l’osier tressé
de la télègue; ses doigts jouent avec des tiges de fleurs fanées
rassemblées dans le creux de ses genoux; de temps à autre elle balance
son buste, hoche la tête et murmure, comme en un accompagnement, l’air
d’une vague chanson...
—C’est beau! dit-elle à Akim au bout d’un moment... C’est le tzigane
qui raccommode les samovars... Mais qu’importe? Tu ne sais pas, tu ne
comprends pas comment j’aime!...
Le vieux saisit maintenant: il crache jusqu’à trois fois par terre.
—Permettez, Aleksandra Piétrovna, dit-il en s’approchant de sa jeune
maîtresse, nous allons rentrer à la maison.
—Et pourquoi? Nous n’avons pas fini.
—C’est qu’il est malade, lui, très malade; il faut le ramener à sa
khata.
—Malade?...
—Oui. Venez, petite colombe. Ensemble! ajouta l’oncle de Danilo en
soulevant d’un geste d’infinie douceur sa maîtresse de son siège et
l’emportant vers le talus dans ses bras.
Pauvre vieux! il était dans son rôle, touchant et maladroit comme un
ours qui bercerait un enfant...
—Mais Danilko, qu’il vienne! supplia Sacha.
—Eh! tout de suite. Puis-je vous prendre tous les deux à la fois? Si
vous attendez là, très sage, dans cinq minutes je reviens avec lui.
Akim redescendit le talus. Après des efforts surhumains, il parvint à
soulever la télègue et à dégager de dessous elle le corps de son neveu.
Celui-ci déjà était raide.
—Mon pauvre! mon pauvre! gémit le vieux.
Et des larmes coulèrent de ses paupières rougies.
Il s’agenouilla, se pencha vers le mort et déposa le baiser de paix sur
son front.
—Pardonne-nous, frère, à nous qui t’avons offensé...
Puis il alla vers le cadavre du cheval, toucha du doigt le flanc glacé
et inspecta les fractures des pattes.
—Fini, mon vieux! fit-il nettement.
Il retourna à Danilo, voulut le charger sur ses épaules, mais ce
n’était pas le fardeau léger qu’il venait de remonter hors du trou:
les membres raidis étaient lourds comme du plomb. Akim vit qu’il ne
pourrait le porter. Le laisser là, pourtant!... Avant qu’il parvînt
au village où seulement il pouvait trouver une aide utile et qu’il ne
revînt avec quelqu’un, une demi-heure au moins s’écoulerait. Comment
laisser le cadavre du gars si longtemps découvert et à la merci de Dieu
sait quelles choses!...
Akim n’est pas ancien soldat pour rien. Il possède les ressources des
robinsons du camp. En moins de dix minutes, il a détaché, avec le
couteau qui ne quitte pas sa poche, la claie d’osier du devant de la
télègue, y a déposé le corps de Danilo, l’a maintenu aux pieds par son
mouchoir de poche à lui, qu’il passe au travers des tressons, sous les
épaules, par l’écharpe du mort. Et, attachant à ce brancard improvisé
les rênes en laine tissée qu’il enlève au harnais du rouan, il se met à
la remorque du lugubre fardeau qu’il parvient à remonter par la pente
la plus douce de la fosse.
Arrivé en haut du talus, il pose le brancard sur l’herbe, étend
par-dessus son kaftane et va chercher son cheval.
Aleksandra n’était plus là où Akim l’avait laissée tantôt. Après avoir
attendu le vieux pendant quelques instants, elle s’était mise en marche
et regagnait, par l’allée des noisetiers, les sentiers menant à la
datcha... Elle avait oublié et Danilo, et Akim, et la scène tragique,
et les chansons du gars; sa pensée fuyante habitait d’autres sites...
L’oncle amena le brûlé par la bride jusqu’à l’endroit où était le
cadavre, détacha celui-ci de la claie, le hissa sur le cheval,
l’assujettit de son mieux, comme il l’avait fait dans la fosse, saisit
la bête par la bride, tout près du mors, pour la maintenir sage, et se
dirigea à la tête du sinistre équipage vers la demeure d’Evlampia.
L’ombre était douce, paisible, sous la voûte des noisetiers; nul bruit
ne vint offusquer l’oreille sereine du mort...
Là-bas, à Ermino, les gens de la noce s’impatientaient.
«Mais que fait donc, disait le père de Ioulia, que fait donc ce diable
de Danilo qu’il n’arrive pas?»
Et les gars, en habit de fête, groupés sur le bord de la route, devant
la khata, guettaient, en lutinant les filles, l’arrivée du char
nuptial...
[Illustration]
_DEUXIÈME PARTIE_
«Elle, certes, a le droit et le devoir de diriger l’individu et de lui
prescrire sa loi. Elle, c’est-à-dire la conscience...
«Un homme sain et dans la pleine vigueur de son intelligence ne peut
pas renoncer à son jugement. Si la loi et les mœurs lui imposent des
actes qu’il trouve absurdes, parce qu’ils sont contraires au but, il
n’a pas seulement le droit, mais le devoir, de défendre la raison
contre l’absurdité et la connaissance contre l’erreur.»
(MAX NORDAU. _Dégénérescence._)
[Illustration]
_DEUXIÈME PARTIE_
IX
A présent, le doute n’était plus possible. Tout le monde savait à la
datcha.
Quand Akim eut raconté à Mavra ce dont il avait été le témoin dans le
silo, et que celle-ci, le plus doucement qu’elle put, l’eut redit à sa
maîtresse, ce fut une scène de désespoir indescriptible.
Tatiana Vassilievna, maintenant que le malheur qu’elle avait pressenti
était consommé, ne pouvait croire qu’il fût possible. Et le pis, c’est
que la chose ne devait pas avoir de fin!... Une longue, longue misère
qui allait durer toute la vie!
On consulta les spécialistes de Kieff; puis Vadim partit pour
Pétersbourg, chargé de consulter le célèbre psychiâtre Bogdanoff.