—Il fallait les voir quand Danilo était petit, les impertinentes! Je

l’asseyais par terre avec sa soupe, et, dès qu’il commençait à manger,

voilà un ruban qui s’allongeait près de lui, puis deux... et les

petites têtes curieuses flairaient l’odeur du borschtch. Danilo avait

beau frapper sur les bouches avec sa cuillère, constamment les intruses

revenaient à la charge! Alors il pleurait, pleurait, le gourmand...

Mais, avec toi aussi, quelle scène quand tu as vu pour la première fois

les couleuvres sortir de leur nid! J’ai cru, le Seigneur me prenne en

sa sainte garde! que tu allais gagner des convulsions! Ta petite figure

était toute bleue de crier, et tu me battais, tu me battais, comme si

j’avais été, moi aussi, une de ces vilaines bêtes...

—J’avais peur de tout, dit Sacha rêveuse.

—Mais regarde, regarde, pour l’amour de Dieu! En voilà deux qui se

disputent.

—Eh! ne sont-ce pas des créatures de Dieu comme nous, avec une âme

et des pensées? dit enfin Danilo, sortant de son mutisme. Viens, toi,

sœur, tu as assez mangé. Place aux autres!

Il prit un des fauves serpents par le milieu du corps, lui donna, de

l’index de la main gauche, quelques petites tapes amicales sur la tête,

puis l’enroula autour de son cou. Sacha mit de même deux anneaux

vivants à ses bras; puis, quand les bestioles qui restaient eurent fini

de laper le lait de l’écuelle avec leur langue étroite, les jeunes gens

les caressèrent chacune à leur tour.

Elles avaient des noms de gens. Dania, Félia, Hania, Fotia. Une d’entre

elles qui avait de drôles d’yeux clignotants s’appelait Popadia (la

popesse) en mémoire de la femme du prêtre avec qui Sacha lui avait

autrefois trouvé de la ressemblance. C’étaient de petites personnes

très choyées dans l’isba...

—Et maintenant, allez dormir!

Les jouets avaient cessé de plaire.

—Veux-tu que Danilko te chante un couplet, mon cœur, demanda la

grand’mère à Sacha? Va, mon fils; la barichnia ne t’entendra plus

souvent, maintenant; ni ta vielle babouchka, hélas! Sais-tu ce qu’il

faut chanter? La romance du tzigane qui ressoudait les samovars; il

te l’a apprise; c’est beau! «V’polnotchné diènn, kakda...» hé, hé!

Voilà que moi aussi je chanterais! Et mon trésor dira: «Fi! le vieux

corbeau!... No, es-tu prêt?»

Le gars avait passé le ruban de sa guitare triangulaire au cou; il

pinça les premières notes de la romance.

—Viens sous l’auvent, d’abord, dit Sacha, l’air est redevenu doux,

nous serons mieux là, dans le parfum des fleurs.

—Comme il te plaît, seigneuresse!

Danilo reprit sa ritournelle, puis attaqua la chanson tzigane.

_A minuit

Lorsque tout dort

D’un sommeil ensorcelé,

Viens, ma belle

A mon balcon!..._

_O nuit, suspends ton cours

Et toi, lune, cesse de briller..._

_Car, qu’importe? Tu ne sais pas

Tu ne devineras pas mon secret..._

Le soir s’épandait sur la forêt, pur, lumineux, suave; un soir exquis

de fin d’orage. Toute l’amertume, tout le trouble de l’âme d’Aleksandra

se fondaient dans la douce paix des choses ambiantes... Des rêves

tièdes comme le giron d’une nourrice berçaient au rythme du chant sa

pensée sommeillante... Elle était presque heureuse, la pauvre petite

idole si longtemps désolée!... Cette belle soirée d’été... ces êtres

familiers... ces chants... ces atours dont elle est parée!...

De nouveau la main de Danilo gratte les cordes de la balalaïka.

_Si parfois_

_En rencontrant mes yeux

Tu trouves que mon regard est triste

Ne m’interroge pas!

Oh! ne me demande pas alors

Le sujet de ma peine!...

Car qu’importe? Tu ne sais pas,

Tu ne comprends pas,_

_Combien j’aime..._

Une aile frôleuse caresse la joue d’Aleksandra et fait tressaillir son

souvenir... la voix assourdie du musicien reprend:

_Mais dans mon cœur tout se trouble...

Je ne sais pas ce qu’il advient de moi...

De mes yeux des larmes coulent

Et noient toute la paix de mon âme!

Oh! que je voudrais, cette nuit,

Mourir avec mon chagrin!...

Mais qu’importe? Tu ne m’aimes pas!

Tu ne sais que torturer mon cœur!..._

—Danilko!

Ce cri d’amour jaillit à quelques pas. Le Petit-Russien a presque un

mouvement d’impatience...

—Daniletschko! Moï Danilo!...

Et Ioulia paraît, une fleur de glaïeul aux lèvres.

—Ah! pardon, seigneuresse, je ne savais pas...

Elle resta un moment, interdite, devint rouge comme le calice que

mordillaient ses dents, puis s’avança pour baiser la main d’Aleksandra;

mais celle-ci se leva vivement et lui tourna le dos.

—Bonsoir, Matouchka, je pars, cria l’idole à Evlampia, du seuil de la

chaumière. Fini, le beau songe! Sa voix était redevenue brève...

—Bonsoir, ma dorée. Dieu soit avec toi!

Mais tu ne vas pas t’en aller seule. Danilo et Ioulia te reconduiront.

—Tes poules aussi, peut-être? ha! ha! ha! Depuis quand, je te prie, ne

puis-je plus marcher seule?

—Mais permets, mon trésor, tu...

—Bonsoir!

Elle avait passé près des fiancés sans leur adresser la parole et

s’engageait dans le sentier; mais tout à coup, se ravisant, elle revint

sur ses pas, se hissa sur la pointe des pieds pour dépasser de la tête

la haie tressée qui fermait l’enclos de la maisonnette et jeta d’une

voix douce:

—Bonne nuit, Danilko!

Puis elle se remit en marche, faisant voler du bout de ses mignonnes

bottes rouges les aiguilles de pin qui jonchaient le sentier...

Autour de ses hanches minces la jupe de paysanne bouffait; son tablier

à fleurs se soulevait à la brise; le bout de son écharpe accrochait

les buissons, et le jour pâle du soir, caressant les blancheurs de sa

chemise, se reflétait sur ses joues lisses. A chaque pas les perles

de son collier bruissaient et ses talons claquaient... Ils plaisaient

aux regards de la petite idole, ces poétiques oripeaux exhumés du

passé comme un songe... Ses doigts se caressaient à leurs plis; ses

oreilles suivaient comme une musique berceuse le murmure de leurs

froissements... Déjà sa pensée trouble prenait corps avec eux. D’une

main nerveuse elle palpa son front, inquiète de n’y point trouver le

symbole des fiancées ruthènes... «Mais où donc? murmura-t-elle; où,

donc?» Puis elle se baissa, cueillit pêle-mêle des graminées, des

fleurs, de jeunes pousses, des touffes d’herbe, et, gravement, se mit à

former une couronne.

VIII

LORSQUE Sacha traversa le jardin de la datcha, Viéra inquiète épiait

son retour derrière la glycine du perron.

En la voyant parée de ses atours de paysanne et surtout de

l’invraisemblable couronne aux herbes flottantes qui entourait son

front, la jeune fille dut se mordre les lèvres pour étouffer le cri qui

était près d’en jaillir.

Cependant, impassible, l’idole continuait d’avancer. Elle chantonnait,

en appuyant sur certaines syllabes, un air dont il était impossible de

saisir les paroles. En passant près de sa sœur elle eut un mouvement de

surprise, la regarda vaguement sans lui parler et passa outre.

Mais Viéra ne pouvait la laisser pénétrer ainsi dans la maison. Si leur

mère allait la voir avec cette couronne, cet air dément! Elle s’élança

derrière Sacha, la prit doucement par le bras et l’entraîna sous la

véranda déserte.

—Bonsoir, chérie, dit-elle doucement; d’où viens-tu? Tu as froid, ma

pauvre, tu trembles... Et cette robe, ajouta-t-elle d’un air qu’elle

voulait rendre indifférent, où l’as-tu prise?

—Mais... dans le coffre.

—Quel coffre?

Sacha sembla faire un effort pour se rappeler, mais ne répondit pas.

—Et cette couronne, ma chérie, insista Viéra à voix basse.

—Cette couronne?...

—Oui; la couronne qui entoure ta tête; ceci dit Viéra essayant

doucement d’enlever le diadème vert...

L’idole retint la main de sa sœur d’un geste vif.

—Laisse, dit-elle.

Un sourire flotta sur son pâle visage. Elle mit un doigt sur ses

lèvres, et, avec toutes les précautions du mystère, prononça:

—Ia niéviesta (Je suis fiancée).

Des larmes obscurcirent les yeux de Viéra; pourtant il fallait songer à

autre chose qu’à sa douleur, à soi... Elle prit sa sœur entre ses bras

et la baisa sur ses joues froides.

—Ma chérie, lui dit-elle tendrement, il est très tard, tout le monde

dort; nous allons, sans réveiller maman, nous retirer dans notre

chambre. Mamotschka n’est pas bien... l’orage de tantôt a bouleversé

ses nerfs... Viens sur la pointe des pieds. Tu veux bien dormir,

n’est-ce pas?

—Eh! je peux...

—Alors, viens!

Les deux sœurs sortirent enlacées; il était temps; Tatiana Vassilievna

montait déjà en compagnie de Vadim les marches du perron.

Viéra aida Sacha à se dévêtir; puis, profitant de l’instant où, affalée

devant l’image sainte, la pauvre petite marmottait ses prières du soir

avec une ferveur factice et machinale, elle sortit de la chambre et

s’en fut rassurer sa mère que son oreille aux aguets avait entendu

rentrer.

—Ne t’inquiète plus, mama chérie, Sachinnka est ici... Depuis un bon

quart d’heure, ajouta-t-elle en un pieux mensonge! Mais elle a eu toute

l’averse sur le dos; elle avait froid, je l’ai fait se coucher tout

de suite. Elle ne voulait pas s’exécuter sans te dire bonsoir; alors

je lui ai affirmé que tu dormais, que tout le monde dormait pour la

décider. Maintenant, n’allez pas faire de bruit, car elle se lèverait...

—Ah! enfin! Béni soit Dieu! murmura M^{me} Erschoff dans un soupir.

—Bonsoir, mamotschka; bonsoir, Vadia. Je vous laisse; que ma

prisonnière ne s’échappe pas...

—Bonsoir, enfant. Viens m’embrasser, ma Viérotschka!...—Je te dis,

Vadim, dit Tatiana Vassilievna à son neveu lorsque Viéra eut regagné

sa chambre, que le malheur plane sur notre maison... Enfin, tu as

beau le nier, Sacha devient plus étrange de jour en jour; et avec des

antécédents comme ceux de ma famille, tout est à craindre, je le sais.

Oh! cela, gémit la pauvre femme en joignant ses mains, cela, c’est trop

affreux! Quelle pensée pour une mère, Vadia!

—Mais ce sont là des alarmes non encore justifiées, chère tante,

dit le jeune homme en s’emparant des mains de M^{me} Erschoff et les

baisant avec pitié. D’ailleurs, ajouta-t-il aussitôt pour ne pas être

obligé de dissimuler trop longtemps, il ne faut jamais énoncer ses

craintes. Cela attire le noir hibou du malheur que d’en parler...

—Hélas! hélas! mon fils, il sort bien de son nid sans cela, le sombre

oiseau! Enfin, Dieu veuille que je me trompe! Mais aujourd’hui mon cœur

est insupportablement angoissé.

—C’est l’orage de tantôt, chère mère, fit Vadim.

—Ou celui de notre destinée...

Un long silence pesa sur la véranda, après ces mots, entrecoupé

seulement de temps à autre par de légers froissements du feuillage

sous la brise du soir ou le soupir d’adieu d’une fleur mourante qui,

détachée de sa tige, tombait sur la natte avec un bruit doux. Un sphinx

velu, fasciné par la lueur de la lampe qui brûlait sur une console,

vint tournoyer au-dessus d’elle en spirales éperdues... Bientôt ses

ailes crépitèrent, il ne voleta plus que lourdement. Tatiana le prit

entre ses doigts, et, avant de le rejeter dans le jardin, le montra à

Vadim.

—Voilà ce que nous sommes, dit-elle; des papillons de nuit

tourbillonnant autour de la Vie lumineuse. Et nous nous étonnerions que

nos espoirs s’y brûlent?... Ah! si nous n’étions pas soutenus par la

divine Foi!... Que font-ils, Vadia, dis-moi, que deviennent-ils, les

gens qui ne croient plus en Dieu?

—D’aucuns ont l’Idéal, d’autres l’Orgueil...

—Mais cela peut-il remplacer la suave confiance dans notre Père

céleste?

—Je ne sais, fit le jeune homme d’une voix où l’on sentait un peu

d’indécision... Cela dépend des idées reçues, des tempéraments même,

sans doute...

—Mais parlait-on de ces choses autrefois chez nous? On appelait notre

Russie: la Sainte...

—Parce qu’on élevait des temples à chaque pas. Et de cela, justement,

l’Orgueil était la cause!... Tu sais bien, par exemple, que les

marchands moscovites, qui n’adorent cependant en général que le dieu

Mercure, se faisaient un record de bâtir chacun dans leur ville la

plus belle église, la plus somptueuse, surtout! Était-ce par piété

ou par croyance? Non, mais simplement pour éblouir leurs concitoyens

de leurs richesses —pour que l’on dît en montrant les merveilles de

Moscou: «Ceci est la tserkoff bâtie par Sava Romosoff.»

—Mais en laissant de côté ces monuments de quelques-uns, dis-moi, où

pria-t-on jamais avec autant de ferveur qu’au pied des icônes russes?

—Cela, je te l’accorde; seulement, encore, ne vois-tu pas dans

cette adoration continuelle de l’Image sainte, un singulier reflet

du paganisme? Oui, tante, j’ai bien dit: paganisme. Le Russe—du

moins celui qui fait partie de la classe des esprits simples—ne

voit pas dans ses icônes une divinité abstraite. C’est bien l’image

elle-même qu’il invoque, et c’est pour cela qu’il la lui faut dorée,

peinturlurée, ruisselante de pierres fausses ou vraies, et constamment

éclairée d’une lampe dont la lumière la fasse bien ressortir à ses

yeux... Vois les serpents sacrés des chaumières de la Russie Blanche,

les pièces de monnaie que nos paysans jettent au fond des sources et

des étangs pour rendre leurs eaux sacrées... le riz que nous déposons

sur les tombes de nos morts... Ceci, du moins, n’est pas un paganisme

créé par mon imagination; il est patent, réel. Et c’est cette foi-là

qui a fait appeler sainte notre Russie!... Enfin, je te demande, chère

mère, un peuple peut-il être vraiment pieux et croyant avec des prêtres

comme ceux que nous avons?

—Qu’importent les serviteurs, si le Maître est là?

—Ah! ma tante, je vois que toi, du moins, tu es une vraie chrétienne,

dit le jeune homme en souriant.

—Mais j’espère que toi aussi?...

—Moi? Je suis un métis du paganisme et de la religion nouvelle. Le

mysticisme me dévoile son charme dans mes moments de douce mélancolie,

et la magie des formes extérieures me séduit quand je suis gai et

ardent! Vive l’esprit, souvent! Vive la matière, quelquefois! Et

toujours, vive la beauté!

Un rire maintenant épanoui fit briller à travers sa moustache les dents

blanches de Vadim.

Tatiana Vassilievna, un peu abasourdie, un peu... poule, comme disaient

ses filles, ne savait si elle devait approuver cette joie ou s’en

défier. Enfin, comme toujours, son indulgence, sa parfaite bonté furent

les plus fortes. Les traits de son visage se détendirent à leur tour,

et les tendres yeux bleus—d’un bleu pâle et limpide comme celui des

yeux de Viéra—sourirent au jeune homme.

—Affreux savant! dit-elle en hochant sa tête de droite et de gauche...

Et toute la jeune génération est ainsi! Enfin! Dieu le veut, sans

doute.

Tatiana se signa trois fois.

—Allons, bonsoir, mon fils! On n’entend rien de ce côté, fit-elle

l’oreille tendue vers la chambre de ses deux plus jeunes filles...

Elles dorment, les enfants! Moi, je m’en vais me coucher aussi. Ce

n’est pas une heure, mais je suis fatiguée; et avant que ma toilette

soit faite... Tu te promèneras encore un peu, peut-être? Va attendre

M^{lle} Burdeau et Katia à la grille pour leur recommander de ne pas

faire de bruit, et dis à Andreï de rentrer les chevaux par derrière.

Bonne nuit, Vadia, bonne nuit, mon chéri!

* * * * *

Le lendemain matin en s’éveillant, Viéra entendit Sacha qui geignait

sous ses couvertures. D’un bond elle fut hors de son lit, écarta avec

précaution le couvre-pied de soie bleue que sa sœur avait rabattu sur

sa tête, et se pencha sur le frêle visage. Il était rouge de fièvre, et

la bouche continuait à se plaindre vaguement; pourtant la petite idole

dormait!

Viéra n’eut garde de l’éveiller et se mit sans bruit à faire sa

toilette. Mais quelques instants plus tard, un gémissement plus

prononcé que les autres la fit accourir près du lit. Sacha s’était

assise sur son séant et tenait sa tête dans ses mains.

—J’ai mal, fit-elle quand Viéra parut.

—Où ça, ma pauvre?

—Partout, dans les jambes, dans le dos, aïe! et surtout à la tête.

—Recouche-toi, chérie, j’irai chercher Vadim, il te prescrira quelque

chose.

—A...ïe! Non, je ne peux pas rester couchée, mes os se brisent!

—Je sais bien ce que tu as, moi, dit Viéra en grondant un peu: un

accès de malaria! Tu seras restée dans la forêt, hier, pendant l’orage,

et bien qu’Evlampia t’ait changée tout de suite après,—qui sait même

si c’est tout de suite après?—tu auras pris froid. Il suffisait de tes

cheveux mouillés, d’ailleurs... Ah! méchante petite, que tu nous donnes

de mal!...

—A... a... aïe!... continuait de gémir Sacha comme un enfant blessé.

Viéra alla chercher Vadim.

C’était une fièvre intense, en effet, une sorte de malaria qui s’était

abattue sur la pauvre idole.

Pendant huit jours de continuels accès bouleversèrent son corps

endolori; mais elle n’eut pas de délire et, chose étrange, ne sortit

pas une seule fois des bornes de sa raison.

Tatiana Vassilievna, le futur docteur et Viéra furent presque

rassérénés devant ce mal qu’ils savaient ne pas être grave et qui en

détrônait un autre, horrible celui-là!...

Au bout de dix jours, Sacha put se lever. Mais elle était si faible et

si meurtrie, qu’à peine avait-elle la force de se remuer. Elle ne put,

malgré les velléités de vagabondage qui parfois la reprenaient, que

circuler en se traînant, durant plus d’une semaine, dans les chambres

et le jardin de la datcha. Et pendant ce temps-là se préparaient les

noces de Danilo.

Déjà, la mère de Ioulia avait cuit le symbolique gâteau orné de

feuillage autour duquel se chante l’épithalame en l’honneur des époux.

La soirée virginale avait eu lieu, inaugurée par les complaintes

d’usage. En des improvisations dignes des Kobzars antiques, les

poétiques filles d’Ukraine dirent ce qu’avaient été la vie, les

occupations, les plaisirs de Ioulia jusqu’à ce jour, et quels allaient

en être les devoirs, les charges, les déboires...

«La colombe, chaudement nichée dans le colombier, s’abritait sous

l’aile de sa mère... Le blé des champs la nourrissait, l’eau des

sources abreuvait son bec gris... Elle roucoulait de l’aube au

crépuscule et voletait sur les fleurs... Mais, à son tour, la petite

colombe veut faire son nid; elle déserte le tiède pigeonnier maternel,

et s’envole vers l’époux qui pour elle a lustré son plumage... Des

pigeonneaux naîtront de ses amours... Elle devra veiller aussi sur

les mignons et protéger leurs corps fragiles de la griffe des fauves

oiseaux... Sois heureuse, colombe!...

«Ha! ha! elle s’est lassée, la belle, de sa liberté, de ses tresses

blondes, de ses flâneries au bord des routes!... Ha! ha! un jour, le

prince à la fontaine lui dit: «Ma beauté, abreuve mon cheval...—Non,

mon cœur, c’est impossible! Quand je serai votre femme, alors je

donnerai à boire à vos deux chevaux dans un beau seau tout neuf...» Ha!

ha! le prince la baisa sur le cou et lui dit: «Dans un mois, ma dorée,

nous reviendrons ici, et mes chevaux seront abreuvés par toi!» Ha! ha!

adieu liberté, tresses blondes, flâneries au bord de la route! Abreuve

les chevaux de ton mari, ma belle. Mais prends garde que le rusé, quand

tu rentreras, ne casse pas ton seau sur tes chères petites épaules! Ha!

ha!...»

Ces complaintes, accompagnées par la bandoura d’un vieux musicien

errant, précédèrent des chants plus joyeux et des danses.

Les rouges jupes ballonnèrent; les ailes des chemises brodées battirent

l’air en tournoiements rapides; les talons marquèrent la mesure de la

«Kosak» et du «Trépak»...

Tant de rubans s’accrochèrent au passage que l’on eût dit une folle

orgie de papillons et de libellules tourbillonnant sur un champ de

pavots en fleurs.

Enfin, le fiancé, le «prince», entra avec ses amis, ses parents, sa

«cour». Il s’assit sur l’escabeau recouvert d’une toison que l’on

avait placé devant l’icône. Ioulia lui présenta le mouchoir rouge et

reçut en échange une menue pièce d’argent, puis ils burent l’eau-de-vie

nationale, l’un après l’autre, dans la même coupe. L’on soupa... Et la

fête continua durant trois jours.

Le matin du mariage définitif, c’est-à-dire de la bénédiction nuptiale

à l’église, Danilo revint à Vodopad. Il voulait, le gars, pour donner

plus de somptuosité à sa noce, louer au Juif une télègue et deux

chevaux fringants,—du moins, aussi fringants que pouvaient l’être des

bêtes nourries par un fils d’Israël.—Mais il jouait de malchance. Le

frère de Schmoul était justement parti pour Kieff, depuis la veille,

dans ledit équipage et ne devait rentrer qu’à la nuit.

—C’est un malheur, un vrai malheur, nasillait le maquignon en hochant

sa belle tête sale au profil assyrien. Pour vous d’abord, et puis pour

moi qui perds ainsi cinq roubles...

—Crois-tu que je t’aurais donné cinq roubles pour une journée de ta

télègue branlante et de tes deux coqs maigres? Eh! tu te trompes,

marchand!

—Cinq roubles... cinq roubles... continuait de répéter le Juif sans

avoir l’air d’entendre. Enfin, le malheur est fait, il n’y faut plus

songer. Mais je pourrais te louer mon noir et le borgne. Ce serait

moins cher, ajouta-t-il en voyant la répugnance de Danilo... Ils ne

sont pas si mauvais, ces deux, et bien attelés... Andreï m’en faisait

encore compliment hier.

Ceci était un mensonge effronté, d’autant plus qu’hier Andreï buvait et

dansait avec la noce à Ermino. Mais l’astuce de Schmoul servit du moins

à quelque chose, car, au nom de son cousin, une idée lumineuse jaillit

du cerveau de Danilo.

—Je ne veux rien, puisque tu n’as pas ce que je demandais, dit-il en

prenant congé du juif. A une autre occasion.

—Mais puisque...

Le Petit-Russien coupa court.

—Laisse-moi tranquille!

Mais en route son idée lui apparut moins belle que chez Schmoul.

Oserait-il jamais, toute connue que fût la bonté de Tatiana

Vassilievna, demander à la barinia de lui prêter ses chevaux? Elle ne

les lui refuserait pas, bien sûr; mais était-il convenable qu’un humble

villageois fît une pareille démarche auprès de sa seigneuresse?...

Danilo, perplexe, fronçait le sourcil. Et cependant il marchait,

marchait toujours vers le chemin de la datcha...

Le soleil du matin brillait; les gouttes de rosée achevaient de sécher

à la pointe des herbes; de petits papillons bleus tachetés de rouge

se poursuivaient en secouant la poussière de leurs ailes; tout le

long de la route, les singulières fleurs jaunes à feuillage mauve des

mati-i-matchikha (mère et belle-mère) s’épanouissaient joyeusement.

C’était bien là le temps d’une matinée de noce. Et cependant Danilo,

à mesure qu’il avançait, perdait de plus en plus de son assurance et

de sa belle joie saine. Ce fut avec un pli de mélancolie aux lèvres,

et comme un lambeau de rêve triste voilant ses fiers yeux noirs, qu’il

franchit la grille de la datcha.

Akim, le vieux serviteur, râtissait les allées du jardin.

—Oncle, bonjour!

—Toi, fils! Comment es-tu là? Est-ce qu’on ne se marie pas,

aujourd’hui? Tu t’enfuis avant la noce? Ha! ha! ha!

Le mari de Mavra rit à gorge déployée. Danilo, bon enfant, sourit.

—Andreï est toujours là-bas, pourtant; est-ce qu’il se marie à ta

place, peut-être?...

Nouvelle explosion de gaieté du facétieux Akim.

—Eh! il n’aurait pas tort! Une belle fille, Iouletschka! et qui ne

mangera pas de pain au détriment de son mari. Une khata, euh! euh! une

paire de bœufs, des terres!... Cela mérite, en vérité, qu’on boive un

petit verre à son bonheur. Viens, fils, tu m’expliqueras, là-bas, ce

qui t’amène. «Là-bas», c’était le petit logement au plancher de terre

battue, aux murs faits de demi-troncs de sapins calfeutrés par de la

mousse sèche, qu’habitaient dans les communs Akim et sa famille.

—Ah! c’est pour cela? dit le vieux lorsque son neveu lui eut exposé

le motif de sa visite. Une vraie chance que Schmoul n’ait pas eu ses

chevaux chez lui! Tu aurais seulement perdu quelques roubles. Notre

barinia te donnera les siens avec plaisir; la télègue aussi; c’est

une bonne âme; elle ne sait rien refuser. Par exemple, avec Andreï tu

aurais eu un peu plus de mal, fit Akim en clignant des yeux. Ce diable!

il aime mieux ses bêtes que son père lui-même!

Un gros rire, suivi d’une ample rasade de vodka, vint appuyer la

plaisanterie.

—Toi, tu ne bois pas? Tu es jeune, c’est vrai! (Ceci, dans la bouche

d’Akim, voulait dire: «Tu as encore tes illusions, tu n’as pas besoin

de chasser les moroses pensées que la vie suggère à ceux qui savent.»)

Et puis, ce soir, hein! il faut que tu aies tout ton... esprit! Ha! ha!

ha!

Danilo, un peu impatienté, demanda:

—Et où puis-je voir la barinia?

—Pas difficile; elle est toujours à cette heure-ci dans la crémerie.

Vas-y!

—Eh! non! J’aimerais mieux que tu dises à tante de la prier elle-même.

Quelques instants plus tard, Tatiana Vassilievna franchissait le seuil

du logis d’Akim. Danilo se leva précipitamment, et lui baisa la main

avec respect.

—Accordé, mon enfant, fit la vieille dame. Pour quelle heure?

Au delà du présent... · 第 7 / 17 段