—Non; mais aujourd’hui, ça sentait le mystère terriblement!... Vous

aviez des figures tous les deux!... Ah! ma pauvre Melpomène, comme tu

serais démodée avec tes airs tragiques toute autre part que dans notre

sincère Russie!...

—Allons, mes enfants, au travail, intervint M^{lle} Burdeau qui,

avec sa clairvoyance française, sentait d’intuition la part de

vérité que contenaient les paroles de Katia, et à qui l’expression

angoissée du visage de Viéra n’avait pas échappé; vous savez la tâche

que nous nous sommes imposée pour aujourd’hui. Si vous continuez à

bavarder ainsi sans rien faire, nous ne finirons pas le trousseau

d’Iékatérina à la date fixée... Et que dirait-elle donc, notre fiancée,

s’il fallait supprimer cette belle avance d’un mois dont elle nous

parlait tantôt?... Viéra, ma chérie, voulez-vous me faire le plaisir

d’aller chercher des aiguilles dans la corbeille à ouvrage de Tatiana

Vassilievna! Des n^{os} 10, 9, à la rigueur; j’en aurai besoin bientôt;

celles-ci sont absolument trop grosses pour broder.—Vous ne les

trouverez pas, ma pauvre amie, ajouta-t-elle rapidement à l’oreille de

Viéra; mais cherchez-les longtemps... cela vous fera du bien d’être

seule en ce moment!

Un regard de reconnaissance accueillit ces paroles.

—Oh! merci, merci, Madeleine, répondit tout bas la jeune fille; vous

avez deviné mon plus ardent désir!

Le dos tourné aux regards moqueurs de sa sœur, Viéra put enfin cesser

de se contenir. De grosses larmes tombèrent de ses yeux et roulèrent

lentement tout le long de ses joues brûlantes, désolées, amères comme

le fiel du calvaire. Sa jeune âme, choyée jusqu’alors par la vie,

ne pouvait accepter l’épreuve... Toujours revenait à sa mémoire

l’entretien qu’elle avait eu une heure auparavant avec Vadim, et le

sens des phrases brutales qui s’y étaient échangées, bouleversait de

plus en plus son cœur désemparé. Ah! qu’elles étaient éloquentes sous

leur apparence d’inconsciente raillerie, les paroles de Katia, faisant

allusion au tragique entretien! Comme en un cauchemar obsédant, Viéra

se les répétait à elle-même, tout au long de la route, ces paroles,

et plus elle allait, plus lui semblait sinistre l’objet qu’elles

évoquaient... «Complices d’une chose ténébreuse... d’une chose

ténébreuse... ah! oui, d’une chose horrible et ténébreuse!...»

Du berceau de vigne sauvage, des voix légères arrivaient jusqu’à elle,

donnant l’impression dissonante d’une musique bouffe entre deux actes

d’un drame... Viéra impatientée s’enfuit vers la maison!

VII

SUR l’asile des géants verts plane un ciel orageux et lourd. Tout en

lui et autour de lui est silence. Même la feuille branlante du tremble

se fige en une immobilité d’émail... Pas un cri, pas un chant, pas

le moindre bourdonnement d’insecte... Les bêtes peureuses se sont

réfugiées dans leurs tannières; les scarabées, carapacés de leurs

brillants élytres, dorment sous les écorces; et les oiseaux, plumes

hérissées, regards inquiets, se blottissent au fond des nids. Les

aiguilles de pins dont le sol est jonché, crépitent comme des sarments

mal éteints; la mousse perd sa fraîcheur; les corolles agonisent. De

temps à autre, le soleil se cache derrière les nuages; l’ombre succède

à la lumière, mais la chaleur reste, sous le voile plombé du ciel, ce

qu’elle était dans l’ardeur des rayons étincelants: une atmosphère de

malaise et d’angoisse. Le steppe brûlant est à deux pas; on croirait

entendre grésiller ses herbes raccourcies par la main des faucheurs...

Peu à peu, pourtant, un frisson sournois agite les feuilles, un

souffle court entre les arbres. D’abord faible comme une haleine,

puis, plus hardi, il caresse la verdure et les rameaux, lèche les

troncs, éparpille le pollen des fleurs. Enveloppé par ces étreintes

perfides, la forêt mollement s’abandonne... Alors, ambitieux d’affirmer

sa puissance, le vent s’enfle tout à coup, devient cruel, acharné,

formidable! Rien ne l’arrête; ni les craquements des membres robustes

brisés par lui, ni l’épouvante muette des oiseaux arrachés de leurs

nids, ni les gémissements des fougères violées. Il est le souverain,

le despote, le dieu de la terreur et de la force. Il grince, rugit,

saccage, détruit, hurle de volupté, de démence et de rage!... Vaincus,

les arbres tendent vers lui leurs bras tordus de désespoir, les voix

de la forêt demandent grâce; mais le despote ne veut pas les entendre.

Ivre d’orgueil, certain de la victoire, il se repaît longtemps de

l’impuissance de ses victimes... jusqu’à ce qu’enfin, lassé lui-même

de son triomphe, il prépare, pour disparaître dans toute sa gloire, sa

terrifiante apothéose!

Appelée par sa voix, la foudre des antiques sanctuaires renaît. Sur le

fond du ciel couleur d’argile, des lueurs passent, rapides, enveloppant

la forêt de teintes ardentes, lumineuses, splendides! On dirait le

décor sublime d’un théâtre bâti pour des dieux! Et le tonnerre roule

ses fracas... Assise sur le solitaire monticule qui se dresse au milieu

d’un cirque fermé par des mélèzes, Aleksandra assiste au drame des

éléments. Sortie de la datcha une heure avant l’orage, elle a erré à

travers son domaine de troncs et de verdure, jusqu’à ce que la chaleur,

devenue intolérable, la forçât enfin à suspendre sa course.

L’horreur de la nature en disgrâce la trouble, l’épouvante, et pourtant

la fascine, la séduit!... Dans le chaos de la tempête son âme primitive

a reconnu un frère. Lorsque le vent fait rage, lorsque la foudre luit,

elle se dresse sur son piédestal d’herbe, regarde en frémissant se

tordre les rouges serpents, et livre aux folles ardeurs de la brise son

corps haletant, ses joues brûlantes. Cependant la fureur de l’orage

finit par décroître, le tonnerre espace ses grondements. Les éclairs,

plus timides, semblent des rubans d’orfroi suspendus par instants à la

voûte du ciel. De larges gouttes de pluie, chaudes comme des larmes

d’abord, plus fraîches ensuite, s’écrasent avec bruit sur les feuilles

lisses des arbres et sur le sol qui fume. A leur contact la forêt se

ranime; elle croit à la bienfaisance de cette eau qui vient s’offrir à

ses hôtes altérés... Erreur!... Précipitant sa chute, condensant ses

flots, grossissant ses torrents, l’averse, plus destructive que le

vent, fait par seconde des milliers de victimes.

C’est la verdure qu’elle hache et broie sur son passage; les branches

frêles que sa lourde chute abat, les beaux champignons roses, argentés,

vert pâle, que le fouet de ses gouttes cingle, les hampes des

digitales, les mauves clochettes des campanules, les graciles œillets

qui s’affaissent sous son poids; les troncs que déracine le tourbillon

de ses eaux; l’oiseau épeuré que sa douche arrache de l’arbre avec son

nid. Sans compter le meurtre des abeilles qui n’ont pas eu le temps de

regagner la ruche; la noyade des hannetons, la désolante razzia des

papillons flirteurs, et le naufrage des fourmilières.

Lorsque les cataractes du ciel s’apaisèrent à leur tour et que Sacha,

ruisselante, quitta son tertre, son cœur se brisa à constater le

désastre.

Ce ne furent, de toutes parts sur sa route, que rameaux arrachés d’où

découlait la sève; feuilles lacérées, calices broyés, boules de plumes

palpitantes, œufs dispersés, cèpes et oronges meurtris... Deux ou trois

fois son pied, nu sur la sandale de trille, frôla un petit corps doux

et tiède qui haletait; c’était un écrueil, une belette, un oiselet, un

levraut imprudent que la vigilance de sa mère n’avait pas su retenir

au nid; épaves fragiles que la tempête avait soulevées dans son noir

tourbillon et rejeté brutalement sur le sol. Tout ce à quoi Sacha put

trouver un semblant de vie elle l’emporta pêle-mêle dans un pan de sa

robe.

Mais elle aussi était lamentable, la pauvre petite idole!

Dénouées par le vent, fouettées par la pluie, ses nattes en désordre

s’affalaient piteusement le long de ses épaules; sa robe ruisselante

se collait aux endroits où sa peau était nue, lui donnant par tout le

corps une pénible impression de mouillé et de froid; ses sandales à

demi détachées clapotaient sur les débris humides dont le sol de la

forêt était jonché.

Chargée des bestioles que sa pitié a recueillies, elle marche avec

peine et butte à chaque instant sur les racines que l’eau a déchaussées.

Pourtant la voici dans l’allée des noisetiers; de quels côtés la

porteront ses pas qui hésitent? Viéra lui a dit hier qu’Evlampia

l’attend et se désole... qu’elle a promis pour fêter la venue de son

trésor un savoureux kissiel à la framboise... que Danilo a fini la cage

aux écureuils... Justement elle a là, dans un pan de sa robe, deux

petits corps roux nichés sous une queue en panache; n’est-ce pas une

disposition du Père qui veille là-haut sur ses enfants et guide leurs

pas indécis? Il y a bien loin pour retourner ainsi transie à la datcha!

Et puisque Danilo... Sacha fait claquer ses sandales sur le sentier de

la chaumière.

—Par miséricorde! C’est toi, mon cœur? Et ainsi trempée! O

Seigneur!... Viens, ma petite âme!... Enfin, je te vois! Mon trésor,

mon trésor!... Donne ça, mon amour... Ach! ce sont des écureuils, une

belette... elle a ramassé cela, la gentille! Comme elle est pitoyable!

Viens, ma colombe, nous allons te sécher. Que je suis contente! Ah! que

je suis contente de te voir, ma douce, ma dorée, ma campanule, ma rose!

La pauvre Evlampia parlait sans trop savoir elle-même ce qu’elle

disait. Les poétiques appellations petites-russiennes lui semblaient

fades et trop peu nombreuses encore pour exprimer sa tendresse à

l’enfant retrouvée! Lentes et douces, de toutes petites larmes

roulaient de ses yeux sur ses joues, larmes de vieillard à qui la vie,

hélas! a volé toutes ses sèves.

—Sais-tu quoi, seigneuresse? Je vais te mettre mon linge et une de

mes jupes pendant que les tiens sécheront. Que tu seras jolie en

paysanne! J’ai justement là, dans mon coffre, ma robe de noce, mon

kaftane bleu et deux belles chemises que j’ai brodées quand j’étais

fille. Tu choisiras. Je ne les mets qu’à Noël et à la fête de Christ

ressuscité, mais quand il s’agit d’une barichnia comme toi, ce n’est

pas trop beau pour un jour de semaine. Regarde, milaïa, est-ce que

cela te plaît? Ah! ah! ma couronne de fleurs aussi! Peux-tu te figurer

Evlampia fiancée? Et c’est que j’étais belle, mon cœur! Tiens! voilà

mes tresses, blondes, vois, comme celles de Ioulia, et mes bottes de

safian... Oh! soupira la pauvre vieille femme, il y a longtemps que ces

choses ornaient ta servante! Son Pavel dort depuis vingt ans dans la

poussière, sa fille aussi, sa Marina a quitté le monde il y aura tantôt

six automnes, et le mari de sa fille reçoit chaque année sur sa tombe

le riz et le sel que Danilo lui porte. Il ne lui reste que ce dernier

rameau de son arbre d’amour! No! que faire? Il a plu au Seigneur!...

Résignée comme tous ceux de sa race, Evlampia, aussitôt, cessa de

s’occuper d’elle.

—Quand tu seras habillée je pourrai croire que tu es ma fille, si

une barichnia peut permettre que l’humble paysanne songe à cela,

corrigea timidement la vieille femme. Choisis la plus belle de ces

deux chemises, celle avec les jours et la broderie bleue. Voici la

jupe; c’est ma mère qui l’a tissée. Mais puisque tu y es, mets aussi

l’écharpe à franges. Oh! ce collier, qu’il va bien à ton cou gentil!

C’est drôle, tes pieds blancs sortant d’une cotte de villageoise! On

dirait des colombes. Ah! tu veux les bottes, aussi? Les talons de

cuivre claqueront quand tu marcheras. Maintenant, s’exclama Evlampia

ravie, tu es une vraie niéviesta (fiancée)! Sais-tu? Je vais te servir

le kissiel, du miel, des merises. Mets-toi à table, ici, pas sur le

banc extérieur, car tu pourrais attraper froid, après l’averse que tu

as reçue sur le dos. Je m’en vais voir comment mes tournesols, les

pauvres, ont supporté la tempête, et ramasser un peu de bois autour de

la khata. Je serai ici dans un quart d’heure au plus; tu ne resteras

pas seule longtemps... D’ailleurs Danilko va rentrer; il est allé ce

matin à Ermino avec Schmoul pour vendre ses poteries; la brischka

repasse à cinq heures juste. Ce n’est pas l’orage ni le déluge qui

retarderaient le juif! Il doit être à la gare, au train de Kieff, pour

ramener des clients; il préférerait revenir du bourg avec sa charrette

sur son dos plutôt que de risquer les six grivienniks de sa course! No,

je sors; que Dieu soit avec toi!... Sais-tu, seigneuresse? Danilo va

croire, en te voyant, que c’est une des belles filles qu’il fait danser

les soirs de dimanche sur le préau! Cela le fera bien rire après! Hi!

hi!

Les épaules d’Evlampia se secouèrent d’une douce gaieté.

Mais lorsqu’elle fut partie, Sacha ne goûta pas tout de suite au

kissiel rose. Rêveuse, elle marcha sur ses bottes qui craquèrent vers

le coffre d’où s’échappait, à travers le couvercle soulevé, un parfum

de choses mortes. Deux nattes gisaient là, blondes comme une quenouille

de chanvre, épaisses et drues comme le blé des moissons; deux nattes

pareilles à celles qui flottaient, mêlées aux rubans et aux fleurs de

la couronne des fiancées ruthènes sur les épaules de Ioulia.

L’idole les palpa tour à tour, ces nattes, en fit jouer une sur les

blancheurs de sa chemise, puis, résolument, elle souleva son diadème,

attacha les blonds cheveux parmi les roses déteintes, cacha les siens

sous les rubans, et s’en fut dans l’ombre de la chambre pour se mirer

au verre qui recouvrait l’icône.

La vitre grossière ne lui montra pas grand’chose de son image, mais

qu’importe? Elle caressait, ramenées sur sa poitrine, des tresses

pareilles à celles qu’elle avait vues se dorer sous le soleil couchant

le soir d’un inoubliable baiser, et, dans son rêve dément, la Sacha

des jours mauvais disparaissait, échangeant sa misère contre la joie

radieuse d’une épouse de demain!...

Le dos tourné à la porte de la chaumière, elle s’est assise sur

l’escabeau familier d’Evlampia, devant les friandises servies par la

vieille femme. Pourtant, la gelée rose qui tremble dans l’assiette ne

la tente pas. Nulle envie ne lui vient de manger les merises; le miel,

blond comme ses nattes, est joli à regarder, mais éveille à peine les

convoitises de son palais...

C’est que, brisée par les étreintes de la tempête et la douche

de l’averse, fatiguée de sa course à travers la forêt, une douce

somnolence peu à peu tente de s’emparer d’elle. Déjà ses rêveries

flottent dans une brume indécise... Ses bras sont retombés le long

de son corps comme des membres sans vie; sa tête se penche sur sa

poitrine, et ses paupières se ferment... Un mouvement de ses épaules a

rejeté une des tresses en arrière. Dans l’ombre grise de la chaumière,

Danilo lui-même la prendrait pour Ioulia!

Au dehors, aucun bruit ne trouble plus la paix du soir. Magicienne

habile, la nature a de nouveau transformé la forêt en un asile de paix

et de silence. De l’œuvre destructive de tout à l’heure, la poésie

seule reste; le feuillage fraîchement lavé est plus vert; des senteurs

plus odorantes montent de l’âme des corolles meurtries... Une ouïe en

éveil distinguerait peut-être des craquements de brindilles au tournant

du sentier; mais des oreilles qui somnolent ne s’émeuvent pas pour si

peu... Déjà le visiteur est sur le seuil de la cabane, et les tresses

blondes n’ont pas bougé. Danilo sourit en voyant là sa fiancée.

«Pourquoi dort-elle?» se demande-t-il. «Eh! après cet orage, seule,

désœuvrée...» Sur la pointe des pieds il s’approche, méditant une niche

qui saura bien tirer Ioulia de son sommeil.

Autour de la gelée branlante, quelques guêpes tourbillonnent; d’une

main le promis les chasse; de l’autre, relevant la tête de l’endormie,

il cherche de ses lèvres un coin de la peau sous la lourde couronne et

la fait tressaillir d’un amoureux baiser.

Éveillée en sursaut par cette brûlante caresse, Aleksandra redresse son

buste, dégage ses épaules des bras qui maintenant les entourent, et

tourne la tête vers celui que sa chair bouleversée a déjà pressenti.

Frémissante de surprise et de colère, elle se souvient pourtant de

ce qui a donné lieu à la brutale méprise, et, d’un mouvement rapide,

arrache sa couronne.

Avec elle les pitoyables nattes exhumées d’un tombeau de jeunesse

s’affaissent à ses pieds comme des épis fauchés, et son visage,

dépouillé des artifices dont elle l’avait paré avec amour quelques

minutes auparavant, apparaît tel que la nature l’a créé aux regards

éperdus du petit-fils d’Evlampia.

—Seigneur! C’est vous, Aleksandra Piétrovna!... Comment cela peut-il

être, par pitié? J’avais vu Ioulia, Excellence, aussi vrai que Dieu

existe, c’est elle que j’avais vue!... Je jure... Ah! qu’ai-je fait?

Seigneur! Pardonnez! barichnia.

—Tais-toi! ordonna Sacha, et va-t’en!... Moujick! ajouta-t-elle entre

ses dents serrées.

Les yeux du fier descendant des Kosaks brillèrent sous l’injure; mais

il croyait avoir mérité d’être traité ainsi; il redevint humble.

—Pardonne, seigneuresse, fit-il de nouveau, voulant baiser la robe de

l’idole qui le repoussa d’un geste impératif. Je m’accuse. Toi, une

noble! Oui... mais, je te le dis, j’avais cru voir Ioulia.

—Eh! laisse donc ta Ioulia, à la fin! cria Sacha d’une voix rageuse.

Quel rapport peut-il y avoir? Un gros, rond, vulgaire épi de maïs, ta

Ioulia! Et moi?... Ah! ah! je la hais, ta Ioulia, je la hais, je la

hais! Va-t’en!

Danilo, triste et piqué, s’en alla.

—Et toi aussi, je te hais!

Quelques instants après le départ du jeune homme, Evlampia rentra. Elle

portait dans son tablier une brassée de bois vert. Sans déposer son

fardeau, la douce vieille s’approcha d’Aleksandra.

—Que s’est-il passé, mon cœur? Tu étais dans la khata, n’est-ce pas,

quand Danilo est rentré? Eh bien, je viens de le voir passer; il était

sombre. Je l’ai appelé, il n’a pas répondu... Curieuse, j’ai suivi le

gars des yeux. Il a essuyé ses joues avec sa manche; il pleurait, mon

trésor! Lui si gai! Et fiancé!... Tu l’as grondé?

—Cela ne te regarde pas! Laisse-moi tranquille!

—Eh! je sais bien que tu es libre... Mais il est triste, mon

Danilko!...

—Et moi? jeta Sacha dans un cri de douleur sombre. Et pourtant, est-ce

que je pleure? Fi! un homme...

—Tu es triste aussi, toi, mon cœur? gémit la vieille femme, jetant

dans un coin de l’isba, pour se rapprocher de l’idole, le faix

qu’entourait son tablier. Et pourquoi, au nom du ciel, pourquoi?

—Je ne sais pas.

—Mais jeune, belle, riche!... Je pensais que les pauvres gens seuls

souffraient... Dis-moi, ma dorée, dis, pourquoi serais-tu triste?

—Parce que... parce que je me déteste, voilà!

—Quoi? fit la paysanne, écarquillant les yeux. Tu plaisantes,

barichnia! Se détester soi-même! Ah! ah!... D’ailleurs, le Dieu qui

est au ciel ne permet pas; il faut s’aimer, mon amour, et aimer son

prochain comme soi-même, les saints livres le disent. Est-ce que tu

n’as pas entendu le pope lire l’Évangile? C’est beau, la parole du

Christ: «Aimez-vous les uns les autres...» Tu aimes les arbres, les

bêtes, et tu ne t’aimerais pas toi-même, gentille comme tu l’es? Oh!

mon cœur!...

—C’est ainsi, te dis-je.

—Il ne faut pas, il ne faut pas, murmura Evlampia en dodelinant de

la tête. Et moi, je t’aime, ajouta-t-elle après un moment de silence.

Pourquoi tant que cela? C’est aussi un mystère! Mais je t’ai vue toute

petite et mignonne comme un oiselet aux plumes naissantes... Tu ne

pleurais jamais; tu regardais devant toi avec des yeux qui avaient

l’air de voir plus loin que les nôtres, à nous, les vieux!... Puis tu

t’es élancée comme une tige; tu es devenue belle; je t’apportais du

miel, des fleurs, et je t’ai aimée! Autant que Danilo, plus peut-être,

qui sait? Nous ne sommes pas les maîtres de nos cœurs...

—Mais, moi aussi, je t’aime, fit l’idole avec effort.

—Sois bénie pour la bonne parole, mon trésor, dit la vieille femme

en enveloppant Sacha d’un regard d’infini ravissement. Tu es bonne...

Aussi tu devrais pardonner à Danilko. S’il t’a offensée, le gars, c’est

sans le savoir, bien sûr... Et songe, il pleurait! Une baba, passe

encore, mais un homme qui pleure, cela retourne le cœur!

—Il est parti...

—Mais pas loin... Quand je suis rentrée, il était près des ruches, et

là il en a toujours pour longtemps. Je l’appelle. Permets!

Un combat violent se livrait dans le cœur d’Aleksandra. Tant de

sentiments contraires l’avaient envahie, la pauvre petite idole, depuis

que Danilo était sorti de l’isba! Sentiments bien obscurs, il est vrai,

et complexes; mais impérieux comme la rafale qui venait de dompter

la forêt... Au trouble ressenti sous la caresse intruse, à sa colère

contre l’innocent promis de Ioulia, à l’ardente jalousie qui l’avait

fait crier de rage, succéda bientôt l’instinct de son injustice. Si

quelqu’un était coupable, ce ne pouvait être qu’elle, en somme, dont

l’habillement trompeur et les rêves insensés l’avaient faite pour un

instant la fiancée de Danilo. La fiancée de Danilo!... Cette chimère

encore une fois la berce! Dans les limbes confus de sa pensée, elle

prend corps, s’installe lentement, sûrement!... Puis un éclair la

fait rentrer dans le néant, et le sombre doigt de la tristesse touche

de nouveau ses plaies saignantes... Mais, quand Evlampia lui dit que

son petit-fils a pleuré, alors quel flot de pitié brûlant comme une

tendresse d’amante l’envahit! C’est son cœur tout entier que noient

les larmes du naïf et fier gars d’Ukraine. Pourtant, comment pardonner

l’affront de ce baiser, elle, une barichnia, une noble!... Quelle honte

si Danilo allait jaser!... Mais non! Elle connaît trop l’ami de son

enfance; ce n’est pas un moujick, comme elle l’a appelé injurieusement

tantôt, un vil descendant des esclaves de la glèbe! C’est

l’arrière-petit-fils d’un homme libre, d’un cavalier du steppe! Il ne

trahira pas!... Sacha arrête d’un geste le cri d’appel qui va jaillir

des lèvres d’Evlampia, et se dirige vers l’enclos de la chaumière. Elle

ira elle-même humblement chercher celui que son orgueil a chassé.

—Danilo! Danilko! Viens, frère!

La voix est légère et timide comme le murmure d’une source.

—Viens, frère! Je... te... pardonne... tu entends?

Elle touche le Petit Russien du doigt.

Danilo lève les yeux... L’expression de son visage n’est plus celle

que l’idole a connue jadis. Il est pâle, sombre, anxieux... Au lieu de

sourire comme il l’a fait après maintes querelles, ses yeux n’ont qu’un

mélancolique regard... Il n’ose baiser la main qu’Aleksandra lui tend...

—Tu es encore fâché? C’est bien!

—Dieu m’en préserve! Non, seigneuresse; mais je suis indigne... Et

c’est vous qui venez vers moi!

—Suis-je belle? interrogea l’idole se tournant en tous sens pour

montrer sa robe de paysanne. Je te plais? Oui?... Alors, viens! Nous

allons, dit-elle mystérieusement, mettre du lait près du poële pour

les couleuvres, et nous les regarderons boire; puis nous jouerons avec

elles. Et je te montrerai des écureuils, une belette, un pivert, que

j’ai trouvés dans la forêt après l’orage. L’averse les avait presque

noyés, les pauvres! Comme c’est bien que tu aies fini la cage! Il

faudra encore en faire une, deux, plutôt, car le pivert ne peut habiter

avec la belette; elle serait capable de le croquer, la rusée!... Que

donnerons-nous ce soir aux écureuillets? Il n’y a pas de noisettes à

l’isba, et il faudrait chercher longtemps pour trouver la cachette où

leurs frères amassent des provisions pour l’année! D’ailleurs, ce ne

serait pas juste de priver ces écureuils-là pour nourrir ceux d’un

autre nid... Eh! je suis sûre qu’ils mangeraient bien de nouvelles

noix, quoiqu’elles ne soient pas encore mûres; nous irons en cueillir

tantôt. Matouchka, voilà! Je te ramène ton fils!

Un regard mouillé d’Evlampia enveloppa les enfants de sa tendresse.

—Donne du lait, petite mère, que les couleuvres viennent.

—Tu n’as plus peur?

—Depuis longtemps!

—Ce sont les bons génies de la chaumière... Eh! eh! déjà une.

—Comme elle est drôle! fit l’idole en secouant dans un rire ses

tresses encore mouillées. Quelle majesté! Et celle-là qui cligne des

yeux...

Au delà du présent... · 第 6 / 17 段