—Mais justement, je ne pourrai me calmer avant de savoir ce que tu

penses! De si grands mots?... Et la chose, qu’est-elle?... Vadim,

ajouta Viéra après quelques secondes de silence, et en faisant effort

pour reprendre quelque empire sur elle-même, tu vas me dire bien

sincèrement le fond de ta pensée. Jusqu’ici, tu as eu affaire à une âme

affolée qu’il te fallait calmer d’abord par des mots hypocrites.—Entre

parenthèses, tu t’y es bien mal pris, mon pauvre, car tes paroles

n’étaient appuyées ni par la franchise ordinaire de tes yeux ni par

la conviction du ton; tu débitais une leçon d’apaisement, voilà

tout.—Mais vois, frère, j’ai repris ma vaillance, et j’exige que tu

établisses nettement la situation devant moi. Va, je suis décidée, je

t’écoute! Et elle plongea nettement son regard dans le regard ému de

son cousin.

—Mais je n’ai rien à ajouter à tes observations, Viéra, dit le jeune

homme en hésitant un peu. Et puisque mes paroles n’ont pas su te

tromper sur ce que j’avais remarqué moi-même, tu n’ignores plus rien...

Maintenant, une seule chose que je dois te dire et que je t’affirme

n’être pas une consolation banale, c’est qu’il ne s’agit pas encore

ici de folie proprement dite,—oh! ma pauvre sœur, comme ce mot te

bouleverse!—mais d’une agitation nerveuse extrême et de troubles

psychiques qui doivent être peu graves encore puisque, seuls au milieu

de tant de gens qui entourent Sacha, nous nous en sommes aperçus

jusqu’à cette heure.

—Mais alors, Vad, il y aura moyen de la guérir! Nous allons la soigner

tout de suite... dis ce qu’il faut faire!

—Ah! voilà la chose délicate!... Tu vois que la moindre observation,

la moindre tentative de contrarier sa volonté provoquent chez Sacha

des crises de révolte exaspérée et qui doivent faire un tort des

plus graves à son système nerveux déjà si compromis. Comment, alors,

lui imposer les douches, les courants électriques, les injections

hypodermiques, tous les remèdes brutaux, enfin, qui constituent le

traitement des troubles cérébraux? Et puis, aurais-tu le courage,

toi, d’ouvrir les yeux de ta mère?... Pour ma part, je pense qu’il

vaut mieux laisser aller les choses pendant quelque temps encore. La

pauvre petite n’est pas ici dans un milieu hostile à sa santé ni à ses

nerfs; au contraire, elle n’est entourée que de gens qui l’aiment et

ne songent qu’à lui épargner les moindres contrariétés; elle vit aussi

librement qu’un petit animal vagabond et respire tout le jour l’air si

vivifiant de la forêt. Quel traitement pourrait-on lui faire subir qui

équivaille à celui-là?

—Oui, tant que le mal est bénin... Tu dis qu’il est encore tel, et je

veux te croire, Vadim, car c’est si affreux de penser... ô Seigneur!

Mais il peut empirer, il empirera certainement, je le lis dans tes

yeux!

—Non, cela n’est pas certain. Si quelque émotion forte, quelque

trouble organique imprévu ne vient pas compliquer le mal, minime encore

en somme, dont nous avons remarqué les symptômes chez notre Aleksandra,

il est très probable que celui-ci n’empirera pas, peut-être même

guérira-t-il à la longue... Malheureusement...

—Quoi, malheureusement? Pourquoi n’achèves-tu pas? Je t’ai dit que je

ne veux pas de restrictions. Aussi bien, tout ceci me regarde autant

que toi, exclama Viéra avec un peu d’âpreté dans la voix et un geste

impatient des épaules!

—Tu le veux? Eh bien! le pis c’est qu’il s’agit ici d’un cas

héréditaire... Oui, Viérotschka, c’est d’un mal atavique, et non d’un

mal accidentel quelconque, qu’est victime notre sœur... Voilà ce qui

complique les choses... Il est bien rare, hélas! que l’on guérisse la

folie héréditaire.

—Vadim, que dis-tu là? s’écria la jeune fille frémissante. Notre

famille frappée d’un mal aussi horrible? Mais comment sais-tu cela?

Quelle preuve as-tu?... parle! Ah! frère, frère, nous sommes donc

maudits par Dieu! Avec un geste de désolation véhémente, Viéra heurta

ses tempes de ses deux poings fermés. Et dire qu’on est insouciant,

qu’on est jeune, que la vie semble un rêve d’amour et de beauté!... Ah!

Seigneur!

—Tu vois bien que je n’aurais pas dû répondre à tes questions, fit

l’étudiant enveloppant sa sœur d’un regard de pitié; les conversations

de ce genre ne sont pas faites pour une pauvre petite âme de dix-huit

ans...

—Si, Vad. Mais elle doit s’y habituer. Quand cela vous tombe, là,

comme une bombe... Allons, encore une fois je t’écoute. Tu disais

que la folie,—enfin oui, disons la folie: à quoi bon nous leurrer

par l’emploi d’euphémismes?—donc que la folie de Sacha est un mal

héréditaire, et je te demandais comment tu savais cela. Réponds.

—Par un écrit de ton grand-père Douganovski d’abord. (Car c’est la

famille de ta mère qui est en cause ici, et non celle des Erschoff

qui est la mienne, à moi aussi.) Il y aura tantôt deux ans, tante m’a

prié de mettre en ordre des papiers qu’elle avait entassés pêle-mêle

dans un coffre après la mort de son père. Quel a été mon étonnement de

trouver parmi ceux-ci un travail détaillé sur l’hérédité de sa propre

famille! Il avait pu remonter jusqu’à ton arrière-grand-père—au delà,

les renseignements lui manquèrent—et il avait trouvé pendant ces cinq

générations, celle qui le suivait, la sienne et les trois précédentes,

jusqu’à huit cas de folie caractérisée et six cas de déséquilibrement

partiel. C’est la démence de sa fille aînée, la sœur de ta mère, et

celle d’une de ses tantes du côté paternel, qui lui avait donné l’idée

d’établir ce mémoire sur lequel, du reste, le bon docteur ne faisait

aucune réflexion particulière. Comme médecin, il constate les faits,

voilà tout... Il a même l’air de se complaire dans son travail, car il

décrit chaque cas avec une profusion de détails des plus minutieuses.

—Et quels étaient ces cas? fit Viéra haletante.

—Oh! tu comprends que je n’ai pas cela ainsi présent à la mémoire!

C’est si compliqué, ces choses.

—Mais y en avait-il dans le nombre qui puissent te faire prévoir

d’après des similitudes de symptômes ce que sera le mal d’Aleksandra

s’il s’empire?

—Non, ma chérie; rien ne sert, d’ailleurs, de faire des déductions

à ce sujet, car la folie, justement parce qu’elle est la folie,

c’est-à-dire la défaite de toute idée et de tout sentiment

raisonnables, se présente sous des aspects si variés, et dans un

désordre de symptômes si extravagant, que l’observateur et le

spécialiste en sont presque toujours déroutés. C’est ce qui explique

que la guérison en soit si malaisée.

—Vadim, je voudrais lire le travail de grand-père; pourrais-tu me le

procurer?

—Rien ne m’est plus facile, car le sachant inutile à ta mère pour

l’instant, je l’ai gardé chez moi. Je pourrai te l’envoyer de Kieff,

en rentrant. Seulement, je te préviens que tu y trouveras beaucoup de

mots techniques et par conséquent difficiles à comprendre pour toi qui

n’es pas initiée...

—Je m’aiderai d’un dictionnaire; il y en a de gros dans la

bibliothèque, ceux de grand’père, justement... Oh! comme cela va

m’intéresser, maintenant! Hélas! oui, lugubrement m’intéresser, ajouta

Viéra avec un soupir.

—Et faire trotter ton imagination qui n’a pas besoin d’encouragement

pour cela! Je ne sais vraiment si je dois te donner ce mémoire...

—Et quel droit aurais-tu d’agir ainsi, je te prie? Tu n’as rien à

voir avec ma famille du côté maternel. Pourtant, tu les as bien lus,

toi; alors, pourquoi m’empêcherais-tu d’en prendre connaissance?... Je

ne suis plus une enfant, en somme... Oh! je te dis, Vadim, fit Viéra

lentement, que depuis une heure je ne suis plus une enfant! Crois-le,

frère!

Tant de gravité accompagnait ces paroles, une expression de mélancolie

si profonde voilait les clairs yeux bleus, que le jeune homme sentit

monter de son cœur vers sa cousine un élan de pitié infinie.

—Eh bien! qu’il soit fait selon ta volonté, ma Vierotschka!

—Dans le désordre de mes questions, j’ai encore oublié quelque chose.

Dis-moi, parmi les membres vivants de ma famille, à part la sœur de

maman,—celle-là, je sais qu’elle est folle,—y a-t-il encore des...

malheureux comme ceux dont nous venons de parler?

—Non. Et non seulement plus de ceux-là, mais de réprouvés d’aucune

sorte, car je sais par ta mère—que j’ai interrogée sans lui faire

soupçonner le motif de mon enquête—qu’après elle et ta tante

l’aliénée, Katia, Sacha et toi, êtes les dernières représentantes

de votre race du côté des Douganovski. Ton grand-père constate déjà

dans son mémoire que cette famille est près de s’éteindre... Il

n’avait eu qu’un fils, lui, qui est mort en bas âge, puis ta tante

Sofia, puis ta mère; et, en fait de parents plus éloignés, dans la

branche des Douganovski, il ne lui restait qu’une tante célibataire

atteinte de folie, et un cousin germain âgé de plus de soixante ans,

sans descendants. Ces deux-là sont morts depuis longtemps. Le médecin

aliéniste qu’était ton grand-père aurait dû se réjouir de voir réduite

à quelques membres une race stigmatisée d’un si horrible mal; mais non,

il n’y songe même pas; l’orgueil de l’homme est si grand qu’il préfère

se survivre à lui-même dans la souffrance et l’abjection, plutôt que de

consentir au néant!... Tu vois, Viérotscka, que je connais l’histoire

de la famille mieux que toi.

—Oui, c’est vrai. Ces questions ne m’intéressaient pas jusqu’ici; je

ne pensais qu’à maman, à Sacha, à Katia, à toi, Vad!... Je n’avais pas

encore appris qu’il faut dans la vie savoir penser à tout, surtout à ce

qui est le plus triste, hélas!...

—Il ne faut pas non plus que tu deviennes maintenant d’un pessimisme

outré, ma petite sœur! C’est une tendance qu’ont les êtres jeunes et

vibrants d’exagérer ainsi leurs peines; il faut voir les choses d’un

œil plus impartial, plus philosophe.

—Eh! comment veux-tu que je les voie, les choses, quand elles sont là

criantes d’injustice et de réalité! Ah! Vadia! Sacha folle! Comment

veux-tu que je pense à une tragédie pareille sans gémir tout haut de

douleur et de pitié?

—Crois-tu, ma chérie, que je ne te comprenne pas? Va, je suis là

depuis une demi-heure à te prescrire du calme, et mon cœur, à moi,

éclate de chagrin! Mais comment saurons-nous épargner les peines à ceux

qui nous sont chers si nous ne parvenons pas à surmonter les nôtres en

leur présence? Songe à ta mère qui, grâce au ciel, est restée jusqu’à

présent aveugle au malheur de Sacha; que deviendra-t-elle le jour où

elle s’en apercevra enfin?... Oh! sœur, c’est là une chose dont Dieu

me préserve de devenir le témoin, et que nous devons retarder au prix

de tous nos efforts! Quant à Katia, le bonheur des fiancées l’aveugle,

elle est si gaie, si insouciante! Aurons-nous le courage de lui gâter

l’heure triomphante de son mariage par de si tristes craintes? Non

seulement nous devons donc cacher notre inquiétude le mieux que nous le

pourrons, mais encore essayer de donner le change par nos plaisanteries

et notre air de ne rien voir, si une bizarrerie plus accentuée de notre

Aleksandra venait un jour ou l’autre forcer les soupçons de ma tante ou

de Katia... Nous éloignerons de la sorte, aussi longtemps que nous le

pourrons, la douleur des êtres faibles que nous aimons. Te sens-tu le

courage d’agir ainsi, Viéra?

—Oui, Vadim, oui, cette force, je l’aurai; du moins tant que tu seras

ici pour me seconder... Mais dans trois semaines tu pars, et alors que

ferai-je seule contre l’indomptable malheur?

—Ce que ta vaillance et ta pitié réunies te dicteront, sœur. Je

réponds d’elles, moi, je sais bien qu’elles iront jusqu’au bout de leur

tâche!

—Et quand il sera trop tard pour feindre?... Quand nos efforts

deviendront vains?...

—Alors, Viéra, alors nous laisserons agir Dieu!

La jeune fille, à ces mots, tourna la tête vers l’image sainte dont

l’or pâle scintillait doucement dans un coin de la chambre. Tout

d’abord un mouvement d’hésitation la retint, comme si le premier

souffle d’épreuve qui passait sur sa vie avait eu déjà le pouvoir de

faire vaciller la claire flamme de sa Foi; mais ce ne fut là qu’une

faiblesse passagère; bientôt reconquise, elle marcha ardemment vers

l’icône.

—O Seigneur! elle est si douce et si jolie, murmura-t-elle en se

prosternant par trois fois pour toucher la terre du front, selon

l’usage russe. Éloigne, Dieu puissant, éloigne ce calice de tes fidèles

servantes! Et maintenant, je vais te laisser travailler, Vad!...

Sa voix était devenue plus égale, son regard plus serein.

—Travailler? Non, je ne le pourrais plus en ce moment; mais je vais

copier ce que j’ai écrit tantôt. Et toi, où iras-tu?

—Près de maman. Depuis que je la sens destinée au malheur, j’ai besoin

de lui montrer toute ma tendresse, à cette pauvre mamotschka!...

—C’est bon. Dans vingt minutes, dans une demi-heure au plus tard,

j’irai vous rejoindre. Vous serez au jardin?

—Oui, sous le berceau de vigne sauvage. C’est là que nous

travaillerons aujourd’hui au trousseau de Katia.

—Et c’est déjà M^{lle} Burdeau qui arrive là-bas, sans doute, avec son

chapeau à la mode de Paris?

—De quel côté? Je ne vois pas...

—Mais, là-bas, devant toi. Elle reste immobile sous le bouquet de

lilas, à gauche de la pelouse.

—Ça, M^{lle} Burdeau? Ça, un chapeau à la mode de Paris?... Oh! Vad!

Et Viéra ne put s’empêcher, tant sont souples les impressions de la

jeunesse, d’avoir un joli sourire amusé.

—Mais c’est un noisetier noir sur lequel Ioulia a mis sécher une de

nos blouses!...

L’étudiant, à son tour, rit de bon cœur de sa méprise.

—C’est dommage que Katia ne m’ait pas entendu, fit-il; elle aurait eu

là une belle occasion de plaisanter. Comme elle est gaie, notre Katia!

—Parfois, même, insupportablement; elle n’a pas de mesure.

—Oh! ne le lui reproche pas, Viérotschka! La mesure viendra assez tôt,

va!

—Tu as raison, frère. Hélas! oui... Allons, au revoir, et à tantôt.

—A tantôt.

—Où es-tu, mama? cria Viéra en descendant les marches du perron.

—Ici... sous la tonnelle. Viens vite... On te cherchait, ma chérie,

dit Tatiana quand la jeune fille l’eut rejointe; le Juif a apporté le

courrier de la gare; il y a une lettre pour toi de Maria Pavlovna.

—Où? Donne.

En prenant le pli scellé que lui tendait sa mère, Viéra rougit, et

son cœur se mit à battre de plaisir; car elle savait qu’une lettre

de Maria Pavlovna, cela signifiait aussi une lettre d’Evguénï, et

une lettre d’Evguénï, c’était une provision de bonheur pour trois à

quatre semaines! Presque aussitôt, pourtant, une faible angoisse fit

tressaillir ses nerfs. «En serais-je déjà réduite, songea-t-elle, les

yeux fixés sur l’enveloppe dont ils semblaient lire attentivement la

suscription, à ne plus pouvoir goûter en paix une joie toute légitime?»

M^{me} Erschoff n’ignorait pas la supercherie des lettres de Maria

Pavlovna. Plusieurs fois elle avait surpris dans les épîtres de

celle-ci des feuilles couvertes d’une grosse écriture franche qui

n’avait rien de commun avec les caractères fins et circonspects d’une

ancienne élève de l’«Institut des filles nobles...» Mais, ravie à la

perspective d’une seconde alliance avec la famille Afanassieff, et trop

sûre de la loyauté d’Evguénï qu’elle connaissait depuis son tout jeune

âge, pour craindre un résultat douteux de ce commerce épistolaire, la

bonne Tatiana Vassilievna fermait les yeux sur le manège des jeunes

gens et faisait semblant même de ne pas s’être aperçue qu’il existât

entre eux autre chose qu’une cordiale entente d’amis d’enfance.

—Lis ta lettre à ton aise, Viérotschka, dit-elle en se levant du banc

sur lequel sa fille l’avait trouvée assise, un ouvrage entre les mains

et la chatte d’Aleksandra indolemment nichée dans son giron. Je vais

dire à Ioulia d’apporter ici le thé. Aussi bien les autres ne peuvent

tarder à venir; il est quatre heures et demie, si ma montre va bien...

Viens, Bielka! Viens, mon petit lièvre blanc! Comme elle est grasse!...

No! et ta maîtresse, Bielotschka, où est-elle? Elle nous néglige bien,

n’est-ce pas, Biélousinka, ta petite maîtresse!...

La tigresse en miniature étira ses pattes aux ongles roses, secoua

sa fourrure neigeuse, mais son grave minois ne bougea point. Sa

philosophie de chatte bien nourrie dédaignait de s’émouvoir au son de

vaines paroles...

Maman, elle, poussa un gros soupir, regarda longuement du côté de

la forêt, et dans ses doux yeux bleus, charme resté vivant de sa

grâce d’autrefois, deux larmes furtives perlèrent... Mais, avant que

Viéra pût voir son émoi, elle s’éloigna, suivie de Bieletschka qui,

n’ignorant rien des us de la maison, savait quel profit il y avait

pour elle à se rapprocher des cuisines.

Dix minutes à peine s’étaient écoulées depuis le départ de M^{me}

Erschoff, que M^{lle} Burdeau et Katia apparurent à leur tour sous le

berceau de vigne touffue.

—Où étais-tu passée, tantôt? demanda celle-ci à sa cadette. Je te

vois dans la véranda causant avec Evlampia; vite, je fais le tour pour

venir te rejoindre, et, fu...uit! plus personne! J’ai cherché après toi

dans toute la maison, puis au jardin, puis sur la route, mais en vain!

C’est la lettre de Maria Pavlovna que tu tiens là? Comme son écriture a

changé! fit la malicieuse en exagérant son étonnement. On dirait celle

d’un élève en agronomie!...

—Est-ce qu’en Russie les élèves en agronomie ont un genre d’écriture à

eux? demanda Madeleine Burdeau avec ingénuité.

—En Russie, non, pas précisément. Mais à Boutcha... hum!

Et Katia de rire à gorge déployée.

—Comme tes plaisanteries sont fines, Katioucha! dit Viéra en appuyant

sur ce diminutif qui horripilait tant sa sœur. C’est un honneur,

vraiment, d’être mystifié par toi. Pourtant, je te dirai qu’on le

déclinerait parfois avec plaisir, cet honneur, ma chère. Fais-nous donc

la grâce de savoir te taire à propos!...

Katia, gravement, se mit en position, et, pour toute réponse, fit le

salut militaire. Puis, gardant son même ton léger, elle demanda:

—Viens-tu demain à Kieff avec M^{lle} Burdeau et moi? Je vais

commander ma robe pour le dîner de dimanche en huit. Hé! hé! moi aussi

j’ai mon secret, ajouta-t-elle en tirant de sa poche une lettre dont

elle se servit avec ostentation comme d’un éventail. Notre mariage

sera avancé d’un mois, cria encore l’étourdie dans sa main gauche

roulée en cornet acoustique. Ne le dites à personne... Les chefs de

Serguié ont anticipé son congé; la noce, si maman consent,—et quel

motif aurait-elle de refuser?—aura lieu le 18 novembre... Mamotschka,

viens, chérie; nous parlions de toi... Je disais que tu nous avais

priés, Serguié et moi, d’avancer notre mariage d’un mois, parce que

tu souhaitais être le plus tôt possible débarrassée de ta fille

aînée, et que l’amiral Dariloff, ayant bien voulu prendre ton désir

en considération, avait fait donner son congé à Serguié un mois plus

tôt qu’il ne l’avait été décidé d’abord... Tu es contente? Vois quelle

influence tu as en haut lieu!...

—Dieu de miséricorde! Que me racontes-tu là, gémit la bonne Tatiana en

raffermissant ses lunettes sur son nez pour mieux voir l’extravagante

qui lui parlait. Tu deviens folle, ma pauvre Katia?

Viéra tressaillit. «Encore ce mot, songea-t-elle avec douleur! On

se le jette ainsi constamment à la tête, comme s’il n’avait d’autre

signification qu’un reproche bénin. Mais comme il me fait mal à moi!

Je ne pourrais plus jamais, non plus jamais de la vie l’employer, moi,

maintenant, ce mot affreux, même si ce dont nous avons parlé, Vadim et

moi, n’arrive pas...»

—Peut-on dire des choses pareilles, continuait M^{me} Erschoff en

hochant la tête d’un air innocemment scandalisé? Enfin, vraiment, oui,

tu es folle, ma petite fille!

—Oui, mamotschka! folle de bonheur, de joie, d’espérance, d’amour!

Folle de mes vingt ans, de mon Serguié, de toi! jeta Katia en un cri

vibrant de débordante ardeur.

—C’est beau, la jeunesse... jeune! fit Madeleine Burdeau, souriant à

cet enthousiasme un peu trop démonstratif, peut-être, mais si sincère!

—Quel âge avez-vous donc, vous, mademoiselle, pour parler ainsi,

demanda Vadim, qui pendant les derniers mots de Katia était venu se

joindre au groupe? En France, il est impoli, je crois, de demander son

âge à une femme; mais nous, les Russes, nous sommes plus... mettons

plus ronds... Oui, combien de printemps comptez-vous, pour traiter

ainsi la jeunesse comme une chose regrettée et lointaine?

—Oh! moi!

Le geste de M^{lle} Burdeau semblait dire: «Moi? est-ce que je compte,

moi? La jeune fille qui, depuis sa sortie de pension, gagne sa vie

parmi les étrangers, a-t-elle un âge?...» Pourtant, craignant que le

jeune homme ne prît son silence pour une coquetterie puérile, elle

finit par dire, tout de même:

—J’ai vingt-six ans, Vadim Piétrovitch. Mon passeport à l’appui,

ajouta-t-elle avec un sourire déjà redevenu gai!

—On vous en donnerait vingt, sans compliment. C’est étonnant comme les

Françaises se... conservent! Et pas dans du vinaigre, pourtant, comme

disait pittoresquement mon précepteur, M. Rendon!... Sais-tu, Katia,

que Mademoiselle a l’air plus jeune que toi?

—Que bien lui fasse, dit Iékatérina sans rancune.

—Mais le cœur, Vadim Piétrovich... l’âme! jeta Madeleine Burdeau avec

mélancolie.

—Oh! fit Viéra, il ne faut pas avoir vingt-six ans pour que le cœur et

l’âme vieillissent!

Vadim, légèrement, poussa Viéra du coude.

—Je ne dis pas cela pour moi, reprit-elle bien vite en ébauchant un

sourire qui contenta tout le monde; mais...

—Pour le roi de Prusse! trancha Katia en pirouettant sur elle-même et

faisant claquer ses doigts comme des castagnettes. Grâce à Dieu, voilà

le samovar qui vient mettre fin à ce radotage psychologique! A-t-il

de l’esprit, le samovar! Vive le samovar, vénérable monument de la

nationalité russe!

—C’est l’avant-dernière fois que Ioulia nous le donne, le samovar;

n’est-ce pas, enfant? dit Tatiana Vassilievna en prenant des mains

de la Petite-Russienne la bouilloire reluisante. Après demain, elle

retourne chez ses parents, et dans deux semaines, la noce! Ah! ah!

la fillette est heureuse! On dansera, ce jour-là, hein? Et toi la

première, avec ton Danilo?... Mais, que diras-tu, ma colombe, quand

on te coupera tes beaux cheveux? Crois-tu que le mouchoir à fleurs te

coiffera mieux que tes tresses blondes?

—Non! Et que faire, barinia? Maintenant, ma couronne de fleurs et

mes nattes me vont bien, c’est vrai; mais quand je serai vieille!...

Comme on se moquerait de moi si je ne pouvais cacher mes cheveux sous

l’otchipok des babas. Vous savez bien, barinia, que chez nous, c’est

une honte pour une paysanne de rester fille. Et puis...

—Et puis, tu aimes ton Danilo, n’est-ce pas, Iouletschka, fit Vadim

en riant. Est-il humain, et surtout féminin cet «et puis»? Toute la

diplomatie du cœur de la femme tient là-dedans!

—Eh! elle est bien dotée, dit M^{me} Erschoff quand Ioulia eut fini

de servir le thé; son père donne à Danilo cinq déciatines de terre,

une paire de bœufs, deux vaches, des poules... Pour elle deux coffres

pleins d’effets, un lit et une vaisselle de terre complète. Moi,

je lui offre un samovar de vingt-quatre verres, et les enfants six

essuie-mains brodés. La voilà riche pour toute sa vie, si Danilo reste

l’honnête et courageux garçon qu’il a été jusqu’à présent. A propos,

n’est-ce pas Evlampia que j’ai vue causant avec toi devant le balcon de

la véranda, Viérotschka?

—Si, mère.

—Elles se faisaient des confidences, ajouta vivement Katia en prenant

un air mystérieux, des confidences à propos de Sacha, le trésor!...

—Ah! toi, laisse à la fin, cria Viéra avec colère.

—Et puis, continua Katia sans se laisser émouvoir par l’interruption

de sa cadette, notre romantique Viéra a disparu de la véranda comme une

ombre... Je l’aurais cru retournée au pays des esprits si, passant près

des fenêtres de Vadim, je ne l’avais...

—Tiens! Tantôt, tu prétendais m’avoir cherchée par toute la maison,

tout le jardin, tout Vodopad, sans pouvoir deviner où j’étais passée...

Tu mens bien, je te félicite, sœur!

—C’est que je voulais voir si tu dirais toi-même ce qui en était...

Mais non, tu as prouvé, Viérotschka, que, si je mens bien, tu ne

dissimules pas plus mal, toi... Et que complotiez-vous, tous deux, je

vous prie? A vous voir, un étranger, ignorant qu’en Russie l’amour

entre cousins germains—entre frère et sœur, comme nous disons,

nous—est considéré presque comme un inceste, aurait pu vous prendre

pour des amoureux en querelle... Moi, je me suis dit seulement, en

remarquant vos noirs visages, que vous deviez être les complices de

Dieu sait quelle chose ténébreuse... Ai-je eu raison, sœur?

—Oh! oui, oui, murmura Viéra entre ses dents serrées... oui, les

complices d’une chose ténébreuse... d’une chose horrible et ténébreuse.

—Des héros de Solovieff, quoi! plaisanta très haut Vadim pour couvrir

la voix de sa cousine. Tu as vite bâti des romans! Est-ce une chose si

extraordinaire qu’un tête-à-tête entre Viéra et moi?

Au delà du présent... · 第 5 / 17 段