—Oh! institutrice, c’est bien à mon corps défendant, allez! (Excepté

quand je me trouve au milieu de gens aussi parfaitement aimables que

vous l’êtes, vous autres, corrigea la jeune fille en souriant aux dames

Erschoff.) Je suis une paresseuse, moi, une flâneuse, une rêveuse et un

tas d’autres choses en euse; je voudrais passer ma vie dans un fauteuil

moelleux, entourée de belles fleurs et de bibelots fragiles, une chatte

sur mes genoux, un griffon à mes pieds, et ma fenêtre ouverte sur un

ciel sans limites... Le sort, hélas! en a décidé autrement,—c’est son

fort, à cet esprit de contradiction,—il faut bien que je me résigne!

—Et il a eu raison, cette fois, le sort, dit l’étudiant. Fi! l’inutile

personne que vous auriez été, s’il vous avait permis de suivre un tel

programme!

—Eh bien! et puis?...

—Et puis? si tout le monde avait ces aspirations là, et que la bonne

volonté du destin y souscrivît, l’humanité marcherait ni mieux ni plus

que le crabe, c’est-à-dire à reculons...

—Ah! quel dommage ce serait! Elle n’aurait pas d’automobiles pour

écrabouiller gens et bêtes, ni d’avocats pour gagner les mauvaises

causes, ni d’anarchistes pour faire sauter les rois!

—Et pas de saintes anonymes non plus, dont les loisirs, entre deux

leçons qui les font vivre, se passent à visiter les malheureux et

à apprendre à lire aux enfants des moujicks, continua Vadim en

s’inclinant avec respect devant son interlocutrice.

Madeleine Burdeau rougit.

—Croyez-vous qu’elles ne soient pas un passe-temps bien plus qu’une

corvée, ces choses dont vous parlez, dit-elle en se baissant pour

chercher un imaginaire peloton de fil?

—Peut-être, pour des êtres de dévoûment tels que vous et Natalia

Lévine.

—Ah! c’est cela, dit Viéra, que chaque jour, à la même heure, M^{lle}

Burdeau va retrouver son amie dans l’isba que cette originale habite?

Des femmes du village m’avaient dit que Natalia Grigorievna et une

autre dame de Kieff apprenaient à lire à leurs enfants et soignaient

la fille de Ianko, cette malheureuse qui a été presque brûlée vive en

voulant sauver des flammes d’un incendie le bébé d’une de ses voisines;

mais j’étais loin de me douter que «cette autre dame de Kieff» c’était

vous, chère Madeleine! Et dire que nous, les seigneuresses de Vodopad,

nous n’avons j’avais songé à soulager nos paysans autrement que par

des aumônes d’argent ou de vieux vêtements!... C’est une honte.

Mademoiselle, dès demain vous m’emmènerez avec vous.

—Moi aussi, ajouta Katia après une courte hésitation.

—Je vous serais probablement plus encombrant qu’utile dans vos

tournées, fit Vadim, en mordillant sa moustache d’un air ému, pourtant,

il ne sera pas dit que votre exemple sera vain pour moi. Vierotschka,

voici un bon de cent roubles que je te renouvellerai deux fois par an

pour les pauvres de Vodopad...

—Quand nous aurons fini le trousseau de Katia, dit la bonne Tatiana

Vassilievna à son tour, nous coudrons pour les vieillards et les

enfants.

—Et béni soit, conclut l’étudiant en levant ses bras au ciel d’un

geste comique, le loup-garou qui a été la cause d’une si noble

émulation!

Tout le monde rit, et cette douce gaîté régnait encore quand la

porte de la chambre s’ouvrit, donnant passage à la sœur cadette des

demoiselles Erschoff. Sacha revenait visiblement de la forêt, car

dans les plis de sa robe retenue à la ceinture par des épingles

hâtives, des brindilles de mousse restaient accrochées, et tout près

de l’oreille,—saignant comme une plaie vive,—une grappe de sorbes

piquait de ses baies ardentes les tresses aux minces anneaux. Sans

dire un mot, l’idole alla s’asseoir près de M^{me} Erschoff qu’elle ne

regarda même pas, et Katia se disposait à l’accueillir par ses boutades

d’usage, quand, devançant ses paroles, un cri de douleur retentit à

travers la chambre.

—Qu’as-tu, Iouletschka, au nom du ciel, qu’as-tu? demanda Tatiana

Vassilievna en se précipitant vers la Petite-Russienne qui, avec une

grimace de souffrance, se tamponnait une des joues de son ouvrage

commencé. Es-tu blessée?

—Non, barinia, non; rassurez-vous; c’est une guêpe qui m’a piquée

près de l’œil, répondit Ioulia, dont la voix était encore toute

chavirée. Ach! toi, sale bête! (Et elle fit le geste de cracher sur

l’ennemi disparu.) Mais, pardon, seigneuresses, je vous ai effrayées;

je n’aurais pas dû crier comme ça pour une chose aussi simple; ça nous

arrive souvent, à nous autres paysannes, d’être mordues par une guêpe.

C’est que c’était presque sur la paupière...

—Ne songe pas à cela, ma pauvre, dit Viéra, remercions Dieu, au

contraire, que tu nous aies effrayées en vain.

—Attends, petite, dit à son tour Vadim, en entrant dans la chambre, je

vais mettre une compresse sur ta piqûre, et dans quelques secondes tu

ne sentiras plus aucun mal.

Pendant ce temps-là, la joue de Ioulia gonflait à vue d’œil.

—Que dirait Danilo, plaisanta Vadim, s’il te voyait laide ainsi?

—Oh! barine! sourit la Petite-Russienne dont la joue restée indemne

rougit à l’égal de l’autre.

Et tout le monde de sourire avec elle.

Seule, Aleksandra, immobile et muette depuis son entrée dans la

chambre, contemplait cette scène avec son indifférence accoutumée.

Son menton appuyé dans les paumes de ses mains unies, la semelle de

sa sandale battant le plancher d’un mouvement lent, elle regardait

tout le monde s’empresser autour de Ioulia sans manifester la plus

légère émotion, sans montrer même un intérêt banal. Du moins c’est ce

qu’aurait constaté un spectateur superficiel...

Mais si Vadim qui, depuis la conversation qu’il avait eue avec Maria

Pavlovna dans le parc de Boutcha, surveillait, aussi étroitement qu’il

le pouvait sans attirer l’attention de ses parentes, les gestes et

la physionomie d’Aleksandra, avait observé en cet instant ce qui se

passait en elle, au lieu de baigner d’un puéril alcali les joues de la

Petite-Russienne, il n’eût pas été médiocrement surpris de lire tant de

cruauté dans les changeantes lueurs des yeux devenus presque noirs sous

l’intense expression qui animait le regard; une crispation si nerveuse

des doigts qui retenaient le menton avancé en un mouvement avide; et,

dominant ces marques de haine ou de colère, tant de tristesse marquée

aux plis des lèvres minces, aux contours de la bouche enfantine et pure.

Mais, Dieu merci! ni le futur médecin ni personne autour de lui ne

songeait en ce moment à la petite idole. On était habitué à son

mutisme, à ses caprices, et de la voir indifférente quand tout le

monde s’agitait à ses côtés n’étonnait plus depuis longtemps. Une

fois, seulement, les yeux timides de Ioulia rencontrèrent ceux de

la barichnia et se baissèrent plus rapidement qu’ils n’en avaient

coutume...

Avait-elle compris, avec l’instinct de la proie, ce que nul au monde,

pas même peut-être son adversaire inconsciente, ne savait?

Quelques minutes après l’incident de la piqûre, le signal de la

récréation ayant été donné par M^{lle} Burdeau, organisatrice

convaincue de ces cours d’ouvrage manuel, les habitants de la datcha

se dispersèrent comme de coutume au gré de leur fantaisie.

M^{me} Erschoff aida Ioulia encore toute désemparée à mettre un peu

d’ordre dans sa chambre; Viéra, Katia et Vadim s’en allèrent par les

sentiers sinueux, à travers la campagne, jusqu’à l’étang dont les

cascades, autrefois importantes, aujourd’hui minuscules, ont donné leur

nom à Vodopad.

Quant à Madeleine Burdeau, il est l’heure pour elle d’aller rejoindre

Natalia Grigorievna Lévine, l’originale vieille fille mi-conservatrice,

mi-nihiliste, dévorée de l’amour de son pays, de la liberté et du

prochain, qu’elle a connue à Kieff dans une famille allemande où toutes

deux donnaient des leçons de leurs langues respectives, et à laquelle

elle s’est singulièrement attachée, admirant, sans trop le comprendre,

peut-être, cet hétéroclite échantillon d’apôtre comme l’autocratie

russe en produit à foison.

Chaque jour, à la même heure, perchées ensemble sur une haie de

branches tressées, près de l’isba qu’a louée pour l’été Natalia

Grigorievna Lévine, la Slave mystique et l’élégante Française font

épeler aux enfants des moujicks les lettres de l’alphabet: A, Bé, Vé,

Gué... non, pas ghé..., gué!... Dé, Ié, Gé...

Et rien n’est plus comique, plus pittoresque et plus touchant que

d’entendre Madeleine Burdeau rectifier, avec un zèle infatigable, la

prononciation de lettres et de mots qui, dans sa bouche d’étrangère, à

elle, ne gardent plus aucune identité.

Et Sacha?

Figée dans son obstination muette, la lèvre dure, le front barré, elle

va vers la forêt prochaine en regardant droit devant elle, sans que

ses yeux s’émeuvent au charme des objets qui lui sont familiers, sans

que son âme perçoive les voix qui ont coutume de bercer sa rêverie

puérile. Deux ou trois fois, elle a, d’un geste bref, arraché une

tige pleine de sève, détaché de la branche mère un rameau verdoyant.

Ses pieds, dédaigneux des sentiers qu’ils foulent, sapent sans pitié

les champignons hâtifs, écrasent les feuilles, broient les corolles.

Est-ce bien là la passionnée des fleurs, la protectrice des arbres, la

gardienne du temple dont les dieux sont des troncs?

Longtemps elle marche de la sorte, insoucieuse du but où ses pas

la porteront, ignorante peut-être, du lieu où elle se trouve; mais

son instinct, qui est aussi celui des bêtes souffrantes, la guide,

sans prendre ordre de sa volonté, vers le refuge d’où peut surgir un

soulagement. Déjà elle a quitté l’allée des noisetiers; à sa gauche,

derrière la colonnade gracile des bouleaux, une isba, revêtue de

pampres et de fleurs vives, regarde Aleksandra de sa fenêtre ouverte.

Là, peut-être, en cet asile rustique que la brise et les parfums de la

forêt visitent seuls, un être aux primitives tendresses trouvera-t-il

le geste capable d’apaiser son âme endolorie? Est-ce qu’Evlampia n’a

pas maintes fois, par un regard ou une parole d’esclave, découvert le

chemin de cet obscur dédale qu’est le cœur de la petite idole?

D’où vient, alors, qu’au moment de s’engager dans le chantier qui mène

à la chaumière fleurie, un mouvement de recul rejette la promeneuse en

arrière, et, d’une volte-face prompte, la fait retourner sur ses pas?

Sacha longe de nouveau le chemin par lequel elle est venue, mais au

lieu de rejoindre, à mi-route, les sentiers qui conduisent à la datcha,

elle s’engage à droite, au milieu de l’inextricable fouillis de ronces

et de hautes herbes dont le sol de la forêt se hérisse en voisinant

avec la steppe.

Sa robe s’accroche aux épines et leur laisse de petits lambeaux

semblables à des papillons blancs; ses sandales buttent contre les

souches; les barbes des chardons agrippent son voile flottant; sur son

pied sans bas de petits corps souples glissent sournoisement, tandis

qu’à ses oreilles bourdonnent les scarabées d’émail et les guêpes au

dard traître.

Les graminées qu’elle froisse éparpillent sur elle la poussière de

leurs graines; une aile peureuse la frôle; un chaud rayon la baise...

Et elle marche inconsciente dans cette splendeur féconde, la pauvre

petite idole qui lui doit tant de joies, inapte à débrouiller en sa

pensée diffuse ce qui la rend mauvaise et qui la fait souffrir, le

cœur cloué—sans savoir par quels doigts—comme ces oiseaux pantelants

dont les moujicks tirent des présages! Seule, une toute petite flamme,

pareille aux lucioles vagabondes des soirs de printemps, brille en son

cerveau clos et guide sa douleur. Elle voit à sa lueur qui tremble

un visage tuméfié par la piqûre d’une guêpe; deux tresses blondes,

lourdes et drues comme le blé des moissons, une jupe bariolée, un

symbolique diadème de paysanne ruthène, et deux mains épaissies par le

travail des humbles qui tiennent son bonheur, à elle, Aleksandra, et le

serrent et l’emportent, et le cachent sournoisement en quelque endroit

désert, comme les voleurs font de leur butin... qui, plus jamais, ne le

rendront.

Ah! comme elle hait de tout son être impulsif et neuf cette Ioulia qui

porte au front la couronne des fiancées, et qui s’en va, le soir, par

les sentiers ombreux, écouter les propos d’amour de Danilo! Comme elle

se sent lasse et triste, depuis l’heure où, cachée par un bouquet de

sureaux, elle a surpris le baiser que mettait sur la joue brûlante et

ravie de la paysanne, le petit-fils d’Evlampia! Dans quelques semaines,

Danilo va quitter Vodopad... Il s’en ira au bourg voisin où habitent

les parents de sa promise, et le dimanche seulement, de loin en loin,

il reviendra visiter avec l’intruse la chaumière perdue parmi les

troncs verdoyants de la forêt... Visiter avec la maudite intruse cette

chaumière où depuis des temps si lointains la petite idole a coutume

de trouver docile à ses caprices d’infante un doux gars de vingt ans,

patient comme un ami, beau comme un fiancé, chaste comme un frère, et

fier sous le kaftane brodé que serre à la taille une écharpe éclatante,

comme les farouches Kosaks, ses ancêtres, les intrépides guerriers des

steppes de l’Ukraine.

Quand elle était petite, il tressait des berceaux d’osier pour sa

poupée, attrapait à la glu des bouvreuils pour lesquels une cage était

bientôt faite, construisait des moulins qui tournaient drôlement leurs

longs bras, rien qu’en soufflant un peu dessus, comme celui du juif

Movscha, et sculptait des balalaïki mignonnes dont on pouvait pincer

les cordes. Le bol, renflé et lisse comme une poterie étrusque où elle

boit encore son lait chaque matin, c’est Danilko qui le lui a modelé;

c’est lui qui a natté les sandales sur lesquelles elle marche, lui

encore qui a semé autour de la datcha ces belles fleurs ardentes

aux parfums d’épices qui, l’été, à l’heure où la nuit vient, font

ressembler le jardin de Vodopad à une cassolette monstre. Et chaque

soir, quand le temps est doux, n’est-ce pas Danilo aussi qui berce de

vieilles chansons et de légendes naïves l’âme vagabonde de la petite

idole?

La balalaïka passée au cou par un ruban de laine pourpre, les yeux

perdus sur le mystère des sous-bois endormis, les doigts pinçant en

cadence les cordes grêles, nul ne sait interpréter comme lui les

chansons des aïeules...

_Nié brani minia, rodnaïa...

Ne me gronde pas, mère chérie,

Si je l’aime...

Ah! qu’il est triste et lourd

De vivre sans lui sur la terre!...

Je ne veux pas d’ornements somptueux

Ni de pierreries, ni de perles, ni de tissus précieux;

Les cheveux bouclés d’un doux gars et ses yeux

Ont embrasé mon cœur d’amour..._

Les notes s’enflent, les sons s’élèvent; un point d’orgue sépare deux

phrases, et la voix naïve et jeune, mieux qu’un organe savant est

d’harmonie dans cette forêt profonde où rien d’humain ne passe, où

les seuls auditeurs du barde sont avec l’âme primitive de celle à qui

s’adressent ces chants, l’oiseau juché sur son nid d’amour, la biche

qui rentre avec son faon, le lézard attentif et les abeilles ivres de

suc...

_Pendant le jour clair et pendant les nuits lentes,

Dans le sommeil et dans la veille

Les larmes obscurcissent mes yeux!...

Aie pitié, aie pitié, ma mère!..._

Evlampia sort de la chaumière, ses mains tiennent un rayon de miel et

un vase rempli de boisson fermentée qui pétille. Aleksandra savoure la

blonde substance des alvéoles, boit, la première, une longue gorgée

de kvass, et tend le reste à Danilo. Puis, lentement, tous trois s’en

vont, par les sentiers pleins d’ombre, vers la datcha dont les hôtes,

accoutumés aux absences de l’idole, ont enfin pris le parti de ne plus

s’en inquiéter...

Et dans un mois, dans deux mois au plus tard, tout cela sera fini.

Danilo prendra sa Ioulia par la main, la conduira vers sa mère

d’adoption qui les bénira tous deux avec l’icône, puis, côte à côte, se

donnant sans doute tout le long des routes des baisers pareils à celui

qu’elle a surpris il y a quelques soirs, ils s’en iront vers un pays

nouveau, créer leur nid comme les pinsons et les fauvettes. Et quand

elle franchira, elle, le seuil de la chaumière aimée, Evlampia seule

viendra la recevoir.

Maudite Ioulia! Stupide intruse! La petite idole est lasse; elle sent

ses jambes se dérober sous elle; elle veut s’asseoir... A sa gauche,

non loin de l’endroit où elle se trouve, un tronc décapité par l’orage

tend ses deux bras en fourche; elle s’y traîne, se laisse tomber sur

le siège capitonné de mousse, et se met à jouer machinalement avec des

brindilles de bois mort qui craquent sous ses doigts.

La brise a fraîchi, la forêt devient mauve, les chants et les

bruissements d’ailes se taisent sous la feuillée. A peine

distingue-t-on, de loin en loin, l’appel d’une mère inquiète ou le

cliquetis d’élytres d’un hanneton attardé... Magnanime et serein comme

un roi de légende, le soir descend vers les humains, apportant à ceux

qui souffrent et à ceux qui s’agitent un peu de son repos et de son

apaisement...

Aleksandra, le visage enfoui dans ses mains, songe aux crépuscules

plus doux qu’elle a connus, et son oreille, là-bas, tout là-bas, croit

entendre les sons fluets d’une balalaïka qu’accompagne en cadence une

voix de gars naïve et jeune:

_Ne me gronde pas, mère chérie,

Si je l’aime...

Ah! qu’il est trisle et lourd

De vivre sans lui sur la terre!...

Pendant le jour clair, et pendant les nuits lentes,

Dans le sommeil et dans la veille,

Des larmes obscurcissent mes yeux...

Je voudrais voler vers lui.

Ah! pitié, pitié, ma mère!

Cesse de me gronder,

Car c’est l’arrêt du sort,

Il faut que je l’aime!

Oui, je dois l’aimer..._

Tout à coup le pâle visage se dresse, les paupières battent, les

yeux se strient d’étranges lueurs; la bouche s’élargit en un rire

silencieux... Les sandales, pour marquer le rythme de la chanson,

frappent alternativement contre le tronc de l’arbre; et les mains,

semblables à deux ailes qui battent, s’agitent dans l’air en

applaudissements éperdus...

_Ne me gronde pas, ma mère..._

Clic! clac! Clic! clac!...

—Hourrah!... hourrah! Clic! clac!...

_Si je l’aime..._

—Hourrah!... Ah!... ah!...

_Ah! pitié, pitié, ma mère..._

—Hour.....rah!... ah!...

* * * * *

Les oiseaux effrayés désertent la futaie et vont chercher au loin un

asile moins bruyant.

VI

IL y a près d’une semaine que je ne l’ai vue, seigneuresse; chaque

jour, de l’aube à la nuit, je l’attends et mes prières du soir à

l’image sainte sont faites, que la chérie n’a point paru... Dis-lui

qu’elle vienne me voir, je t’en supplie, mon cœur, dis-le-lui!

Aujourd’hui même peut-être, implora Evlampia avec une angoisse

tremblante dans la voix.

—Aujourd’hui? Nous ne la verrons probablement plus avant le soir,

aujourd’hui, petite mère; mais je lui dirai qu’elle aille chez toi

demain. Tu peux être tranquille, je le lui dirai.

C’est Viéra qui, le front soucieux, les gestes brefs, répond du balcon

de la véranda aux questions de la sœur de Mavra venue pour demander des

nouvelles de sa petite idole bien-aimée.

—Je le lui dirai, mais sais-je si elle m’écoutera? Elle est si

capricieuse! Tu n’as pas remarqué comme depuis quelque temps elle a...

enfin, comme elle...

—Ah! ma douce, dit la vieille femme en se signant vivement, je ne sais

plus comment lui parler ni que lui faire! Mon petit trésor, mon petit

trésor! gémit-elle en levant les yeux au ciel! Et je l’aime, moi! O

Seigneur!

—Hier, elle est revenue de la forêt que dix heures de la nuit

sonnaient; nous pensions qu’elle était chez toi, et nous ne nous

inquiétions pas trop. Mais non, elle est rentrée toute seule! Qu’est-ce

qui va arriver, maintenant, si elle reste ainsi dehors jusqu’à des

heures pareilles? Et pas moyen de l’en empêcher! Il faudrait la lier...

Maman a tant pleuré, tant pleuré! Sais-tu, matouchka, qu’elle est

vraiment quelquefois méchante, maintenant? Oui, vraiment méchante! On

ne reconnaît plus la gentille Sacha d’autrefois.

—Mon trésor, mon trésor, continuait de gémir la vieille femme.

Viéra, songeuse, regarda devant elle; puis après un long instant de

silence, achevant une pensée qui depuis quelques jours la hantait, elle

murmura d’un air épouvanté:

—Et si _cela_ est, qu’allons-nous devenir, Seigneur?... Ah! maman,

maman!

Ce cri de pitié, jaillissant de son cœur inquiet, allait vers la

créature de tendresse et de bonté qui, là-bas, sous les rayons du

soleil d’août, se penchait vers une fleur pour en respirer le parfum.

Ah! maman!

—Donc, dis-lui que je l’attends aujourd’hui, ma petite âme; non, pas

aujourd’hui, mais demain, puisque aujourd’hui tu dis que ce n’est pas

possible... Dis-le-lui, insista Evlampia, en s’essuyant les yeux de son

tablier brodé...

—Mais oui, puisque je te l’ai promis...

—Et dis-lui aussi que je lui ferai du kissiel (Gelée aigrelette),

voilà! du kissiel à la framboise, ajouta la pauvre vieille femme d’un

ton mystérieux et péremptoire; et que Danilko a fini la cage aux

écureuils...

—C’est de Sacha que vous parlez? interrogea une voix légère de l’autre

côté de la véranda. Eh! laissez-la donc tranquille, elle est folle!

Oh! ce mot! Viéra pensa tomber à la renverse! Ce n’était dans la bouche

insoucieuse de Katia qu’une boutade banale, une exclamation que l’on

jette à tout venant sans qu’elle veuille exprimer autre chose qu’une

rancune dédaigneuse contre la personne à l’adresse de laquelle on

l’emploie; mais, dans les circonstances présentes, quel sens prenait

ce propos à l’oreille de Viéra! Ce fut comme le grincement de verrous

d’une porte de cabanon qui déchira son cœur!...

—Va à la cuisine, va, petite mère. Marva est là, fais-toi donner du

thé... Je dirai à Sacha... va!...

Elle parlait fébrilement, trouvant étrange le son de sa propre voix.

Elle avait hâte d’être seule. Et Katia qui montait déjà les marches du

kryltso pour rentrer dans la maison... Oh! cela, non!

Viéra fit un brusque mouvement de volte-face, traversa en courant la

véranda et le salon, et s’en fut frapper à la porte de son cousin qui,

à cette heure de la journée, travaillait seul dans le silence de sa

chambre. Son cœur battait comme si elle se fût apprêtée à commettre un

crime.

—C’est moi, Vadim! Je dois te parler. J’entre, permets!

Effarée et pâle, elle se tenait en face de l’étudiant.

—Qu’y a-t-il, Viérotschka,—interrogea celui-ci ne parvenant pas,

malgré tous ses efforts, à jouer l’étonnement. Il savait trop, hélas!

ce dont il allait être question entre Viéra et lui! L’air soucieux de

la jeune fille, ses regards à Sacha, ses questions détournées sur un

certain sujet, lui avaient assez appris depuis quelque temps qu’elle

avait cessé d’ignorer une chose devenue de jour en jour plus évidente;

si évidente même qu’il fallait tout l’aveuglement maternel de M^{me}

Erschoff, toute l’incorrigible légèreté de Katia, toute la simplicité

aveugle et dévouée des serviteurs de la datcha pour garder encore

quelques illusions à ce sujet.—Qu’y a-t-il, Viérotschka?

—Ah! Vadim, c’est affreux! Voilà ce que j’ai à te dire, fit la pauvre

Viéra à voix basse... Tu ne sais pas?... Tu n’as pas remarqué? Sacha

devient... ah! aide-moi; dis toi-même ce mot terrible, moi je ne puis

le prononcer...—Et elle se tordait les mains de désespoir.—Tu n’as

donc rien vu? tu ne sais donc rien?

—Calme-toi, ma pauvre sœur, tu es dans un état! Les choses ne sont

pas, peut-être, aussi graves que tu te les imagines, dit l’étudiant en

pressant une des mains crispées dans les siennes.

—Ah! tu l’as deviné sans que je l’aie prononcé, le mot horrible! et,

le devinant, tu n’as pas manifesté le moindre étonnement! C’est donc

que tu savais aussi, alors! C’est donc qu’il n’y a plus de doute à

avoir et que tout est bien consommé, s’écria la pauvre enfant, éclatant

en sanglots éperdus!

—Viens t’asseoir sur le divan, sœur, nous causerons de ces choses

quand tu seras remise, tu as de si grands mots!... Et puis tu pleures,

allons, calme-toi!

Au delà du présent... · 第 4 / 17 段