pour cette allée, il le devait.
—C’est vrai, sourit la jeune fille. Et maintenant, taisons-nous,
Evguénï, taisons-nous! La nature est si divinement silencieuse, ne
troublons pas son harmonie par notre agitation humaine.
Comme un des nombreux bancs de bois sculpté adossés aux murs de
feuillage sollicite leur préférence d’amoureux poétiques par les décors
pittoresques dont le lichen et la mousse se sont plu à l’orner, les
jeunes gens s’asseyent sur ses planches craquantes et s’apprêtent à
jouir, recueillis, de la beauté du ciel, de la fraîcheur de l’air, de
la paix mauve du crépuscule et de la félicité sans nom qui habite en
eux-mêmes. Leurs mains sont unies, les battements de leurs cœurs se
répondent... Là-haut, émergeant de la soie pâle des nuages, les têtes
curieuses des étoiles leur sourient, et tout autour du banc sur lequel
ils reposent, des milliers de petites corolles blondes secouées par le
frôlement d’aile d’un oiseau attardé tombent avec un bruissement doux,
éparpillant à la brise la poudre d’or de leur pollen et l’âme mourante
de leurs parfums...
—Et croyez-vous, Vadim Piétrovitch, disait plus loin la bouche
gracieuse de Maria Pavlovna, poursuivant une conversation commencée,
que je n’aie pas souffert un peu, moi aussi, de notre séparation?
—Puisque c’est vous qui l’aviez voulue, répliqua la voix de l’étudiant
où se devinait un reste de rancune.
—Mais ce n’est pas une raison! Ne souffrons-nous donc que par les
autres? Combien plus souvent, hélas! nous nous forgeons nous-mêmes nos
chagrins!
—Alors, ce n’était pas simplement pour vous débarrasser de moi que
vous m’avez défendu de chercher à vous voir, il y a quatre ans? Quatre
ans, déjà, mon Dieu!
—Vous ne le croyez pas, Vadim Piétrovitch, à quoi bon ces vaines
paroles entre nous? Je vous... ai aimé, puisque je vous l’ai dit.
—Mais non prouvé.
—Pardon, prouvé!
—?
—En vous le disant.
—Les paroles ne coûtent rien...
—Oh! Vadim Piétrovitch! Comment pouvez-vous dire! Un mot
d’amour de certaines femmes—et je me crois digne d’être de
celles-là—n’équivaut-il pas au don de toute leur personne?
—Permettez, chère! Les effets en sont bien différents.
—Voilà que nous nous engageons encore une fois dans une voie
tortueuse, dit la jeune femme en rougissant délicieusement.
—Cela ne pouvait manquer, du reste, et c’est pour cette cause, Vadim
Piétrovitch, que je vous ai, il y a quatre ans, fait défendre ma
porte. C’est pour cette cause aussi, que je ne voulais pas vous suivre
tantôt dans votre promenade à travers ce parc suggestif. Hélas! j’ai
été faible! (C’est toujours cela qui nous perd, nous autres femmes, la
faiblesse!) Quand on ne doit pas s’aimer, Vadim, il n’y a pour deux
cœurs honnêtes qu’un parti à prendre: éviter de se voir. C’est ce qui
nous a permis, n’est-ce pas, de garder un souvenir si exquis l’un de
l’autre pendant ces trois années écoulées et que nous sommes en train
de gâter à cette heure par des phrases frivoles. Aussi bien, ajouta la
jeune femme,—et sa voix, à ces mots, infiniment devint triste,—à quoi
bon défendre avec tant de chaleur une chose qui a cessé d’exister; une
ombre que toute la menteuse griserie d’un tête-à-tête crépusculaire
chercherait en vain à faire revivre?... Ah! laissons, laissons les
morts dormir en paix dans leur cercueil!
—Alors, pour vous, Maria Pavlovna, notre amour est un sentiment si
effacé, si lointain, qu’il ne mérite plus que le nom de fantôme?... Vos
paroles sont cruelles!
—Moins cruelles que la réalité.
Un lourd silence tomba sur ces paroles.
Vadim, n’ayant point trouvé le cri spontané par lequel les convaincus
de l’amour répondent à des phrases comme celles-là, estimait que son
devoir maintenant était de se taire. Ce fut la jeune femme qui, au bout
de quelques instants, renoua l’entretien.
—Vadim Piétrovitch, dit-elle en forçant sa bouche à esquisser un pâle
sourire, gardons-nous des caprices de l’imagination! C’est une folle
qui se croit raisonnable, et par conséquent la plus dangereuse des
folles. Si nous ne sommes pas plus sensés qu’elle, elle nous entraîne à
mille extravagances dont nous nous apercevons trop tard, hélas! quand,
dénouant d’une main brutale le bandeau qu’elle avait mis sur nos yeux
pour nous conduire plus sûrement à sa fantaisie, la rusée nous laisse
seuls en face de notre sotte crédulité. Vadim, notre rêve est fini.
Donnez-moi votre main loyale, et rentrons ensemble dans la saine
réalité des choses. Vous me boudez, Vadim Piétrovitch?
—A Dieu ne plaise, âme de mon âme! Je suis des yeux la plus douce de
mes illusions qui s’envole!
Les lèvres de la jeune femme exhalèrent un furtif soupir; mais elle
était vaillante; elle reprit, contrainte à peine:
—Et qu’avez-vous fait pendant les trois années de mon séjour en
Crimée? Étudié? On m’a dit que vous êtes un véritable savant, Vadim
Pietrovitch. Et vous serez docteur? Cela ne vous fait pas peur, toutes
les choses affreuses qu’un médecin doit voir? Oh! moi, j’ai tant pitié,
tant pitié! Je ne pourrais pas voir souffrir ainsi, toujours, autour de
moi.
—Si tout le monde parlait de la sorte, dit Vadim en souriant (car
cette allusion à ce qu’il aimait si passionnément, ses études, le
reconquérait à lui-même, malgré tout), on ne soulagerait guère cette
pauvre souffrance dont on a tant pitié. La pitié, Maria Pavlovna,
la vraie pitié est celle qui se fait efficace, agit, panse, soigne,
comprend, console; et non celle qui se traduit en vaines paroles!
(Ici, un peu de sévérité involontaire accompagnait la phrase du jeune
savant.) Que deviendraient les malades qui se tordent sur les lits de
nos hôpitaux, les blessés que la guerre jette sur les brancards de la
Croix-Rouge, si l’on se contentait de répéter autour d’eux: «Quelle
pitié, ah! quelle pitié!»
—Vous avez raison, Vadim Piétrovitch, répondit la délicieuse créature
humblement. Nous devrions, nous autres femmes, tâcher de gouverner
un peu mieux nos nerfs. Car c’est bien de nos nerfs, n’est-ce pas,
que provient notre sensibilité exagérée? Vous dites cela, vous autres
médecins?...
—Oui, évidemment; pourtant, ne croyez pas que les nerfs et la
sensibilité soient votre apanage à vous seules, ô femmes! Je connais
pour ma part au moins vingt jeunes gens robustes et forts en apparence,
non pas seulement en apparence, mais bien réellement robustes et forts
comme santé, qui ont commencé leurs études de médecine avec moi et
se sont vu forcés de les abandonner parce que, malgré d’énergiques
efforts sur eux-mêmes, ils ne pouvaient, sans se trouver mal, assister
à la plus légère opération de chirurgie. Moi, j’ai choisi la médecine
par vocation, spontanément: alors je réagis forcément contre ce qui
pourrait l’entraver, vous comprenez? Sans cela, mon Dieu! oui, on voit
des choses affreuses!...
—Et, dit Maria Pavlovna, il n’y a pas que les souffrances du corps;
celles-là, on peut au moins les soulager dans une certaine mesure, les
guérir même souvent complètement; mais la folie! Vadim Piétrovitch,
oh! la folie! voilà, je pense, ce qu’il y a de plus horrible à voir!
Seigneur! que je plains les malheureux!... Voyez-vous encore les
Kantoucheff? On m’a dit à mon retour de Crimée qu’Élisavéta Serguiéévna
est en train de devenir folle, et que sa fille aînée suivra ses traces.
Est-ce possible, dites, Vadim Piétrovitch? Est-ce vrai?
—Hélas! oui. Et c’était fatal: la famille d’Élisavéta Serguiéévna
est infestée de folie depuis plusieurs générations; et on l’a fait se
marier avec Lef Grégoriévitch Kantouchef, dont l’arrière-grand-père,
une tante et un frère étaient fous! Vraiment, les parents sont idiots!
Et criminels, enfin, car que d’êtres souffrants jetés ainsi au monde
par leur faute!
—Oh! c’est bien vrai! Une fille est en âge de se marier, un beau parti
se présente, et l’on dit «oui» tout de suite, sans savoir—à part la
question d’argent et quelques détails superficiels, peut-être—à qui
on la confie ni à quoi on l’expose. On ne veut pas savoir. On est si
content de se débarrasser de ce colis encombrant qu’est une fille à
marier! Et que de douleurs, physiques ou morales, ont leur source
dans cet empressement coupable! (J’en sais quelque chose, songea
la jeune femme avec une indicible mélancolie.) Vadim Piétrovitch,
continua-t-elle, à voix basse, en posant sa main sur le bras de
l’étudiant, savez-vous ce que l’on dit encore? On raconte que dans la
famille de Tatiana Vassilievna aussi, la folie est héréditaire. Une de
ses tantes est morte folle, sa sœur est dans une maison de santé...
Est-ce vrai? Dieu préserve sa charmante fille d’une telle succession!
Pourtant, il faut bien que je vous le dise, Vadim Piétrovitch, il y a
parfois dans les manières, dans le regard de Sacha quelque chose de si
étrange, de si effrayant, oserai-je dire... Si elle allait...
—Vous aussi, vous l’avez remarqué? interrompit le jeune homme en
fixant sur sa compagne un regard angoissé. Cela est donc visible pour
d’autres que pour moi? J’avais fini par croire, dit-il douloureusement,
que mon imagination de médecin se forgeait des symptômes là où il n’y
en avait point; mais si des étrangers qui ne voient la pauvre petite
que pendant quelques heures de loin en loin les découvrent aussi,
c’est que le mal est bien là, manifeste et réel! Mais dites-moi, Maria
Pavlovna, avez-vous entendu parler de cette chose autour de vous? ou
bien ce que vous m’avez confié est-il seulement le résultat de vos
observations à vous?
—Je n’ai encore entendu personne parler de cela, répondit la jeune
femme. Je ne sais pas même comment j’ai pu le remarquer, moi, car c’est
si peu apparent! Sans doute, ayant été, à cause de mon absence, un
temps très long sans voir Aleksandra, l’étrangeté de ses manières et de
son regard m’a frappée davantage que les gens habitués à sa présence.
Mais pardonnez-moi, Vadim Piétrovitch, je vous ai entretenu d’une chose
si douloureuse! Je n’ai pas réfléchi, j’ai été entraînée par un besoin
de savoir... pas par simple curiosité, je vous le jure, et pourtant
j’aurais dû garder cela pour moi, n’est-il pas vrai?
—Eh! non, au contraire; il vaut mieux que je sache. Je m’étais aveuglé
ces derniers temps, et aussi bien aurait-il fallu que je finisse par
m’en convaincre un jour ou l’autre... Mais la pauvre mère, que de
viendra-t-elle quand elle s’apercevra à son tour?... Oh! c’est affreux!
—Mon Dieu! que notre conversation est triste, ce soir, fit Maria
Pavlovna après un court silence.
—Cela ne pouvait manquer. Ne saviez-vous donc pas, chère, que les
revoirs sont presque toujours plus mélancoliques que les adieux?
—C’est vrai. A quoi cela tient-il?
—Eh! le sais-je? A mille choses, sans doute. On s’est fait de loin un
idéal de la personne quittée, et, en la revoyant, on ne retrouve en
elle qu’un pâle reflet du charme dont notre rêve l’avait parée... Ou
bien, comme c’est le cas pour moi aujourd’hui, par exemple, l’être
aimé qui dans l’absence avait fini par prendre à nos yeux lointains le
vague irréel d’un pastel effacé, vous apparaît au retour plus désirable
et plus charmant cent fois qu’à l’heure où nous avions juré de ne
l’oublier jamais, et nous heurtant à son cœur et à sa volonté fermés...
—Vadim!
—Nous souffrons infiniment plus de la distance qu’ils savent mettre
entre nous que du premier adieu, adouci, celui-là, par un romanesque
espoir de retour...
—Vous vous exagérez vos sentiments présents!...
—Non. Mais laissons cela, Maria Pavlovna, et parlons un peu de vous,
de votre séjour en Crimée, de tout ce qui s’est passé dans votre
vie pendant ces trois lentes années. Vous êtes ce qu’il y a de plus
intéressant pour moi sur la terre; cependant, voilà plus d’une heure
que nous sommes ensemble, et vous n’avez encore rien dit qui eût trait
à votre chère personne!
—Et je n’en dirai rien, fit la jeune femme avec un sourire capable
d’émouvoir le sable des allées, car c’est alors que la conversation
serait triste, oh! triste...
—Vous voyez bien, exclama l’étudiant en s’emparant de la main qui
s’appuyait sur son bras et la portant ardemment à ses lèvres, vous
voyez bien qu’il faut que quelqu’un vous aime et vous console!
—Aussi ai-je quelqu’un qui fait tout cela, répondit Maria Pavlovna,
dont un peu de malice fit pétiller les yeux tout à l’heure si navrés.
—Et qui donc? interrogea Vadim du regard.
—Nadiéjda!
La jeune femme prononça ce mot lentement, en plongeant son regard
dans celui du jeune homme, et le sourire ambigu de ses lèvres
semblait dire à l’ami intrigué: «Devinez quelle Nadiéjda... Ma sœur
ou l’Espérance?...»—Car Nadiéjda, qui signifie «espoir» en russe est
aussi un prénom, et ce prénom, la sœur cadette de Maria Pavlovna le
portait, on le sait.
—Elle est si gentille, ma Nadia, ajouta la compagne de Vadim après
un court silence, en dénouant, par l’emploi de cette abréviation,
l’énigme que ses dernières paroles contenaient. Si vous saviez quelle
amie c’est pour moi! Elle est encore si jeune!—seize ans seulement
bientôt—et elle me comprend comme si son âme ne faisait qu’une avec la
mienne... Elle est sensée, grave, aimante, jolie aussi, n’est-ce pas?
Ah! que je la voudrais heureuse, elle au moins! Mais, n’entends-je pas
parler de ce côté? Écoutez... Oui, on marche, on parle. Ah! je vois, à
travers les branches, ici, à gauche, les robes blanches d’Aleksandra
et de Nadia. Allons les rejoindre, voulez-vous? Nous rentrerons
alors ensemble, car il commence à se faire tard, et les Afanassieff
se couchent à dix heures. Il ne faudrait pas que ces vénérables
campagnards dérangeassent leurs habitudes pour nous, les jeunes...
Nadia, Aleksandra, attendez-nous, mes chères!
—C’est vous, Vadim Piétrovitch? C’est toi, Macha? Nous allons voir
l’allée des tilleuls; c’est si joli! Venez avec nous!
—Mais je sais, mes enfants, je m’y promène chaque jour, depuis une
semaine que je suis chez les Afanassieff...
—Vadim ne l’a pas encore vue, lui, l’allée des tilleuls. N’est-ce pas
que tu ne l’as pas vue, Vad?... interrogea Sacha.
—Mais si, si, ma chérie; c’est une des curiosités de Boutcha; on la
montre comme on montre les pyramides en Égypte, la tour qui penche, à
Pise, le kremlin à Moscou... Ce matin, à peine arrivé, Irina Ignatievna
m’en a fait les honneurs.
—Ça ne fait rien, allons-y tout de même, insistèrent les jeunes filles
avec entêtement.
—Soit, allons-y.
Tous quatre obliquèrent à droite, puis à gauche, à gauche, puis
à droite, et se trouvèrent enfin à l’un des bouts de l’allée aux
tilleuls, celui par lequel Katia et Serguié, puis Viéra et Evguéni
y étaient entrés, pour aller s’asseoir les premiers à l’extrémité
opposée du cloître de verdure, les seconds à quelques pas de l’endroit
où se tenaient les arrivants.
—Oh! l’exquise fraîcheur, le délicieux parfum! s’exclamèrent ensemble
M^{me} Ilnitskaïa et sa sœur.
—Et quel sentiment de paix profonde, complète, se répand en vous à
peine le seuil du sanctuaire dépassé! ajouta seule Maria Pavlovna.
Vraiment, on ne pourrait pas croire, si l’on ne le sentait, que les
choses extérieures, en apparence si indifférentes, soient capables
d’exercer une influence tellement immédiate sur notre être moral!
—Les arbres sont beaux, dit Sacha en caressant l’écorce lisse d’un
tronc comme elle l’eût fait d’une peau amie. Ils ont au moins cent ans,
hein, Vadim?
—Bien plus que ça! Il y en a certainement dans le nombre qui
atteignent deux siècles.
—Et dire que ça a de si mignonnes fleurs, ces géants-là! fit remarquer
Nadia. Vois, Sacha, comme c’est drôle quand on compare ces troncs
énormes avec les minuscules étoiles que voici.
—Eh! laisse donc? Qui va penser à de telles choses? répondit la petite
idole, piquée de ce que quelqu’un osât émettre l’ombre seulement d’une
critique sur l’harmonie de ses végétaux bien-aimés.
—Eh! mais, n’est-ce pas Viéra et Evguéni Nikolaïevitch qui sont assis
là-bas? demanda l’étudiant. Ils ont l’air de statues en terre cuite...
—De ces vilaines statues comme on en voit dans les jardins des
marchands, fit Nadia. Seulement, eux, ils sont gentils!
—On les prendrait pour des fakirs immobilisés pendant un quart de
siècle dans leur fanatisme bramhique, ajouta Vadim. Ils sont assez
pétrifiés et muets pour que les oiseaux du ciel viennent faire leurs
nids dans leurs chevelures.
—Oh! un fakir en robe de gaze empire!...
Et Nadia eut un joli rire clair qui fit écho entre les murailles de
l’allée.
Un bouvreuil éveillé secoua ses plumes et s’envola, éparpillant à la
brise du soir une pluie parfumée de petites étoiles blondes.
Les fakirs assis sur le banc de pierre s’émurent enfin. D’un commun
accord, ils se levèrent, et, un peu rouges d’avoir été surpris en si
complète extase, les yeux tout éblouis encore du rêve divin qu’un éclat
de rire cruel était venu interrompre, ils se joignirent aux intrus
qui, on le pense bien, ne leur épargnèrent point les plaisanteries de
rigueur.
—Evguénï Onéguine... Tatiana Larina... salua Vadim.
—Ni l’un ni l’autre, répondit Viéra presque grave; Evguénï
Nikolaïevitch n’est pas un blasé romantique, et moi, je ne suis ni ne
veux être une amoureuse éconduite!...
—Oh! que tu as d’esprit, Vierotschka!
—Il faut bien, pour savoir te répondre.
A peine le nouveau groupe se fut-il formé, que sous l’ombre bleutée des
arceaux de feuillage un nouveau couple s’avança.
—Serguié, Katia! cria Vadim, venez, on rentre!
Dans la paix infinie du soir aux voiles légers, les promeneurs
enfin firent leur retraite. Tout le long de leur route, comme des
phares allumés pour guider les bestioles que recélait la mousse, les
tremblotantes lanternes des vers luisants brillaient; et au-dessus
de leurs têtes, suspendue aux pelouses sombres du ciel, la lune,
pareille, elle aussi, à quelque lampyre gigantesque, semblait attendre
amoureusement les caresses des étoiles...
V
LA chambre à coucher de Tatiana Vassiliévna Erschoff, à Vodopad,
ressemble en ce moment à un décor polaire, tant les objets de lingerie
de toutes sortes qui l’ont envahie—batistes fines, toiles aux plis
cassants, damassés rugueux—forment un ensemble pittoresque et blanc.
Il y a sur le parquet, dont on a retiré le tapis par précaution, une
folle neige de lisières et de rognures qui moutonne floconneusement;
les chaises, prises d’assaut par des serviettes rigides, ont l’air
d’icebergs en miniature, et au milieu des amoncellements de nappes, de
jupons, de mouchoirs qui se dressent en pics menaçants, la table autour
de laquelle travaille M^{me} Erschoff et ses filles fait songer à un
navire bloqué par des banquises...
Assise à un angle de la pièce, près de la fenêtre ouverte par laquelle
les rumeurs de la forêt et le parfum des fleurs du jardin entrent en
hôtes toujours choyés, M^{lle} Burdeau—tel un explorateur hardi—fait
déblayer la route et dirige les reconnaissances. Elle coupe, mesure,
ajuste, arpente, et la docile équipe qu’elle a sous ses ordres manœuvre
avec elle en harmonie parfaite.
—Tatiana Vassilievna, un mouchoir à ourler, voulez-vous?... Et toi,
as-tu fini, Ioulia, dit-elle en mauvais russe à une belle fille blonde
que la chemise brodée et la couronne de fleurs, entremêlées de rubans
des paysannes, distinguent du reste de l’équipage? Tiens, prends les
serviettes, maintenant... Non, chère Iékatérina, ce n’est pas cela du
tout; vos points sont absolument trop grands! Il faut coudre ainsi:
—On voit bien, remarqua Viéra qui dessinait sur ses genoux des lettres
à broder, qu’il s’agit du trousseau de Katia, sans cela il y aurait
beau temps que son ouvrage serait allé par la fenêtre rejoindre les
fleurs des parterres... Ce que c’est que le bonheur, hein! Katioucha?
—Et d’abord, ne m’appelle pas ainsi, riposta Katia avec aigreur! Ce
diminutif me choque; il me fait penser à l’inconvenante «Résurrection»
de Tolstoï.
—Ah! en voilà une critique! dit Viéra en riant aux larmes. Tu es
vraiment originale dans tes appréciations! Et pourquoi, je te prie,
«inconvenante» Résurrection?
—Inutile de t’expliquer, tu es trop Tolstoïenne pour me comprendre.
—Et toi, trop jeune fille du «grand monde, du vrai grand monde», pour
goûter les saines doctrines de l’apôtre des humbles...
—Ou les sottes utopies d’un voyant littéraire...
—Katia! Viéra! mes enfants, mes enfants, protesta tendrement Tatiana
Vassilievna derrière sa pile de linge. Tout vous est vraiment matière
à discussion! Et vous allez bientôt vous quitter... Comme vous
regretterez alors de vous être mutuellement gâté le peu de temps qui
vous restait encore à passer l’une auprès de l’autre!
—Mamotschka, ne t’alarme pas, va, répondit Viéra en dessinant le geste
d’un baiser à l’adresse de la maman navrée! La discussion, c’est notre
sport à nous! Ça n’empêche pas que nous nous aimons bien, n’est-ce pas,
sœur? au contraire. Mais nous taquiner, cela nous amuse tant!... Et
que ferions-nous, je te prie, toute la journée, côte à côte, si nous
n’assaisonnions de temps en temps la monotonie de nos conversations
par un peu de poivre de discorde?... Tiens, admire mon monogramme;
n’est-il pas artistique? J’ai peur seulement que ta fille chérie ne
s’égratigne un peu le nez sur une broderie aussi savante... Enfin, pour
être belle, il faut savoir souffrir! C’est l’axiome que nous répétait
en guise de consolation notre première gouvernante française quand elle
emprisonnait les mèches de nos cheveux dans des papillottes faites
avec ses vieux journaux de mode, et que nous pleurions de mal! Te
rappelles-tu, Katia?
—Si je me le rappelle!... Elle ajoutait à sa petite phrase un bonbon
de chocolat qu’elle appelait «crotte», et ce mot, plein de saveur
autant que la chose qu’il représentait, nous amusait au point que nous
en oubliions jusqu’au lendemain la torture de nos bigoudis!...
—C’est bien cela, dit M^{lle} Burdeau avec un sourire amusé. Oui,
l’enfant est un artiste plus sensible mille fois à la musique des
mots que n’importe lequel de ses confrères aînés; et sa petite
cervelle, merveilleusement adroite, les pare tout de suite d’une
magie spéciale... Quand j’étais petite et que je devenais méchante,
ma bonne n’avait qu’à me dire: «Attends, je vais appeler l’Individu,»
pour qu’une épouvante indicible me fît rentrer séance tenante dans
le devoir. «Individu!...» Ce mot évoquait pour moi l’être le plus
sinistrement grotesque, le fantôme le plus mystérieusement terrible
que mon imagination de trois ans pût se créer... Et cela sans qu’on
m’eût jamais mise en présence d’un personnage quelconque en lui
appliquant ce nom! Non, c’était tout simplement l’agencement des
syllabes, la combinaison des lettres qui déterminaient en moi, au seul
son du mot «individu», une peur immédiate et folle!... C’est comme le
loup-garou créé par nos gens des campagnes. Croyez-vous, qu’un enfant,
en entendant sa nourrice le menacer de cet animal problématique, lui
demande comment il est fait? Oh! que non! Cela lui gâterait sa peur, à
ce dilettante en herbe!... Cette troublante et délicieuse peur qui le
fait voyager en des mondes inconnus, et jette sa petite tête haletante
dans un giron plus doux, sous des baisers plus chauds... Il préfère
s’en tenir au mystère des sons, à la musique sinistre de ces syllabes
en «ou» qui semblent un hurlement de bête fantastique...
—Comme vous possédez bien la psychologie de l’enfance, mademoiselle,
dit une voix mâle sortant de l’encadrement de la fenêtre! On a plaisir
à vous écouter vraiment.
Madeleine Burdeau tressaillit.
—Vous étiez là, Vadim Piétrovitch? fit-elle d’une voix un peu émue.
—Sournoisement caché derrière le feuillage des glycines pour qu’on
ne me vît pas, je l’avoue sans honte, mademoiselle; le psychologue
n’a-t-il pas le droit de prendre des documents là où il en trouve?
—Par tous les moyens?...
—Par tous les moyens.
—Il est commode, en ce cas, de s’intituler psychologue!
—Eh bien, il ne tient qu’à vous; vous avez fait vos preuves!
—Je n’en ferai rien, Vadim Piétrovitch; mon titre de femme m’est trop
cher pour que je l’échange contre un autre, si ronflant que celui-ci
puisse être.
—Vous m’étonnez, pour une Française!
—?...
—Oui, le mouvement féministe devient de jour en jour plus accentué en
France, et vous qui êtes institutrice... enfin, je croyais...