—Entrevue! Oh! Vadia! Mais tu as dîné, soupé et pris le thé à côté

d’elle! Ce Vadim! Tu as même parlé français, et elle a trouvé que tu

t’en acquittais à merveille! C’est une maladie que d’être distrait à

ce point! Il faut soigner ça, frère! Enfin, puisque cela t’intéresse

tout de même, voici ce que c’est que M^{lle} Burdeau: une charmante et

surtout une excellente Française. Elle donnait auparavant des leçons

de sa langue maternelle à Kieff, où nous l’avons connue chez les

Lavrovitch qui la recevaient souvent dans leur intimité,—car M^{lle}

Burdeau est une personne bien née et d’une éducation parfaite.—Tu

l’aurais remarqué, cher, si tu avais fait autre chose que de

_l’entrevoir_ malgré une demi-journée passée à ses côtés. Depuis,

elle a fait un héritage qui lui permet de vivre de ses petites rentes

en s’arrangeant de l’ingénieuse manière suivante: contre une chambre

et tout l’entretien dans une famille aisée, elle donne l’échange de

sa conversation française pendant la durée des repas et le reste du

temps qu’elle a libre. C’est une combinaison profitable pour les deux

parties, car la vie est si bon marché chez nous, que nourrir une

personne de plus ou de moins dans un ménage organisé ne fait pas une

grande différence; quant à la chambre, mon Dieu! on se serre un peu

plus! Nous n’avons heureusement pas beaucoup de préjugés à ce sujet,

nous autres Russes, dit Katia en riant. Un sopha, une couverture, un

oreiller, le tout caché par un paravent, et voilà le lit et la chambre

à coucher trouvés! D’un autre côté, s’installer, pour une personne

seule, et organiser un ménage, cela est assez dispendieux et, en tout

cas, passablement compliqué, surtout pour une étrangère. Et ce n’est

pas une chose bien fatigante que de parler sa langue maternelle pendant

une heure ou deux par jour, en échange de tout cela... Bref, quand

nous avons su au printemps que M^{lle} Burdeau désirait une place à

la campagne dans les conditions énumérées ci-dessus, nous lui avons

bien vite proposé de venir chez nous, et elle a accepté avec le même

empressement. Nous entretenons ainsi notre français qui, à vrai dire,

ne nous sert pas à grand’chose, mais qu’ignorer passerait pour un crime

pendable aux yeux du monde que nous fréquentons deux ou trois fois par

hiver. Madeleine Burdeau dit que nous parlons comme des Françaises

qui... auraient passé quelques années à l’étranger! Viéra surtout;

elle a même du plaisir à lire des poésies parnassiennes ou autres et

les auteurs ultra-parisiens tels que Lavedan, par exemple, Gyp, Willy,

Véber, et leur argot, délicieux du reste, n’est pas mince chose à

comprendre pour une étrangère; tu en conviendras, si tu as lu quelque

chose d’eux.

—Eh! Katia, ne fais pas de réclame, va! Nous sommes entre nous; il n’y

a pas de jeune homme à marier caché dans le coffre de la calèche!

C’était Viéra qui, impatiente d’avoir été distraite de sa rêverie

par la conversation qui s’entamait, interrompait Katia par une de ses

bourrades habituelles.

—Viéra n’aime pas qu’on la loue, dit la petite idole à son tour; je

trouve qu’elle a raison. On fait bien, on fait mal, qui a le droit

d’approuver ou de blâmer? Ça ne regarde que soi, n’est-ce pas?

—Ah! ah! l’oracle, s’exclama Katia. Il ne parle pas souvent, mais

quand il parle!... Dis donc, petite sœur, est-ce que tu vas t’attifer

comme ça, là-bas, chez les Afanassieff, avec ces trois ridicules

tresses et ton bouquet sur l’oreille? Il serait pourtant convenable,

à la fin, de t’habiller et de te coiffer comme tout le monde, car tu

feras rire de toi avec tes robes sans forme et tes cheveux nattés à

l’Assyrienne.

—Katia, tu es détestable, fit Viéra gravement. Tout t’est matière à

plaisanteries et à sarcasmes! Sans compter que tu as tort, car Sacha

est ravissante ainsi; oui, ravissante, et quiconque voit autrement que

par la convention des modes le dira; sans compter, donc, que tu as

tort, je te dirai, ma pauvre sœur, que c’est toi qui es affreusement

ridicule avec certaines poses que tu prends à présent. Car, autant

une vraie Française qui ne vise pas trop à l’artificiel est gentille,

autant une Russe jouant à la Française est intolérable et grotesque,

oui, grotesque. Tiens, ça me rappelle ces ours qu’on exhibe dans nos

cours et qui dansent quand le montreur leur dit: «Micha, eh! Micha!

prouve donc aux hommes, frère, que tu sais faire comme eux!» Quant

à Sacha, ajouta Viéra à voix très basse en se penchant, comme pour

rajuster quelque chose à son manteau de voyage, quant à Sacha, n’y

touche pas, sœur, pour l’amour du ciel, n’y touche pas, même pour la

plaisanter, car tu n’en as pas le droit; non, aussi vrai que je t’aime

malgré tes taquineries incessantes, tu n’as pas le droit de toucher à

Sacha, tu n’en as pas le droit, sœur!

—Eh! laisse-moi tranquille avec tes grands mots! Tu es toujours là

comme un trouble fête, à rendre important tout ce qui ne l’est pas.

—Mes chéries, mes chéries! supplia M^{me} Erschoff que le moindre mot

de mésentente entre ses filles bouleversait, mes chéries, qu’est-ce

que ça signifie donc? Vous vous adorez, c’est un fait, et quand vous

êtes ensemble il faut toujours que vous vous disputiez. Qu’est-ce que

cela signifie donc? (Vous êtes pourtant toutes les trois si parfaites,

semblait dire le regard désolé et ravi de la maman; qu’est-ce que cela

signifie donc que vous ne pouvez pas vous entendre?) Tenez, nous allons

déjeuner, cela nous remettra en bonne humeur; nous étions si gais tout

à l’heure! Andreï, arrête tes chevaux sous ce grand hêtre, à gauche;

nous y serons parfaitement, à l’abri du soleil qui brille déjà à

aveugler, le sournois!

—Si Sa Seigneurie daignait me permettre, objecta Andreï en se grattant

l’oreille de la main gauche restée libre, je lui ferais humblement

observer que d’ici à cinq minutes, en entrant dans la forêt par ce

chemin, là-bas, qui est le nôtre, nous rencontrerons une grande place

semée d’herbe que les chevaux pourront paître pendant que les hommes

déjeuneront, hi! hi! hi! et nous serons là aussi bien à l’ombre qu’ici,

car il y a non seulement un hêtre dont le feuillage est aussi épais que

le toit d’une isba, mais encore des chênes, des bouleaux, des pins...

—C’est bon! Va.

Jamais Andreï n’avait su obéir sans faire d’observation, sauf peut-être

quand il recevait l’ordre d’enlever ses chevaux; c’était une chose

connue et... acceptée. Le dernier mot devant fatalement rester à son

obstination, on n’aurait fait que perdre du temps en essayant de

regimber. En ce moment, il est vrai, les raisons qu’il donnait étaient

assez plausibles; on le laissa donc mener sa troïka où il voulait.

Lorsqu’il eut arrêté ses bêtes à l’endroit désigné, les voyageurs

descendirent de la calèche et se promenèrent dans le cirque de verdure

pendant que Mavra secouait les manteaux, allumait le samovar et

préparait tout ce qu’il fallait pour le rustique déjeuner.

—Vad, tu es triste ce matin? demanda Viéra en s’approchant du cousin

Dimitrieff qui arpentait solitairement l’herbe humide de rosée de ce

délicieux espace découvert.

—Triste? Non pas, petite sœur.

—Mélancolique, alors?

—Mélancolique, oui. Ah! tu comprends, toi, la différence qu’il y a

entre la tristesse et la mélancolie? Il y a tant de gens qui confondent!

—Ceux qui confondent, ce sont les gens grossiers, inhabiles à saisir

les nuances. Dis, Vadia, est-ce que tu ne trouves pas qu’il est

meilleur d’être mélancolique que gai? Je ne sais pas, mais moi, quand

je suis gaie, c’est comme si c’était simplement quelque chose de

nerveux; cela m’exalte, mais ne me donne pas la sensation du bonheur...

tu comprends? Tandis que quand je suis mélancolique, c’est bien l’état

normal, et par conséquent harmonieux, par conséquent exquis, de mon

cœur.

—Eh! mais, je crois, chère sœur, que nous nous entendrons désormais!

—Je le crois aussi, Vadim.

—Quel âge as-tu, Viéra? Nous nous sommes si peu vus ces derniers

temps, et avant, tu étais fort jeunette...

—Avant, Vad, c’était tout naturel, avant; je ne suis pas venue au

monde avec ma raison de jeune fille. Mais à présent que j’ai dix-huit

ans, je réfléchis, j’ergote, et il me pousse des idées dans le cerveau

en quelques secondes, comme les oronges et les cèpes poussent en une

nuit au pied des arbres de nos forêts. Et ça m’amuse beaucoup, tu sais,

oh! beaucoup, de découvrir de nouvelles fleurs dans le jardin secret de

ma pensée.

—Je crois bien... Une radieuse pensée de dix-huit ans, quelles fleurs

parfaites elle doit donner! Et ton cœur, ma petite sœur, ton cœur

fait-il aussi éclore de fraîches corolles? Aimes-tu, Viéra?

—Je pourrais, dit la jeune fille sans plaisanter et sans rougir, te

répondre que tu es indiscret; mais non, le pacte d’amitié que nous

venons de conclure t’absout de toute curiosité et te donne droit à ma

pleine confiance; aussi je te le dis, Vadim, j’aime, oui, j’aime.

Non moins gravement et non moins simplement, le jeune homme prit la

main de sa cousine dans les siennes, la baisa avec tendresse et lui dit:

—Que ton amour ne soit qu’un long bonheur!

—Et tu ne me demandes pas qui? Tu as deviné, peut-être?...

—Hum! Enfin, je ne sais pas... Tu vas voir. Procédons comme pour les

charades: mon premier est le héros d’un chef-d’œuvre de Pouschkine, mon

second a l’honneur d’appartenir à notre père le tzar, mon troisième...

—Es-tu perspicace! Non, mais vraiment, comment as-tu pu savoir?

—C’est bien simple, ma chérie. Mais les amoureux sont si naïfs qu’ils

s’imaginent toujours pouvoir impunément rougir quand on prononce

un certain nom; tracer sur la terre des sentiers des initiales

uniformément pareilles, poser des questions qu’ils voudraient

faire croire candides avec une voix trébuchante d’anxiété, sans

que l’observateur, témoin de ces éternels et puérils manèges de la

passion qui se cache, conçoive le moindre des soupçons!... Ma pauvre

Viérotschka, n’es-tu pas, lorsque j’ai proposé à tante de faire une

visite aux châtelains de Boutcha, devenue tout à coup gaie comme un

chardonneret et rouge comme une petite fraise des bois?... N’as-tu pas,

plus tard, donné dans le piège que je te tendais en répondant de la

voix la plus indifférente du monde—du moins prétendais-tu la rendre

telle—aux questions que je te faisais sur Evguénï Nikolaïévitch,

alors que tu mettais une chaleur particulière à me vanter son frère

Serguié?... Ne t’ai-je pas vue, enfin, effacer d’une ombrelle alerte

une trentaine d’E et autant d’N sur le sable de l’allée aux glaïeuls

quand je suis venu t’y rejoindre à pas de loup, avant-hier midi, à

l’heure où tu nous croyais tous en train de faire la sieste?... Après

cela, il faudrait être bien aveugle, n’est-ce pas, pour ne pas se

rendre compte?

—Sais-tu, Vad, que tu ne te comportes pas trop mal pour un savant?

—Un savant qui n’a pas encore atteint sa croissance!... «En herbe»,

comme on dit en français.

Et le jeune homme prononça effectivement ces mots en un français très

correct.

—Mettons en fleur, répondit Viéra dans la même langue.

—Tu me flattes, continua Vadim en russe; mais si savant il y a,

n’oublie pas que ce savant, entre autres sciences en ie, s’occupe

aussi un peu de psychologie; il est donc tout naturel qu’une chose

aussi intéressante que l’âme d’une cousine-sœur ne lui soit pas restée

indifférente! Et maintenant, chère petite, je te dis seulement: Sois

heureuse! Tu mérites de rencontrer le Bonheur, que le Bonheur ne te

fuie pas!

Un peu de solennité accompagnait ces mots; le sifflement d’un merle y

répondit, d’un mélèze voisin. Et comme au même instant Mavra criait:

«Aho! aho!» dans ses mains arrondies en porte-voix, les jeunes gens

firent volte-face et se dirigèrent vers l’endroit où le samovar

fraîchement écuré, laissant échapper en spirales son épaisse vapeur

blanche, ressemblait sous la clarté du ciel à un précieux encensoir

d’or...

* * * * *

—Clic! clac! Eh! petits!

Les chevaux d’Andreï s’ébrouent de nouveau, font sonner gaiement les

clochettes de leurs fronts, et la calèche, paresseuse personne aux

jointures d’arthritique, se remet en route, accompagnée du chant des

grillons éveillés. Regaillardis par le thé savoureux et ce piquant

déjeuner sur l’herbe qui ressemble à une escapade, les voyageurs sont

follement gais.

Katia jacasse, Vadim riposte, Viéra approuve, Sacha sourit... Maman a

enlevé son chapeau qui la gêne, et son capuchon de toile grise rabattu

de guingois sur ses cheveux, suit l’accord général, de l’air béat de

ces bons moines aux joues rebondies qui battent la mesure au lutrin

sur les tableaux de genre. Andreï entame avec ses chevaux un colloque

éperdu: «Eh! le brûlé! pas de ça, frère! On connaît tes trucs, je te

dis! Voyez-vous ce rusé qui trotte mou comme un ver et se fait traîner

par les autres! Clac! attrape!... Doux, doux, mes petits pigeons!...

Soleil! la tête un peu comme ça. Ça te fatigue, mon fils? Il fallait le

dire!»

Seule Mavra, longtemps bercée par la chanson du samovar, les joues

brûlantes d’avoir soufflé sur la braise rouge, dort sur le siège de la

calèche où elle s’est, prévoyante, calée derrière un rempart de colis.

Sa taille a pris le mol abandon du sommeil, et sa tête, coiffée de

l’«otchipok» rouge à fleurs, dodelinant au rythme des grelots semble

dire: «Riez, riez, jeunesse! le chagrin, ce serpent, assez tôt changera

en pleurs la joie de vos yeux mutins!»

Il est dix heures du matin à peine, quand la troïka franchit la porte

cochère en bois ajouré qui défend la cour de la maison seigneuriale de

Boutcha.

IV

PAR les soirées de juin à la brise si molle, au ciel si doucement bleu,

l’on ne s’enferme pas pour souper, à la campagne, quand on possède une

terrasse ou bien un endroit quelconque en plein air où la table et le

couvert se puissent décemment dresser. Le châtelain de Boutcha, sa

famille et ses hôtes, avaient donc pris le thé sous l’auvent fleuri

du «kryltso», sorte de perron qui fait partie de toute maison russe,

somptueuse ou humble, au village. Et le dernier verre du blond liquide

dégusté, les remerciements adressés au Seigneur pour les délicieux

kalatchi quotidiens accompagnés de fruits si savamment confits, les

jeunes gens, laissant l’âge mûr aux réminiscences rebâchées du passé,

s’éloignèrent deux à deux vers le fond du parc embaumé par l’arome

subtil des tilleuls, de la verveine et du jasmin.

Que la sympathie eût décidé le choix des couples, il nous paraît

superflu de le dire... A leur tête, Katia, moulée dans un onduleux

fourreau de guipure bise, marche donnant le bras à Serguié, le fils

aîné de Nikolaï Sémionovitch. Viéra vient après, toute bleue dans sa

toilette de crêpe assortie au bleu de ses yeux, et Evguénï, le frère de

Serguié, que Katia, toujours taquine, appelle depuis le dîner «Evguénï

Onéguine», porte son éventail. A quelques pas de ces promeneurs, se

détachant sur la verdure d’un buisson, une mince silhouette arrêtée au

milieu du sentier semble hésiter à s’engager plus loin. Vadim, penché

vers elle, la supplie avec des mots très tendres, et Maria Pavlovna

peu à peu se rend à ses instances... Enfin, pour fermer la marche,

Nadiéjda, la sœur cadette de M^{me} Ilnitskaïa, et Sacha, ravissante

comme toujours dans sa robe à longs plis flottants qu’elle a, pour

complaire à son aînée, serrée aujourd’hui à la taille par une ceinture

de faille brodée, se racontent, entrelacées, les mille riens chers aux

toutes jeunes filles.

Lorsqu’ils sont arrivés au bout de l’allée qui mène du perron au centre

du jardin, les couples se dispersent et s’enfoncent, chacun de son

côté, dans les profondeurs mystérieuses des sentiers latéraux. Et

l’éternelle musique des cœurs commence ses duos en sourdine:

—Katia, ma chérie, ma bien-aimée Katia, que je suis heureux de

vous revoir, dit Serguié en baisant à pleine bouche une main

qu’Iékatérina—pour la forme, hâtons-nous de l’ajouter—essaie de lui

retirer. Que c’est bon, ces baisers sur une petite peau lisse!..... La

main!..... oui, la main, quoique l’homme l’ait vouée à de prosaïques

besognes, est faite pour le baiser, c’est une chose d’une évidence

indiscutable!..... Eh! laissez donc, méchante! Tout cela n’est-il pas

à moi de droit! N’êtes-vous pas ma fiancée, Iékatérina Piétrovna, ma

Katia?.....

—Votre fiancée, pas encore, Serguié Nikolaïevitch, puisque nos parents

n’en savent rien!

—N’en savent rien! Ah! chérie! Tu n’as donc pas vu ces regards

échangés par nos deux mères, ces airs ravis, ces signes de tête

complices?... Mais pas plus tard que ce soir, à l’heure qu’il est même,

je parie, ils sont en train de discuter nos chances de bonheur! Avant

d’avoir conquis mon grade d’officier de marine, je ne voulais pas

parler catégoriquement de ces choses, tu comprends, car—les parents

sont les parents—on n’y aurait répondu que par des objections; mais

à présent que je puis me présenter dans toute l’assurance de ma

position faite, je n’attends plus que ton approbation, ma Katia, pour

prier maman de faire auprès de ta mère la démarche qu’exigent les

convenances. Iékatérina Piétrovna Erschoff, faites-vous l’honneur à

Serguié Nikolaïevitch Afanassieff de lui accorder votre main?... Votre

petite main molle aux ongles roses, à la peau de bébé?...

Serguié avait arrêté Katia d’un geste, mis un genou en terre devant

elle, et malgré le comique voulu de sa pose et de l’intonation de sa

voix, attendait infiniment ému que la jeune fille lui répondît. Lorsque

les lèvres de celle-ci eurent enfin exhalé un «oui» faible comme un

soupir, il se releva, devint très grave, et d’une voix où vibrait

l’accent d’une tendresse profonde, il dit lentement:

—Iékatérina Piétrovna, pour la vie je vous aime!

Oh! les minutes exquises qui suivirent cet échange de deux vies! Le

silence divin qui scella ce pacte de deux cœurs! Un seul mot maintenant

ne suffirait-il pas à rompre le charme de ce leurre éternel et magique

qu’est le serment des fiancés?

La nature elle-même semble consciente de la solennité de l’heure;

les grillons ont suspendu leurs cris stridents, et les mouches

bourdonnantes se posent, lassées, sur les corolles; les crapauds,

informes et fatidiques, bavent en silence sur la mousse des sentiers...

les couleuvres dorment roulées en cercle, et les oiseaux, remettant

leurs trilles à l’aurore, se cachent muets sous la feuillée, de crainte

d’effaroucher par leurs chants le Bonheur qui s’avance...

Iékatérina et Serguié marchent lentement, les mains unies. Devant eux

s’ouvre un chemin si propice à la lenteur des pas et aux haltes qu’on

le dirait créé exprès pour enchanter la promenade des amants... Le

jeune homme qui souvent y est venu songer seul, entraîne sa fiancée

sous le mystère des arbres qui le bordent, ravi de partager avec la

mince poupée de chair et d’os, dont le fantôme hantait alors ses rêves

solitaires, le charme de ce lieu plein d’ombre et de silence.

Contre les murailles de verdure que forment les tilleuls aux bras

enlacés, des bancs, de place en place, sont posés. Ils invitent les

promeneurs à s’arrêter pour jouir en repos de la fraîcheur que retient

leur ombre séculaire, et du parfum si fin dont les petites fleurs,

cachées sous la doublure ouatée des feuilles, embaument.

Serguié y fait asseoir sa compagne, prend place à côté d’elle, scelle à

ses doigts amoureux la douce main qu’il vient de conquérir...

Et Katia, la folle et tapageuse Katia, la Katia au cœur insouciant

d’oiselle qui lisse ses plumes, interroge d’un œil grave à la voûte du

ciel, où lentement ils naissent, ces mondes insondables que sont les

pâles étoiles...

* * * * *

Au centre du jardin, là-bas, quand les couples en se dispersant ont

porté aux hasards des allées leurs pas unis, Viéra et Evguénï se sont

à leur tour engagés dans le dédale des sentiers sans nombre dont le

parc de Boutcha—une vraie forêt de vingt déciatines, transformée en

jardin—se sillonne.

Le jeune homme, très timide, ose à peine commencer l’entretien.

Il faut que sa compagne, dont l’amour calme et sans fausse pudeur

conserve toute sa présence d’esprit, l’encourage pour éviter la gêne

d’un tête-à-tête longtemps silencieux. Ce sont les mots banals qui

conduisent le plus sûrement aux phrases importantes, aussi est-ce par

eux que le couple débute.

—Un beau soir, fait la jeune fille pour dire quelque chose.

—Oui, en vérité, c’est un beau soir, répond, comme un écho,

l’interpellé.

—Comprenez-vous, Evguénï Nikolaïevitch, que l’on puisse habiter la

ville et rechercher l’agitation des bals, des théâtres, du monde, quand

la nature est là, à portée de la main, et nous donne gratuitement les

plus beaux spectacles qui puissent émouvoir le cœur et les yeux de

l’homme?

—Mais pas de tous les hommes, Viéra Piétrowna, puisque, pour la

plupart, ces jouissances que nous prisons si fort sont lettre morte...

Soyons contents, d’ailleurs, car si tout le monde se mettait à aimer

la campagne et à comprendre la nature, la nature et la campagne

deviendraient bientôt des plus fastidieuses. Car, où retrouver alors la

solitude des mille déciatines de terre qui nous entourent, la poésie

des espaces rustiques que l’on est seul à savourer avec les bêtes et

deux ou trois moujicks incultes, aux vêtements harmonieux, qui ne vous

gâtent pas votre joie, eux, par leur admiration intempestive?... Toute

la beauté, par conséquent, et tout le charme que la nature, dénuée du

moindre contact avec la civilisation peut seule donner... Je vous le

demande, Viéra Piétrowna, que deviendraient les passionnés du silence

et de la paix des solitudes vertes, si tout à coup les gens des villes

se mettaient à partager leur enthousiasme et à conquérir, comme les

allées d’un parc public, les chemins de nos forêts et de nos steppes?

—Eh! mais voilà une chose à laquelle je n’avais jamais pensé, Evguénï

Nikolaïevitch, répondit la jeune fille en riant, et qui, d’ailleurs,

n’arrivera pas, soyez tranquille! Vrai, vous prenez un air désolé

comme si une conspiration de toutes les âmes frivoles du monde

menaçait réellement d’envahir votre Boutcha. Et peut-être, Evguénï

Nikolaïevitch, est-ce à mon intention que vous parlez des gens qui vous

gâtent les joies de la rêverie par leurs exclamations fastidieuses?...

J’ai dit: Voilà une belle soirée.

Malgré la droiture de Viéra, ceci était une indiscutable coquetterie de

sa part. Evguénï répondit:

—Comment pourrais-je penser à vous lorsque je dis: Des gens? Des gens,

Viéra Piétrovna, c’est la foule; c’est une multitude indifférente et

quelconque; et vous, vous êtes une, pour moi, Viéra! Oui, vous êtes

pour moi la Seule, l’Unique; ne le saviez-vous pas?

—Je m’en doutais, répondit la jeune fille simplement, mais je voulais

que vous me le disiez, Evguénï.

Elle appuya sur ce prénom avec tendresse.

—Alors, vous aussi, vous m’aimez? Un peu, dites? fit la voix hésitante

du jeune homme.

—Non, pas un peu. Profondément; oui, profondément.

—Ah! chère!

Un lent et silencieux baiser sur la main de Viéra compléta cette

phrase. Evguénï, suffoqué de bonheur, eût été incapable de la finir par

des mots. Ce fut la jeune fille qui, la première, revint à elle.

—Maintenant que nous nous sommes dit ce que nous avions à nous dire,

Evguénï Nikolaïevitch, dit-elle en plongeant dans les yeux du jeune

homme son regard honnête et bleu, nous pourrons attendre sans trop

d’impatience que les deux années nécessaires à l’achèvement de vos

études s’accomplissent. Je ne vous demande pas si vous me resterez

fidèle jusqu’alors, car ce sont là, en vérité, des questions bien

oiseuses. Connaissons-nous nous-mêmes le fond de notre cœur, et

pourrions-nous, lorsque nous savons à peine ce qui s’y passe au moment

où nous parlons, répondre de son avenir?... Je crois en vous, je crois

en votre loyauté, mais cependant, à Dieu ne plaise! si ce malheur de

ne plus être aimé par mon Evguénï, devait m’arriver un jour, du plus

profond de mon âme je jure aujourd’hui que je ne garderais contre lui

ni rancune ni colère. Dites-moi ceci aussi pour votre compte.

—L’étrange serment! Mais puisque vous le voulez, Viéra, qu’il en soit

fait selon votre désir. D’avance, bien-aimée, je vous absous... Ah!

non, ce sont là de trop cruelles paroles, je ne puis achever!

—Et pourquoi auriez-vous moins de courage que moi?

—Qui sait? Peut-être m’aimez-vous moins que je ne vous aime...

—Ou peut-être vous aimé-je plus pour vous-même que pour moi; tandis

que vous...

—Eh! le sais-je? Je vous aime, ma Viéra, c’est la seule et radieuse

vérité que je démêle dans mon cœur en cet instant! Ne demandez donc pas

à un futur agronome de se retrouver dans toutes ces subtilités, ajouta

le jeune homme en riant. Je vous aime, vous, Viéra, j’aime ma terre,

mes champs, mes horizons pâles, mes forêts vertes, ma Russie, le Dieu

puissant de mes pères; mais ne me demandez pas comment ni pourquoi, je

ne saurais vous le dire... Je pense du reste, très chère, qu’il n’y a

qu’une seule manière d’aimer, avec des degrés différents, et que ce

sont ces degrés que l’on confond avec le genre d’amour. Seulement, tout

le monde prétend toujours aimer le plus, le plus qu’on peut aimer! Et

combien se trompent! Vous riez?

—C’est que je trouve que pour un futur agronome, comme vous disiez

tout à l’heure, vous ne raisonnez pas trop mal. Mais où sommes-nous

ici? Ce parc est grand comme un village.

—Vous allez voir; nous arrivons au chemin des tilleuls; c’est un

endroit délicieux. Que de fois j’ai rêvé de m’y promener avec vous,

Viéra! Et voilà que le hasard nous y conduit ce soir, ce soir où nous

nous sommes dit, pour la première fois, que nous nous aim...

—Chut! ne rendons pas ce mot vulgaire en le prononçant trop souvent.

Lorsque nous voudrons que sa magie nous apparaisse, nous le lirons

dans les yeux l’un de l’autre.

—Et quand nous serons séparés?

—Les battements de nos cœurs l’épelleront.

—O femme, femme! Vous avez réponse à tout. Eh bien! Viéra, que

dites-vous de l’allée des tilleuls, de mon allée?

—Que c’est exquis.

Au delà du présent... · 第 2 / 17 段