—Rose fleurie, petite campanule bleue, ma douce, ma jolie, m

NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:

—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été

corrigées.

—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.

—La table des matièrs a été rajoutée dans ce livre électronique.

—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et

a^{bc}.

Au delà du Présent...

_Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les

pays, y compris la Suède et la Norvège._

LÉONIA SIENICKA

Au delà du Présent...

[Illustration]

_PARIS_

ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR

23-33, PASSAGE CHOISEUL, 23-33

M DCCCCVII

TABLE DES MATIÈRS

PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE PAGE

I. 3

II. 21

III. 35

IV. 53

V. 78

VI. 98

VII. 125

VIII. 148

IX. 166

DEUXIÈME PARTIE

IX. 185

X. 211

XI. 231

XII. 256

XIII. 287

XIV. 314

XV. 328

_PREMIÈRE PARTIE_

«Puissante comme un ouragan, la Folie elle-même arrête sur l’Homme son

regard hostile et aile la Pensée pour l’entraîner dans le tourbillon

de sa danse écervelée...»

(MAXIME GORKI. _L’Homme._)

[Illustration]

Au delà du Présent...

_PREMIÈRE PARTIE_

I

IL est midi.

Un soleil radieux, aveuglant, torride, fait resplendir l’écrin

chimérique du ciel.

L’herbe des pelouses miroite, les tendres fleurs se pâment, et le ruban

de sable qui là-bas se déroule, invitant aux lointains et mystérieux

voyages, semble tissé d’or pur.

Le silence est si lourd, le calme si profond, que l’on croirait la

Terre ensevelie tout entière dans un sommeil sans rêves, par le caprice

facétieux d’un puissant enchanteur.

Pourtant, si l’on écoute bien et si l’on sait le langage des choses, à

travers ce silence et cet oppressement on perçoit un murmure d’abord

à peine distinct, puis qui s’enfle à mesure que l’on écoute mieux,

semblable aux soupirs exhalés par la mer immobile ou la moisson dorée

dont les épis se touchent. C’est le divin bruissement de la forêt.

Attirée par ces voix qui lui sont familières, une jeune fille, debout

sur le perron d’une villa rustique dont le jardin borde la route,

tend l’oreille et sourit. Sans doute va-t-elle sortir malgré l’atroce

chaleur, car elle prend à deux mains les plis de sa longue robe et

la relève d’une façon qui lui est coutumière: la mousseline passée

simplement de chaque côté dans la ceinture très large de manière à ce

que la jupe n’arrive pas même à la hauteur des chevilles. C’est ainsi

qu’il est commode de courir la campagne et de se faufiler à travers la

forêt sans qu’à chaque pas l’étoffe traîne après elle des brindilles

en masse... Puis, comme Aleksandra aime plus sa fantaisie que les

usages convenus, elle n’embarrasse pas ses jolis petits pieds blancs de

bottines ni de bas. Des sandales en fibre de tilleul, comme en portent

les paysans russes, les protègent seules contre la brûlure du sable.

Pas d’ombrelle, non plus, ni de chapeau de soleil, ni de gants encore

moins! Elle jette simplement sur sa tête un carré de mousseline brodée,

et cela sied à ravir à sa beauté de petite idole, surtout lorsque,

comme aujourd’hui, des grappes de pâle glycine retiennent le voile de

chaque côté des joues, derrière l’oreille sur laquelle s’enroulent,

comme de mignons serpents, trois rangées de tresses brunes. Les

mains toutes fines et petites sont gantées de hâle, et cela semble

une coquetterie de la jeune fille, car le bras qui sort de la manche

échancrée paraît ainsi dans toute sa triomphante blancheur.

La taille longue, souple et svelte, est charmante. Charmant aussi le

pâle et mystérieux visage. Le nez est droit, le menton court, les

joues rondes et lisses, les lèvres minces et nettement accusées. Les

yeux—restes sans doute d’une de ces races nombreuses auxquelles

le sang russe s’est mêlé—sont légèrement bridés et comme relevés

aux coins; deux fins sourcils de soie brune comme les cheveux les

surmontent.

Dans ces yeux qui passent, selon l’intensité et le reflet de la

lumière, du bleu glauque au vert foncé, papillotent par instants,

aux regards de l’observateur attentif, d’indéfinissables lueurs qui

filent, rapides et fauves, entre les cils, comme de peureux lézards.

Cela inquiète un peu, et pourtant le charme du visage n’y perd rien.

Au contraire, par l’énigme que ces expressions changeantes y ajoutent,

peut-être devient-il plus séduisant encore. Tel est l’attrait épeurant

du mystère...

Cependant, au moment où la jeune fille va franchir les marches du

perron, une fenêtre s’ouvre au rez-de-chaussée de la datcha (villa),

et, de sa baie encadrée de feuillage, sort une voix éplorée:

—Sacha! Sachinnka! Que fais-tu? Tu vas sortir par une chaleur

pareille? Mais c’est pour attraper une congestion! Reste à la maison,

voyons! Ah! mon Dieu! quelle singulière fille tu fais! Une vraie

salamandre!...

Ces paroles sont dites en russe; Sacha y répond dans la même langue:

—Ma chère petite, petite chère maman, tu me répètes tous les jours la

même chose, et tous les jours je sors malgré toi, et tous les jours je

reviens vivante à la maison, et tous les jours j’attends le lendemain

pour recommencer!... Sois tranquille, va; tu ne perdras pas ton plus

cher trésor, un de tes trois «mon plus cher trésor». Je suis l’enfant

de la Nature comme je suis ton enfant, et la Nature m’aime autant que

tu m’aimes; alors, elle ne voudrait pas me faire de mal, tu comprends!

Oui, oui, hoche ton vénérable chignon et mets tes lunettes sur ton

front pour mieux me voir divaguer, cela n’empêche pas que tu sois mon

aimée, ma chérie, mon adorée maman! Et avant de partir pour ma forêt,

je vais t’embrasser que tu t’en souviendras. Reste à ta place!

Tatiana Vassilievna Erschoff n’avait, au demeurant, nulle intention

de quitter la fenêtre. Éblouie comme par la découverte de charmes

qu’elle n’avait point soupçonnés jusqu’alors, elle contemple sa fille

avec toute la passion, toute la béatitude, toute la divine stupidité

qu’un regard maternel peut contenir, et oublie à son tour dans cette

exquise besogne que les rayons du soleil de midi tombent juste d’aplomb

sur sa tête respectable où s’étage—invraisemblable et pittoresque

architecture—un entrelacement de cheveux blonds que trois teintes

nettement bigarrent: cheveux d’un blond argenté vers les tempes, pauvre

chère créature! blond roux au milieu du chignon acheté voilà bientôt

dix ans, et d’un beau blond de lin comme un nimbe de vierge dans une

tresse d’acquisition plus récente... Cheveux tricolores, les appellent

ses filles.

Et avant qu’elle ait songé à s’étonner de ce qui arrive, Sachinnka a

franchi d’un oblique bond de panthère la distance qui sépare la fenêtre

du balcon, en a atteint le rebord en s’accrochant aux branches de la

glycine qui, comme des bras amoureux, étreignent les murs de la datcha,

et, debout, son corps de souple adolescente presque plié en deux, elle

baise à pleine bouche le visage ravi de la vieille femme. Un saut

périlleux maintenant, et Sacha retombe dans le jardin.

—Mon trésor, mon trésor, murmure Tatiana en la suivant des yeux.

Lorsque la robe blanche n’est plus qu’une forme vague au détour de

la route, maman quitte la fenêtre et s’aperçoit enfin qu’elle a

affreusement chaud. C’est à son tour, alors, de subir les reproches

de ses deux autres filles, Iékatérina et Viéra, restées, elles, dans

l’ombre tiède du salon, un éventail entre les doigts, une carafe d’eau

glacée à portée de la main.

—Tu vois comme te voilà faite, maintenant, dit Iékatérina, l’aînée,

avec tendresse. Qu’est-ce que tu as toujours besoin de t’inquiéter de

Sacha? Ce n’est plus une enfant, après tout, elle sait ce qu’elle fait!

Maman est une poule, une vraie poule qui glousse tout le temps après

ses poussins.

—C’est une maman couvée sous les principes de 1860. On n’en fait plus

de cette pâte-là, fit de sa voix profonde et lente Viéra, la seconde

fille de Tatiana. La race s’en est perdue lorsque la crinoline a passé

de mode...

—Ah! voilà un sujet à souffler dans l’oreille de Vadim pour son livre

de «psychologie comparée»... Il pourra intituler un de ses chapitres:

«De l’influence des modes sur l’amour maternel.»

—Pas seulement sur l’amour maternel, mais sur l’amour en général,

répondit Viéra en plaisantant à peine. T’imagines-tu que l’on puisse

aimer de la même façon sanglée dans un corsage à pointe, dévêtue d’une

tunique «directoire», coiffée à «l’oiseau de paradis» comme la femme

de Pouschkine sur ses authentiques portraits, ou moulée dans une gaine

serpentine d’à présent?

—La question est de savoir, fit Katia en riant, si c’est le genre

d’amour qui change d’après la mode, ou bien si c’est la mode qui change

d’après le genre d’amour.

—Délicat problème! répondit sa sœur. Mais nous faisons du paradoxe,

car ces choses ne dépendent pas l’une de l’autre; elles sont soumises

toutes les deux au besoin impérieux que l’homme a du changement. Pour

nous autres, Russes, qui n’avons pas été passés au dernier réchampi

de la civilisation, et chez qui le snobisme est à l’état de bête

rare—je parle, tu m’entends, des vrais Russes, dont nous sommes au

fond, malgré notre légère teinte d’européanisme, et non de ceux qui

passent l’hiver à Nice et l’été dans les villes d’eaux allemandes—les

choses n’en sont pas encore arrivées là; mais en France il n’est

de question si importante que celle que la mode ne prime. N’est-ce

pas, mademoiselle Burdeau (ces mots dits en français s’adressent à

une jeune fille qui, arrêtée sur le seuil de la porte, sourit à la

dernière phrase de Viéra), n’est-ce pas que chez vous autres la douleur

elle-même, l’immuable et divine douleur doit porter des manches à

gigot ou des corsets «droits devant» selon le caprice de la mode?...

Vous avez eu, avec les «paniers», les soucis légers qu’une chiquenaude

secouait; avec le bonnet rouge des «patriotes», la douleur stoïque des

Anciens; le... comment nommez-vous donc ce chapeau que l’on voit sur

les daguerréotypes de nos aïeules?

—Le «cabriolet»?

—Le cabriolet, oui. Eh bien! le cabriolet, lui, exhalait un chagrin

bruyant fait de coups de pistolet et d’anathèmes lancés au ciel. De

notre temps, enfin, la douleur est muette; il serait inconvenant,

plus même: ridicule, pour parler comme vous autres, de crier que l’on

souffre. «Ne soyons pas romantiques», n’est-ce pas, mademoiselle

Madeleine?—Et Viéra scanda cette phrase avec un sourire des plus

ironiques.—Oh! surtout «ne soy-ons pas ro-man-tiques!» Savez-vous que

vous êtes étonnants, vous autres, Français?

—Chère Viéra, dit de sa voix fraîche et douce la jeune fille à qui

s’adressait directement cette dernière exclamation, nous avons, écrite

quelque part par un de nos classiques, cette réflexion dont vous ne

nierez pas la justesse:

_L’ennui naquit un jour de l’uniformité._

Or ne voulant pas nous ennuyer, car l’ennui rend mauvais et vilain,

nous nous sommes arrangés de manière à rayer l’uniformité de notre vie.

Qui oserait dire que nous avons tort? Pas vous autres, les Russes, qui

mourez d’enn...

—Oh! permettez, interrompit Viéra avec l’impétuosité qu’elle mettait

dans ses répliques chaque fois que le mot «russe» était prononcé, la

légende a été bien vite faite qui raconte que nous mourons d’ennui.

Dites plutôt, peu perspicaces étrangers, que nous mourrions si nous

n’avions plus ce que vous appelez notre ennui! N’est-ce pas, maman

chérie, qu’il est bon d’être sans cesse troublé par quelque chose de

vague? d’avoir tout au fond de soi-même une petite place bien sombre

où l’âme se repose—comme nous le faisons nous-mêmes en ce moment dans

l’ombre fraîche du salon—de la splendeur brûlante des illusions?...

de laisser flotter ses rêves incertains sur l’eau grise d’une mer

immobile, sans savoir s’ils atteindront les rivages convoités?... Et

n’est-ce pas qu’elle est très douce aussi, cette tristesse qui nous

prend devant nos horizons immenses, devant l’infini de nos steppes

blancs de neige, devant les élégiaques bouleaux de nos forêts?... Eh

bien! oui, je suis russe, moi, russe dans l’âme, et mon ennui, puisque

c’est ainsi qu’il est convenu d’appeler notre mélancolie slave, m’est

plus précieux cent fois que toute votre gaîté française!

—C’est ça, voilà le hérisson qui sort ses piquants, dit M^{lle}

Burdeau rieuse. Tatiana Vassilievna, que dites-vous de...

—Seigneur! ma confiture de groseilles blanches! interrompit si

comiquement la vieille dame que les trois jeunes filles partirent d’un

éclat de rire simultané. Il ne doit plus en rester dans la bassine, et

nous avions pris tant de soin pour enlever les pépins!

Souple encore, et droite dans sa haute taille malgré ses cinquante-cinq

ans sonnés, M^{me} Erschoff s’enfuit dans l’ombre du jardin vers le

réchaud sur lequel, d’après l’antique mode russe, la confiture cuisait

en plein air.

Il n’y avait personne à cent verstes à la ronde pour réussir comme elle

les délicieux amalgames de sucre et de fruits; mais il ne fallait pas

qu’une des nombreuses distractions, qui étaient son faible à cette

maman inquiète, vînt comme aujourd’hui compromettre le succès de ses

opérations.

Tandis qu’elle constatait le désastre,—la teinte blonde des groseilles

passée au brun foncé,—les trois jeunes filles restées dans le salon

s’étaient dirigées vers l’une des portes qui s’ouvraient sur la

véranda, et, prêtant l’oreille à un grondement lointain, se demandaient

si c’était là le commencement d’un orage, justifié par la lourdeur de

l’air, ou simplement le bruit des roues d’un équipage écrasant le sable

de la route.

Tout fait événement au village, surtout lorsque, comme Vodopad, ce

village, à vingt verstes de la gare de chemin de fer la plus proche,

se compose exclusivement d’une forêt, de quelques déciatines de terre

sablonneuse, de vingt isbas et d’une maison.

—C’est sûrement le tonnerre, fit Katia ébauchant le double signe de

croix grec.

—Comment? Et sans que le ciel se couvre du plus léger nuage? riposta

Viéra en haussant les épaules.

—En tout cas, il met le temps à se déclarer, le tonnerre, remarqua

M^{lle} Burdeau gouailleuse.

—C’est un chariot...

—Un équipage...

—Mais non, c’est la britschka du Juif. Je distingue maintenant le

grincement habituel de ses roues.

—Alors, si c’est la bristchka du Juif, ça ne peut être qu’une visite

pour nous, car il n’apporte la correspondance que le soir; mais qui se

hasarderait à une course de trois milles, en voiture découverte, par

une chaleur pareille?

—Maman a commandé de la viande à Kieff; c’est peut-être cela que

Schmoul apporte en allant à Ermino?...

—Eh! mais, c’est Vadim! Vois, Viéra, sa casquette d’étudiant. Parole

d’honneur, c’est lui!

—Si c’est un hôte, du reste, cela ne peut être que Vadim, car qui,

sinon lui, courrait les routes par ce soleil torride? Il est si

distrait, mademoiselle, notre cousin, qu’il ne sait jamais quel temps

il fait, quelle heure il est ni dans quel endroit il se trouve! Vous

verrez, c’est un type!

—Vadia, Vadia!... Ah! que tu es gentil, s’écrièrent les deux sœurs en

s’élançant vers la grille à la rencontre du jeune homme,—car c’était

bien, en effet, le cousin Dimitrieff qui s’avançait dans la bristchka

du Juif et allait en descendre quelques secondes plus tard.

—Bonjour, sœurs! répondit la voix forte et claire de l’étudiant.

Comment cela va-t-il depuis ma dernière visite? Ma tante est-elle

remise de sa malaria? Viérotschka, appelle, je te prie, Akim pour

prendre mes bagages. Je vous reste pour deux ou trois semaines, vous

savez?

—Tant mieux! Nous ferons des promenades le soir au fond de la forêt.

—Et nous irons nager dans la rivière.

—Andreï a si bien dressé nos chevaux pour la selle; nous monterons

tous les trois.

—Puis tu nous liras de beaux livres...

—Mais pas les tiens, fit Katia avec malice.

—Bien, bien, chères, nous ferons tout cela... Ah! mais, encore cette

maudite chatte d’Aleksandra qui se faufile entre mes jambes; j’ai

manqué de tomber ou bien de l’écraser.

—Permets, dit Katia qui se roulait; ce n’est pas le chat qui vient de

te barrer la route, mais Sasiedka (la voisine). Ah! ah! ah!

—La voisine?

—Oui, mon pauvre Vadia; la poule blanche que nous appelons «sasiedka»,

parce qu’elle traîne toujours soit dans le jardin, tout près de la

maison, soit dans les chambres quand on n’y met pas ordre. Et il a son

pince-nez! ha! ha! ha! Mais prends garde, ce n’est plus la «voisine»,

cette fois, que tu vas rencontrer!... Mademoiselle, permettez-moi de

vous présenter Vadim Piétrovitch Dimitrieff, notre cousin germain,

notre frère plutôt, comme on dit en Russie... (Son père portait le même

nom que le nôtre: Piotr; voilà pourquoi il est aussi «Piétrovitch», et

cela fait croire à beaucoup de gens qu’il est en réalité notre frère.)

Vadim, mademoiselle Burdeau!

—Mademoiselle, enchanté... fit le jeune homme en français.

—Monsieur...

—Ah! et toi, mamacha, continua Katia en s’avançant vers sa mère qui

apparaissait au bout de l’allée, donne-moi la bassine et dis bonjour à

Vadia. Oh! que c’est lourd!

Tandis que la jeune fille se dirigeait vers l’office, portant à bras

tendus le vase de cuivre rose autour duquel voltigeait, comme des

pétales jaunes tournoyant à la brise, un fol essaim de guêpes aux ailes

bruissantes, Tatiana Vassilievna faisait au neveu de son mari l’accueil

joyeux et tendre qu’il avait coutume de recevoir chaque fois que ses

loisirs le menaient à Vodopad.

—Quelle bonne surprise tu nous fais là, cher enfant, s’exclama la

gracieuse vieille dame après avoir baisé trois fois le jeune homme sur

la bouche, à la russe. Il y avait si longtemps que l’on ne t’avait vu!

Ton examen, sans doute? Et passé?

—Cum eximia laude...

—Il ne fallait pas le demander. Mas tu as dû beaucoup apprendre,

pauvre! Je te trouve l’air tout maigri, tout pâlot...

—Eh non! Tu sais comme j’aime à étudier, tante; seulement, j’ai eu,

ces jours derniers, d’atroces névralgies, et c’est cela, sans doute,

qui m’a... détérioré de la sorte. Je viens me refaire à Vodopad pendant

deux ou trois semaines.

—Dis deux mois, car c’est juste le temps qui te sépare de la rentrée

des cours, et je ne te lâche pas avant ça, tu peux en être sûr.

—Mais j’ai tant à travailler encore! Ma thèse à finir, mes leçons à

préparer... Songe donc!

—Eh bien! tu seras ici tout aussi commodément qu’à Kieff pour

apprendre et écrire. Notre maison est si tranquille!

—Oui, on dit cela, et puis ce sont des visites d’amis, des parties

de campagne, les caprices de ces demoiselles à satisfaire, et la

nourriture trop copieuse!... Oui, tante, affirma le jeune homme

en montrant dans un gai sourire deux rangées de dents exquisement

blanches, la cuisine de Vodopad est tout ce qu’il y a de plus hostile à

la pensée du travailleur! Trouvez-moi le moyen après les pyramides de

sierniki, les colonnes de blinés, les cathédrales de pirogui que Mavra

nous sert chaque jour, de dégager du cerveau une idée scientifique ou

autre...

—Eh bien! je te remercie. On dirait que nous sommes des idiots, nous

autres qui mangeons de ces choses, fit, mi-rieuse mi-piquée, Viéra qui

marchait devant Vadim et sa mère.

—Ah! Dieu me préserve!... Ne te fâche pas, Viérotschka! c’est une

manière de parler... comprends donc! D’ailleurs, vous autres qui êtes

habituées à ces friandises, vous en mangez modérément et gardez pendant

leur digestion toute votre présence d’esprit; tandis que moi... Enfin,

moi, je ne puis résister: c’est un trop grand contraste avec la cuisine

de la bonne Marfa Timoféevna!

—Ah! que voilà un aimable savant, fit Tatiana en enveloppant son neveu

du même regard adorateur dont elle avait l’habitude de couver ses

filles! Pas poseur, ni grincheux, ni...

—Ni mal lavé! Et coiffé comme tout le monde, acheva sérieusement Katia

qui rentrait au salon en compagnie de M^{lle} Burdeau au moment où sa

mère et Vadim le traversaient pour gagner la chambre des hôtes. On ne

peut pas en dire autant de tous nos savants russes, ni surtout de nos

étudiants! Tu sais, frère, pas à prendre avec des pincettes, parfois,

tes condisciples...

—Mais tu oublies, Katia, fit Viéra avec reproche, qu’il y a de ces

pauvres diables qui n’ont pas vingt roubles à dépenser par mois. Et ils

doivent se nourrir, se loger, acheter des livres, des cahiers! Ah! ma

sœur, ne plaisante pas sur ces choses. Il y a tant de misère parmi les

étudiants que je ne serais pas étonnée si l’on me disait que la plupart

d’entre eux portent la barbe et les cheveux longs pour ne pas payer au

coiffeur les quelques kopecks par semaine que nécessiterait le coup de

rasoir ou de ciseaux. Cela peut te sembler choquant et comique, mais

moi je trouve cela triste, infiniment triste!

—Oh! toi, tu prends toujours tout au tragique! Ce n’est pas pour rien

que nous t’appelons Melpomène, n’est-ce pas, mademoiselle Burdeau?

—Mais ce n’est pas pour rien non plus qu’on te nomme «Girouette».

—Ça, ça prouve que je suis logique. Je tourne comme le vent me pousse,

tandis que toi, tu t’obstines à regarder le nord quand c’est au midi

que la brise souffle. C’est absurde.

—Eh! ne vous querellez pas, mes enfants, intervint M^{lle} Burdeau

sérieuse; aussi bien, qui de vous deux pourrait affirmer que la raison

est de son côté? Laissez à la Vie, l’unique juge compétent, le seul

tribunal infaillible, de vous apprendre laquelle des deux philosophies

que vous mettez aux prises est la vraie. Pessimisme, optimisme! Dans

dix ans, allez, mes amies, vous saurez à quoi vous en tenir sur la

portée de ces mots! Et vous n’en serez pas plus fières pour ça, je vous

assure... Et maintenant, tandis que Vadim Piétrovitch fait sa toilette,

allons cueillir des fraises pour le dessert. Mavra n’a pas de temps à

perdre si l’on veut dîner à deux heures; Andreï est au village et la

fluxion de Ioulia lui interdit d’aller à l’air; vous ne pensez pas à

cela, n’est-ce pas, mes raisonneuses?

—Mais Sacha, où est-elle? demanda à travers la porte la voix du

cousin Dimitrieff resté seul dans la chambre voisine, et occupé par de

fraîches ablutions à congédier de sa peau la poussière de trois lieues

de route russe en britschka; vraiment on l’oublierait à la fin, cette

petite: on ne la voit jamais!

—Elle vagabonde sur les routes ou dans la forêt; c’est à peine si tu

la verras apparaître pour le dîner... Eh! à tantôt, Vad, nous allons te

cueillir des fraises!

Un écho étouffé à demi par les frictions de l’essuie-mains répondit: «A

tantôt!», et les deux sœurs, accompagnées de M^{lle} Burdeau, sortirent

du salon, assez paresseusement il faut le dire, en faisant bruisser

autour d’elles la mousseline de leurs robes légères.

II

LE coq vient à peine de jeter son bonjour clair à l’aube qui s’éveille.

Les hôtes de Vodopad dorment encore, les fenêtres grandes ouvertes sans

souci des insectes déjà fureteurs, pour laisser entrer à flots dans les

chambres l’air parfumé du matin.

Seule une frêle ombre blanche se glisse hors de la datcha, traverse

obliquement une partie de la cour et se dirige vers les dépendances où

se trouvent, au côté est, la cuisine et les communs.

C’est Sacha qui, pour ne pas faire de bruit, marche sur ses pieds nus

et va, sans être habillée ni coiffée, déjeuner dans la crémerie d’un

morceau de pain sec avec un verre de lait.

Mavra, la vieille bonne qui a bercé la jeune fille sur ses genoux de

quarante ans quand celle-ci n’était encore que le plus capricieux bébé

qu’on pût voir, trotte déjà, alerte et robuste, dans le dédale de la

basse-cour. Elle fait kss... kss... tout autour d’elle, et les poules

gloussent, les pigeons volettent, les oies accourent le cou tendu, les

canards se dandinent comme des vieilles filles dévotes, se disputant, à

coups de becs, le grain doré qu’elle leur jette.

—O mon petit trésor, déjà levé? fait la nia-nia apercevant Sacha qui,

ses sandales de tille ajoutées seulement dans la cuisine à sa toilette

sommaire, traverse de nouveau la cour pour gagner le jardin planté

derrière la datcha. Tu ne dors plus, tu ne manges plus. Qu’est-ce qu’il

advient de toi, ma beauté?

Sacha, la moue fermée, passe en silence et ne regarde seulement pas la

vieille bonne.

Elle avait ainsi ses heures de mutisme, où, pour rien au monde, on

n’eût tiré un mot de sa bouche têtue. Mavra le savait; aussi ne s’en

étonnait-elle point et ne cherchait-elle pas à vaincre l’obstination de

sa chérie. Il lui suffisait, du reste, pour être contente, de parler

elle-même à l’enfant, et de s’enivrer de tendresse au son de ses

propres paroles.

—Rose fleurie, petite campanule bleue, ma douce, ma jolie, ma dorée!

Mais la «douce», la «jolie», était déjà bien loin, glissant, souple

et sans bruit, sur ses sandales nattées, l’air vraiment d’une idole

archaïque sous les plis flottants de sa longue robe de nuit, dont la

forme lointaine évoque une tunique, et les trois serpents bruns de ses

tresses dénouées...

Pourtant, voici que le visage fermé s’anime. C’est que, d’un taillis de

viornes une boule blanche a bondi, s’est arrêtée aux pieds d’Aleksandra

après avoir roulé plusieurs fois sur elle-même, et, câline, se frotte

avec délices à la chaussure de tille. Dans cette boule blanche on

distingue maintenant un tout petit nez rose, des oreilles semblables

aux valves d’un coquillage, et deux yeux d’aigue-marine striés de

zigzags fauves. C’est Bielka,—la blanche ou l’écureuil, ces deux mots

étant pareils en russe,—la chatte aimée de M^{lle} Erschoff.

Une agile inclinaison de la jeune fille vers le sol, et la boule

blanche disparaît dans les plis de la chemise où deux bras nus lui font

une niche chaude. On ne voit plus rien de la chatte, si ce n’est un

bout de patte dont les ongles bien sages se cachent sous la fourrure,

et l’on se demanderait où tout ce corps souple a passé, si le bruit

d’un ronron éperdu de volupté ne venait de temps à autre, sortant des

profondeurs du peignoir, dominer le bruit des branches froissées sur

le passage d’Aleksandra. L’on atteint ainsi la forêt où le concert des

oiseaux étourdit.

Bielka s’agite dans sa prison. A un trille plus perçant que les autres,

sa tête émerge de la batiste, et ses yeux attentifs fixent un point de

l’arbre où, cachée à demi par les feuilles, une touffe de plumes grises

palpite. Aleksandra, maintenant, la retiendrait en vain, car l’instinct

qui s’éveille dans sa chair de fauve ne connaît que la proie, et la

minuscule tigresse ne se gênerait pas pour briser d’un coup de griffe

les liens qui l’empêcheraient de bondir vers l’ennemi.

Sans plus s’inquiéter d’elle, Sacha poursuit sa route, répondant par de

légères caresses sur les troncs qu’elle frôle, aux bonjours de ses amis

les arbres.

Dans la forêt, elle est vraiment chez elle. Troncs zébrés des bouleaux,

membres trapus des chênes, feuillage sanglant des hêtres rouges, frêles

rameaux des sorbiers, chaque hôte de l’asile mystérieux est un être

vivant pour Sacha, et le langage qu’il parle trouve écho dans son cœur.

Lorsqu’elle découvre dans l’écorce des géants alignés sur sa route une

plaie faite par le couteau des gamins inconscients, son cœur bondit, et

dans ses nerfs passe la même sensation que si l’on eût meurtri sa chair

à elle. Que de fois elle avait accosté les fils des paysans ou les

petits vagabonds dont la forêt se peuple, pour les initier à son amour

des choses!

—Enfants, leur disait-elle, les plantes doivent être vos amies plus

que les hommes, car elles ne vous causent jamais de mal, elles; au

contraire, elles vous font tout le bien qu’elles peuvent. Voyez les

arbres; ils vous donnent le bois pour chauffer vos isbas; leurs

feuilles égaient vos yeux, et, réunies en dôme, vous ménagent un abri

contre le soleil trop brûlant. Quant à leurs fruits, s’ils ne servent

pas à caresser vos palais, petits gourmands, ils engraissent le bétail

et réchauffent les poêles des indigents. Puis les baies; qu’elles

sont jolies, n’est-ce pas? Et quel remède la plupart d’entre elles

apportent à vos bobos! Vois le sureau, Pavel, c’est le jus que la

barinia a extrait de ses boules noires qui t’a guéri l’année passée de

ta bronchite; les sorbes font digérer l’estomac paresseux; l’airelle

apaise la soif; la mûre fait taire la toux. Et le kalina, avec ses

perles rouges... les framboises, les myrtils?... Ah! ah! petits

coquins! vous vous en payez, hein! de toutes ces bonnes choses-là?...

Ne faites donc pas de mal aux plantes qui sont des créatures vivantes

comme vous, et que vous devez aimer, comme la parole de Christ prescrit

d’aimer vos frères.

Les discours de Sacha péchaient bien un peu, parfois, par la logique,

car ses auditeurs, s’ils avaient été plus hardis, auraient pu lui

objecter quelques cas où d’affreuses crampes d’empoisonnement avaient

bouleversé leurs petits ventres trop curieux; mais lequel d’entre eux

aurait osé élever la voix pour combattre les arguments de la jolie

barichnia?... Ils l’écoutaient bouche bée, moqueurs à peine, qui disait

ces singulières choses, et comme l’âme russe, même celle des humbles,

est accessible à tout ce qui est subtil, les têtes mal peignées

s’inclinaient sur les poitrines et méditaient ce qu’elles venaient

d’entendre.

Et il est un fait certain, c’est que, depuis qu’Aleksandra a fait appel

à la pitié des enfants pour les arbres, les attentats sont devenus bien

plus rares dans la forêt. Aujourd’hui, par exemple, la promeneuse n’en

constate pas un seul, et elle serait heureuse, oh! heureuse... si,

malgré l’indulgence des choses créées qui lui sourient depuis l’aurore,

son cœur ne s’était empli ce matin, comme en maints autres jours,

hélas! de brumes ténébreuses que rien, pas même le contact avec sa

forêt bien-aimée, ne parvenait à dissiper.

Une heure encore la petite idole erre ainsi dans le dédale des troncs,

s’enfonçant de plus en plus dans les sombreurs du bois qui, maintenant,

devient étrangement silencieux. Plus un trille, plus un cri... La

feuille se tait et n’est même plus frôlée par une caresse d’aile... Et

ce calme inattendu a quelque chose d’épeurant qui oppresse.

Cela tient à ce qu’à cet endroit l’eau souterraine est très proche du

sol, et que, sans former des marais à proprement parler, cette portion

de la forêt dégage une humidité lourde, malsaine, qui, à de certaines

époques, répand la fièvre dans le village, et que l’instinct des

oiseaux redoute.

Sacha passe vite pour retrouver l’air pur. Un détour à droite, puis

à gauche, et une immense allée de noisetiers se déroule, alignés

symétriquement par la main de l’homme dans le désordre divin de la

nature. Coupant obliquement cette allée que des ornières sillonnent

(car c’est la route de la commune qui mène à la bourgade voisine) un

sentier riant passe et se perd dans l’ombre du bois. Il est bordé, de

chaque côté, d’une herbe à feuille spatulée, que deux chèvres attachées

au tronc d’un sorbier broutent, tandis qu’à dix pas de là un sifflement

joyeux décèle la présence du pâtre.

Au bout de ce sentier, une isba grande comme un pigeonnier montre

son toit de chaume. De chaume!... On devine qu’il en est fait, mais

ce n’est pas par ce que l’on en voit, car la vipérine, la joubarbe,

les giroflées, la mousse, l’ont recouvert tout entier et l’ont fait

ressembler à un tertre fleuri.

Les murs de la chaumière aussi disparaissent sous les plantes. C’est

un enlacement fou de vigne sauvage, de clématite à calices mauves,

de capucines et de liserons qu’une baie, grande comme un mouchoir de

poche, perce seule. Dans l’encadrement de cette baie, une tête, serrée

par la coiffure petite-russienne, se montre.

—Ah! te voilà, petite seigneuresse! Viens vite, car le borschtch

s’évapore sur mon fourneau; il n’en restera bientôt plus.

—Bonjour, matouchka, répond à peine Aleksandra...

Mais un rapide éclair de tendresse a passé dans ses yeux si fixes tout

à l’heure, et la vieille femme, qui a surpris ce scintillement de la

pierre rare qu’est pour son cœur d’esclave la frêle barichnia, se met à

sourire d’allégresse.

Le voilà enfin découvert, ce mystère des déjeuners hâtifs dont Mavra

se plaint!... Au seuil de la cabane, sous l’auvent parfumé par les

fleurs de l’été, se dresse une table de bois blanc sans nappe où une

cuillère de laque à ramages, travail des paysans, est posée solitaire.

Sacha s’assied devant cette table sur l’escabeau scellé au mur de la

chaumière, et, avidement tournée vers la porte entr’ouverte, guette

les mouvements d’Evlampia qui remue quelque chose dans l’ombre de la

chambre.

—Tiens, mon cœur, fait la vieille femme, en déposant devant la

visiteuse un pot d’argile d’où une vapeur aigre et savoureuse

s’échappe. Veux-tu aussi du lard?

L’idole fait signe que non, et mange avec délices le potage aux

betteraves.

Sous les cils de soie brune se glissent de temps à autre, pareille à

un lézard peureux, une de ces fauves lueurs dont l’étrangeté inquiète

l’observateur...

—C’est bon, fit-elle quand elle eut fini.

—Et tu viendras demain aussi? demande ardemment Evlampia.

—Demain et tous les jours, répondit Sacha à voix basse. Je

t’apporterai en échange des concombres et du gruau.

—Oh! mais il ne faut pas, mon amour!

—Eh! laisse donc; est-ce qu’une barichnia peut venir manger ta soupe

tous les jours sans te rétribuer pour cela?

—C’est juste, répondit la vieille femme humblement. Veux-tu voir les

abeilles?

—Non, pas aujourd’hui. Aujourd’hui je suis mauvaise, vois-tu, et il ne

faut pas que je touche aux bêtes du bon Dieu...

—Peut-on dire!...

Mais la jeune fille avait assez parlé. Tout ce qu’elle avait dit,

même, n’était sorti de sa bouche qu’à sons rauques et brefs. La

Petite-Russienne connaissait ces accès et ne s’en étonnait pas plus

que sa sœur Mavra. La tendresse des deux femmes était, à vrai dire,

autant faite de tous les caprices qu’Aleksandra leur imposait, que de

l’admiration fervente éprouvée par ces créatures frustes devant la

jolie gracilité de l’idole, et de la pitié qu’elles ressentaient, sans

se l’expliquer, ni même se l’avouer, en présence de l’être énigmatique

et étrange qu’était la petite barichnia.

Comme la jeune fille, déjà, se levait pour partir, Evlampia demanda:

—Tu n’attends pas Danilo? Il est allé chercher du thé dans la lafka;

il sera ici dans un quart d’heure au plus.

Le fin visage se crispa d’impatience.

—Laisse-moi tranquille avec ton Danilo.

—C’est qu’il a appris pour toi un si bel air de balalaïka! Ça fait

comme ça: tu, tu, tu... la, la, la, la, la... tu, tu, tu...

Sans plus répondre, Aleksandra arrachait de ses mains fiévreuses une

touffe de clématites, tourmentait un instant les tiges des fleurs entre

ses doigts, puis les piquait dans ses tresses dénouées. Cela fait, elle

tourna le dos à Evlampia, rejeta d’un mouvement brusque de la tête ses

nattes en arrière, et s’éloigna de l’isba en faisant craquer sous ses

sandales les brindilles de bois mort dont le sentier était jonché.

—Au revoir, ma gentille, lui cria la pauvre vieille femme résignée.

O cœurs russes! humbles cœurs des humbles russes! qui vous donnera

le rayon de miel des douces paroles, la claire lumière des regards

amis?... Qui partagera avec vous le pain et le sel de la fraternité,

pauvres cœurs humbles des humbles Russes?...

Arrivée de nouveau à l’allée des noisetiers, au lieu de reprendre le

chemin qu’elle a suivi pour se rendre de la villa à la maisonnette

d’Evlampia, la jeune fille s’enfonce à gauche sous le dôme des branches

grêles, puis, ayant ainsi marché pendant quelques minutes, s’engage à

travers la forêt sans le secours de sentiers ni de routes.

Les fougères aux feuilles tendres, touffues comme des buissons,

caressent ses jambes sans bas que la robe relevée très haut découvre;

entre ses sandales et la peau de son pied nu des barbes de mousse se

glissent et le chatouillent gentiment; des baies mûres, accrochées

au passage par les cheveux, s’éparpillent sur ses tresses qu’elles

font ainsi ressembler aux chevelures chargées de joyaux des filles de

l’Orient... Un cri jaillit de l’arbre, une flèche emplumée passe, et,

dans l’entrelacement des plantes menues dont le sol est feutré, des

lézards filent par zigzags, poursuivant les bestioles qui deviendront

leurs proies. C’est l’ivresse sans nom du matin; l’inénarrable accord

de splendeur et de paix dont la forêt est faite à l’aube.

Mais voici qu’un charme inattendu vient s’ajouter à tous les autres

charmes...

Au milieu d’une tache claire que la mousse plus drue fait sur le sol

à cet endroit, entre les troncs zébrés de cinq bouleaux pleureurs,

un mince filet d’eau, s’échappant de la fissure d’une roche,—venue

là, on ne sait d’où,—retombe en gazouillant dans une coupe de silex,

pulvérisant au vent ses gouttelettes brillantes. C’est la Source, grâce

espiègle de la forêt, qui dérobe au ciel un morceau de son azur, et

raconte à l’oreille des passants les secrets des Roussalki...

Quand Sacha eut atteint l’oasis minuscule de son désert peuplé, elle

s’arrêta enfin. D’une main prompte elle défit les rubans de ses

sandales, ramena ses tresses sur le sommet de sa tête en les fixant par

un lien de fougère, laissa glisser sa robe le long de son corps souple,

et debout sous la clarté du ciel, chaste et nue dans sa pudeur sans

voiles comme un marbre aux lignes pures, elle puisa l’eau de la vasque

dans ses paumes creusées et la fit couler lentement le long de ses

épaules.

Chaque fois que la fraîcheur du clair liquide serpente sur sa peau en

caresses humides, un frisson d’infinie volupté secoue le corps de

l’idole et fait glisser dans ses prunelles glauques les fauves lueurs

qui leur sont coutumières...

La douche finie, les petits pieds recalés à nouveau sur les semelles

nattées, le corps tout ruisselant d’eau, enveloppé de la sommaire

robe blanche qui fait songer à un vêtement antique, Aleksandra, sans

s’inquiéter de faire la réaction, se couche de tout son long sur le

tapis de mousse trop fraîche, appuie ses coudes sur le rebord de la

vasque et, le menton posé sur ses deux mains ouvertes, elle semble

demander au grand œil clair, dans lequel se mire l’azur du ciel, le

secret des pensées lourdes écloses sous son front...

Longtemps, longtemps elle reste là en cette pose songeuse, son pâle

visage reflété dans la source limpide, si immobile que les lézards ont

cessé de s’épeurer et la regardent sous leurs paupières qui clignent;

si silencieuse que les oiseaux ont repris leurs chansons et viennent

boire dans la coupe que ses yeux interrogent... Et la douce ivresse du

matin l’environne...

O pitoyable petit être, idole de grâce aux pieds d’argile, qui donc

oserait la déchiffrer, l’énigme de ton regard changeant, de ta bouche

têtue, de ton front obsédé?... Qui donc?... Pas même la Vie qui est là

près de toi, le doigt posé sur ses lèvres de sphynge, et qui, prise

de pitié pour la misère que ses mains t’ont forgée, veut du moins

maintenant qu’elle te reste inconsciente!... Ne demande à personne le

secret de ton âme, ô pitoyable petit être, idole de grâce aux pieds

d’argile, car personne, non, personne, si dénué de pitié que soit le

cœur des hommes, n’oserait te l’apprendre!

III

—EH bien! mes chéries, prêtes?

C’est maman qui va et vient dans la chambre à coucher de ses filles,

remuante, affairée, scrutant du regard les meubles pour s’assurer qu’on

n’a pas oublié d’entasser, dans la calèche attendant à la grille du

parc, les plaids, les ombrelles, les manteaux préparés la veille et que

nécessite une course de trente verstes en voiture à travers le steppe

et la forêt.

—Prêtes, mes enfants?... C’est qu’il est temps de partir si nous

voulons arriver à Boutcha avant la chaleur de midi. Et puis, nous

avons de jeunes chevaux qui s’impatientent attelés, Andreï ne peut les

retenir.

—Mais tu t’impatientes encore bien plus qu’eux, hein, maman?... C’est

que ça n’est pas ordinaire chez nous, un pareil déplacement en famille!

Ah! ma chérie, comme tu es drôle avec ton manteau de toile bise! Tu as

l’air d’un moine de Lavra en tournée de mendicité... ah! ah! ah!

Katia dit cela, et, cent fois plus agitée que sa mère, bien qu’elle

s’efforce de le cacher, rit bruyamment, une flamme nerveuse aux joues.

En tout cas, moi, me voilà prête. Je revêts ma cagoule. Viéra, Sacha,

Vadim, en route, mes petits!

Cinq pénitents gris traversent la villa, le perron, le jardin, et

prennent place dans la calèche attelée en troïka, où Andreï, le

cocher, et Mavra, la vieille bonne, siègent déjà, cachés à demi par un

amoncellement de colis...

Ces... pénitents sont: M^{me} Erschoff, ses trois filles et le cousin

Vadim, revêtu, comme Katia venait de le faire remarquer pour elle et

pour sa mère, du très ample manteau de toile à capuchon qu’il convient

d’endosser dans les voyages à travers la campagne russe. Sans cette

classique houppelande, on risquerait, l’été, lorsque les chemins sont

secs, d’être changé en statue de poussière, car Dieu sait s’il y a rien

au monde de plus prodigue et de plus envahissant que ce menu sable

gris dont les routes des forêts et des steppes sont faites au pays du

tzarisme!

—Mavra, tu n’as pas oublié le samovar? ni le thé? ni les kalatchi?...

Dis, Mavra, la caisse avec les robes est bien attachée là derrière,

nous ne la perdrons pas en chemin, hein?... Allons, Andreï, en route!

Et que Dieu nous mène!

Les sept voyageurs firent un signe de croix grec, murmurèrent quelques

mots de prière, et la calèche s’ébranla, enlevée par les gais et

vigoureux chevaux bruns dont Andreï, du bout de son fouet, caressait

les croupes luisantes et grasses. Et ce fut un cliquetis de sabots

piétinant le sol, de sonnettes agitées joyeusement, et d’essieux

rouillés à étourdir!

Il était cinq heures du matin. Pour être à Boutcha avant que la

chaleur ne se fît trop sentir, on avait dû partir ainsi au point du

jour. Aussi, les voyageurs auraient-ils été d’humeur boudeuse—mal

habitués qu’ils étaient, sauf Sacha, à se lever d’aussi bonne heure,

si cette sorte d’escapade,—une visite à des voisins de campagne,—(on

peut hardiment, en Russie, se compter pour voisins, quand on habite

à trente verstes l’un de l’autre...) si cette visite à des voisins,

donc, suggérée quelques jours auparavant par Vadim, n’eût été pour tout

le monde un sujet de joie mystérieuse et très vive. Pour Iékatérina,

d’abord, et pour Viéra, qui, ne tenant pas en place, s’efforçaient

pourtant—tactique féminine à creuser—de prendre l’air le plus

indifférent du monde; pour M^{me} Erschoff, ensuite, qui, toute naïve

et incapable de dissimuler, la délicieuse vieille femme! rayonnait

d’espoir maternel et couvait ses filles aînées de regards où la malice

pétillait de concert avec l’orgueil; qui, animée de la certitude que

les deux chefs-d’œuvre assis là, sous ses yeux, sur la banquette de

devant de la calèche, ne pouvaient manquer... mais, chut! Que dirait

Tatiana Vassilievna Erschoff si l’on tentait d’ouvrir la cage au secret

qu’elle caresse depuis si longtemps dans son cœur de mère, comme un

oiselet aux plumes tièdes, doux et palpitant sous la main?... Pour

Vadim, aussi, dont le plaisir se fond en mélancolie très tendre; car

ne va-t-il pas revoir là-bas, chez le châtelain de Boutcha, dans le

cadre des choses et des gens, sinon des lieux, où il l’a rencontrée

pour la première fois, la gracieuse Maria Pavlovna Ilnitskaïa, l’amie

si chère de ses vingt ans fougueux et dont l’image, pourtant, garde

en sa mémoire de jeune homme toute la fraîcheur et toute la chasteté

qu’un profil de sœur exhalerait?... Pour Sacha, enfin, que les courses

au grand air ravissent. Et pour Mavra qui se rengorge, pénétrée de son

importance, certaine que si l’on eût négligé de l’emmener, tout le

voyage aurait marché de travers... Et pour Andreï, donc, ce passionné

de chevaux, qui ne se laisserait pas dire aujourd’hui que le gouverneur

de Kieff est son cousin, tant il est orgueilleux de mener sa troïka!...

Songez un peu! Tenir au bout de son fouet trois chevaux ardents que

l’écurie a rendus fougueux comme des diables; les guider, les retenir,

les lancer en avant, l’encolure fière, arrondie par le bridon très

court, les naseaux roses frémissants à la brise, la queue soyeuse et

longue, balayant la poussière de la route; tout cela au gré de ce

sceptre en cuir souple qu’il tient, lui, Andreï, le fils de Mavra et

d’Akim, dans ses mains solides de beau gars! Y a-t-il là, oui ou non,

je vous le demande, matière à être fier?

Tout le monde, donc, est heureux, et le temps se met de la partie.

Il est vrai que ce n’est pas tout à fait acte de bonne volonté de sa

part, car on n’aurait pas choisi ce jour-là pour aller à Boutcha s’il

n’avait été tel; mais, pour la joie commune, ne suffit-il pas qu’on

croie à sa complicité? Et que Viéra et Katia soient certaines que c’est

pour embellir leurs chères songeries d’amour que la brise aujourd’hui

s’est faite si discrète, les fleurs des champs si parfumées, le lever

du soleil si radieux? Que l’aube n’est si rose que pour être en

accord avec leurs rêves pudiques, l’herbe des talus si verte que pour

symboliser l’espoir qui palpite en leur sein, les trilles des oiseaux

si joyeux que pour chanter l’aubade avec leurs cœurs?...

On est en route depuis plus d’une heure, et personne n’a encore osé

troubler par un mot maladroit le ravissement de son être intime, si ce

n’est maman, que son secret étouffe et qui, croyant bien pourtant n’en

laisser rien paraître, a jeté à maintes reprises une phrase accueillie

par un silence têtu ou par une laconique réponse de son neveu.

—De gentils garçons, hein, ces deux fils de Nikolaï Siémionovitch?

On les dit très sérieux, Vadim, Serguié et Evguéni. Quel âge ont-ils?

Attends un peu... Irina Ignatievna s’est mariée trois ans avant

moi et elle a eu Serguié tout de suite; alors, il a vingt-six ans

l’aîné. Katia, quand donc étions-nous pour la dernière fois chez les

Afanassieff? Katia, dors-tu?

Interpellée ainsi directement, force fut bien à Katia de répondre.

—Est-ce que je sais? En avril, je crois, vers le 18 ou le 20... Non,

le 21, le 21 juste, je me le rappelle parce que c’était la fête de

Féodora Lvovna qui était chez eux justement ce jour-là.

La rusée! Elle aurait bien eu plus vite fait de dire simplement: «Je

me souviens que c’était le 21 avril, parce que Serguié, chaque fois

qu’il m’écrit, me parle de cette date si chère...» Le 21 avril! Ah! il

ne fallait pas qu’elle l’allât chercher bien loin dans sa mémoire, ce

jour rayonnant des aveux partagés, cette heure du printemps témoin du

chaste et délicieux baiser qui scella leurs fiançailles secrètes!

Comme le charme était rompu, la conversation devint générale.

—C’est dommage, dit Viéra, que M^{lle} Burdeau ait justement dû partir

pour Kieff le lendemain de l’arrivée de Vadim; ainsi elle ne verra

pas Maria Pavlovna qu’elle aime tant et qui passe tout l’été chez les

Afanassieff.

—Mais pourquoi a-t-elle dû partir pour Kieff? interrogea Katia.

—Parce que la femme de l’ex-consul français d’Irkoutsk, qui est de ses

amies, lui a télégraphié d’aller la rejoindre à l’hôtel d’Europe, à

Kieff, où elle fait une halte de quelques jours pour se reposer d’une

partie de son voyage, avant de pousser tout droit vers Paris.

—Puisqu’on en parle, fit Vadim, intéressé par le nom de Maria

Pavlovna accolé à celui de la jeune fille, qu’est-ce que c’est que

cette mademoiselle Burdeau que j’ai entrevue, je crois, le jour de mon

arrivée parmi vous?

Au delà du présent... · 第 1 / 17 段