DATX
Im., 12 octobre, IX.
Je le craignais aussi, il était naturel de penser que cette sorte de
mollesse où mon ennui m'a jeté, deviendrait bientôt une habitude presque
insurmontable: mais quand j'y ai songé davantage, j'ai cru voir que je
n'avais rien à en craindre, que le mal était déjà dans moi, et qu'il me
serait toujours trop naturel d'être ainsi dans des circonstances
semblables aux circonstances présentes. J'ai cru voir de même que dans
une autre situation j'aurais toujours un autre caractère. La manière
dont je végète dans l'ordre de choses où je me trouve n'aura aucune
influence sur celle que je prendrais si les temps venaient à me
prescrire autant d'activité que maintenant ils en demandent peu de moi.
Que me servirait de vouloir rester debout à l'heure du repos, ou vivant
dans ma tombe? Un homme laborieux et qui ne veut point perdre le jour,
doit-il pour cela se refuser au sommeil de la nuit? Ma nuit est trop
longue à la vérité: mais est-ce ma faute si les jours sont courts, si
les nuits sont ténébreuses dans la saison où je suis né? Je veux, comme
un autre, me montrer au-dehors quand l'été viendra; en attendant je dors
auprès du feu pendant les frimas. Je crois que Fonsalbe devient dormeur
comme moi. C'est une bizarrerie bien digne de la misère de l'homme, que
notre manière triste et tranquille dans la plus belle retraite d'un si
beau pays, et dans l'aisance au milieu de quelques infortunés plus
contents que nous ne le serons jamais.
Il faut que je vous apprenne quelque chose de nos manies, vous trouverez
qu'habituellement notre langueur n'a rien d'amer. Il est inutile de vous
dire que je n'ai point une nombreuse livrée: à la campagne et dans notre
manière de vivre, les domestiques ont leurs occupations; les cordons
pourraient aller dix fois avant que personne vînt. J'ai cherché la
commodité et non l'appareil: j'ai d'ailleurs évité les dépenses sans
but; et j'aime autant me fatiguer moi-même à verser de l'eau d'une
carafe dans un verre, que de sonner pour qu'un laquais vigoureux accoure
le faire depuis l'extrémité de la maison. Comme Fonsalbe et moi nous ne
faisons guère un mouvement l'un sans l'autre, un cordon communique de
sa chambre à coucher à la mienne, et à mon cabinet. La manière de le
tirer varie: nous nous avertissons ainsi, non pas selon le besoin, mais
selon nos fantaisies; en sorte que le cordon va très souvent.
Plus ces fantaisies sont burlesques, plus elles nous amusent. Ce sont
les jouets de notre oisiveté: nous sommes princes en ceci; et, sans
avoir d'Etats à gouverner, nous suivons des caprices un peu bouffons.
Nous croyons, comme eux, que c'est toujours quelque chose que d'avoir
ri; avec cette différence néanmoins que notre rire ne mortifiera
personne. Quelquefois une puérilité nous arrête pendant que nous
comptons les mondes avec Lambert: quelquefois, encore remplis de
l'enthousiasme de Pindare, nous nous amusons de la démarche imposante
d'un poulet d'Inde, ou des manières athlétiques de deux matous épris
d'amour qui se disputent leur héroïne.
Depuis quelque temps nous nous sommes avisés de convenir que celui qui
serait une demi-heure sans pouvoir se rendormir, éveillerait l'autre
afin qu'il eût aussi son heure de patience; et que celui qui ferait un
songe bien comique, ou de nature à produire une émotion forte, en
avertirait aussitôt, afin que le lendemain en prenant le thé on
l'expliquât selon l'antique science secrète.
Je puis maintenant me jouer un peu avec le sommeil: je commence à le
retrouver depuis que j'ai renoncé au café, depuis que je ne prends de
thé que fort modérément et que je le remplace quelquefois par de la
groseille, du petit-lait, ou simplement par un verre d'eau. Je dormais
sans m'en apercevoir pour ainsi dire, et sans repos comme sans
jouissance. En m'endormant et en m'éveillant, j'étais absolument le même
qu'au milieu du jour; mais à présent j'obtiens, pendant quelques
minutes, ce sentiment des progrès du sommeil, cet affaiblissement
voluptueux qui annonce l'oubli de la vie, et dont le retour journalier
la rend supportable aux malheureux en la suspendant, en la divisant sans
cesse. Alors on est bien au lit, même Lorsqu'on n'y dort point. Vers le
matin je me mets sur l'estomac. Je ne dors pas, je ne suis pas éveillé;
je suis bien. C'est alors que je rêve en paix. Dans ces moments de
calme, j'aime à voir la vie; il me semble alors qu'elle m'est étrangère;
je n'y ai point de rôle. Ce qui m'arrête surtout maintenant, c'est le
fracas des moyens et le néant des résultats; cet immense travail des
êtres, et cette fin incertaine, stérile et peut-être contradictoire, ou
ces fins opposées et vaines. La mousse mûrit sur la roche battue des
flots; mais son fruit périra. La violette fleurit inutile sous le
buisson du désert. Ainsi l'homme désire, et mourra. Il naît au hasard,
il s'essaie sans but, il lutte sans objet, il sent et pense en vain, il
passe sans avoir vécu; et celui qui obtient de vivre, passera aussi.
César a gagné cinquante batailles, il a vaincu la terre; il a passé.
Mahomet, Pythagore ont passé. Le cèdre qui ombrageait les troupeaux a
passé comme le gramen que les troupeaux foulaient.
Plus on cherche à voir, plus on se plonge dans la nuit. Tous agissent
pour se conserver et se reproduire: la fin de leurs actions est visible;
comment celle de leur être ne l'est-elle point? L'animal a les organes,
les forces, l'industrie pour subsister et se perpétuer: il agit pour
vivre et il vit: il agit pour se reproduire, et il se reproduit. Mais
pourquoi vivre; pourquoi se perpétuer? Je n'entends rien à cela. La bête
broute et meurt: l'homme mange, et meurt. Un matin je songeais à tout ce
qu'il fait avant de mourir; j'eus tellement besoin de rire que je tirai
deux fois le cordon; mais en déjeunant nous ne pûmes jamais rire: ce
jour-là Fonsalbe s'imagina de trouver du sérieux dans les arts, dans la
gloire, dans les hautes sciences, dans la métaphysique des trinités, je
ne sais quoi encore dans quoi. Depuis ce déjeuner, j'ai remis sur ma
table _De l'esprit des choses_, et j'en ai lu un volume presque entier.
Je vous avoue que ce système de la réparation du monde ne me choque
point du tout. Il n'est pas moderne, mais cela ne peut lui donner que
plus d'autorité. Il est grand, il est spécieux: l'auteur est entré dans
ses profondeurs; et j'ai pris le parti de lui savoir gré de l'extrême
obscurité des termes, on en sera d'autant moins frappé de celle des
choses. Je croirais volontiers que cette hypothèse d'une dégradation
fortuite, et d'une lente régénération; d'une force qui vivifie, qui
élève, qui subtilise, et d'une autre qui corrompt et qui dégrade, n'est
pas le moins plausible de nos rêves sur la nature des choses. Je
voudrais seulement qu'on nous dît comment s'est faite, ou du moins
comment s'est dû faire cette grande révolution; pourquoi le monde
échappa ainsi à l'Eternel; comment il s'est pu qu'il le permît, ou qu'il
ne pût pas l'empêcher; et quelle force étrangère à sa puissance
universelle, a produit l'universel cataclysme? Ce système expliquera
tout, excepté la principale difficulté; mais le dogme oriental des Deux
Principes était plus clair.
Quoi qu'il en puisse être sur une question si peu faite pour l'habitant
de la terre, je ne connais rien qui rende mieux raison du phénomène
perpétuel dont tous les accidents accablent notre intelligence, et
déconcertent notre curieuse avidité. Nous voyons tous les individus
s'agglomérer et se propager en espèces, pour marcher avec une force
multipliée et continue vers je ne sais quel but dont ils sont repoussés
sans cesse. Une industrie céleste produit sans relâche, et par des
moyens infinis. Un principe d'inertie, une force morte résiste
froidement; elle éteint, elle détruit en masse. Tous les agents
particuliers sont passifs: ils tendent néanmoins avec ardeur vers ce
qu'ils ne sauraient soupçonner; et le but de cette tendance générale,
inconnu d'eux, paraît l'être nécessairement de tout ce qui existe. Non
seulement le système des êtres semble plein de contrastes dans les
moyens, et d'oppositions dans les produits; mais la force qui le meut
paraît vague, inquiète, énervée ou balancée par une force
indéfinissable; la nature paraît empêchée dans sa marche, et comme
embarrassée et incertaine.
Nous croirons discerner une lueur dans l'abîme, si nous entrevoyons les
mondes comme des sphères d'activité, comme des ateliers de régénération
où la matière travaillée graduellement et subtilisée par un principe de
vie, doit passer de l'état passif et brut, à ce point d'élaboration, de
ténuité, qui la rendra enfin susceptible d'être imprégnée de feu, et
pénétrée de lumière. Elle sera employée par l'intelligence, non plus
comme des matériaux informes, mais comme un instrument perfectionné,
puis comme un agent direct, et enfin comme une partie essentielle de
l'être unique, qui alors deviendra vraiment universel et vraiment un.
Le boeuf est fort et puissant; il ne le sait même pas: il absorbe une
multitude de végétaux, il dévore un pré; quel grand avantage en va-t-il
retirer? Il rumine, il végète pesamment dans l'étable où l'enferme un
homme triste, pesant, inutile comme lui. L'homme le tuera, il le
mangera, il n'en sera pas mieux; et après que le boeuf sera mort, l'homme
mourra. Que restera-t-il de tous deux? un peu d'engrais qui produira des
herbes nouvelles, et un peu d'herbe qui nourrira des chairs nouvelles.
Quelle vaine et muette vicissitude de vie et de mort! quel froid
univers! Et comment est-il bon qu'il soit au lieu de n'être pas?
Mais si cette fermentation silencieuse et terrible qui semble ne
produire que pour immoler, ne faire que pour que l'on ait été, ne
montrer les germes que pour les dissiper, ou n'accorder le sentiment de
la vie que pour donner le frémissement de la mort; si cette force qui
meut dans les ténèbres la matière éternelle, lance quelques lueurs pour
essayer la lumière; si cette puissance qui combat le repos et qui promet
la vie, broie et pulvérise son oeuvre afin de la préparer pour un grand
dessein; si ce monde où nous paraissons n'est que l'essai du monde; si
ce qui est, ne fait qu'annoncer ce qui doit être; cette surprise que le
mal visible excite en nous ne paraît-elle pas expliquée? Le présent
travaille pour l'avenir; l'arrangement du monde est que le monde actuel
soit consumé; ce grand sacrifice était nécessaire, et n'est grand qu'à
nos yeux. Nous passons dans l'heure du désastre, mais il le fallait; et
l'histoire des êtres d'aujourd'hui est dans ce seul mot, ils ont vécu.
L'ordre fécond et invariable sera le produit de la crise laborieuse qui
nous anéantit: l'oeuvre est déjà commencée; et les siècles de vie
subsisteront quand nous, nos plaintes, notre espérance et nos systèmes
auront à jamais passé.
Voilà ce que les Anciens pressentaient: ils conservaient le sentiment de
la détresse de la terre. Cette idée vaste et profonde a produit les
institutions des premiers âges; elles durèrent dans la mémoire des
peuples comme le grand monument d'une mélancolie sublime. Mais des
hordes restées barbares, et des hordes formées par quelques fugitifs qui
avaient oublié les traditions antiques en errant dans leurs forêts, des
Pélasges, des Scythes, des Scandinaves ont répandu les dogmes gothiques,
les fictions des versificateurs, et la fausse magie[89] des sauvages:
alors l'histoire des choses en est devenue l'énigme jusqu'au jour où un
homme étonnant qui a trop peu vécu, s'est mis à déchirer quelque partie
du voile étendu par les barbares[90].
Ensuite je fais un mouvement qui me distrait, je change d'attitude, et
je ne revois plus rien de tout cela.
D'autres fois je me trouve dans une situation indéfinissable; je ne dors
ni ne veille, et cette incertitude me plaît beaucoup. J'aime à mêler, à
confondre les idées du jour et celles du sommeil. Souvent il me reste un
peu de l'agitation douce que laisse un songe animé, effrayant,
singulier, rempli de ces rapports mystérieux et de cette incohérence
pittoresque qui amusent l'imagination.
Le génie de l'homme éveillé n'atteindrait pas ce que lui présentent les
caprices de la nuit. Il y a quelque temps que je vis une éruption de
volcans; mais jamais l'horreur des volcans ne fut aussi grande, aussi
épouvantable et aussi belle. Je voyais depuis un lieu élevé; j'étais, je
crois, à la fenêtre d'un palais, et plusieurs personnes étaient auprès
de moi. C'était pendant la nuit, mais elle était éclairée. La Lune et
Saturne paraissaient dans le ciel, entre des nuages épars, et entraînés
rapidement quoique tout le reste fût calme. Saturne était près de la
Terre; il paraissait plus grand que la Lune, et son anneau, blanc comme
le métal que le feu va mettre en fusion, éclairait la plaine immense
cultivée et peuplée. Une longue chaîne, très éloignée, mais bien
visible, de monts neigeux, élevés, uniformes, réunissait la plaine et
les cieux. J'examinais; un vent terrible passe sur la campagne, enlève
et dissipe culture, habitations, forêts; et en deux secondes ne laisse
qu'un désert de sable aride, rouge et comme embrasé par un feu
intérieur. Alors l'anneau de Saturne se détache, il glisse dans les
cieux, il descend avec une rapidité sinistre, il va toucher la haute
cime des neiges; et en même temps elles sont agitées et comme
travaillées dans leurs bases, elles s'élèvent, s'ébranlent et roulent
sans changer, comme les vagues énormes d'une mer que le tremblement du
globe entier soulèverait. Après quelques instants, des feux vomis du
sommet de ces ondes blanches retombent des cieux où ils se sont élancés,
et coulent en fleuves brûlants. Les monts étaient pâles et embrasés
selon qu'ils s'élevaient ou s'abaissaient dans leur mouvement lugubre;
et ce grand désastre s'accomplissait au milieu du silence plus lugubre
encore.
Vous pensez sans doute que dans cette ruine de la terre, je m'éveillai
plein d'horreur avant la catastrophe: mais mon songe n'a pas fini selon
les règles. Je ne m'éveillai point, les feux cessèrent, l'on se trouva
dans un grand calme: la nuit était obscure; on ferma les fenêtres, on se
mit à jaser dans le salon, nous parlâmes du feu d'artifice, et mon rêve
continua.
J'entends dire et répéter que nos rêves dépendent de ce dont nous avons
été frappés les jours précédents. Je crois bien que nos rêves, ainsi que
toutes nos idées et nos sensations, ne sont composés que de parties déjà
familières et dont nous avons fait l'épreuve. Mais je pense que ce
composé n'a souvent pas d'autre rapport avec le passé. Tout ce que nous
imaginons ne peut être formé que de ce qui est; mais nous rêvons, comme
nous imaginons, des choses nouvelles, et qui n'ont souvent avec ce que
nous avons vu précédemment, aucun rapport que nous puissions découvrir.
Quelques-uns de ces rêves reviennent constamment de la même manière, et
semblables dans plusieurs de leurs moindres détails, sans que nous y
pensions durant l'intervalle qui s'écoule entre leurs diverses époques.
J'ai vu en songe des sites plus beaux que tous ceux des Alpes, plus
beaux que ceux que j'aurais pu imaginer, et je les ai vus toujours les
mêmes. Dès mon enfance je me suis trouvé, en rêve, auprès d'une des
premières villes de l'Europe. L'aspect du pays différait essentiellement
de celui des terres qui environnent réellement cette capitale que je
n'ai jamais vue: et toutes les fois que j'ai rêvé qu'étant en voyage,
j'approchais de cette ville, j'ai toujours trouvé le pays tel que je
l'avais rêvé la première fois, et non pas tel que je le sais être.
Douze ou quinze fois peut-être, j'ai vu en rêve un lieu de la Suisse que
je connaissais déjà avant le premier de ces rêves: et néanmoins, quand
j'y passe ainsi en songe, je le vois toujours très différent de ce qu'il
est réellement, et toujours le même que je l'ai rêvé la première fois.
Il y a plusieurs semaines que j'ai vu une vallée délicieuse, si
parfaitement disposée selon mes goûts, que je doute qu'il en existe de
semblables. La nuit dernière je l'ai vue encore: et j'y ai trouvé de
plus un vieillard, tout seul, qui mangeait de mauvais pain à la porte
d'une petite cabane fort misérable. «Je vous attendais, m'a-t-il dit, je
savais que vous deviez venir; dans quelques jours je n'y serai plus, et
vous trouverez ici du changement.» Ensuite nous avons été sur le lac,
dans un petit bateau qu'il a fait tourner en se jetant dans l'eau.
J'allai au fond; je me noyais, et je m'éveillai.
Fonsalbe prétend qu'un tel rêve doit être prophétique, et que je verrai
un lac et une vallée semblables. Afin que le songe s'accomplisse, nous
avons arrêté que si je trouve jamais un pareil lieu, j'irai sur l'eau,
pourvu que le bateau soit bien construit, que le temps soit calme, et
qu'il n'y ait point de vieillard.