DATX
Im., 16 novembre, IX.
Vous avez très bien deviné ce que je n'avais fait que laisser entrevoir.
Vous en concluez que déjà je me regarde comme un célibataire: et j'avoue
que celui qui se regarde comme destiné à l'être, est bien près de s'y
résoudre.
Puisque la vie se trouve sans mouvement quand on lui ôte ses plus
honnêtes mensonges, je crois avec vous, que l'on peut perdre plus qu'on
ne gagne à se tenir trop sur la défensive, à se refuser à ce lien
hasardeux qui promet tant de délices, qui occasionne tant d'amertumes.
Sans lui la vie domestique est vide et froide, surtout pour l'homme
sédentaire. Heureux celui qui ne vit pas seul, et qui n'a pas à gémir de
ne point vivre seul!
Je ne vois rien que l'on puisse de bonne foi nier ou combattre dans ce
que vous dites en faveur du mariage. Ce que je vous objecterai, c'est ce
dont vous ne parlez pas.
On doit se marier, cela est prouvé: mais ce qui est devoir sous un
rapport, peut devenir folie, bêtise ou crime sous un autre. Il n'est pas
si facile de concilier les divers principes de notre conduite. On sait
que le célibat en général est un mal: mais que l'on puisse en blâmer tel
ou tel particulier, c'est une question très différente. Je me défends,
il est vrai, ce que je dis tend à m'excuser moi-même; mais qu'importe
que cette cause soit la mienne, si elle est bonne. Je ne veux faire en
sa faveur qu'une observation dont la justesse me paraît évidente: et je
suis bien aise de vous la faire à vous qui m'auriez volontiers contesté,
un certain soir, l'extrême besoin d'une réforme pour mettre de l'unité,
de l'accord, de la simplicité dans les règles de nos devoirs; à vous qui
m'avez accusé d'exagération lorsque j'avançais qu'il est plus difficile
et plus rare d'avoir assez de discernement pour connaître le devoir, que
de trouver assez de forces pour le suivre. Vous aviez pour vous de
grandes autorités anciennes et modernes: j'en avais d'aussi grandes; et
de très bonnes intentions peuvent avoir trompé sur cela les Solon, les
Cicéron, et d'autres encore.
L'on suppose que notre code moral est fait. Il n'y a donc plus qu'à dire
aux hommes: suivez-le; si vous étiez de bonne foi, vous seriez toujours
justes[91]. Mais moi, j'ai le malheur de prétendre que ce code est
encore à faire: je me mets au nombre de ceux qui y voient des
contradictions, principes de fréquentes incertitudes, et qui plaignent
les hommes justes plus embarrassés dans le choix que faibles dans
l'exécution. J'ai vu des circonstances où je défie l'homme le plus
inaccessible à toute considération personnelle de prononcer sans douter,
et où le moraliste le plus exercé ne prononcera jamais aussi vite qu'il
est souvent nécessaire d'agir.
Mais de tous ces cas difficiles, je n'en veux qu'un; c'est celui dont
j'ai à me disculper, et j'y reviens. Il faut rendre une femme heureuse,
et préparer le bonheur de ses enfants: il faut donc avant tout
s'arranger de manière à avoir la certitude, ou du moins la probabilité
de le pouvoir. On doit encore à soi-même et à ses autres devoirs futurs
de se ménager la faculté de les remplir, et par conséquent la
probabilité d'être dans une situation qui nous le permette, et qui nous
donne au moins la partie du bonheur nécessaire à l'emploi de la vie.
C'est autant une faute qu'une imprudence de prendre une femme qui
remplira nos jours de désordre, de dégoûts ou d'opprobre; d'en prendre
une qu'il faudra chasser ou abandonner; ou une avec qui tout bonheur
mutuel sera impossible. C'est une faute de donner la naissance à des
êtres pour qui on ne pourra probablement rien. Il fallait être à peu
près assuré, sinon de leur laisser un sort indépendant, du moins de leur
donner les avantages moraux de l'éducation, et les moyens de faire
quelque chose, de remplir dans la société un rôle qui ne soit ni
misérable ni déshonnête.
Vous pouvez, en route, ne point choisir votre gîte, et considérer comme
supportable l'auberge que vous rencontrez. Mais vous choisirez au moins
votre domicile; vous ne vous fixerez pas pour la vie, vous n'acquerrez
pas un domaine sans avoir examiné s'il vous convient. Vous ne ferez donc
pas, au hasard, un choix plus important encore, et par lui-même, et
parce qu'il est irrévocable.
Sans doute il ne faut pas aspirer à une perfection absolue ou
chimérique: il ne faut pas chercher dans les autres ce qu'on n'oserait
prétendre leur offrir soi-même, et juger ce qui se présente avec assez
de sévérité pour ne jamais atteindre ce qu'on cherche. Mais
approuverons-nous l'homme impatient qui se jette dans les bras du
premier venu, et qui sera forcé de rompre dans trois mois avec l'ami si
inconsidérément choisi, ou de s'interdire toute sa vie une amitié réelle
pour en conserver une fausse.
Ces difficultés dans le mariage ne sont pas les mêmes pour tous; elles
sont en quelque sorte particulières à une certaine classe d'hommes, et
dans cette classe elles sont fréquentes et grandes. On répond du sort
d'autrui; on est assujetti à des considérations multipliées; et il peut
arriver que les circonstances ne permettent aucun choix raisonnable
jusqu'à l'âge de n'en plus espérer.