DATX
Saint-Maurice, 7 octobre, IX.
Un Américain ami de Fonsalbe, vient de passer ici pour se rendre en
Italie. Ils sont allés ensemble jusqu'à Saint-Branchier, au pied des
montagnes. Je les accompagnai: je comptais m'arrêter à Saint-Maurice,
mais j'ai continué jusqu'à la cascade de Pissevache, qui est entre cette
ville et Martigni, et que j'avais vue autrefois seulement depuis la
route.
Là, j'ai attendu le retour de la voiture. Il faisait un temps agréable,
l'air était calme et très doux: j'ai pris, tout habillé, un bain de
vapeurs froides. Le volume d'eau est considérable, et sa chute a près de
trois cents pieds. Je m'en approchai autant qu'il me parut possible; et
en un moment, je fus mouillé comme si j'eusse été plongé dans l'eau.
Je retrouvai pourtant quelque chose des anciennes impressions lorsque je
fus assis dans la vapeur qui rejaillit vers les nues, au bruit si
imposant de cette eau qui sort d'une glace muette et coule sans cesse
d'une source immobile, qui se perd avec fracas sans jamais finir, qui se
précipite pour creuser des abîmes, et qui semble tomber éternellement.
Nos années et les siècles de l'homme descendent ainsi: nos jours
s'échappent du silence, la nécessité les montre, ils glissent dans
l'oubli. Le cours de leurs fantômes pressés s'écroule avec un bruit
uniforme, et se dissipe en se répétant toujours. Il en reste une fumée
qui monte, qui rétrograde, et dont les ombres déjà passées enveloppent
cette chaîne inexplicable et inutile, monument perpétuel d'une force
inconnue, expression bizarre et mystérieuse de l'énergie du monde.
Je vous avoue qu'Imenstròm, et mes souvenirs, et mes habitudes, et mes
projets d'enfant, mes arbres, mon cabinet, que tout ce qui a pu
distraire mes affections, fut bien petit, bien misérable à mes yeux.
Cette eau glaciale, active, pénétrante, et comme remplie de mouvement,
ce fracas solennel d'un torrent qui tombe, ce nuage qui s'élance
perpétuellement dans les airs, cette situation du corps et de la pensée,
dissipa l'oubli où des années d'efforts parvenaient peut-être à me
plonger.
Séparé de tous les lieux par cette atmosphère d'eau et par ce bruit
immense, je voyais tous les lieux devant moi, je ne me voyais plus dans
aucun. Immobile, j'étais ému pourtant d'un mouvement extraordinaire. En
sécurité au milieu des ruines menaçantes, j'étais comme englouti par les
eaux et vivant dans l'abîme: j'avais quitté la terre, et je jugeais ma
vie ridicule; elle me faisait pitié: un songe de la pensée remplaça ces
jours puérils par des jours employés. Je vis plus distinctement que je
ne les avais jamais vues, ces pages heureuses et éloignées du rouleau
des temps. Les Moïse, les Lycurgue prouvèrent indirectement au monde
leur possibilité: leur existence future m'a été prouvée dans les
Alpes.......................
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Quand les hommes des temps où il n'était pas ridicule d'être un homme
extraordinaire, se retiraient dans une solitude profonde et dans les
antres des montagnes, ce n'était pas seulement pour méditer les
institutions qu'ils préparaient, on peut aussi penser chez soi, et s'il
faut du silence, on peut le trouver dans une ville: ce n'était pas
seulement pour en imposer aux peuples, un simple miracle de la _magie_
eût été plutôt fait et n'eût pas eu moins de pouvoir sur les
imaginations. Mais l'âme la moins assujettie n'échappe pas entièrement à
l'empire de l'habitude, à cette conclusion si persuasive pour la foule
et spécieuse pour le génie lui-même, à cet argument de la routine qui
tire de l'état le plus ordinaire de l'homme, un témoignage naturel et
une preuve de sa destination. Il faut se séparer des choses humaines non
pas pour voir comment elles pourraient être autrement, mais pour oser le
croire. On n'a pas besoin de cet isolement pour imaginer les moyens
qu'on veut employer, mais pour en espérer le succès. On va dans la
retraite, on y vit; l'habitude des choses anciennes s'affaiblit,
l'extraordinaire est jugé sans partialité, il n'est plus romanesque: on
y croit, on revient, on réussit.
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Je me rapprochai de la route avant le retour de Fonsalbe: j'étais très
mouillé; il prétendit qu'on eût pu arriver jusqu'à l'endroit même de la
chute sans cet inconvénient-là. C'est où je l'attendais; il réussit
d'abord: mais la colonne d'eau qui s'élève était très mobile, quoiqu'il
n'y eût aucun vent sensible dans la vallée. Nous allions nous retirer
lorsque en une seconde il fut inondé; alors il se laissa entraîner, et
je le menai à la place même où je m'étais assis: mais je craignais que
les variations inopinées de la pression de l'air n'affectassent sa
poitrine, bien moins forte que la mienne, nous nous retirâmes presque
aussitôt. J'avais essayé en vain de m'en faire entendre autrement que
par signes; mais lorsque nous fûmes éloignés de plusieurs toises, je lui
demandai avant que son étonnement cessât, ce que devenaient dans une
semblable situation les petites habitudes de l'homme, et même ses
affections les plus puissantes et les passions qu'il croit indomptables.
Nous nous promenions, allant et revenant de la cascade à la route. Nous
convînmes que l'homme le plus fortement organisé peut n'avoir aucune
passion positive, malgré son aptitude à toutes; et qu'il y eut plusieurs
fois de tels hommes, soit parmi les maîtres des peuples, soit parmi les
mages, les gymnosophistes ou les sages, soit parmi les fidèles vrais et
persuadés de certaines religions, comme l'islamisme ou le christianisme.
L'homme supérieur a toutes les facultés de l'homme; il peut éprouver
toutes les affections humaines; il s'arrête aux plus grandes de celles
que sa destinée lui donne. Celui qui fait céder de grandes pensées à des
idées petites ou personnelles; celui qui ayant à faire ou à décider des
choses importantes, est ému par de petites affections et des intérêts
misérables, n'est pas un homme supérieur.
L'homme supérieur voit toujours au-delà de ce qu'il est et de ce qu'il
fait; loin de rester derrière sa destinée, il devance toujours ce
qu'elle peut lui permettre: et ce mouvement naturel de son âme, n'est
point la passion du pouvoir et des grandeurs. Il est au-dessus des
grandeurs et du pouvoir: il aime ce qui est utile, noble et juste; il
aime ce qui est beau. Il reçoit la puissance parce qu'il en faut pour
établir ce qui est utile et beau: mais il aimerait une vie simple, parce
qu'une vie simple peut être pure et belle. Il fait quelquefois ce que
les passions humaines peuvent faire; mais il y a dans lui une chose
impossible, c'est qu'il le fasse par passion. Non seulement l'homme
supérieur, le véritable homme d'Etat n'est point passionné pour les
femmes, n'aime point le jeu, n'aime point le vin: mais je prétends qu'il
n'est pas même ambitieux. Quand il fait comme ces êtres nés pour le
regarder avec surprise, il ne le fait point par les mobiles qu'ils
connaissent. Il n'est ni défiant, ni confiant; ni dissimulé, ni ouvert;
ni reconnaissant, ni ingrat; il n'est rien de tout cela: son coeur
attend, son intelligence conduit. Pendant qu'il est à sa place, il
marche à sa fin qui est l'ordre en grand, et une amélioration du sort
des hommes. Il voit, il veut, il fait. Il est juste et absolu. Celui
dont on peut dire, il a tel faible ou tel penchant, est un homme comme
les autres. Mais l'homme né pour gouverner, gouverne: il est le maître,
et n'est rien autre chose.