LETTRE LXXXIII

DATX

24 septembre, IX.

J'attendais avec quelque impatience que vous eussiez fini vos courses:

j'ai des choses nouvelles à vous dire.

M. de Fonsalbe est ici. Il y est depuis cinq semaines, il y restera: sa

femme y a été. Quoiqu'il ait passé des années sur les mers, c'est un

homme égal et tranquille. Il ne joue pas, ne chasse pas, ne fume pas;

il ne boit point; il n'a jamais dansé, il ne chante jamais; il n'est

point triste, mais je crois qu'il l'a été beaucoup. Son front réunit les

traits heureux du calme de l'âme, et les traits profonds du malheur. Son

oeil, qui n'exprime ordinairement qu'une sorte de repos et de

découragement, est fait pour tout exprimer; sa tête a quelque chose

d'extraordinaire; et au milieu de son calme habituel, si une idée

grande, si un sentiment énergique vient l'éveiller, il prend, sans y

penser, l'attitude muette du commandement. J'ai vu admirer un acteur qui

disait fort bien le «Je le veux, je l'ordonne» de Néron; mais Fonsalbe

le dit mieux.

Je vous parle sans partialité: il n'est pas aussi égal intérieurement

qu'au-dehors; mais s'il a le malheur, ou le défaut de ne pouvoir être

heureux, il a trop de sens pour être mécontent. C'est lui qui achèvera

de guérir mon impatience; car il a pris son parti, et de plus il m'a

prouvé, sans réplique, que je devais prendre le mien. Il prétend que

lorsque avec la santé on a une vie indépendante, et que l'on n'a que

cela, il faut être un sot pour être heureux, et un fou pour être

malheureux. D'après quoi vous sentez que je ne pouvais dire autre chose

sinon que je n'étais ni heureux ni malheureux: je l'ai dit, et

maintenant il faut que je m'arrange de manière à avoir dit vrai.

Je commence pourtant à trouver quelque chose de plus que la vie

indépendante et la santé. Fonsalbe sera un ami, et un ami dans ma

solitude. Je ne dis pas un ami tel que nous l'entendions autrefois. Nous

ne sommes plus dans un âge d'héroïsme. Il s'agit de passer doucement ses

jours: les grandes choses ne me regardent pas. Je m'attache à trouver

bon, vous dis-je, ce que ma destinée me donne: le beau moyen pour cela

que de rêver l'amitié à la manière des Anciens! Laissons les amis selon

l'antiquité, et les amis selon les villes. Imaginez un terme moyen. Que

cela! direz-vous: et moi je vous dis que c'est beaucoup.

J'ai encore une autre pensée: Fonsalbe a un fils et une fille. Mais

j'attends, pour vous en dire davantage, que mon projet soit

définitivement arrêté: d'ailleurs ceci tient à plusieurs détails qui

vous sont encore inconnus, et dont je dois vous instruire. Fonsalbe m'a

déjà dit que je pouvais vous parler de tout ce qui le concerne, et qu'il

ne vous regardait point comme un tiers; seulement vous brûlerez les

lettres.

Oberman · 第 107 / 155 题