LETTRE LXXXII

DATX

Im., 6 août, IX.

Je ne sais si je sortirai de mes montagnes neigeuses; si j'irai voir

cette jolie campagne dont vous me faites une description si

intéressante, où l'hiver est si facile, et le printemps si doux, où les

eaux vertes brisent leurs vagues nées en Amérique. Celles que je vois ne

viennent pas de si loin: dans les fentes de mes rochers où je cherche la

nuit comme le triste chat-huant, l'étendue conviendrait mal à mon oeil et

à ma pensée. Le regret de n'être pas avec vous s'accroît tous les jours.

Je ne me le reproche pas, j'en suis plutôt surpris; je cherche pourquoi,

je ne trouve rien, mais je vous dis que je n'ai pu faire autrement.

J'irai un jour; cela est résolu. Je veux vous voir chez vous: je veux

rapporter de là le secret d'être heureux, quand rien ne manque que

nous-mêmes.

Je verrai en même temps le pont du Gard et le canal de Languedoc. Je

verrai la Grande-Chartreuse, en allant, et non en rentrant ici: et vous

savez pourquoi! J'aime mon asile; je l'aimerai tous les jours davantage,

mais je ne me sens plus assez fort pour vivre seul. Nous allons parler

d'autre chose.

Tout sera achevé dans très peu de jours. En voici déjà quatre que je

couche dans mon appartement.

Quand je laisse mes fenêtres ouvertes pendant la nuit, j'entends très

distinctement l'eau de la fontaine tomber dans le bassin: lorsqu'un peu

de vent l'agite, elle se brise sur les barres de fer destinées à

soutenir les vases que l'on veut remplir. Il n'est guère d'accidents

naturels aussi romantiques que le bruit d'un peu d'eau tombant sur l'eau

tranquille, quand tout est nocturne, et qu'on distingue seulement dans

le fond de la vallée, un torrent qui roule sourdement derrière les

arbres épais, au milieu du silence.

La fontaine est sous un grand toit, comme je pense vous l'avoir dit: le

bruit de sa chute est moins agreste que si elle était en plein air: mais

il est plus extraordinaire, et plus heureux. Abrité sans être enfermé,

reposant dans un bon lit au milieu du désert, possédant chez soi les

biens sauvages, on réunit les commodités de la mollesse et la force de

la nature. Il semble que notre industrie ait disposé des choses

primitives sans changer leurs lois; et qu'un empire si facile ne

connaisse point de bornes. Voilà tout l'homme.

Ce grand toit, ce couvert dont vous voyez que je suis très content, a

sept toises de large, et plus de vingt en longueur sur la même ligne que

les autres bâtiments. C'est en effet la chose la plus commode: il joint

la grange à la maison; il ne touche point à celle-ci, il ne communique

avec elle que par une galerie d'une construction légère, et qu'on

pourrait couper facilement en cas d'incendie. Voiture, char à banc,

chars de travail, outils, bois à brûler, atelier de menuiserie,

fontaine, lavoir, tout s'y trouve sans confusion: et l'on peut y

travailler, y laver, y faire toutes les choses nécessaires sans être

gêné par le soleil, la neige ou la boue.

Puisque je n'espère plus vous voir ici que dans un temps reculé, je vous

dirai toute ma manière d'être: je vous décrirai toute mon habitation, et

peut-être il y aura des instants où je me figurerai que vous la

partagez, que nous examinons, que nous délibérons, que nous réformons.

Oberman · 第 106 / 155 题