DATX
Im., 6 août, IX.
Je ne sais si je sortirai de mes montagnes neigeuses; si j'irai voir
cette jolie campagne dont vous me faites une description si
intéressante, où l'hiver est si facile, et le printemps si doux, où les
eaux vertes brisent leurs vagues nées en Amérique. Celles que je vois ne
viennent pas de si loin: dans les fentes de mes rochers où je cherche la
nuit comme le triste chat-huant, l'étendue conviendrait mal à mon oeil et
à ma pensée. Le regret de n'être pas avec vous s'accroît tous les jours.
Je ne me le reproche pas, j'en suis plutôt surpris; je cherche pourquoi,
je ne trouve rien, mais je vous dis que je n'ai pu faire autrement.
J'irai un jour; cela est résolu. Je veux vous voir chez vous: je veux
rapporter de là le secret d'être heureux, quand rien ne manque que
nous-mêmes.
Je verrai en même temps le pont du Gard et le canal de Languedoc. Je
verrai la Grande-Chartreuse, en allant, et non en rentrant ici: et vous
savez pourquoi! J'aime mon asile; je l'aimerai tous les jours davantage,
mais je ne me sens plus assez fort pour vivre seul. Nous allons parler
d'autre chose.
Tout sera achevé dans très peu de jours. En voici déjà quatre que je
couche dans mon appartement.
Quand je laisse mes fenêtres ouvertes pendant la nuit, j'entends très
distinctement l'eau de la fontaine tomber dans le bassin: lorsqu'un peu
de vent l'agite, elle se brise sur les barres de fer destinées à
soutenir les vases que l'on veut remplir. Il n'est guère d'accidents
naturels aussi romantiques que le bruit d'un peu d'eau tombant sur l'eau
tranquille, quand tout est nocturne, et qu'on distingue seulement dans
le fond de la vallée, un torrent qui roule sourdement derrière les
arbres épais, au milieu du silence.
La fontaine est sous un grand toit, comme je pense vous l'avoir dit: le
bruit de sa chute est moins agreste que si elle était en plein air: mais
il est plus extraordinaire, et plus heureux. Abrité sans être enfermé,
reposant dans un bon lit au milieu du désert, possédant chez soi les
biens sauvages, on réunit les commodités de la mollesse et la force de
la nature. Il semble que notre industrie ait disposé des choses
primitives sans changer leurs lois; et qu'un empire si facile ne
connaisse point de bornes. Voilà tout l'homme.
Ce grand toit, ce couvert dont vous voyez que je suis très content, a
sept toises de large, et plus de vingt en longueur sur la même ligne que
les autres bâtiments. C'est en effet la chose la plus commode: il joint
la grange à la maison; il ne touche point à celle-ci, il ne communique
avec elle que par une galerie d'une construction légère, et qu'on
pourrait couper facilement en cas d'incendie. Voiture, char à banc,
chars de travail, outils, bois à brûler, atelier de menuiserie,
fontaine, lavoir, tout s'y trouve sans confusion: et l'on peut y
travailler, y laver, y faire toutes les choses nécessaires sans être
gêné par le soleil, la neige ou la boue.
Puisque je n'espère plus vous voir ici que dans un temps reculé, je vous
dirai toute ma manière d'être: je vous décrirai toute mon habitation, et
peut-être il y aura des instants où je me figurerai que vous la
partagez, que nous examinons, que nous délibérons, que nous réformons.