DATX
5 août, IX.
Vous convenez que la morale doit seule occuper sérieusement l'écrivain
qui veut se proposer un objet utile et grand: mais vous trouvez que
certaines opinions sur la nature des êtres pour lesquelles, dites-vous,
j'ai paru pencher jusqu'ici, ne s'accordent pas avec la recherche des
lois morales et de la base des devoirs.
Je n'aimerais pas à me contredire, et je tâcherai de l'éviter: mais je
ne puis reprocher à ma faiblesse les variations de l'incertitude. J'ai
beau examiner et mettre à cet examen de l'impartialité, et même quelque
sévérité, je ne puis trouver là de véritables contradictions.
Il pourrait y en avoir entre diverses choses que j'ai dites, si on
voulait les regarder comme des affirmations positives, comme les
diverses parties d'un même système, d'un même corps de principes donnés
pour certains, liés entre eux et déduits les uns des autres. Mais les
pensées isolées, les doutes sur des choses impénétrables peuvent varier
sans être contradictoires. J'avoue même qu'il y a telle conjecture sur
la marche de la nature que je trouve quelquefois très probable, et
d'autrefois beaucoup moins, selon la manière dont mon imagination
s'arrête à la considérer.
Il m'arrive de dire: Tout est nécessaire; si le monde est inexplicable
dans ce principe, dans les autres il semble impossible. Et après avoir
vu ainsi, il m'arrivera le lendemain de me dire au contraire: Tant de
choses sont conduites selon l'intelligence qu'il paraît évident que
beaucoup de choses sont conduites par elle. Peut-être elle choisit dans
les possibles qui résultent de l'essence nécessaire des choses; et la
nature de ces possibles contenus dans une sphère limitée, est telle que
le monde ne pouvant exister que selon certains modes, chaque chose
néanmoins est susceptible de plusieurs modifications différentes.
L'intelligence n'est pas souveraine de la matière, mais elle l'emploie:
elle ne peut ni la faire, ni la détruire, ni la dénaturer ou changer ses
lois; mais elle peut l'agiter, la travailler, la composer. Ce n'est pas
une toute-puissance, c'est une industrie immense, mais pourtant bornée
par les lois nécessaires de l'essence des êtres; c'est une alchimie
sublime que l'homme appelle surnaturelle, parce qu'il ne peut la
concevoir.
Vous me dites que voilà deux systèmes opposés, et qu'on ne saurait
admettre en même temps. J'en conviens: mais il n'y a point là de
contradiction, je ne vous les donne que pour des hypothèses; non
seulement je ne les admets pas tous deux, mais je n'admets positivement
ni l'un ni l'autre, et je ne prétends pas connaître ce que l'homme ne
connaît point.
Tout système général sur la nature des êtres et les lois du monde n'est
jamais qu'une idée hasardée. Il se peut que quelques hommes aient cru à
leurs songes, ou aient voulu que les autres y crussent; mais c'est un
charlatanisme ridicule, ou un prodige d'entêtement. Pour moi, je ne sais
que douter: et si je dis positivement, tout est nécessaire; ou bien, il
est une force secrète qui se propose un but que quelquefois nous pouvons
pressentir; je n'emploie ces expressions affirmatives que pour éviter de
répéter sans cesse, il me semble, je suppose, j'imagine. Cette manière
de parler ne saurait annoncer que je m'en prétende certain; et je ne
dois pas craindre que l'on s'y trompe, car quel homme, s'il n'est en
démence, s'avisera d'affirmer ce qu'il est impossible que l'on sache.
Il en est tout autrement lorsque abandonnant ces recherches obscures,
nous nous attachons à la seule science humaine, à la morale. L'oeil de
l'homme qui ne peut rien discerner dans l'essence des êtres, peut tout
voir dans les relations de l'homme. Là nous trouvons une lumière
disposée pour nos organes; là nous pouvons découvrir, raisonner,
affirmer. C'est là que nous sommes responsables de nos idées, de leur
enchaînement, de leur accord, de leur vérité: c'est là qu'il faut
chercher des principes certains, et que les conséquences contradictoires
seraient inexcusables.
On peut faire une seule objection contre l'étude de la morale: c'est une
difficulté très forte, il est vrai, mais qui pourtant ne doit pas nous
arrêter. Si tout est nécessaire, que produiront nos recherches, nos
préceptes, nos vertus? Mais la nécessité de toutes choses n'est pas
prouvée: le sentiment contraire conduit l'homme, et c'est assez pour que
dans tous les actes de la vie il se regarde comme livré à lui-même. Le
stoïcien croyait à la vertu malgré le destin: et ces Orientaux qui
conservent le dogme de la fatalité, agissent, craignent, désirent comme
les autres hommes. Si même je regardais comme probable la loi
universelle de la nécessité, je pourrais encore chercher les principes
des meilleures institutions humaines. En traversant un lac dans un jour
d'orage, je me dirai: si les événements sont invinciblement déterminés,
il m'importe peu que les bateliers soient ivres ou non. Cependant, comme
il en peut être autrement, je leur recommanderai de ne boire qu'après
leur arrivée. Si tout est nécessaire, il l'est que j'aie ce soin, il
l'est encore que je l'appelle faussement de la prudence.
Je n'entends rien aux subtilités par lesquelles ont prétend accorder le
libre arbitre avec la prescience: le choix de l'homme, avec l'absolue
puissance de son Dieu: l'horreur infinie que l'auteur de toute justice a
nécessairement pour le péché, les moyens inconcevables qu'il a employés
pour le prévenir ou le réparer, avec l'empire continuel de l'injustice
et notre pouvoir de faire des crimes tant que bon nous semble. Je trouve
quelques difficultés à concilier la bonté infinie qui créa
volontairement l'homme et la science indubitable de ce qui en
résulterait, avec l'éternité de supplices affreux pour les quarante-neuf
cinquantièmes des hommes tant aimés. Je pourrais comme un autre parler
longuement, adroitement ou savamment sur ces questions impénétrables:
mais si jamais j'écris, je m'attacherai plutôt à ce qui concerne l'homme
réuni en société dans sa vie temporelle; parce qu'il me semble qu'en
observant seulement les conséquences pour lesquelles on a des données
certaines, je pourrai penser des choses vraies et en dire d'utiles.
Je parviendrai jusqu'à un certain point à connaître l'homme, mais je ne
puis deviner la nature. Je n'entends pas bien deux principes opposés,
coéternellement faisant et défaisant. Je n'entends pas bien l'univers
formé si tard, là où il n'y avait rien, subsistant pour un temps
seulement, et coupant ainsi en trois parties l'indivisible éternité. Je
n'aime point à parler sérieusement de ce que j'ignore; _animalis homo
non percipit ea quae sunt spiritus Dei,_ «Paulus ad Corinth.», I, c. 2.
Je n'entendrai jamais comment l'homme qui reconnaît en lui de
l'intelligence, peut prétendre que le monde ne contient pas
d'intelligence. Malheureusement je ne vois pas mieux comment une faculté
se trouve être une substance. On me dit: La pensée n'est pas un corps,
un être physiquement divisible, ainsi la mort ne la détruira pas; elle a
commencé pourtant, mais vous voyez qu'elle ne saurait finir, et que
puisqu'elle n'est pas un corps, elle est nécessairement un esprit. Je
l'avoue, j'ai le malheur de ne pas trouver que cet argument victorieux
ait le sens commun.
Celui-ci est plus spécieux. Puisqu'il existe des religions anciennement
établies, puisqu'elles font partie des institutions humaines,
puisqu'elles paraissent naturelles à notre faiblesse, et qu'elles sont
le frein ou la consolation de plusieurs, il est bon de suivre et de
soutenir la religion du pays où l'on vit: si l'on se permet de n'y point
croire, il faut du moins n'en rien dire, et quand on écrit pour les
hommes, il ne faut pas les dissuader d'une croyance qu'ils aiment. C'est
votre avis; mais voici pourquoi je ne saurais le suivre.
Je n'irai pas maintenant affaiblir une croyance religieuse dans les
vallées des Cévennes ou de l'Apennin, ni même auprès de moi dans la
Maurienne ou le Schweitzerland: mais en parlant de morale, comment ne
rien dire des religions? Ce serait une affectation déplacée: elle ne
tromperait personne; elle ne ferait qu'embarrasser ce que j'aurais à
dire, et en ôter l'ensemble qui peut seul le rendre utile. On prétend
qu'il faut respecter des opinions sur lesquelles reposent l'espérance de
beaucoup, et malheureusement toute la morale de plusieurs. Je crois
cette réserve convenable et sage chez celui qui ne traite
qu'accidentellement des questions morales, ou qui écrit dans des vues
différentes de celles qui seront nécessairement les miennes. Mais si en
écrivant sur les institutions humaines je parvenais à ne point parler
des systèmes religieux, on n'y verrait autre chose que des ménagements
pour quelque parti puissant. Ce serait une faiblesse condamnable: en
osant me charger d'une telle fonction, je dois surtout m'en imposer les
devoirs. Je ne puis répondre de mes moyens, et ils seront plus ou moins
insuffisants: mais les intentions dépendent de moi, si elles ne sont
point invariablement pures et fermes, je suis indigne d'un aussi beau
ministère. Je n'aurai pas un ennemi personnel dans la littérature, comme
je n'en aurai jamais dans ma vie privée; mais quand il s'agit de dire
aux hommes ce que je regarde comme vrai, je ne dois pas craindre de
mécontenter une secte ou un parti. Je n'en veux à aucun, mais je n'ai de
lois à recevoir d'aucun. J'attaquerai les choses et non les hommes: si
les hommes s'en fâchent, si je deviens un objet d'horreur pour la
charité de quelques-uns, je n'en serai point surpris, mais je ne veux
pas même le prévoir. Si l'on peut se dispenser de parler des religions
dans bien des écrits, je n'ai pas cette liberté que je regrette à
plusieurs égards: tout homme impartial avouera que ce silence est
impossible dans un _ouvrage_ tel que doit être celui que je projette, le
seul auquel je puisse mettre de l'importance.
En écrivant sur les affections de l'homme et sur le système général de
l'Ethique, je parlerai donc des religions; et certes en en parlant, je
ne puis en dire d'autres choses que celles que j'en pense. C'est parce
que je ne saurais éviter d'en parler alors que je ne m'attache point à
écarter de nos lettres ce qui par hasard s'y présente sur ce sujet:
autrement, malgré une certaine contrainte qui en résulterait, j'aimerais
mieux taire ce que je sens devoir vous déplaire, ou plutôt vous
affliger.
Je vous le demande à vous-même, si dans quelques chapitres il m'arrive
d'examiner les religions comme des institutions accidentelles, et de
parler de celle qu'on dit être venue de Jérusalem, comme on trouverait
bon que j'en parlasse si j'étais né à Jérusalem; je vous le demande,
quel inconvénient véritable en résultera-t-il dans les lieux où s'agite
l'esprit européen, où les idées sont nettes et les conceptions
désenchantées, où l'on vit dans l'oubli des prestiges, dans l'étude
sans voile dès sciences positives et démontrées?
Je voudrais ne rien ôter de la tête de ceux qui l'ont déjà assez vide
pour dire: s'il n'y avait pas d'enfer, ce ne serait pas la peine d'être
honnête homme. Peut-être arrivera-t-il cependant que je sois lu par un
de ces hommes-là, je ne me flatte pas qu'il ne puisse résulter aucun mal
quelconque de ce que je ferai dans l'intention de produire un bien: mais
peut-être aussi diminuerai-je le nombre de ces bonnes âmes qui ne
croient au devoir qu'en croyant à l'enfer. Peut-être parviendrai-je à ce
que le devoir reste, quand les reliques et les démons cornus auront
achevé de passer de mode. On ne peut pas éviter que la foule elle-même
en vienne plus ou moins vite, et certainement dans peu de temps, à
mépriser l'une des deux idées qu'on l'a très imprudemment habituée à ne
recevoir qu'ensemble: il faut donc lui prouver qu'elles peuvent très
bien être séparées sans que l'oubli de l'une entraîne la subversion de
l'autre.
Je crois que ce moment s'approche beaucoup: l'on reconnaîtra plus
universellement la nécessité de ne plus fonder sur ce qui s'écroule, cet
asile moral hors duquel on vivrait dans un état de guerre secrète, et au
milieu d'une perfidie plus odieuse que les vengeances et les longues
haines des hordes sauvages.