LETTRE LXXIX

DATX

17 juillet, IX.

Si je vous disais que le pressentiment de quelque célébrité ne saurait

me flatter un peu; pour la première fois vous ne me croiriez pas; vous

penseriez qu'au moins je m'abuse, et vous auriez raison. Il est bien

difficile que le besoin de s'estimer soi-même se trouve entièrement

détaché de ce plaisir non moins naturel, d'être estimé par certains

hommes, et de savoir qu'ils disent, c'est l'un des nôtres. Mais le goût

de la paix, une certaine indolence de l'âme dont les ennuis ont augmenté

chez moi l'habitude, pourrait bien me faire oublier cette séduction,

comme j'en ai oublié d'autres. J'ai besoin d'être retenu et excité par

la crainte du reproche que j'aurais à me faire, si n'améliorant rien, ne

faisant rien que d'user pesamment des choses comme elles sont, j'allais

encore négliger le seul moyen d'énergie qui s'accorde avec l'obscurité

de ma vie.

Ne faut-il point que l'homme soit quelque chose, et qu'il remplisse dans

un sens ou dans un autre, un rôle _expressif_? Autrement il tombera dans

l'abattement, et perdra la dignité de son être: il méconnaîtra ses

facultés; ou s'il les sent, ce sera pour le supplice de son âme

combattue. Il ne sera point écouté, suivi, considéré. Ce peu de bien

même que la vie la plus nulle doit encore produire, ne sera plus en son

pouvoir. C'est un précepte très beau et très utile, que celui de la

simplicité: mais il a été bien mal entendu. L'esprit qui ne voit pas les

diverses faces des choses, pervertit les meilleurs maximes; il avilit la

sagesse elle-même en lui étant ses moyens, en la plongeant dans la

pénurie, en la déshonorant par le désordre qui en résulte.

Assurément un homme de lettres[83] en linge sale, logé dans le grenier,

recousant ses hardes, et copiant je ne sais quoi pour vivre, sera

difficilement un être utile au monde, et jouissant de l'autorité

nécessaire pour faire quelque bien. A cinquante ans, il s'allie avec la

blanchisseuse qui a sa chambre sur le même palier; ou s'il a gagné

quelque chose, c'est sa servante qu'il épouse. A-t-il donc voulu

ridiculiser la morale, et la livrer aux sarcasmes des hommes légers? Il

fait plus de tort à l'opinion que le prêtre _marié_ qu'on paie pour en

appeler journellement à ce culte qu'il a trahi, que le moine factieux

qui vante la paix et l'abnégation, que ces charlatans de la probité,

dont un certain monde est plein, qui répètent à chaque phrase, moeurs!

vertus! honnête homme! et à qui dès lors on ne prêterait pas un louis

sans billet.

Tout homme qui a l'esprit juste et qui veut être utile, ne fût-ce que

dans sa vie privée, tout homme enfin qui est digne de quelque

considération, la cherche. Il se conduit de manière à l'obtenir jusque

dans les choses où l'opinion des hommes est vaine par elle-même, pourvu

que ce soin n'exige de lui rien de contraire à ses devoirs ou aux

résultats essentiels de son caractère. S'il est une règle sans

exception, je pense que ce doit être celle-ci: et j'affirmerais

volontiers que c'est toujours par quelque vice du coeur ou du jugement,

que l'on dédaigne et que l'on affecte de dédaigner l'estime publique,

partout où la justice n'en commande pas le sacrifice.

On peut être considéré dans la vie la plus obscure, si on s'environne de

quelque aisance, si on a de l'ordre chez soi et une sorte de dignité

dans l'habitude de sa vie. On peut l'être dans la pauvreté même, quand

on a un nom, quand on a fait des choses connues, quand on a une manière

plus grande que son sort, quand on sait faire distinguer de ce qui

serait misère dans le vulgaire, jusqu'au dénuement d'une extrême

médiocrité. L'homme qui a un caractère élevé n'est point confondu parmi

la foule; et si pour l'éviter il fallait descendre à des soins

minutieux, je crois qu'il se résoudrait à le faire. Je crois encore

qu'il n'y aurait point en cela de vanité: le sentiment des convenances

naturelles porte chaque homme à se mettre à sa place, à tendre à ce que

les autres l'y mettent. Si c'était un vain désir de primer, l'homme

supérieur craindrait l'obscurité du désert et ses privations, comme il

craint la bassesse et la misère du cinquième étage; mais il craint de

s'avilir, et ne craint point de n'être pas élevé: il ne répugne pas à

son être de n'avoir point un grand rôle, mais d'en avoir un qui soit

contraire à sa nature.

Si une sorte d'autorité est nécessaire dans tous les actes de la vie,

elle est indispensable à l'écrivain. La considération publique est un de

ses plus puissants moyens: sans elle il ne fait qu'un état; et cet état

devient bas, parce qu'il remplace une grande fonction.

Il est absurde et révoltant qu'un auteur ose parler à l'homme de ses

devoirs, sans être lui-même homme de bien[84]. Mais si le moraliste

pervers n'obtient que du mépris, le moraliste inconnu reste tellement

inutile que quand il n'en devient pas lui-même ridicule, ses écrits du

moins le deviennent. Tout ce qui devrait être saint parmi les hommes a

perdu sa force, lorsque les livres de philosophie, de religion, de

morale furent étalés, à trois sous la pièce, au milieu de la boue des

quais; lorsque leurs pages solennelles furent livrées aux charcutiers

pour envelopper des cervelas.

L'opinion, la célébrité, fussent-elles vaines en elles-mêmes, ne doivent

être ni méprisées, ni même négligées, puisqu'elles sont un des grands

moyens qui puissent conduire aux fins les plus louables comme les plus

importantes. C'est également un excès de ne rien faire pour elles, ou de

ne faire que pour elles. Les grandes choses que l'on exécute sont belles

de leur seule grandeur, et sans qu'il soit besoin de songer à les

produire, à les faire valoir: il n'en saurait être de même de celles que

l'on pense. La fermeté de celui qui périt au fond des eaux est un

exemple perdu: la pensée la plus juste, la conception la plus sage le

sont également, si on ne les communique pas; leur utilité dépend de leur

expression, c'est leur célébrité qui les rend fécondes.

Il faudrait peut-être que des écrits philosophiques fussent toujours

précédés par un bon livre d'un genre agréable, qui fût bien répandu,

bien lu, bien goûté[85]. Celui qui a un nom, parle avec plus de

confiance: il fait plus et il fait mieux, parce qu'il espère ne pas

faire en vain. Malheureusement on n'a pas toujours le courage ou les

moyens de prendre des précautions semblables: les écrits, comme tant

d'autres choses, sont soumis à l'occasion même inaperçue; ils sont

déterminés par une impulsion souvent étrangère à nos plans et à nos

projets.

Faire un livre pour avoir un nom, c'est une tâche: elle a quelque chose

de rebutant et de servile; et quoique je convienne des raisons qui

semblent me l'imposer, je n'ose l'entreprendre, et je l'abandonnerais.

Je ne veux cependant pas commencer par l'ouvrage que je projette. Il est

trop important et trop vaste pour que je l'achève jamais: c'est beaucoup

si je le vois approcher un jour de l'idée que j'ai conçue. Cette

perspective trop éloignée ne me soutiendrait pas. Je crois qu'il est bon

que je me fasse auteur, afin d'avoir le courage de continuer à l'être.

Ce sera un parti pris et déclaré; en sorte que je le suivrai comme pour

remplir ma destination.

Oberman · 第 103 / 155 题