DATX
Im., 16 juillet, IX.
Je suis tout à fait de votre avis; et même j'aurais dû moins attendre
pour me décider à écrire. Il y a quelque chose qui soutient l'âme dans
ce commerce avec les êtres pensants des divers siècles. Imaginer que
l'on pourra être à côté de Pythagore, de Plutarque, ou d'Ossian dans le
cabinet d'un L** futur, c'est une illusion qui a de la grandeur, c'est
un des plus nobles hochets de l'homme. Celui qui a vu comme la larme est
brûlante sur la joue du malheureux, se met à rêver une idée plus
séduisante encore: il croit qu'il pourra dire à l'homme d'une humeur
chagrine le prix de la joie de son semblable; qu'il pourra prévenir les
gémissements de la victime qu'on oublie; qu'il pourra rendre au coeur
navré quelque énergie, en lui rappelant ces perceptions vastes ou
consolantes, qui égarent les uns et soutiennent les autres.
On croit voir que nos maux tiennent à peu de chose, et que le bien moral
est dans la main de l'homme. On suit des conséquences théoriques qui
mènent à l'idée du bonheur universel; on oublie cette force qui nous
maintient dans l'état de confusion où se perd le genre humain; on se
dit: Je combattrai les erreurs, je suivrai les résultats des principes
naturels, je dirai des choses bonnes, ou qui pourront le devenir. Alors
on se croit moins inutile et moins abandonné sur la terre: on réunit le
songe des grandes choses à la paix d'une vie obscure; on jouit de
l'idéal, et on en jouit vraiment, parce qu'on croit le rendre utile.
L'ordre des choses idéales est comme un monde nouveau qui n'est point
réalisé, mais qui est possible: le génie humain va y chercher l'idée
d'une harmonie selon nos besoins, et rapporte sur la terre des
modifications plus heureuses esquissées d'après ce type surnaturel.
La constante versatilité de l'homme prouve qu'il est habile à des
habitudes contraires. L'on pourrait, en rassemblant des choses
effectuées dans des temps et des lieux divers, former un ensemble moins
difficile à son coeur que tout ce qui lui a été proposé jusqu'à présent.
Voilà ma tâche.
On n'atteint sans ennui le soir de la journée, qu'en s'imposant un
travail quelconque, fût-il vain du reste. Je m'avancerai vers le soir de
la vie, trompé, si je puis, et soutenu par l'espoir d'ajouter à ces
moyens qui furent donnés à l'homme. Il faut des illusions à mon coeur
trop grand pour n'en être pas avide, et trop faible pour s'en passer.
Puisque le sentiment du bonheur est notre premier besoin, que pourra
faire celui qui ne l'attend pas à présent, et qui n'ose pas l'attendre
ensuite? Ne faudra-t-il point qu'il en cherche l'expression dans un oeil
ami, sur le front de l'être qui est comme lui[82]? C'est une nécessité
qu'il soit avide de la joie de son semblable; il n'a d'autre bonheur que
celui qu'il donne. Quand il n'a point ranimé dans un autre le sentiment
de la vie, quand il n'a pas fait jouir, le froid de la mort est au fond
de son coeur rebuté: il semble qu'il finisse dans les ténèbres du néant.
On parle d'hommes qui se suffisent à eux-mêmes, et se nourrissent de
leur propre sagesse: s'ils ont l'éternité devant eux, je les admire et
les envie; s'ils ne l'ont point, je ne les comprends pas.
Pour moi, non seulement je ne suis point heureux, non seulement je ne le
serai point; mais si les suppositions vraisemblables que je pourrais
faire se trouvaient réalisées, je ne le serais pas encore. Les
affections de l'homme sont un abîme d'avidité, de regrets et d'erreurs.
Je ne vous dis pas ce que je sens, ce que je voudrais, ce que je suis:
je ne vois plus mes besoins, à peine je sais mes désirs. Si vous croyez
connaître mes goûts, vous y serez trompé. Vous direz, entre vos landes
solitaires et vos grandes eaux: Où est celui qui ne m'a plus? où est
l'ami que je n'ai trouvé ni en Afrique, ni aux Antilles? Voici le temps
nébuleux que désire sa tristesse; il se promène, il songe à mes regrets
et au vide de ses années; il écoute vers le couchant, comme si les sons
du piano de ma fille devaient parvenir à son oreille solitaire; il voit
les jasmins rangés sur ma terrasse, il voit mon bonnet de nuit passer
derrière leurs branches fleuries, il regarde sur le sable la trace de
mes pantoufles, il veut respirer la brise du soir. Vains songes, vous
dis-je, j'aurai déjà changé. Et d'ailleurs, avons-nous le même ciel,
nous qui avons cherché dans des climats opposés une terre étrangère à
celle de nos premiers jours?
Pendant vos douces soirées, un vent d'hiver peut terminer ici des jours
brûlants. Le soleil consumait l'herbe autour des vacheries; le lendemain
les vaches se pressent pour sortir, elles croient la trouver rafraîchie
par l'humidité de la nuit: mais deux pieds de neige surchargent le toit
sous lequel les voilà retenues, et elles seront réduites à boire leur
propre lait. Je suis moi-même plus incertain, plus variable que ce
climat bizarre. Ce que j'aime aujourd'hui, ce qui ne me déplaît pas,
lorsque vous l'aurez lu me déplaira peut-être, et le changement ne sera
pas grand. Le temps me convient, il est calme, tout est muet; je sors
pour longtemps: un quart d'heure après on me voit rentrer. Un écureuil,
en m'entendant, a grimpé jusqu'à la cime d'un sapin. Je laissais toutes
ces idées: un merle chante au-dessus de moi. Je reviens, je m'enferme
dans mon cabinet. Il faut à la fin chercher un livre qui ne m'ennuie
pas. Si l'on vient demander quelque chose, prendre un ordre, on s'excuse
de me déranger; mais ils m'ont rendu service. Cette amertume s'en va
comme elle était venue; si je suis distrait, je suis content. Ne le
pouvais-je pas moi-même? non. J'aime ma douleur, je m'y attache tant
qu'elle dure: quand elle n'est plus, j'y trouve une insigne folie.
Je suis bien changé, vous dis-je. Je me rappelle que la vie
m'impatientait, et qu'il y a eu un moment où je la supportais comme un
mal qui n'avait plus que quelques mois à durer. Mais ce souvenir me
paraît maintenant celui d'une chose étrangère à moi; il me surprendrait
même si la mobilité dans mes sensations pouvait me surprendre. Je ne
vois pas du tout pourquoi partir, comme je ne vois pas bien pourquoi
rester. Je suis las; mais dans ma lassitude, je trouve qu'on n'est pas
mal quand on se repose. La vie m'ennuie et m'amuse. Venir, s'élever,
faire grand bruit, s'inquiéter de tout, mesurer l'orbite des comètes;
et, après quelques jours, se coucher là sous l'herbe d'un cimetière:
cela me semble assez burlesque pour être vu jusqu'au bout.
Mais pourquoi prétendre que c'est l'habitude des ennuis, ou le malheur
d'une manière sombre, qui dérangent, qui confondent nos désirs et nos
vues, qui altèrent notre vie elle-même dans ce sentiment de la chute et
du néant des jours de l'homme? Il ne faut point qu'une humeur
mélancolique décide des couleurs de la vie. Ne demandez point au fils
des Incas enchaîné dans les mines d'où l'on tira l'or du palais de ses
ancêtres et des temples du Soleil, ou au bourgeois laborieux et
irréprochable dont la vieillesse mendie infirme et dédaignée; ne
demandez point à d'innombrables malheureux ce que valent et les
espérances et les prospérités humaines; ne demandez point à Héraclite
quelle est l'importance de nos projets, ou à Hégésias quelle est celle
de la vie. C'est Voltaire comblé de succès, fêté dans les cours et
admiré dans l'Europe; c'est Voltaire célèbre, adroit, spirituel et
fortuné; c'est Sénèque auprès du trône des Césars, et près d'y monter
lui-même; c'est Sénèque soutenu par la sagesse, amusé par les honneurs,
et riche de trente millions: c'est Sénèque utile aux hommes, et Voltaire
se jouant de leurs fantaisies, qui vous diront les jouissances de l'âme
et le repos du coeur, la valeur et la duré du mouvement de nos jours.
Mon ami! je reste encore quelques heures sur la terre. Nous sommes de
pauvres insensés quand nous vivons; mais nous sommes si nuls quand nous
ne vivons pas! Et puis l'on a toujours des affaires à terminer: j'en ai
maintenant une grande, je veux mesurer l'eau qui tombera ici pendant dix
années. Pour le thermomètre, je l'ai abandonné: il faudrait se lever
dans la nuit; et quand la nuit est sombre, il faudrait conserver de la
lumière, et la mettre dans un cabinet, parce que j'aime toujours la plus
grande obscurité dans ma chambre. (Voilà pourtant un point essentiel où
mon goût n'a pas encore changé.) D'ailleurs pour que je pusse prendre
quelque intérêt à observer ici la température, il faudrait que je
cessasse d'ignorer ce qui se passe ailleurs. Je voudrais avoir des
observations faites au Sénégal sur les sables, et à la cime des
montagnes du Labrador. Une autre chose m'intéresse davantage: je
voudrais savoir si l'on pénètre de nouveau dans l'intérieur de
l'Afrique. Ces contrées vastes, superbes, inconnues, où l'on pourrait,
je pense ... Je suis séparé du monde. Si l'on en reçoit des notions plus
précises, donnez-les-moi. Je ne sais si vous m'entendez.