LETTRE LXXVIII

DATX

Im., 16 juillet, IX.

Je suis tout à fait de votre avis; et même j'aurais dû moins attendre

pour me décider à écrire. Il y a quelque chose qui soutient l'âme dans

ce commerce avec les êtres pensants des divers siècles. Imaginer que

l'on pourra être à côté de Pythagore, de Plutarque, ou d'Ossian dans le

cabinet d'un L** futur, c'est une illusion qui a de la grandeur, c'est

un des plus nobles hochets de l'homme. Celui qui a vu comme la larme est

brûlante sur la joue du malheureux, se met à rêver une idée plus

séduisante encore: il croit qu'il pourra dire à l'homme d'une humeur

chagrine le prix de la joie de son semblable; qu'il pourra prévenir les

gémissements de la victime qu'on oublie; qu'il pourra rendre au coeur

navré quelque énergie, en lui rappelant ces perceptions vastes ou

consolantes, qui égarent les uns et soutiennent les autres.

On croit voir que nos maux tiennent à peu de chose, et que le bien moral

est dans la main de l'homme. On suit des conséquences théoriques qui

mènent à l'idée du bonheur universel; on oublie cette force qui nous

maintient dans l'état de confusion où se perd le genre humain; on se

dit: Je combattrai les erreurs, je suivrai les résultats des principes

naturels, je dirai des choses bonnes, ou qui pourront le devenir. Alors

on se croit moins inutile et moins abandonné sur la terre: on réunit le

songe des grandes choses à la paix d'une vie obscure; on jouit de

l'idéal, et on en jouit vraiment, parce qu'on croit le rendre utile.

L'ordre des choses idéales est comme un monde nouveau qui n'est point

réalisé, mais qui est possible: le génie humain va y chercher l'idée

d'une harmonie selon nos besoins, et rapporte sur la terre des

modifications plus heureuses esquissées d'après ce type surnaturel.

La constante versatilité de l'homme prouve qu'il est habile à des

habitudes contraires. L'on pourrait, en rassemblant des choses

effectuées dans des temps et des lieux divers, former un ensemble moins

difficile à son coeur que tout ce qui lui a été proposé jusqu'à présent.

Voilà ma tâche.

On n'atteint sans ennui le soir de la journée, qu'en s'imposant un

travail quelconque, fût-il vain du reste. Je m'avancerai vers le soir de

la vie, trompé, si je puis, et soutenu par l'espoir d'ajouter à ces

moyens qui furent donnés à l'homme. Il faut des illusions à mon coeur

trop grand pour n'en être pas avide, et trop faible pour s'en passer.

Puisque le sentiment du bonheur est notre premier besoin, que pourra

faire celui qui ne l'attend pas à présent, et qui n'ose pas l'attendre

ensuite? Ne faudra-t-il point qu'il en cherche l'expression dans un oeil

ami, sur le front de l'être qui est comme lui[82]? C'est une nécessité

qu'il soit avide de la joie de son semblable; il n'a d'autre bonheur que

celui qu'il donne. Quand il n'a point ranimé dans un autre le sentiment

de la vie, quand il n'a pas fait jouir, le froid de la mort est au fond

de son coeur rebuté: il semble qu'il finisse dans les ténèbres du néant.

On parle d'hommes qui se suffisent à eux-mêmes, et se nourrissent de

leur propre sagesse: s'ils ont l'éternité devant eux, je les admire et

les envie; s'ils ne l'ont point, je ne les comprends pas.

Pour moi, non seulement je ne suis point heureux, non seulement je ne le

serai point; mais si les suppositions vraisemblables que je pourrais

faire se trouvaient réalisées, je ne le serais pas encore. Les

affections de l'homme sont un abîme d'avidité, de regrets et d'erreurs.

Je ne vous dis pas ce que je sens, ce que je voudrais, ce que je suis:

je ne vois plus mes besoins, à peine je sais mes désirs. Si vous croyez

connaître mes goûts, vous y serez trompé. Vous direz, entre vos landes

solitaires et vos grandes eaux: Où est celui qui ne m'a plus? où est

l'ami que je n'ai trouvé ni en Afrique, ni aux Antilles? Voici le temps

nébuleux que désire sa tristesse; il se promène, il songe à mes regrets

et au vide de ses années; il écoute vers le couchant, comme si les sons

du piano de ma fille devaient parvenir à son oreille solitaire; il voit

les jasmins rangés sur ma terrasse, il voit mon bonnet de nuit passer

derrière leurs branches fleuries, il regarde sur le sable la trace de

mes pantoufles, il veut respirer la brise du soir. Vains songes, vous

dis-je, j'aurai déjà changé. Et d'ailleurs, avons-nous le même ciel,

nous qui avons cherché dans des climats opposés une terre étrangère à

celle de nos premiers jours?

Pendant vos douces soirées, un vent d'hiver peut terminer ici des jours

brûlants. Le soleil consumait l'herbe autour des vacheries; le lendemain

les vaches se pressent pour sortir, elles croient la trouver rafraîchie

par l'humidité de la nuit: mais deux pieds de neige surchargent le toit

sous lequel les voilà retenues, et elles seront réduites à boire leur

propre lait. Je suis moi-même plus incertain, plus variable que ce

climat bizarre. Ce que j'aime aujourd'hui, ce qui ne me déplaît pas,

lorsque vous l'aurez lu me déplaira peut-être, et le changement ne sera

pas grand. Le temps me convient, il est calme, tout est muet; je sors

pour longtemps: un quart d'heure après on me voit rentrer. Un écureuil,

en m'entendant, a grimpé jusqu'à la cime d'un sapin. Je laissais toutes

ces idées: un merle chante au-dessus de moi. Je reviens, je m'enferme

dans mon cabinet. Il faut à la fin chercher un livre qui ne m'ennuie

pas. Si l'on vient demander quelque chose, prendre un ordre, on s'excuse

de me déranger; mais ils m'ont rendu service. Cette amertume s'en va

comme elle était venue; si je suis distrait, je suis content. Ne le

pouvais-je pas moi-même? non. J'aime ma douleur, je m'y attache tant

qu'elle dure: quand elle n'est plus, j'y trouve une insigne folie.

Je suis bien changé, vous dis-je. Je me rappelle que la vie

m'impatientait, et qu'il y a eu un moment où je la supportais comme un

mal qui n'avait plus que quelques mois à durer. Mais ce souvenir me

paraît maintenant celui d'une chose étrangère à moi; il me surprendrait

même si la mobilité dans mes sensations pouvait me surprendre. Je ne

vois pas du tout pourquoi partir, comme je ne vois pas bien pourquoi

rester. Je suis las; mais dans ma lassitude, je trouve qu'on n'est pas

mal quand on se repose. La vie m'ennuie et m'amuse. Venir, s'élever,

faire grand bruit, s'inquiéter de tout, mesurer l'orbite des comètes;

et, après quelques jours, se coucher là sous l'herbe d'un cimetière:

cela me semble assez burlesque pour être vu jusqu'au bout.

Mais pourquoi prétendre que c'est l'habitude des ennuis, ou le malheur

d'une manière sombre, qui dérangent, qui confondent nos désirs et nos

vues, qui altèrent notre vie elle-même dans ce sentiment de la chute et

du néant des jours de l'homme? Il ne faut point qu'une humeur

mélancolique décide des couleurs de la vie. Ne demandez point au fils

des Incas enchaîné dans les mines d'où l'on tira l'or du palais de ses

ancêtres et des temples du Soleil, ou au bourgeois laborieux et

irréprochable dont la vieillesse mendie infirme et dédaignée; ne

demandez point à d'innombrables malheureux ce que valent et les

espérances et les prospérités humaines; ne demandez point à Héraclite

quelle est l'importance de nos projets, ou à Hégésias quelle est celle

de la vie. C'est Voltaire comblé de succès, fêté dans les cours et

admiré dans l'Europe; c'est Voltaire célèbre, adroit, spirituel et

fortuné; c'est Sénèque auprès du trône des Césars, et près d'y monter

lui-même; c'est Sénèque soutenu par la sagesse, amusé par les honneurs,

et riche de trente millions: c'est Sénèque utile aux hommes, et Voltaire

se jouant de leurs fantaisies, qui vous diront les jouissances de l'âme

et le repos du coeur, la valeur et la duré du mouvement de nos jours.

Mon ami! je reste encore quelques heures sur la terre. Nous sommes de

pauvres insensés quand nous vivons; mais nous sommes si nuls quand nous

ne vivons pas! Et puis l'on a toujours des affaires à terminer: j'en ai

maintenant une grande, je veux mesurer l'eau qui tombera ici pendant dix

années. Pour le thermomètre, je l'ai abandonné: il faudrait se lever

dans la nuit; et quand la nuit est sombre, il faudrait conserver de la

lumière, et la mettre dans un cabinet, parce que j'aime toujours la plus

grande obscurité dans ma chambre. (Voilà pourtant un point essentiel où

mon goût n'a pas encore changé.) D'ailleurs pour que je pusse prendre

quelque intérêt à observer ici la température, il faudrait que je

cessasse d'ignorer ce qui se passe ailleurs. Je voudrais avoir des

observations faites au Sénégal sur les sables, et à la cime des

montagnes du Labrador. Une autre chose m'intéresse davantage: je

voudrais savoir si l'on pénètre de nouveau dans l'intérieur de

l'Afrique. Ces contrées vastes, superbes, inconnues, où l'on pourrait,

je pense ... Je suis séparé du monde. Si l'on en reçoit des notions plus

précises, donnez-les-moi. Je ne sais si vous m'entendez.

Oberman · 第 102 / 155 题