LETTRE LXXVII

DATX

6 juillet, IX.

Dans cette contrée inégale où les incidents de la nature, réunis dans un

espace étroit, opposent les formes, les produits, les climats; l'espèce

humaine elle-même ne peut avoir un caractère uniforme. Les différences

des races y sont plus marquées qu'ailleurs; elles furent moins

confondues par le mélange dans ces terres reculées, qu'on crut longtemps

inaccessibles, dans ces vallées profondes, retraite antique des hordes

fugitives ou épuisées. Ces tribus étrangères les unes aux autres, sont

restées isolées dans leurs limites sauvages; elles ont conservé autant

d'habitudes particulières dans l'administration, le langage et les

moeurs, que leurs montagnes ont de vallons, ou quelquefois de pâturages

et de hameaux. Il arrive qu'en passant et repassant un torrent six fois

dans une route d'une heure, on trouve autant de races d'une physionomie

distincte, et dont les traditions confirment la différente origine.

Les cantons subsistant maintenant[80] sont formés d'une multitude

d'Etats. Les faibles ont été réunis par crainte, par alliance, par

besoin ou par force, aux républiques déjà puissantes. Celles-ci, à force

de négocier, de s'arrondir, de gagner les esprits, d'envahir ou de

vaincre, sont parvenues, après cinq siècles de prospérités, à posséder

toutes les terres qui peuvent entendre les cloches de leurs capitales.

Respectable faiblesse! Si on a su, si on a pu y trouver les moyens de ce

bonheur public vraisemblable dans une enceinte marquée par la nature des

choses, impossible dans une contrée immense livrée au sinistre orgueil

des conquêtes, et à l'ostentation de l'empire plus funeste encore.

Vous jugez bien que je voulais parler seulement des traits du visage: je

suis persuadé que vous me rendrez cette justice. Dans certaines parties

de l'Oberland, dans ces pâturages dont la pente générale est à l'Ouest

et au Nord-Ouest, les femmes ont une blancheur que l'on remarquerait

dans les villes, et une fraîcheur de teint que l'on n'y trouverait pas.

Ailleurs, au pied des montagnes assez près de Fribourg, j'ai vu des

traits d'une grande beauté dont le caractère général était une majesté

tranquille. Une servante de fermier n'avait de remarquable que le

contour de la joue; mais il était si beau, il donnait à tout le visage

une expression si auguste et si calme, qu'un artiste eût pu prendre sur

cette tête l'idée d'une Sémiramis ou d'une Catherine.

Mais l'éclat du visage et certains traits étonnants ou superbes, sont

très loin de la perfection générale des formes, et de cette grâce

pleine d'harmonie qui fait la vraie beauté. Je ne veux pas juger une

question qu'on peut trouver très délicate: mais il semble qu'il y ait

ici quelque rudesse dans les formes, et qu'en général on y voie des

traits frappants ou une beauté pittoresque, plutôt qu'une beauté finie.

Dans les lieux dont je vous parlais d'abord, le haut de la joue est très

saillant: cela est presque universel, et Porta trouverait le modèle

commun dans une tête de brebis.

S'il arrive qu'une paysanne française[81] soit jolie à dix-huit ans,

avant vingt-deux son visage hâlé paraît fatigué, abruti; mais dans ces

montagnes, les femmes conservent en fanant leurs prés, tout l'éclat de

la jeunesse. On ne traverse point leur pays sans surprise: cependant à

ne prendre même que le visage, si un artiste y trouvait un modèle, ce

serait une exception.

On assure que rien n'est si rare dans la plus grande partie de la Suisse

qu'un beau sein. Je sais un peintre qui va jusqu'à prétendre que

beaucoup de femmes du pays n'en ont pas même l'idée. Il soutient que

certains défauts y sont assez universels pour que la plupart n'imaginent

pas que l'on doive être autrement, et pour qu'elles regardent comme

chimériques des tableaux faits d'après nature en Grèce, en Angleterre,

en France. Quoique ce genre de perfection paraisse appartenir à une

sorte de beauté qui n'est pas celle du pays, je ne puis croire qu'il y

manque universellement: comme si les grâces les plus intéressantes

étaient exclues par le nom moderne qui réunit tant de familles dont

l'origine n'a rien de commun, et dont les différences très marquées

subsistent encore.

Si pourtant cette observation se trouvait fondée, ainsi que celle d'une

certaine irrégularité dans les formes, on l'expliquerait par cette

rudesse qui semble appartenir à l'atmosphère des Alpes. Il est très vrai

que la Suisse qui a de fort beaux hommes, et plus particulièrement dans

le sein des montagnes, comme dans l'Hasly et le haut Valais, contient

néanmoins une quantité bien remarquable de crétins, et surtout de

demi-crétins goitreux, imbéciles, difformes. Beaucoup d'individus, sans

avoir des goitres, paraissent attaqués de la même maladie que les

goitreux. On peut attribuer ces gonflements, ces engorgements à des

parties trop brutes de l'eau, et surtout de l'air, qui s'arrêtent,

embarrassent les conduits, et semblent rapprocher la nutrition de

l'homme de celle de la plante. La terre y serait-elle assez travaillée

pour les autres animaux, mais trop sauvage encore pour l'homme?

Ne se pourrait-il point que les plaines couvertes d'un _humus_ élaboré

par une trituration perpétuelle, donnassent à l'atmosphère des vapeurs

plus assimilées aux besoins de l'être très organisé; et qu'il émanât des

rochers, des fondrières, et des eaux toujours dans l'ombre, des

particules grossières, trop incultes en quelque sorte, et funestes à des

organes délicats? le nitre des neiges subsistantes au milieu de l'été,

peut s'introduire trop facilement dans nos pores ouverts. La neige

produit des effets secrets et incontestables sur les nerfs, et sur les

hommes attaqués de la goutte ou d'un rhumatisme: un effet encore plus

caché sur notre organisation entière n'est pas invraisemblable. Ainsi la

nature qui mélange toutes choses, aurait compensé par des dangers

inconnus les romantiques beautés des terres que l'homme n'a pas

soumises.

Oberman · 第 101 / 155 题