DATX
Im., 29 juill., VIII.
Quoique ma dernière lettre ne soit partie qu'avant-hier, je vous écris
sans avoir rien de particulier à vous dire. Si vous recevez les deux
lettres à la fois, ne cherchez point dans celle-ci quelque chose de
pressant; je vous préviens qu'elle ne vous apprendra rien, sinon qu'il
fait un temps d'hiver: c'est pour cela que je vous écris, et que je
passe l'après-midi auprès du feu. La neige couvre les montagnes, les
nuages sont très bas, une pluie froide inonde les vallées; il fait froid
même au bord du lac; il n'y avait ici que cinq degrés à midi, et il n'y
en avait pas deux un peu avant le lever du soleil[76].
Je ne trouve point désagréables ces petits hivers au milieu de l'été.
Jusqu'à un certain point le changement convient même aux hommes
constants, même à ceux que leurs habitudes entraînent. Il est des
organes qu'une action trop continue fatigue: je jouis entièrement du feu
maintenant, au lieu que dans l'hiver il me gêne, et je m'en éloigne
habituellement.
Ces vicissitudes plus subites et plus grandes que dans les plaines,
rendent plus intéressante, en quelque sorte, la température incommode
des montagnes. Ce n'est point au maître qui le nourrit bien et le laisse
en repos, que le chien s'attache davantage, mais à celui qui le corrige
et le caresse, le menace et lui pardonne. Un climat irrégulier, orageux,
incertain devient nécessaire à notre inquiétude: un climat plus facile
et plus uniforme qui nous satisfait, nous laisse indifférents.
Peut-être les jours égaux, le ciel sans nuages, l'été perpétuel
donnent-ils plus d'imagination à la multitude: ce qui viendrait de ce
que les premiers besoins absorbent alors moins d'heures, et de ce que
les hommes sont plus semblables dans ces contrées où il y a moins de
diversité dans les temps, dans les formes, dans toutes choses. Mais les
lieux pleins d'oppositions, de beautés et d'horreur, où l'on éprouve des
situations contraires et des sentiments rapides, élèvent l'imagination
de certains hommes vers le romantique, le mystérieux, l'idéal.
Des champs toujours tempérés peuvent nourrir des savants profonds; des
sables toujours brûlés peuvent contenir des gymnosophistes et des
ascètes: mais la Grèce montagneuse, froide et douce, sévère et riante,
la Grèce couverte de neige et d'oliviers eut Orphée, Homère, Epiménide;
la Calédonie plus difficile, plus changeante, plus polaire et moins
heureuse, produisit Ossian.
Quand les arbres, les eaux, les nuages sont peuplés par les âmes des
ancêtres, par les esprits des héros, par les dryades, par les divinités;
quand des êtres invisibles sont enchaînés dans les cavernes, ou portés
par les vents; quand ils errent sur les tombeaux silencieux, et qu'on
les entend gémir dans les airs pendant la nuit ténébreuse; quelle patrie
pour le coeur de l'homme! quel monde pour l'éloquence[77]!
Sous un ciel toujours le même, dans une plaine sans bornes, des palmiers
droits ombragent les rives d'un fleuve large et muet: le musulman s'y
fait asseoir sur des carreaux, il y fume tout le jour entre les
éventails qu'on agite devant lui.
Mais des rochers mousseux s'avancent sur l'abîme des vagues soulevées,
une brume épaisse les a séparés du monde pendant un long hiver:
maintenant le ciel est beau, la violette et la fraise fleurissent, les
jours grandissent, les forêts s'animent. Sur l'océan tranquille, les
filles des guerriers chantent les combats et l'espérance de la patrie.
Voici que les nuages s'assemblent; la mer se soulève, le tonnerre brise
les chênes antiques; les barques sont englouties; la neige couvre les
cimes; les torrents ébranlent la cabane, ils creusent des précipices. Le
vent change; le ciel est clair et froid. A la lueur des étoiles on
distingue des planches sur la mer encore menaçante; les filles des
guerriers ne sont plus. Les vents se taisent, tout est calme; on entend
des voix humaines au-dessus des rochers, et des _gouttes froides tombent
du toit_. Le Calédonien s'arme, il part dans la nuit, il franchit les
monts et les torrents, il court à Fingal: il lui dit: «Slisama est
morte, mais je l'ai entendue, elle ne nous quittera pas, elle a nommé
tes amis, elle nous a commandé de vaincre.»
C'est au Nord que semblent appartenir l'héroïsme de l'enthousiasme, et
les songes gigantesques d'une mélancolie sublime[78]. A la Torride
appartiennent les conceptions austères, les rêveries mystiques, les
dogmes impénétrables, les sciences secrètes, magiques, cabalistiques, et
les passions opiniâtres des solitaires.
Le mélange des peuples et la complication des causes, ou relatives au
climat, ou étrangères à lui qui modifient le tempérament de l'homme, ont
fourni des raisons spécieuses contre la grande influence des climats. Il
semble d'ailleurs que l'on n'ait fait qu'entrevoir et les moyens, et les
effets de cette influence. On n'a considéré généralement que le plus ou
moins de chaleur: et cette cause, loin d'être unique, n'est peut-être
pas la principale.
Si même il était possible que la somme annuelle de la chaleur fût la
même en Norvège et dans le Yémen, la différence resterait encore très
grande, et presque aussi grande peut-être entre l'Arabe et le Norvégien.
L'un ne connaît qu'une nature permanente, l'égalité des jours, la
continuité de la saison, et la brûlante uniformité d'une terre aride.
L'autre, après une longue saison de brumes ténébreuses où la terre est
glacée, les eaux immobiles et le ciel bouleversé par les vents, verra
une saison nouvelle éclairer constamment les cieux, animer les eaux,
féconder la terre fleurie et embellie par les teintes harmonieuses et
les sons romantiques. Il a dans le printemps des heures d'une beauté
inexprimable; il a les jours d'automne plus attachants encore par cette
tristesse même qui remplit l'âme sans l'égarer, qui, au lieu de l'agiter
d'un plaisir trompeur, la pénètre et la nourrit d'une volupté pleine de
mystère, de grandeur et d'ennuis.
Peut-être les aspects différents de la terre et des cieux, et la
permanence ou la mobilité des accidents de la nature ne peuvent-ils
faire d'impression que sur les hommes bien organisés, et non sur cette
multitude qui paraît condamnée, soit par incapacité, soit par misère à
n'avoir que l'instinct animal. Mais ces hommes dont les facultés sont
plus étendues, sont ceux qui mènent leur pays; ceux qui par les
institutions, par l'exemple, par les forces publiques ou secrètes,
entraînent le vulgaire; et le vulgaire lui-même obéit en bien des
manières à ces mobiles, quoiqu'il ne les observe pas.
Parmi ces causes, l'une des principales sans doute est dans l'atmosphère
dont nous sommes pénétrés. Les émanations, les exhalaisons végétales et
terrestres changent avec la culture et avec d'autres circonstances, lors
même que la température ne change pas sensiblement. Ainsi quand on
observe que le peuple de telle contrée a changé, quoique son climat soit
resté le même, il me semble que l'on ne fait pas une objection solide;
on ne parle que de la température, et cependant l'air d'un lieu ne
saurait convenir souvent aux habitants d'un autre lieu, dont les étés et
les hivers paraissent semblables.
Les causes morales et politiques agissent d'abord avec plus de force que
l'influence du climat: elles ont un effet présent et rapide qui surmonte
les causes physiques, quoique celles-ci plus durables, soient plus
puissantes à la longue. Personne n'est surpris que les Parisiens aient
changé depuis le temps où Julien écrivit son _Misopogon_. La force des
choses a mis à la place de l'ancien caractère parisien, un caractère
composé de celui des habitants d'une très grande ville non maritime, et
de celui des Picards, des Normands, des Champenois, des Tourangeaux,
des Gascons, des Français en général, des Européens même, et enfin des
sujets d'une monarchie tempérée dans ses formes extérieures.