DATX
19 juillet, VIII.
Quand on n'aime pas à changer de domestique, on doit être satisfait d'en
avoir un dont l'opinion permette à peu près ce qu'on veut. Le mien
s'arrange bonnement de ce qui me convient. Si son maître est mal nourri,
il se contente de l'être un peu mieux que lui; si dans des lieux où il
n'existe point de lits, je passe la nuit tout habillé sur le foin, il
s'y place de même sans me faire trop valoir tant de condescendance. Je
n'en abuse point, et je viens de faire monter ici un matelas pour lui.
Au reste j'aime à avoir quelqu'un qui, rigoureusement parlant, n'ait pas
besoin de moi. Les gens qui ne peuvent rien par eux-mêmes et qui sont
réduits naturellement et par inaptitude, à devoir tout à autrui, sont
trop difficiles. N'ayant jamais rien acquis par leurs propres moyens,
ils n'ont point eu l'occasion de connaître la valeur des choses, et de
se soumettre à des privations volontaires; en sorte que toutes leur sont
odieuses. Ils ne distinguent point de la misère, une économie
raisonnable; ni de la lésinerie, une gêne momentanée que les
circonstances prescrivent; et leurs prétentions ont d'autant moins de
bornes, que sans vous ils ne pourraient prétendre à rien. Laissez-les à
eux-mêmes, ils auront à peine du pain de seigle; prenez-les chez vous,
ils dédaignent les légumes; la viande de boucherie est bien commune, et
leur santé ne saurait s'accommoder de l'eau.
Je suis enfin chez moi; et cela dans les Alpes. Il n'y a pas bien des
années que c'eût été pour moi un grand bonheur; maintenant j'y trouve le
plaisir d'être occupé. J'ai des ouvriers de la Gruyère pour bâtir ma
maison de bois, et pour y faire des poêles à la manière du pays. J'ai
commencé par faire élever un grand toit couvert d'_anscelles_, qui
joindra la grange et la maison, et sous lequel seront le bûcher, la
fontaine, etc. C'est maintenant l'atelier général, et on y a pratiqué à
la hâte quelques cases où l'on passe la nuit, pendant que la beauté de
la saison le permet. De cette manière les ouvriers ne sont point
dérangés, l'ouvrage avancera beaucoup plus. Ils font aussi leur cuisine
en commun: et me voilà à la tête d'un petit Etat très laborieux et bien
uni. Hantz, mon premier ministre, daigne quelquefois manger avec eux. Je
suis parvenu à lui faire comprendre que quoiqu'il eût l'intendance de
mes bâtiments, s'il voulait se faire aimer de mon peuple, il ferait bien
de ne point mépriser des hommes de condition libre, des paysans, des
ouvriers à qui peut-être la philosophie du siècle donnerait l'impudence
de l'appeler valet.
Si vous trouvez un moment, envoyez-moi vos idées sur tous les détails
auxquels vous penserez, afin qu'en disposant les choses pour longtemps,
et peut-être pour la vie, je ne fasse rien qu'il faille ensuite changer.
Adressez à Imenstròm par Vevey.