LETTRE LXVII

DATX

Imenstròm, 21 juillet, VIII.

Ma chartreuse n'est éclairée par l'aurore en aucune saison, et ce n'est

que dans l'hiver qu'elle voit le coucher du soleil. Vers le solstice

d'été, on ne le voit pas se coucher, et on ne l'aperçoit le matin que

trois heures après le moment où il a passé l'horizon. Il sort alors

entre les tiges droites des sapins près d'un sommet nu, qu'il éclaire

plus haut que lui dans les cieux; il paraît porté sur l'eau du torrent,

au-dessus de sa chute; ses rayons divergent avec le plus grand éclat à

travers le bois noir; le disque lumineux repose sur la montagne boisée

et sauvage dont la pente reste encore dans l'ombre, c'est l'oeil

étincelant d'un colosse ténébreux.

Mais c'est aux approches de l'équinoxe, que les soirées seront

admirables et vraiment dignes d'une tête plus jeune. La gorge

d'Imenstròm s'abaisse et s'ouvre vers le couchant d'hiver: sa pente

méridionale sera dans l'ombre; celle que j'occupe et qui regarde le

midi, tout éclairée de la splendeur du couchant, verra le soleil

s'éteindre dans le lac immense embrasé de ses feux. Et ma vallée

profonde sera comme un asile d'une douce température, entre la plaine

ardente fatiguée de lumière, et la froide neige des cimes qui la ferment

à l'orient.

J'ai soixante-dix arpents de prés plus ou moins bons; vingt de bois

assez beaux; et à peu près trente-cinq, dont la surface est toute en

rocs, en fondrières trop humides, ou toujours dans l'ombre, et en bois

ou très faibles, ou à peu près inaccessibles. Ceci ne donnera presque

aucun produit; c'est un espace stérile, dont on ne tire d'autre avantage

que le plaisir de l'enfermer chez soi et de pouvoir, si l'on veut, le

disposer pour l'agrément.

Ce qui me plaît dans cette propriété, outre la situation, c'est que

toutes les parties en sont contiguës et peuvent être réunies par une

clôture commune: de plus, elle ne contient ni champs, ni vignes. La

vigne y pourrait réussir d'après l'exposition; il y en avait même

autrefois: on a mis des châtaigniers à la place, et je les préfère de

beaucoup.

Le froment y réussit mal; le seigle y serait très beau, dit-on, mais il

ne me servirait que comme moyen d'échange; les fromages peuvent le faire

plus commodément. Je veux simplifier tous les travaux et les soins de la

maison, afin d'avoir de l'ordre et peu d'embarras.

Je ne veux point de vignes, parce qu'elles exigent un travail pénible,

et que j'aime voir l'homme occupé, mais non surchargé, parce que leur

produit est trop incertain, trop irrégulier, et que j'aime à savoir ce

que j'ai, ce que je puis. Je n'aime point les champs, parce que le

travail qu'ils demandent est trop inégal; parce qu'une grêle, et ici les

gelées du mois de mai peuvent trop facilement enlever leur récolte;

parce que leur aspect est presque continuellement, ou désagréable, ou du

moins fort indifférent pour moi.

De l'herbe, du bois et du fruit, voilà tout ce que je veux, surtout dans

ce pays-ci. Malheureusement le fruit manque à Imenstròm. C'est un grand

inconvénient; il faut attendre beaucoup pour jouir des arbres que l'on

plante; et moi qui aime à être en sécurité pour l'avenir, mais qui ne

compte que sur le présent, je n'aime pas attendre. Comme il n'y avait

point ici de maison, on n'y a mis aucun arbre fruitier, à l'exception

des châtaigniers et de quelques pruniers très vieux, qui apparemment

appartiennent au temps où il y avait de la vigne et sans doute des

habitations: car ceci paraît avoir été partagé entre divers

propriétaires. Depuis la réunion de ces différentes possessions, ce

n'était plus qu'un pâturage où les vaches s'arrêtaient lorsqu'elles

commençaient à monter au printemps, et lorsqu'elles redescendaient pour

l'hiver.

Cet automne et le printemps prochain, je planterai beaucoup de pommiers

et de merisiers, quelques poiriers et quelques pruniers. Pour les autres

fruits qui viendraient difficilement ici, je préfère m'en passer. Quand

on a dans un lieu ce qu'il peut naturellement produire, je trouve que

l'on est assez bien. Les soins que l'on se donnerait pour y avoir ce que

le climat n'accorde qu'avec peine, coûteraient plus que la chose ne

vaudrait.

Par une raison semblable, je ne prétendrai pas avoir chez moi toutes les

choses qui me seront nécessaires, ou dont je ferai usage. Il en est

beaucoup qu'il vaut mieux se procurer par échange. Je ne désapprouve

point que dans un grand domaine, on fasse tout chez soi, sa toile, son

pain, son vin; qu'on ait dans sa basse-cour porcs, dindes, paons,

pintades, lapins et tout ce qui peut, étant bien administré, donner

quelque avantage. Mais j'ai vu avec surprise ces ménages mesquins et

embarrassés, où pour une économie toujours incertaine et souvent

onéreuse, on se donnait cent sollicitudes, cent causes d'humeur, cent

occasions de pertes. Les opérations rurales sont toutes utiles, mais la

plupart ne le sont que lorsqu'on a les moyens de les faire un peu en

grand. Autrement il vaut mieux se borner à son affaire et la bien

conduire. En simplifiant, on rend l'ordre plus facile, l'esprit moins

inquiet, les subalternes plus fidèles, et la vie domestique bien plus

douce.

Si je pouvais faire faire annuellement cent pièces de toile, je verrais

peut-être à me donner chez moi cet embarras: mais irai-je, pour quelques

aunes, semer du chanvre et du lin, avoir le soin de le faire tirer, de

le faire rouir, de le faire tiller, avoir des fileuses, envoyer je ne

sais où faire la toile, et encore ailleurs la blanchir? Quand tout

serait bien calculé; quand j'aurais évalué les pertes, les infidélités,

l'ouvrage mal fait, les frais indirects, je suis persuadé que je

trouverais ma toile très chère. Au lieu que sans tout ce soin, je la

choisis comme je veux. Je ne la paie que ce qu'elle vaut réellement,

parce que j'en achète une quantité à la fois, et que je la prends dans

un magasin. D'ailleurs, je ne change de marchands, comme d'ouvriers ou

de domestiques, que quand il m'est impossible de faire autrement: cela,

quoi que l'on dise, arrive rarement, quand on choisit avec l'intention

de ne pas changer, et que l'on fait de son côté ce qui est juste pour

les satisfaire soi-même ...

Oberman · 第 91 / 155 题