DATX
Saint-Saphorin, 14 juillet, VIII.
Soyez assuré que votre manière de penser ne sera pas combattue: si
j'avais assez de faiblesse pour qu'il me fût un jour nécessaire en ceci
d'être ramené à la raison, je retrouverais votre lettre. J'aurais
d'autant plus de honte de moi, que j'aurais bien changé, car maintenant
je pense absolument comme vous. Jusque-là, si elle est inutile sous ce
rapport, elle ne m'en satisfait pas moins. Elle est pleine de cette
sollicitude de la vraie amitié qui fait redouter par-dessus toutes
choses, que l'homme en qui on a mis une partie de soi-même, se laisse
aller à cesser d'être homme de bien.
Non, je n'oublierai jamais que l'argent est un des plus grands moyens de
l'homme, et que c'est par son usage qu'il se montre ce qu'il est. Le
mieux possible nous est rarement permis: je veux dire que les
convenances sont si opposées, qu'on ne peut presque jamais faire bien
sous tous les rapports. Je crois que c'en est une essentielle de vivre
avec une certaine décence, et d'établir dans sa maison des habitudes
commodes, une manière réglée. Mais, passé cela, l'on ne saurait excuser
un homme raisonnable d'employer à des superfluités ce qui lui permet de
faire tant de choses meilleures.
Personne ne sait que je veux me fixer ici: cependant je fais faire à
Lausanne et à Vevay, quelques meubles et diverses autres choses. On a
pensé apparemment que j'étais en état de sacrifier une somme un peu
forte aux caprices d'un séjour momentané: on aura cru que j'allais
prendre une maison seulement pour passer l'été. Voilà comment on a
trouvé que je faisais de la dépense; et comment j'ai obtenu beaucoup de
respects, quoique j'eusse le malheur d'avoir la tête un peu dérangée.
Ceux qui ont à louer des maisons de quelque apparence ne m'abordent pas
comme un homme ordinaire: et moi, je suis tenté de rendre ces mêmes
hommages à mes louis quand je songe que voilà déjà un heureux. Hantz me
donne de l'espérance, si celui-là est satisfait sans que j'y aie pensé,
d'autres le seront peut-être à présent que je puis quelque chose. Le
dénuement, la gêne, l'incertitude lient les mains dans les choses mêmes
que l'argent ne fait pas. On ne peut s'arranger en rien: on ne peut
avoir aucun projet suivi. On est au milieu d'hommes que la misère
accable, on a quelque aisance extérieure, et cependant on ne peut rien
faire pour eux; on ne peut même leur faire connaître cette impuissance,
afin que du moins ils ne soient pas indignés. Où est celui qui songe à
la fécondité de l'argent? Les hommes le perdent comme ils dissipent
leurs forces, leur santé, leurs ans. Il est si aisé de l'entasser ou de
le prodiguer: si difficile de l'employer bien!
Je sais un curé près de Fribourg, qui est mal vêtu, qui se nourrit mal,
qui ne dépense pas un demi-batz sans nécessité; mais il donne tout, et
le donne avec intelligence. Un de ses paroissiens, je l'ai entendu,
parlait de son avarice; mais cette avarice est bien belle!
Quand on s'arrête à l'importance du temps et à celle de l'argent, on ne
peut voir qu'avec peine la perte d'une minute, ou celle d'un batz.
Cependant le train des choses nous entraîne: une convenance arbitraire
emporte vingt louis, tandis qu'un malheureux n'a pu obtenir un écu. Le
hasard nous donne ou nous ôte trente fois plus qu'il ne faudrait pour
consoler l'infortuné. Un autre hasard condamne à l'inaction celui dont
le génie aurait conservé l'état. Un boulet brise cette tête que l'on
croyait destinée aux grandes choses, et que trente ans de soins avaient
préparée. Dans cette incertitude, sous la loi de la nécessité, que
deviennent nos calculs et l'exactitude des détails?
Sans cette incertitude, on ne voudrait pas avoir des mouchoirs de
batiste; ceux de toile serviraient aussi bien, et l'on pourrait en
donner à ce pauvre homme de journée qui se prive de tabac quand on
l'emploie dans l'intérieur d'une maison, parce qu'il n'a pas de mouchoir
dont il ose se servir _devant le monde_.
Ce serait une vie heureuse que celle qu'on passerait comme ce curé
respectable. Si j'étais pasteur de village, je voudrais me hâter de
faire ainsi, avant qu'une grande habitude me rendît nécessaire l'usage
de ce qui compose une vie aisée. Mais il faut être célibataire, être
seul, être indépendant de l'opinion; sans quoi l'on peut perdre dans
trop d'exactitude, les occasions de sortir des bornes d'une utilité si
restreinte. S'arranger de cette manière c'est trop limiter son sort;
mais aussi, sortez de là; et vous voilà comme assujetti à tous ces
besoins convenus dont il est difficile de marquer le terme, et qui
entraînent si loin de l'ordre réel, qu'on voit des gens ayant cent mille
livres de revenu, craindre une dépense de vingt francs.
On ne s'arrête pas assez à ce qu'éprouve une femme qui se traîne sur une
route avec son enfant, qui manque de pain pour elle et pour lui-même, et
qui enfin trouve ou reçoit une pièce de six sous. Alors elle entre avec
confiance dans une maison où elle aura de la paille; avant de s'y
coucher, elle lui fait une panade; et dès qu'il dort, elle s'endort
contente, laissant à la providence les besoins du lendemain.
Que de maux à prévenir, à réparer! que de consolations à donner! que de
plaisirs à faire qui sont là en quelque sorte, dans une bourse d'or,
comme des germes cachés et oubliés, et qui n'attendent pour produire des
fruits admirables que l'industrie d'un bon coeur! Toute une campagne est
misérable et avilie: les besoins, l'inquiétude, le désordre ont flétri
tous les coeurs; tous souffrent et s'irritent; l'humeur, les divisions,
les maladies, la mauvaise nourriture, l'éducation brutale, les habitudes
malheureuses, tout peut être changé. L'union, l'ordre, la paix, la
confiance peuvent être ramenés; et l'espérance elle-même, et les moeurs
heureuses! Fécondité de l'argent!
Celui qui a pris un état, celui dont la vie peut être réglée, dont le
revenu est toujours le même, qui est contenu dans cela et borné là,
comme un homme l'est par les lois de sa nature, l'héritier d'un petit
patrimoine, un ministre de campagne, un rentier tranquille peuvent
calculer ce qu'ils ont, fixer leur dépense annuelle, réduire leurs
besoins personnels aux besoins absolus, et compter alors tous les sous
qui leur restent, comme des jouissances qui ne périront point. Il ne
doit pas sortir de leurs mains une seule monnaie qui ne ramène la joie
ou le repos dans le coeur d'un malheureux.
J'entre avec affection dans cette cuisine patriarcale, sous un toit
simple, dans l'angle de la vallée. J'y vois des légumes que l'on apprête
avec un peu de lait, parce qu'ils sont moins coûteux ainsi qu'avec le
beurre. On y fait une soupe avec des herbes, parce que le bouillon gras
a été porté à une demi-lieue de là chez un malade. Les plus beaux fruits
se vendent à la ville, et leur produit sert à distribuer à chacune des
femmes les moins aisées de l'endroit, quelques bichets de farine de maïs
qu'on ne leur donne pas comme une aumône, mais dont on leur montre à
faire _des gaudes_ et des galettes. Pour les fruits salubres et qui ne
sont pas d'un grand prix, tels que les cerises, les groseilles, le
raisin commun, on les consomme avec autant de plaisir que ces belles
poires ou ces pêches qui ne rafraîchiraient pas mieux et dont on a tiré
un bien meilleur parti.
Dans la maison tout est propre, mais d'une simplicité rigoureuse. Si
l'avarice ou la misère avaient fait cette loi, ce serait triste à voir,
mais c'est l'économie de la bienfaisance. Ses privations raisonnées, sa
sévérité volontaire, sont plus douces que toutes les recherches et
l'abondance d'une vie voluptueuse: celles-ci deviennent des besoins dont
on ne supporterait pas d'être privé, mais auxquels on ne trouve point de
plaisir; les premières donnent des jouissances toujours répétées, et qui
nous laissent notre indépendance. Des étoffes de ménage, fines, mais
fortes et peu salissantes, composent presque tout l'habillement des
enfants et du père. Sa femme ne porte que des robes blanches de toile de
coton; et tous les ans, on trouve des prétextes pour répartir plus de
deux cents aunes de toile entre ceux qui sans cela auraient à peine des
chemises. Il n'y a d'autre porcelaine que deux tasses du Japon, qui
servaient jadis dans la maison paternelle; tout le reste est d'un bois
très dur, agréable à l'oeil et que l'on maintient dans une grande
propreté; il se casse difficilement, et on le renouvelle à peu de frais;
en sorte que l'on n'a pas besoin de craindre ou de gronder, et qu'on a
de l'ordre sans humeur, de l'activité sans inquiétude. On n'a point de
domestique: comme les soins du ménage sont peu considérables et bien
réglés, on se sert soi-même afin d'être libre. De plus on n'aime ni à
surveiller, ni à perdre: on se trouve plus heureux avec plus de peine,
et plus de confiance. Seulement une femme qui mendiait auparavant, vient
tous les jours pendant une heure, elle fait l'ouvrage le moins propre,
et elle emporte chaque fois le salaire convenu. Avec cette manière
d'être, on connaît au juste ce qu'on dépense; car là on sait le prix
d'un oeuf, et l'on sait aussi donner sans aucun regret un sac de blé au
débiteur pauvre poursuivi par un riche créancier.
Il importe à l'ordre même qu'on le suive sans répugnance: les besoins
positifs sont faciles à contenir par l'habitude, dans les bornes du
simple nécessaire; mais les besoins de l'ennui n'auraient point de
bornes et mèneraient d'ailleurs aux besoins d'opinion, illimités comme
eux. On a tout prévu pour ne laisser aucun dégoût interrompre l'accord
de l'ensemble. On ne fait pas usage des stimulants, ils rendent nos
sensations trop irrégulières: ils donnent à la fois l'avidité et
l'abattement. Le vin et le café sont interdits. Le thé seul est admis,
mais aucun prétexte ne peut rendre son usage fréquent: on en prend
régulièrement une fois tous les cinq jours. Aucune fête ne vient
troubler l'imagination par ses plaisirs espérés, par son indifférence
imprévue ou affectée, par les dégoûts et l'ennui qui succèdent également
aux désirs trompés et aux désirs satisfaits. Tous les jours sont à peu
près semblables, afin que tous soient heureux. Quand les uns sont pour
le plaisir et les autres pour le travail; l'homme qui n'est pas
contraint par une nécessité absolue, devient bientôt mécontent de tous,
et curieux d'essayer une autre manière de vivre. Il faut à l'incertitude
de nos coeurs, ou l'uniformité pour la fixer, ou une variété perpétuelle
qui la suspende et la séduise toujours. Avec les amusements
s'introduiraient les dépenses; et l'on perdrait à s'ennuyer dans les
plaisirs, les moyens d'être contents et aimés au milieu d'une bourgade
contente. Cependant il ne faut pas que toutes les heures de la vie
soient insipides et sans joie. On se fait à l'uniformité de l'ennui,
mais le caractère en est altéré, l'humeur devient difficile et chagrine;
au milieu de la paix des choses, on n'a plus la paix de l'âme et le
calme du bonheur. Cet homme de bien l'a senti. Il a voulu que les
services qu'il rend, que l'ordre qu'il a établi donnassent à sa famille
la félicité d'une vie simple, et non pas l'amertume des privations et de
la misère. Chaque jour a pour les enfants un moment de fête, tel qu'on
en peut avoir chaque jour. Il ne finit jamais sans qu'ils se soient
réjouis, sans que leurs parents aient eu le plaisir des pères, celui de
voir leurs enfants devenir toujours meilleurs en restant toujours aussi
contents. Le repas du soir se fait de bonne heure; il est composé de
choses simples, mais qu'ils aiment, et que souvent on leur laisse
disposer eux-mêmes. Après le souper, les jeux en commun chez soi, ou
chez des voisins honnêtes, les courses, la promenade, la gaieté
nécessaire à leur jeunesse et si bonne à tout âge, ne leur manquent
jamais. Tant le maître de la maison est convaincu que le bonheur attache
aux vertus, comme les vertus disposent au bonheur.
Voilà comme il faudrait vivre: voilà comme j'aimerais à faire, surtout
si j'avais un revenu considérable. Mais vous savez quelle chimère je
nourris dans ma pensée. Je n'y crois pas, et pourtant je ne saurais m'y
refuser. Le sort qui ne m'a donné ni femme, ni enfants, ni patrie; je ne
sais quelle inquiétude qui m'a isolé, qui m'a toujours empêché de
prendre un rôle sur la scène du monde, ainsi que font les autres hommes;
ma destinée enfin, semble me retenir, elle me laisse dans l'attente et
ne me permet pas d'en sortir; elle ne dispose point de moi, mais elle
m'empêche d'en disposer moi-même. Il semble qu'il y ait une force qui me
retienne et me prépare en secret, que mon existence ait une fin
terrestre encore inconnue, et que je sois réservé pour une chose que je
ne saurais soupçonner. C'est une illusion peut-être: cependant je ne
puis volontairement détruire ce que je crois pressentir, ce que le temps
peut me réserver.
A la vérité je pourrais m'arranger ici à peu près de la manière dont je
parle; j'aurais un objet insuffisant, mais du moins certain; et voyant à
quoi je dois m'attacher, je m'efforcerais d'occuper à ces soins
journaliers l'inquiétude qui me presse. En faisant dans un cercle
étroit, le bien de quelques hommes, je parviendrais à oublier combien je
suis inutile aux hommes. Peut-être même prendrais-je ce parti, si je ne
me trouvais pas dans un isolement qui ne m'y offrirait point de douceur
intérieure; si j'avais un enfant que je formerais, que je suivrais dans
les détails: si j'avais une femme qui aimât les soins d'un ménage bien
conduit, à qui il fût naturel d'entrer dans mes vues, qui pût trouver
des plaisirs dans l'intimité domestique, et jouir comme moi de toutes
ces choses qui n'ont de prix que celui d'une simplicité volontaire.
Bientôt il me suffirait de suivre l'ordre dans les choses de la vie
privée. Le vallon ignoré serait pour moi la seule terre humaine. On n'y
souffrirait plus, et je deviendrais content. Puisque dans quelques
années je serai un peu de poussière que les vers auront abandonné, j'en
viendrais à ce point de regarder comme un monument assez grand la
fontaine dont j'aurais amené les eaux intarissables; et ce serait assez
pour l'emploi de mes jours que dix familles trouvassent mon existence
utile.
Dans une terre convenable, je jouirais plus de cette simplicité des
montagnes, que je ne jouirais dans une grande ville de toutes les
habitudes de l'opulence. Mon parquet serait un plancher de sapin; au
lieu de boiseries vernies, j'aurais des murs de sapin; mes meubles ne
seraient point d'acajou, ils seraient de chêne ou de sapin. Je me
plairais à voir arranger les châtaignes sous la cendre, au foyer de la
cuisine; comme j'aime à être assis sur un meuble élégant à vingt pieds
de distance d'un feu de salon, à la lumière de quarante bougies.
Mais je suis seul; et outre cette raison, j'en ai d'autres encore de
faire différemment. Si je savais qui partagera ma manière de vivre, je
saurais selon quels besoins et quels goûts il faut que je la dispose. Si
je pouvais être assez utile dans ma vie domestique, je verrais à borner
là toute considération de l'avenir: mais dans l'ignorance où je suis de
ceux avec qui je vivrai et de ce que je deviendrai moi-même, je ne veux
point rompre des rapports qui peuvent devenir nécessaires, et je ne puis
non plus adopter des habitudes trop particulières. Je vais donc
m'arranger selon les lieux, mais d'une manière qui n'écarte de moi
personne de ceux dont on peut dire: c'est un des nôtres.
Je ne possède pas un bien considérable; et ce n'est point d'ailleurs
dans un vallon des Alpes que j'irais introduire un luxe déplacé. Ces
lieux-là permettent la simplicité que j'aime. Ce n'est pas que les excès
y soient ignorés, non plus que les besoins d'opinion. L'on ne peut pas
dire précisément que le pays soit simple, mais il convient à la
simplicité. L'aisance y semble plus douce qu'ailleurs, et le luxe moins
séduisant. Beaucoup de choses naturelles n'y sont pas encore ridicules.
Il n'y faut pas aller vivre, si l'on est réduit à très peu; mais si l'on
a seulement assez, on y sera mieux qu'ailleurs.
Je vais donc m'y arranger, comme si j'étais à peu près sûr d'y passer ma
vie entière. J'y vais établir en tout la manière de vivre que les
circonstances m'indiquent. Après que je me serai pourvu des choses
nécessaires, il ne me restera pas plus de huit mille livres d'un revenu
clair; mais ce sera suffisant, et j'y serai moins gêné avec cela,
qu'avec le double dans une campagne ordinaire, ou le quadruple dans une
grande ville.