LETTRE LXIV

DATX

Saint-Saphorin, 10 juillet, VIII.

Il n'y a pas l'ombre de sens dans la manière dont je vis ici. Je sais

que j'y fais des sottises, et je les continue sans pourtant tenir

beaucoup à les continuer. Mais si je ne fais pas plus sagement, c'est

que je ne puis parvenir à y mettre de l'importance. Je passe sur le lac

la moitié du jour et la moitié de la nuit; et quand je m'en éloignerai,

je serai tellement habitué au balancement des vagues, au bruit des eaux,

que je me déplairai sur un sol immobile, et dans le silence des prés.

Les uns me prennent pour un homme dont quelque amour a un peu dérangé la

tête, d'autres soutiennent que je suis un Anglais qui a le spleen; les

bateliers ont appris à Hantz que j'étais l'amant d'une belle femme

étrangère qui vient de partir subitement de Lausanne. Il faudra que je

cesse mes courses nocturnes, car les plus sensés me plaignent, et les

meilleurs me prennent pour un fou. On lui a dit à Vevay: «N'êtes-vous

pas au service de cet Anglais dont on parle tant?» Le mal gagne; et pour

les gens de la côte, je crois qu'ils se moqueraient de moi si je n'avais

pas d'argent: heureusement je passe pour fort riche. L'aubergiste veut

absolument me dire: «Milord»; et je suis très respecté. Riche étranger,

ou Milord, sont synonymes.

De plus, en revenant du lac, je me mets ordinairement à écrire, en sorte

que je me couche quand il fait grand jour. Une fois les gens de

l'auberge entendant quelque bruit dans ma chambre, et surpris que je me

fusse levé sitôt, montèrent me demander si je ne prendrais rien le

matin. Je leur répondis que je ne soupais point, et que j'allais me

coucher. Je ne me lève donc qu'à midi, ou même à une heure; je prends du

thé, j'écris; puis au lieu de dîner, je prends encore du thé, je ne

mange autre chose que du pain et du beurre, et aussitôt je vais au lac.

La première fois que j'allai seul dans un petit bateau que j'avais fait

chercher exprès pour cela, ils remarquèrent que Hantz restait au rivage,

et que je partais à la fin du jour: il y eut assemblée au cabaret, et

ils décidèrent que pour cette fois le spleen avait pris le dessus, et

que je fournirais un beau suicide aux annales du village.

Je suis fâché de n'avoir pas pensé d'avance à l'effet que ces

singularités pourraient produire. Je n'aime pas à être remarqué, mais je

ne l'ai su que quand tout cela était une habitude déjà prise; et je

pense qu'on ne parlerait pas moins si j'allais en changer pour le peu de

jours que je dois encore passer ici. Comme je n'y savais que faire, j'ai

cherché à consumer les heures. Quand je suis actif, je n'ai pas d'autres

besoins; mais si je m'ennuie, j'aime du moins à m'ennuyer avec mollesse.

Le thé est d'un grand secours pour s'ennuyer d'une manière calme. Entre

les poisons un peu lents qui font les délices de l'homme, je crois que

c'est un de ceux qui conviennent le mieux à ses ennuis. Il donne une

émotion faible et soutenue: comme elle est exempte des dégoûts du

retour, elle dégénère en une habitude de paix et d'indifférence, en une

faiblesse qui tranquillise le coeur que ses besoins fatigueraient, et

nous débarrasse de notre force malheureuse. J'en ai pris l'usage à

Paris, puis à Lyon: mais ici, j'ai eu l'imprudence de la porter jusqu'à

l'excès. Ce qui me rassure, c'est que je vais avoir un domaine et des

ouvriers, cela m'occupera et me retiendra. Je me fais beaucoup de mal

maintenant; mais comptez sur moi, je vais devenir sage par nécessité.

Je m'aperçois, ou je crois m'apercevoir que le changement qui s'est fait

en moi, a été beaucoup avancé par l'usage journalier du thé et du vin.

Je crois que, toutes choses d'ailleurs égales, les buveurs d'eau

conservent bien plus longtemps la délicatesse des sensations, et en

quelque sorte leur première candeur. L'usage des stimulants vieillit nos

organes. Ces émotions outrées et qui ne sont pas dans l'ordre des

convenances naturelles entre nous et les choses, effacent les émotions

simples et détruisent cette proportion pleine d'harmonie qui nous

rendait sensibles à tous les rapports extérieurs, quand nous n'avions,

pour ainsi dire, de sentiments que par eux.

Tel est le coeur humain; le principe le plus essentiel des lois pénales

n'a pas d'autre fondement. Si on ôte la proportion entre les peines et

les délits, si on veut trop presser le ressort de la crainte, on perd sa

souplesse; et si on va encore plus loin, il arrive enfin qu'on le brise:

on donne aux âmes le courage du crime; on éteint toute énergie dans

celles qui ont de la faiblesse, et l'on entraîne les autres à des vertus

atroces. Si l'on porte au-delà des limites naturelles l'émotion des

organes, on les rend insensibles à des impressions plus modérées. En

employant trop souvent, en excitant mal à propos leurs facultés

extrêmes, on émousse leurs forces habituelles; on les réduit à ne

pouvoir que trop, ou rien; on détruit cette proportion ordonnée pour les

circonstances diverses, qui nous unissait aux choses muettes

elles-mêmes, et nous y attachait par des convenances intimes. Elle nous

laissait toujours dans l'attente ou l'espoir, en nous montrant partout

des occasions de sentir; elle nous laissait ignorer la borne du

possible; elle nous laissait croire que nos coeurs avaient des moyens

immenses, puisque ces moyens étaient indéfinis, et puisque toujours

relatifs aux choses du dehors, ils pouvaient toujours devenir plus

grands dans des situations inconnues.

Il existe encore une différence essentielle entre l'habitude d'être ému

par l'impression des autres objets, ou celle de l'être par l'impulsion

interne d'un excitatif donné par notre caprice ou par un incident

fortuit, et non par l'occurrence des temps. Nous ne suivons plus le

cours du monde; nous sommes animés lorsqu'il nous abandonnerait au

repos; et souvent c'est lorsqu'il nous animerait, que nous nous trouvons

dans l'abattement que nos excès produisent. Cette fatigue, cette

indifférence, nous rend inaccessibles aux impressions des choses, à ces

mobiles extérieurs qui, devenus étrangers à nos habitudes, se trouvent

fréquemment en discordance ou en opposition avec nos besoins.

Ainsi l'homme a tout fait pour se séparer du reste de la nature, pour se

rendre indépendant du cours des choses. Mais cette liberté, qui n'est

point selon sa nature, n'est pas une vraie liberté: elle est comme la

licence d'un peuple qui a brisé le joug des lois et des moeurs

nationales, elle ôte bien plus qu'elle ne donne, elle met l'impuissance

du désordre à la place d'une dépendance légitime qui s'accorderait avec

nos besoins. Cette indépendance illusoire qui détruit nos facultés pour

y substituer nos caprices, nous rend semblables à cet homme qui, malgré

l'autorité du magistrat, voulait absolument élever dans la place

publique le monument d'un culte étranger, au lieu de se borner à en

dresser chez lui les autels: il se fit exiler dans un désert de sable

mouvant, où personne ne s'opposa à sa volonté, mais où sa volonté ne put

rien produire; il y mourut libre, mais sans autels domestiques aussi

bien que sans temples, sans aliments comme sans lois, sans amis comme

sans maîtres[72].

Je conviens qu'il serait plus à propos de raisonner moins sur l'usage du

thé, et d'en cesser l'excès; mais dès qu'on a quelque habitude de ces

sortes de choses, on ne sait plus où s'arrêter. S'il est difficile de

quitter une telle habitude, il ne l'est pas moins peut-être de la

régler, à moins que l'on ne puisse également régler toute sa manière de

vivre. Je ne sais comment avoir beaucoup d'ordre dans une chose, quand

il m'est interdit d'en avoir dans le reste; comment mettre de la suite

dans ma conduite, quand je n'ai aucun espoir d'en avoir une qui soit

constante, et qui s'accorde avec mes autres habitudes. C'est encore

ainsi que je ne sais rien faire sans moyens: plusieurs hommes ont cet

art de créer les moyens, ou de faire beaucoup avec très peu. Pour moi,

je saurais peut-être employer mes moyens avec ordre et utilité: mais le

premier pas demande un autre art; et cet art, je ne l'ai point. Je crois

que ce défaut vient de ce qu'il m'est impossible de voir les choses

autrement que dans toute leur étendue, celle du moins que je puis

saisir. Je veux donc que leurs principales convenances soient toutes

observées; et le sentiment de l'ordre, poussé peut-être trop loin, ou

du moins trop exclusif, ne me permet de rien faire et de rien conduire

dans le désordre. J'aime mieux m'abandonner que de faire ce que je ne

saurais bien faire. Il y a des hommes qui sans rien avoir, établissent

leur ménage; ils empruntent, ils font valoir, ils s'intriguent, ils

paieront quand ils pourront; en attendant, ils vivent et dorment

tranquilles, quelquefois même ils réussissent. Je n'aurais pu me

résoudre à une vie si précaire; et quand j'aurais voulu m'y hasarder, je

n'aurais pas eu les talents nécessaires. Cependant celui qui, avec cette

industrie, réussit à faire subsister sa famille, sans s'avilir, et sans

manquer à ses engagements, est sans doute un homme louable. Pour moi, je

ne serais guère capable que de me résoudre à manquer de tout, comme si

c'était une loi de la nécessité. Je chercherai toujours à employer le

mieux possible des moyens suffisants, ou à rendre tels, par mes

privations personnelles, ceux qui ne le seraient pas sans cela. Je

ferais jour et nuit des choses convenables, réglées et assurées, pour

donner le nécessaire à un ami, à un enfant; mais entreprendre dans

l'incertitude, mais rendre suffisants à force d'industrie hasardée, des

moyens très insuffisants par eux-mêmes, c'est ce que je ne saurais

espérer de moi.

Il résulte d'une telle disposition, ce grand inconvénient, que je ne

puis vivre bien, sagement, et dans l'ordre, ni même suivre mes goûts ou

songer à mes besoins, qu'avec des facultés à peu près certaines; et que

si je suis peut-être au nombre des hommes capables d'user bien de ce

qu'on appelle une grande fortune, ou même d'une médiocrité facile; je

suis aussi du nombre de ceux qui, dans le dénuement, se trouvent sans

ressources et ne savent faire autre chose que d'éviter la misère, le

ridicule ou la bassesse, quand le sort ne les place pas lui-même

au-dessus du besoin.

La prospérité est plus difficile à soutenir que l'adversité, dit-on

généralement. Mais c'est le contraire pour l'homme qui n'est pas soumis

à des passions positives; qui aime à faire bien ce qu'il fait, qui a

pour premier besoin celui de l'ordre, et qui considère plutôt l'ensemble

des choses que leurs détails.

L'adversité convient à un homme ferme et un peu enthousiaste, dont l'âme

s'attache à une vertu austère, et dont heureusement l'esprit n'en voit

pas l'incertitude[73]. Mais l'adversité est bien triste, bien

décourageante pour celui qui n'y trouve rien à son usage, parce qu'il

voudrait faire bien, et que pour faire il faut pouvoir; parce qu'il

voudrait être utile, et que le malheureux trouve peu d'occasions de

l'être. N'étant pas soutenu par le noble fanatisme d'Epictète, il sait

bien résister au malheur, mais mal à une vie malheureuse dont il se

rebute enfin, sentant qu'il y perd tout son être. L'homme religieux, et

surtout celui qui est certain d'un Dieu rémunérateur, a un grand

avantage: il est bien facile de supporter le mal quand le mal est le

plus grand bien que l'on puisse éprouver. J'avoue que je ne saurais voir

ce qu'il y a d'étonnant dans la vertu d'un homme qui lutte sous l'oeil de

son Dieu; et qui sacrifie des caprices d'une heure à une félicité sans

bornes et sans terme. Un homme tout à fait persuadé ne peut faire

autrement, à moins qu'il ne soit en délire. Il me paraît démontré que

celui qui succombe à la vue de l'or, à la vue d'une belle femme ou des

autres objets des passions terrestres, n'a pas la foi. Il est évident

qu'il ne voit bien que la terre: s'il voyait avec la même certitude ce

ciel et cet enfer dont il se rappelle quelquefois; s'ils étaient là,

comme les choses de la terre, présents dans sa pensée, il serait

impossible qu'il succombât jamais. Où est le sujet qui jouissant de sa

raison, ne sera pas dans l'impuissance de contrevenir à l'ordre de son

prince, s'il lui a dit: «Vous voilà dans mon sérail au milieu de toutes

mes femmes; pendant cinq minutes n'en approchez aucune; j'ai l'oeil sur

vous; si vous êtes fidèle pendant ce peu de temps, tous ces plaisirs et

d'autres vous seront permis ensuite pendant trente années d'une

prospérité constante.» Qui ne voit que cet homme, quelque ardent qu'on

le suppose, n'a pas même besoin de force pour résister pendant un temps

si court: il n'a besoin que de croire à la parole de son prince.

Assurément les tentations du chrétien ne sont pas plus fortes, et la vie

de l'homme est bien moins devant l'éternité, que cinq minutes comparées

à trente années: il y a l'infini de distance entre le bonheur promis au

chrétien, et les plaisirs offerts au sujet dont je parle: enfin la

parole du prince peut laisser quelque incertitude, celle de Dieu n'en

peut laisser aucune. Si donc il n'est pas démontré que sur cent mille de

ceux qu'on appelle vrais chrétiens, il y en a tout au plus un qui ait

presque la foi, il me l'est à moi que rien au monde ne peut être

démontré.

Pour les conséquences de ceci, vous les trouverez très simples: et je

veux revenir aux besoins que donne l'habitude des fermentés. Il faut

vous rassurer et achever de vous dire comment vous pouvez m'en croire,

malgré que je promette de me réformer précisément dans le temps que je

me contiens le moins, et que je donne à l'habitude une force plus

grande.

Il y a encore un aveu à vous faire auparavant, c'est que je commence à

perdre enfin le sommeil: quand le thé m'a trop fatigué, je n'y connais

d'autre remède que le vin, je ne dors que par ce moyen, et voilà encore

un excès; car il faut bien en prendre autant qu'il se puisse sans que la

tête en soit affectée visiblement. Je ne sais rien de plus ridicule

qu'un homme qui prostitue sa pensée devant des étrangers; et dont on

dit, il a bu, en voyant ce qu'il fait, ce qu'il dit. Mais pour soi-même,

rien n'est plus doux à la raison que de la déconcerter un peu

quelquefois. Je prétends encore qu'un demi-désordre serait autant à sa

place dans l'intimité, qu'un véritable excès devient honteux devant les

hommes, et avilissant dans le secret même.

Plusieurs des vins de Lavaux que l'on recueille ici près, entre Lausanne

et Vevay, passent pour dangereux. Mais quand je suis seul, je ne fais

usage que du Courtailloux: c'est un vin de Neuchâtel que l'on estime

autant que le petit bourgogne: Tissot le regarde comme aussi salubre.

Dès que je serai propriétaire, je ne manquerai point de moyens de passer

les heures, et d'occuper aux soins d'arranger, de bâtir,

d'approvisionner, cette activité intérieure dont les besoins ne me

laissent aucun repos dans l'inaction. Pendant le temps que dureront ces

embarras, je diminuerai graduellement l'usage du vin; et quant au thé

j'en quitterai tout à fait l'habitude; je veux à l'avenir n'en prendre

que rarement. Lorsque tout sera arrangé, et que je pourrai commencer à

suivre la manière de vivre que depuis si longtemps j'aurais voulu

prendre, je me trouverai ainsi préparé à m'y conformer sans éprouver les

inconvénients d'un changement trop subit et trop grand.

Pour les besoins de l'ennui, j'espère ne les plus connaître dès que je

pourrai assujettir toutes mes habitudes à un plan général; j'occuperai

facilement les heures; je mettrai à la place des désirs et des

jouissances, l'intérêt que l'on prend à faire ce qu'on a cru bon, et le

plaisir de céder à ses propres lois.

Ce n'est pas que je me figure un bonheur qui ne m'est pas destiné, ou

qui du moins est encore bien loin de moi. J'imagine seulement que je ne

sentirai plus le poids du temps, que je pourrai prévenir l'ennui

ordinaire, et que je ne m'ennuierai plus qu'à ma manière.

Je ne veux pas m'assujettir à une règle monastique. Je me réserverai des

ressources pour les instants où le vide sera plus accablant, mais la

plupart seront prises dans le mouvement et dans l'activité. Les autres

ressources auront leurs limites assez étroites, et l'extraordinaire

lui-même sera réglé. Jusqu'à ce que ma vie soit remplie, j'ai besoin

d'une règle fixe. Autrement il me faudrait des excès sans autre terme

que celui de mes forces, et encore comment rempliraient-ils un vide sans

bornes. J'ai vu quelque part, que l'homme qui sent n'a pas besoin de

vin. Cela peut être vrai pour celui qui n'en a point l'habitude. Lorsque

j'ai été quelques jours sobre et occupé, ma tête s'agite excessivement,

le sommeil se perd. J'ai besoin d'un excès qui me tire de mon apathie

inquiète, et qui dérange un peu cette raison divine dont la vérité gêne

notre imagination, et ne remplit pas nos coeurs.

Il y a une chose qui me surprend. Je vois des gens qui paraissent boire

uniquement pour le plaisir de la bouche, pour le goût, et prendre un

verre de vin, comme ils prendraient une bavaroise. Cela n'est pas

pourtant, mais ils le croient; et si vous le leur demandez, ils seront

même surpris de votre question.

Je vais donc m'interdire ces moyens de tromper les besoins du plaisir et

l'inutilité des heures. Je ne sais pas si ce que je mettrai à la place

ne sera pas moindre encore, mais enfin je me dirai, voici un ordre

établi, il faut le suivre. Afin de le suivre constamment, j'aurai soin

qu'il ne soit pas d'une exactitude scrupuleuse, ni d'une trop grande

uniformité; car il se trouverait des prétextes et même des motifs de

manquer à la règle; et si une fois on y manque, il n'y a plus de raison

pour qu'on ne la secoue pas tout à fait.

Il est bon que ce qui plaît soit limité par une loi antérieure. Au

moment où on l'éprouve, il en coûte de le soumettre à une règle qui le

borne. Ceux mêmes qui en ont la force, ont encore eu tort de n'avoir pas

décidé dans le temps propre à la réflexion, ce que la réflexion doit

décider, et d'avoir attendu le moment où ses raisonnements altèrent les

affections agréables qu'ils sont forcés de combattre. En pensant aux

raisons de ne pas jouir davantage, on réduit à bien peu de chose la

jouissance qu'on se permet: car il est de la nature du plaisir qu'il

soit possédé avec une sorte d'abandon et de plénitude. Il se dissipe

lorsqu'on veut le borner autrement que par la nécessité; et puisqu'il

faut pourtant que la raison le borne, le seul moyen de concilier ces

deux choses qui sans cela seraient contraires, c'est d'imposer d'avance

au plaisir la retenue d'une loi générale.

Quelque faible que soit une impression, le moment où elle agit sur nous

est celui d'une sorte de passion. La chose actuelle est difficilement

estimée à sa juste valeur: ainsi dans les objets de la vue, la

proximité, la présence agrandissent les dimensions. C'est avant les

désirs qu'il faut se faire des principes contre eux. Dans le moment de

la passion, le souvenir de cette règle n'est plus la voix importune de

la froide réflexion, mais la loi de la nécessité, et cette loi

n'attriste pas un homme sage.

Il est donc essentiel que la loi soit générale; celle des cas

particuliers est trop suspecte. Cependant abandonnons quelque chose aux

circonstances: c'est une liberté que l'on conserve, parce qu'on n'a pu

tout prévoir, et parce qu'il faut se soumettre à ses propres lois

seulement de la même manière que notre nature nous a soumis à celles de

la nécessité. Nos affections doivent avoir de l'indépendance, mais une

indépendance contenue dans des limites qu'elle ne puisse passer. Elles

sont semblables aux mouvements du corps qui n'ont point de grâce s'ils

sont gênés, contraints, et trop uniformes; mais qui manquent de décence

comme d'utilité, s'ils sont brusques, irréguliers ou involontaires.

C'est un excès dans l'ordre même que de prétendre nuancer parfaitement,

modérer, régler ses jouissances, et les ménager avec la plus sévère

économie, pour les rendre durables et même perpétuelles. Cette

régularité absolue est trop rarement possible: le plaisir nous séduit,

il nous emporte, comme la tristesse nous retient et nous enchaîne. Nous

vivons au milieu des songes; et de tous nos songes, l'ordre parfait

pourrait bien être le moins naturel.

Ce que j'ai peine à me figurer, c'est comment on cherche l'ivresse des

boissons quand on a celle des choses. N'est-ce pas le besoin d'être ému

qui fait nos passions? Quand nous sommes agités par elles, que

pouvons-nous trouver dans le vin, si ce n'est un repos qui suspende leur

action immodérée?

Apparemment l'homme chargé de grandes choses, cherche aussi dans le vin

l'oubli, le calme, et non pas l'énergie. C'est ainsi que le café en

m'agitant, rend quelquefois le sommeil à ma tête fatiguée d'une autre

agitation. Ce n'est pas ordinairement le besoin des impressions

énergiques qui entraîne les âmes fortes aux excès des vins ou des

liqueurs. Une âme forte, occupée de grandes choses, trouve dans leur

habitude une activité plus digne d'elle en les gouvernant selon l'ordre.

Le vin ne peut que la reposer. Autrement pourquoi tant de héros de

l'histoire? pourquoi tant de gouvernants? pourquoi des maîtres du monde

auraient-ils bu? C'était, chez plusieurs peuples, un honneur de beaucoup

boire: mais des hommes extraordinaires ont fait de même dans des temps

où l'on ne mettait à cela aucune gloire. Je laisse donc tous ceux que

l'opinion entraîna, et tous ceux des gouvernants qui furent des hommes

très ordinaires: il reste quelques hommes forts et occupés de choses

utiles, ceux-là n'ont pu chercher dans le vin que le repos d'une tête

surchargée de ces soins dont l'habitude atténue l'importance, mais sans

la détruire, puisqu'il n'y a rien au-delà.

Oberman · 第 88 / 155 题