LETTRE LXIII

DATX

Juillet, VIII.

Il était minuit: la lune avait passé; le lac[60] semblait agité; les

cieux étaient tranquilles, la nuit profonde et belle. Il y avait de

l'incertitude sur la terre. On entendit frémir les bouleaux, et des

feuilles de peupliers tombèrent: les pins rendirent des murmures

sauvages; des sons romantiques descendaient de la montagne; de grosses

vagues roulaient sur la grève. Alors l'effraie se mit à gémir sous les

roches caverneuses; et quand elle cessa, les vagues étaient affaiblies,

le silence fut austère.

Le rossignol plaça de loin en loin dans la paix inquiète, cet accent

solitaire, unique et répété, ce chant des nuits heureuses, sublime

expression d'une mélodie primitive; indicible élan d'amours et de

douleur; voluptueux comme le besoin qui me consume; simple, mystérieux,

immense comme le coeur qui aime.

Abandonné dans une sorte de repos funèbre au balancement mesuré de ces

ondes pâles, muettes, à jamais mobiles, je me pénétrai de leur mouvement

toujours lent et toujours le même, de cette paix durable, de ces sons

isolés dans le long silence. La nature me sembla trop belle; et les

eaux, et la terre, et la nuit trop faciles, trop heureuses: la paisible

harmonie des choses fut sévère à mon coeur agité. Je songeai au printemps

du monde périssable, et au printemps de ma vie. Je vis ces années qui

passent, tristes et stériles, de l'éternité future dans l'éternité

perdue. Je vis ce présent, toujours vain et jamais possédé, détacher du

vague avenir sa chaîne indéfinie; approcher ma mort enfin visible;

traîner dans la nuit universelle les fantômes de mes jours; les

atténuer, les dissiper; atteindre la dernière ombre, dévorer aussi

froidement ce jour après lequel il n'en sera plus, et fermer l'abîme

muet.

Comme si tous les hommes n'avaient point passé, et tous passé en vain!

Comme si la vie était réelle, et existante essentiellement: comme si la

perception de l'univers était l'idée d'un être positif, et le moi de

l'homme quelque autre chose que l'expression accidentelle d'une harmonie

éphémère! Que veux-je? Que suis-je? Que demander à la nature? Est-il un

système universel, des convenances ordonnées; des droits selon nos

besoins? L'intelligence conduit-elle les résultats que mon intelligence

voudrait attendre? Toute cause est invisible, toute fin trompeuse; toute

forme change, toute durée s'épuise: et le tourment du coeur insatiable

est le mouvement aveugle d'un météore errant dans le vide où il doit se

perdre. Rien n'est possédé comme il est conçu: rien n'est connu comme il

existe. Nous voyons les rapports, et non les essences: nous n'usons pas

des choses, mais de leurs images. Cette nature cherchée au-dehors, et

impénétrable dans nous, est partout ténébreuse. Je sens, est le seul mot

de l'homme qui ne veut que des vérités. Et ce qui fait la certitude de

mon être, en est aussi le supplice. Je sens, j'existe pour me consumer

en désirs indomptables, pour m'abreuver de la séduction d'un monde

fantastique, pour rester atterré de sa voluptueuse erreur.

Le bonheur ne serait pas la première loi de la nature humaine! Le

plaisir ne serait pas le premier moteur du monde sensible! Si nous ne

cherchons pas le plaisir, quel sera notre but? Si vivre n'est

qu'exister, qu'avons-nous besoin de vivre? Nous ne saurions découvrir

ni la première cause, ni le vrai motif d'aucun être: le pourquoi de

l'univers reste inaccessible à l'intelligence individuelle. La fin de

notre existence nous est inconnue; tous les actes de la vie restent sans

but; nos désirs, nos sollicitudes, nos affections deviennent ridicules,

si ces actes ne tendent pas au plaisir, si ces affections ne se le

proposent pas.

L'homme s'aime lui-même, il aime l'homme, il aime tout ce qui est animé.

Cet amour paraît nécessaire à l'être organisé, c'est le mobile des

forces qui le conservent. L'homme s'aime lui-même; sans ce principe

actif, pourquoi agirait-il, et comment subsisterait-il? L'homme aime les

hommes, parce qu'il sent comme eux, parce qu'il est près d'eux dans

l'ordre du monde: sans ce rapport, quelle serait sa vie?

L'homme aime tous les êtres animés. S'il cessait de souffrir en voyant

souffrir, s'il cessait de sentir avec tout ce qui a des sensations

analogues aux siennes, il ne s'intéresserait plus à ce qui ne serait pas

lui, il cesserait peut-être de s'aimer lui-même: sans doute il n'est

point d'affection bornée à l'individu, puisqu'il n'est point d'être

essentiellement isolé.

Si l'homme sent dans tout ce qui est animé, les biens et les maux de ce

qui l'environne sont aussi réels pour lui que ses affections

personnelles; il faut à son bonheur le bonheur de ce qu'il connaît; il

est lié à tout ce qui sent; il vit dans le monde organisé.

Cet enchaînement de rapports dont il est le centre et qui ne peuvent

finir entièrement qu'aux bornes du monde, le constitue partie de

l'univers, unité numérique dans le nombre de la nature. Le lien que

forment ces liens personnels est l'ordre du monde, et la force qui

perpétue son harmonie est la loi naturelle. Cet instinct nécessaire qui

conduit l'être animé, passif lorsqu'il veut, actif lorsqu'il fait

vouloir, est un assujettissement aux lois générales. Obéir à l'esprit

de ces lois serait la science de l'être qui voudrait librement. Si

l'homme est libre en délibérant, c'est la science de la vie humaine: ce

qu'il veut lorsqu'il est assujetti, lui indique comment il doit vouloir

là où il est indépendant.

Un être isolé n'est jamais parfait; son existence est incomplète; il

n'est ni vraiment heureux, ni vraiment bon. Le complément de chaque

chose fut placé hors d'elle, mais il est réciproque. Il y a une sorte de

fin pour les êtres naturels: ils la trouvent dans cet accord harmonique

qui fait que deux corps rapprochés sont productifs, que deux sensations

mutuellement partagées deviennent plus heureuses. C'est dans cette

harmonie que tout ce qui existe s'achève, que tout ce qui est animé se

repose et jouit. Ce complément de l'individu est principalement dans

l'espèce. Pour l'homme, ce complément a deux modes dissemblables et

analogues: voilà ce qui lui fut donné; il a deux manières de sentir sa

vie, le reste est douleur ou fumée.

Toute possession que l'on ne partage point exaspère nos désirs, sans

remplir nos coeurs: elle ne les nourrit point, elle les creuse et les

épuise.

Pour que l'union soit harmonique, celui qui jouit avec nous doit être

semblable et différent. Cette convenance dans la même espèce se trouve

ou dans la différence des individus, ou dans l'opposition des sexes. Le

premier accord produit l'harmonie qui résulte de deux êtres semblables

et différents avec le moindre degré d'opposition et le plus grand de

similitude. Le second donne un résultat harmonique produit par la plus

grande différence possible entre des semblables[61]. Tout choix, toute

affection, toute union, tout bonheur est dans ces deux modes. Ce qui

s'en écarte peut nous séduire, mais nous trompe et nous lasse: ce qui

leur est contraire nous égare et nous rend vicieux ou malheureux.

Nous n'avons plus de législateurs. Quelques Anciens avaient entrepris de

conduire l'homme par son coeur: nous les blâmons ne pouvant les suivre.

Le soin des lois financières et pénales fait oublier les institutions.

Nul génie n'a su trouver toutes les lois de la société, tous les devoirs

de la vie dans le besoin qui unit les hommes, dans celui qui unit les

sexes.

L'unité de l'espèce est divisée. Des êtres semblables sont pourtant

assez différents pour que leurs oppositions mêmes les portent à s'aimer:

séparés par leurs goûts, mais nécessaires l'un à l'autre, ils

s'éloignent dans leurs habitudes, et sont ramenés par un besoin mutuel.

Ceux qui naissent de leur union, formés également de tous deux,

perpétueront pourtant ces différences. Cet effet essentiel de l'énergie

donnée à l'animal, ce résultat suprême de son organisation sera le

moment de la plénitude de sa vie, le dernier degré de ses affections, et

en quelque sorte l'expression harmonique de ses facultés. Là est le

pouvoir de l'homme physique; là est la grandeur de l'homme moral; là est

l'âme tout entière, et qui n'a pas pleinement aimé, n'a pas possédé sa

vie.

Des affections abstraites, des passions spéculatives ont obtenu l'encens

des individus et des peuples. Les affections heureuses ont été réprimées

ou avilies: l'industrie sociale a opposé les hommes que l'harmonie

primitive aurait conciliés[62].

L'amour doit gouverner la terre que l'ambition fatigue. L'amour est ce

feu paisible et fécond, cette chaleur des cieux qui anime et renouvelle,

qui fait naître et fleurir, qui donne les couleurs, la grâce,

l'espérance et la vie. L'ambition est ce feu stérile qui brûle sous les

glaces, qui consume sans rien animer, qui creuse d'immenses cavernes,

qui ébranle sourdement, éclate en ouvrant des abîmes, et laisse un

siècle de désolation sur la contrée qu'étonna sa lumière d'une heure.

Lorsqu'une agitation nouvelle étend les rapports de l'homme qui essaie

sa vie, il se livre avidement, il demande à toute la nature, il

s'abandonne, il s'exalte lui-même; il place son existence dans l'amour,

et dans tout il ne voit que l'amour seul. Tout autre sentiment se perd

dans ce sentiment profond, toute pensée y ramène, tout espoir y repose.

Tout est douleur, vide, abandon, si l'amour s'éloigne; s'il s'approche,

tout est joie, espoir, félicité. Une voix lointaine, un son dans les

airs, l'agitation des branches, le frémissement des eaux, tout

l'annonce, tout l'exprime, tout imite ses accents et augmente les

désirs. La grâce de la nature est dans le mouvement d'un bras;

l'harmonie du monde est dans l'expression d'un regard. C'est pour

l'amour que la lumière du matin vient éveiller les êtres et colorer les

cieux; pour lui les feux de midi font fermenter la terre humide sous la

mousse des forêts; c'est à lui que le soir destine l'aimable mélancolie

de ses lueurs mystérieuses. Cette fontaine est celle de Vaucluse, ces

rochers ceux de Meillerie, cette avenue celle des pamplemousses. Le

silence protège les rêves de l'amour, le mouvement des eaux pénètre de

sa douce agitation; la fureur des vagues inspire ses efforts orageux: et

tout commandera ses plaisirs quand la nuit sera douce, quand la lune

embellira la nuit, quand la volupté sera dans les ombres et la lumière,

dans la solitude, dans les airs et les eaux et la nuit.

Heureux délire! seul moment resté à l'homme. Cette fleur rare, isolée,

passagère sous le ciel nébuleux, sans abri, battue des vents, fatiguée

par les orages, languit et meurt sans s'épanouir: le froid de l'air, une

vapeur, un souffle font avorter l'espoir dans son bouton flétri. On

passe au-delà, on espère encore, on se hâte; plus loin, sur un sol aussi

stérile, on en voit qui seront précaires, douteuses, instantanées comme

elle, et qui comme elle périront inutiles. Heureux celui qui possède ce

que l'homme doit chercher, et qui jouit de tout ce que l'homme doit

sentir! Heureux encore, dit-on, celui qui ne cherche rien, ne sent rien,

n'a besoin de rien, et pour qui exister c'est vivre.

Ce n'est pas seulement une erreur triste et farouche, mais une erreur

très funeste, de condamner ce plaisir vrai, nécessaire, qui toujours

attendu, toujours renaissant, indépendant des saisons et prolongé sur la

plus belle partie de nos jours, forme le lien le plus énergique et le

plus séduisant des sociétés humaines. C'est une sagesse bien singulière,

qu'une sagesse contraire à l'ordre naturel. Toute faculté, toute énergie

est une perfection[63]. Il est beau d'être plus fort que ses passions;

mais c'est stupidité d'applaudir au silence des sens et du coeur; c'est

se croire plus parfait par cela même que l'on est moins capable de

l'être.

Celui qui est homme sait aimer l'amour sans oublier que l'amour n'est

qu'un accident de la vie: et quand il aura ses illusions, il en jouira,

il les possédera; mais sans oublier que les vérités les plus sévères

sont encore avant les illusions les plus heureuses. Celui qui est homme

sait choisir ou attendre avec prudence, aimer avec continuité, se donner

sans faiblesse comme sans réserve. L'activité d'une passion profonde

est pour lui l'ardeur du bien, le feu du génie: il trouve dans l'amour,

l'énergie voluptueuse, la mâle jouissance du coeur juste, sensible et

grand; il atteint le bonheur et sait s'en nourrir.

L'amour ridicule ou coupable, est une faiblesse avilissante; l'amour

juste, est le charme de la vie: et la démence n'est que dans la gauche

austérité qui confond un sentiment noble avec un sentiment vil, et qui

condamne indistinctement l'amour parce n'imaginant que des hommes

abrutis, elle ne peut imaginer que des passions misérables.

Ce plaisir reçu, ce plaisir donné; cette progression cherchée et

obtenue; ce bonheur que l'on offre et que l'on espère; cette confiance

voluptueuse qui nous fait tout attendre du coeur aimé; cette volupté plus

grande encore de rendre heureux ce qu'on aime, de se suffire

mutuellement, d'être nécessaire l'un à l'autre; cette plénitude de

sentiment et d'espoir agrandit l'âme et la presse de vivre. Indicible

abandon! L'homme qui l'a pu connaître n'en a jamais rougi; et celui qui

n'est pas fait pour le sentir, n'est pas né pour juger l'amour.

Je ne condamnerai point celui qui n'a pas aimé; mais celui qui ne peut

pas aimer. Les circonstances déterminent nos affections; mais les

sentiments expansifs sont naturels à l'homme dont l'organisation morale

est parfaite: celui qui est incapable d'aimer est nécessairement

incapable d'un sentiment magnanime, d'une affection sublime. Il peut

être probe, bon, industrieux, prudent; il peut avoir des qualités

douces, et même des vertus par réflexion; mais il n'est pas homme, il

n'a ni âme, ni génie; je veux bien le connaître, il aura ma confiance et

jusqu'à mon estime, mais il ne sera pas mon ami. Coeurs vraiment

sensibles! qu'une destinée sinistre a comprimés dès le printemps, qui

vous blâmera de n'avoir point aimé? Tout sentiment généreux vous était

naturel; tout le feu des passions était dans votre mâle intelligence;

l'amour lui était nécessaire, il devait l'alimenter, il eût achevé de la

former pour de grandes choses: mais rien ne vous a été donné, et le

silence de l'amour a commencé le néant où s'éteint votre vie.

Le sentiment de l'honnête et du juste, le besoin de l'ordre et des

convenances morales, conduit nécessairement au besoin d'aimer. Le beau

est l'objet de l'amour; l'harmonie est son principe et son but: toute

perfection, tout mérite semble lui appartenir, les grâces aimables

l'appellent, une moralité expansive et vertueuse le fixe: et l'amour

n'existe pas à la vérité sans le prestige de la beauté corporelle; mais

il semble tenir plus encore à l'harmonie intellectuelle, aux grâces de

la pensée, aux profondeurs du sentiment.

L'union, l'espérance, l'admiration, les prestiges, vont toujours

croissant jusqu'à l'intimité parfaite; elle remplit l'âme que cette

progression agrandissait. Là s'arrête et rétrograde l'homme ardent sans

être sensible, et n'ayant d'autre besoin que celui du plaisir. Mais

l'homme aimant ne change pas ainsi; plus il obtient, plus il est lié;

plus il est aimé, plus il aime; plus il possède ce qu'il a désiré, plus

il chérit ce qu'il possède. Ayant tout reçu, il croit tout devoir: celle

qui se donne à lui devient nécessaire à son être: des années de

jouissance n'ont pas changé ses désirs, elles ont ajouté à son amour la

confiance d'une habitude heureuse, et les délices d'une libre mais

délicate intimité.

On prétend condamner l'amour comme une affection tout à fait sensuelle,

et n'ayant d'autre principe qu'un besoin qu'on appelle grossier. Mais je

ne vois rien dans nos désirs les plus compliqués dont la véritable fin

ne soit un des premiers besoins physiques: le sentiment n'est que leur

expression indirecte; l'homme intellectuel ne fut jamais qu'un fantôme.

Nos besoins éveillent en nous la perception de leur objet positif, et

les perceptions innombrables des objets qui leur sont analogues. Les

moyens directs ne rempliraient pas seuls la vie; mais ces impulsions

accessoires l'occupent tout entière, parce qu'elles n'ont point de

bornes. Celui qui ne saurait vivre sans espérer de soumettre la terre,

n'y eût pas songé s'il n'eût pas eu faim. Nos besoins réunissent deux

modifications d'un même principe, l'appétit et le sentiment: la

prépondérance de l'une sur l'autre dépendra de l'organisation

individuelle et des circonstances déterminantes. Tout but d'un désir

naturel est légitime: tous les moyens qu'il inspire sont bons s'ils

n'attaquent les droits de personne, et s'ils ne produisent dans

nous-mêmes aucun désordre réel qui compense son utilité.

Vous avez trop étendu les devoirs. Vous avez dit: Demandons plus, afin

d'obtenir assez. Vous vous êtes trompé: si vous exigez trop des hommes,

ils se rebuteront[64]: si vous voulez qu'ils montrent des vertus

chimériques, ils les montreront; ils disent que cela coûte peu. Mais

parce que ces vertus ne sont pas dans leur nature, ils auront une

conduite cachée tout à fait contraire; et parce que cette conduite sera

cachée, vous ne pourrez en arrêter les excès. Il ne vous restera que ces

moyens dangereux dont la vaine tentative augmentera le mal, en

augmentant la contrainte et l'opposition entre le devoir et les

penchants. Vous croirez d'abord que vos lois seront mieux suivies, parce

que l'infraction en sera mieux masquée; mais un jugement faux, un goût

dépravé, une dissimulation habituelle, et des ruses hypocrites, en

seront les véritables résultats.

Les plaisirs de l'amour contiennent de grandes oppositions physiques,

ses désirs agitent l'imagination, ses besoins changent les organes:

c'est donc l'objet sur lequel la manière de sentir et de voir devait

varier davantage. Il fallait prévenir les suites de cette trop grande

différence, et non pas y joindre des lois morales qui soient propres à

l'accroître encore. Mais les vieillards ont fait ces lois; et les

vieillards n'ayant plus le sentiment de l'amour, ne sauraient avoir ni

la véritable pudeur, ni la délicatesse du goût. Ils ont très mal entendu

ce que leur âge ne devait plus entendre. Ils auraient entièrement

proscrit l'amour, s'ils avaient pu trouver d'autres moyens de

reproduction. Leurs sensations surannées ont flétri ce qu'il fallait

contenir dans les grâces du désir; et pour éviter quelques écarts odieux

à leur impuissance, ils imaginèrent des entraves si gauches, que la

société est troublée tous les jours par de véritables crimes que ne se

reproche même point l'honnête homme qui n'a pas réfléchi[65].

C'est dans l'amour qu'il fallait permettre tout ce qui n'est pas

vraiment nuisible: c'est par l'amour que l'homme se perfectionne ou

s'avilit: c'est en cela surtout qu'il fallait retenir son imagination

dans les bornes d'une juste liberté, qu'il fallait mettre son bonheur

dans les limites de ses devoirs, qu'il fallait régler son jugement par

le sentiment précis de la raison des lois. C'était le plus puissant

moyen naturel de lui donner la perception de toutes les délicatesses du

goût et de leur vraie base, d'ennoblir et de réprimer ses affections,

d'imprimer à toutes ses sensations une sorte de volupté sincère et

droite, d'inspirer à l'homme mal organisé, quelque chose de la

sensibilité de l'homme supérieur, de les réunir, de les concilier, de

former une patrie réelle, et d'instituer une véritable société.

Laissez-nous des plaisirs légitimes; c'est notre droit, c'est votre

devoir. J'imagine que vous avez cru faire quelque chose par

l'établissement du mariage[66]. Mais l'union dans laquelle les résultats

de vos institutions nous forcent de suivre les convenances du hasard, ou

de chercher celles de la fortune, à la place des convenances réelles;

l'union qu'un moment peut flétrir pour toujours, et que tant de dégoûts

altèrent nécessairement; une telle union ne nous suffit pas. Je vous

demande un prestige qui puisse se perpétuer: vous me donnez un lien dans

lequel je vois à nu le fer d'un esclavage sans terme, sous ces fleurs

d'un jour dont vous l'aviez maladroitement couvert, et que vous-même

avez déjà fanées. Je vous demande un prestige qui puisse déguiser ou

rajeunir ma vie; la nature me l'avait donné! Vous osez me parler des

ressources qui me restent. Vous souffririez que, vil contempteur d'un

engagement où la promesse doit être observée religieusement puisqu'elle

est donnée, j'aille persuader à une femme d'être méprisable afin que je

l'aime[67]. Moins directement coupable, mais non moins inconsidéré,

m'efforcerai-je de troubler une famille, de désoler des parents, de

déshonorer celle à qui ce genre d'honneur est si nécessaire dans la

société? Ou bien, pour n'attaquer aucun droit, pour n'exposer personne,

irai-je, dans des lieux méprisés, chercher celles qui peuvent être à

moi, non par une douce liberté de moeurs, non par un désir naturel, mais

parce que leur métier les donne à tous? N'étant plus à elles-mêmes,

elles ne sont plus des femmes, mais je ne sais quoi d'analogue à elles

que l'oubli de toute délicatesse, l'inaptitude aux sentiments généreux,

et le joug de la misère, livrent aux caprices les plus bruts de l'homme

en qui une telle habitude dépravera aussi les sensations et les désirs.

Il reste des circonstances possibles, j'en conviens, mais elles sont

très rares, et quelquefois elles ne se rencontrent point dans une vie

entière. Les uns, retenus par la raison[68], consument leurs jours dans

des privations nécessaires et injustes; les autres, en nombre bien plus

grand, se jouent du devoir qui les contrarie.

Ce devoir a cessé d'en être un dans l'opinion, parce que son observation

est contraire à l'ordre naturel des choses. Le mépris qu'on en fait mène

pourtant à l'habitude de n'obéir qu'à l'usage, de se faire à soi-même

une règle selon ses penchants, et de mépriser toute obligation dont

l'infraction ne conduit pas positivement aux peines légales, ou à la

honte dans la société. C'est la suite inévitable des bassesses réelles

dont on s'amuse tous les jours. Quelle moralité voulez-vous attendre

d'une femme qui trompe celui par qui elle vit, ou pour qui elle devrait

vivre; qui est sa première amie, et se joue de sa confiance; qui détruit

son repos, ou rit de lui s'il le conserve; et qui s'impose la nécessité

de le trahir jusqu'aux bornes de sa vie, en laissant à ses affections

l'enfant qui ne lui appartient pas? De tous les engagements, le mariage

n'est-il pas celui dans lequel la confiance et la bonne foi importent le

plus à la sécurité de la vie? Quelle misérable probité que celle qui

paie scrupuleusement un écu, et compte pour un vain mot la promesse la

plus sacrée qui soit entre les hommes! Quelle moralité voulez-vous

attendre de l'être qui s'attachait à persuader une femme en se moquant

d'elle, qui la méprise parce qu'elle a été telle qu'il la voulait, la

déshonore parce qu'elle l'a aimé; la quitte parce qu'il en a joui, et

l'abandonne quand elle a le malheur visible d'avoir partagé ses

plaisirs[69]. Quelle moralité, quelle équité voulez-vous attendre de cet

homme, au moins inconséquent, qui exige de sa femme des sacrifices qu'il

ne paie point, et qui la veut sage et inaccessible, tandis qu'il va

perdre, dans des habitudes secrètes, l'attachement dont il l'assure, et

qu'elle a droit de prétendre pour que sa fidélité ne soit pas un injuste

esclavage.

Des plaisirs sans choix dégradent l'homme, des plaisirs coupables le

corrompent; mais l'amour sans passion ne l'avilit point. Il y a un âge

pour aimer et jouir: il y en a un pour jouir sans amour. Le coeur n'est

pas toujours jeune; et même s'il l'est encore, il ne rencontre pas

toujours ce qu'il peut vraiment aimer.

Toute jouissance est un bien lorsqu'elle est exempte et d'injustice et

d'excès, lorsqu'elle est amenée par les convenances naturelles, et

possédée selon les désirs d'une organisation délicate.

L'hypocrisie de l'amour est un des fléaux de la société. Pourquoi

l'amour sortirait-il de la loi commune? pourquoi n'être pas en cela

comme dans tout le reste, juste et sincère? Celui-là seul est

certainement éloigné de tout mal, qui cherche avec naïveté ce qui peut

le faire jouir sans remord. Toute vertu imaginaire ou accidentelle m'est

suspecte: quand je la vois sortir orgueilleusement de sa base erronée,

je cherche, et je découvre une laideur interne sous le costume des

préjugés, sous le masque fragile de la dissimulation.

Permettez, autorisez des plaisirs, afin que l'on ait des vertus: montrez

la raison des lois, afin qu'on les vénère; invitez à jouir, afin d'être

écouté quand vous commandez de souffrir. Elevez l'âme par le sentiment

des voluptés naturelles; vous la rendrez forte et grande, elle

respectera les privations légitimes, elle en jouira même dans la

conviction de leur utilité sociale.

Je veux que l'homme use librement de ses facultés, quand elles

n'attaquent point d'autres droits. Je veux qu'il jouisse, afin d'être

bon; qu'il soit animé par le plaisir, mais dirigé par l'équité visible;

que sa vie soit juste, heureuse et même voluptueuse. J'aime que celui

qui pense raisonne ses devoirs: je fais peu de cas d'une femme qui n'est

retenue dans les siens que par une sorte de terreur superstitieuse pour

tout ce qui appartient à des jouissances dont elle n'oserait s'avouer le

désir.

J'aime qu'on se dise: ceci est-il mal, et pourquoi l'est-il? S'il

l'est, on se l'interdit, s'il ne l'est point, on en jouit avec un choix

sévère, avec la prudence qui est l'art d'y trouver une volupté plus

grande; mais sans autre réserve, sans honte, sans déguisement[70].

La vraie pudeur doit seule contenir la volupté. La pudeur est une

perception exquise, une partie de la sensibilité parfaite; c'est la

grâce des sens, et le charme de l'amour. Elle évite tout ce que nos

organes repoussent; elle permet ce qu'ils désirent; elle sépare ce que

la nature a laissé à notre intelligence le soin de séparer: et c'est

principalement l'oubli de cette réserve voluptueuse qui éteint l'amour

dans l'indiscrète liberté du mariage.

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Oberman · 第 87 / 155 题