DATX
Paris, 2 septembre, VII.
Un nommé saint Félix, qui fut ermite à Franchard[50], a, dit-on, sa
sépulture auprès de ce monastère sous la _Roche qui pleure_. C'est un
grès dont le cube peut avoir les dimensions d'une chambre de grandeur
ordinaire. Selon les saisons, il en suinte, ou il en coule goutte à
goutte, de l'eau qui tombe sur une pierre plate un peu concave: et comme
les siècles l'ont creusée par l'effet insensible et continu de l'eau,
cette eau a des vertus particulières. Prise pendant neuf jours, elle
guérit les yeux des petits enfants. On y apporte ceux qui ont mal aux
yeux, ou qui pourraient y avoir mal un jour; au bout de la neuvaine,
plusieurs sont en bon état.
Je ne sais trop à quel propos je vous parle aujourd'hui d'un endroit
auquel je n'ai point songé depuis longtemps. Je me sens triste, et
j'écris. Quand je suis d'une humeur plus heureuse, je parviens à me
passer de vous; mais dans les moments sombres, je vous cherche. Je sais
bien des gens qui prendraient cela fort mal; c'est leur affaire:
assurément ils n'auront pas à se plaindre de moi, ce n'est pas eux que
je chercherai dans ma tristesse. Au reste, j'ai laissé ma fenêtre
ouverte toute la nuit; et la matinée est tranquille, douce et nébuleuse:
je conçois que j'aie pensé à ce monument d'une religion mélancolique
dans les bruyères et les sables de la forêt. Le coeur de l'homme si
mobile, si périssable, trouve une sorte de perpétuité dans cette
communication des sentiments populaires qui les propage, les accroît, et
semble les éterniser. Un ermite grossier, sale, stupide, fourbe
peut-être, et inutile au monde, appelle sur son tombeau toutes les
générations. En affectant de se vouer au néant sur la terre, il y trouve
une vénération immortelle. Il dit aux hommes: «Je renonce à tout ce que
prétendent vos désirs, je ne suis pas digne d'être l'un de vous»; et
cette abnégation le place sur l'autel, entre le pouvoir suprême et
toutes les espérances des hommes.
Les hommes veulent qu'on aille à la gloire avec fracas, ou avec un
détour hypocrite; en les massacrant, ou en les trompant; en insultant à
leur malheur, ou à leur crédulité. Celui qui les écrase est auguste,
celui qui les abrutit est vénérable. Tout cela m'est fort égal, quant à
moi. Je me sens très disposé à mettre l'opinion des sages avant celle du
peuple. Posséder l'estime de mes amis et la bienveillance publique,
serait un besoin pour moi; une grande réputation ne serait qu'un
amusement; je n'aurai point de passion pour elle, j'aurais tout au plus
un caprice. Que peut faire au bonheur de mes jours une renommée qui,
pendant que je vis, n'est presque rien encore, et qui s'agrandira quand
je ne serai plus rien? C'est l'orgueil des vivants qui prononce avec
tant de respect les grands noms des morts. Je ne vois pas un avantage
bien solide à servir dans mille ans aux passions des divers partis, et
aux caprices de l'opinion. Il me suffit que l'homme vrai ne puisse pas
accuser ma mémoire; le reste est vanité. Le hasard en décide trop
souvent, et les moyens m'en déplaisent plus souvent encore: je ne
voudrais être ni un Charles XII, ni un Pacôme. Chercher la gloire sans
l'atteindre est trop humiliant; la mériter et la perdre est triste
peut-être; et l'obtenir n'est pas la première fin de l'homme.
Dites-moi si les plus grands noms sont ceux des hommes justes. Quand
nous pouvons faire des choses bonnes, faisons-les pour elles-mêmes; et
si notre sort nous éloigne des grandes choses, n'abandonnons pas du
moins ce que la gloire ne récompensera point: laissons les incertitudes,
et soyons bons dans l'obscurité. Assez d'hommes, cherchant la renommée
pour elle-même, donneront à l'état une impulsion peut-être nécessaire
dans les grands Etats: pour nous, cherchons seulement à faire ce qui
devrait donner la gloire, et soyons indifférents sur ces fantaisies du
destin qui l'accordent souvent au bonheur, la refusent quelquefois à
l'héroïsme, et la donnent si rarement à la pureté des intentions.
Je me sens depuis quelques jours un grand regret des choses simples. Je
m'ennuie déjà à Paris: ce n'est pas que la ville me déplaise absolument,
mais je ne saurais jamais me plaire dans des lieux où je ne suis qu'en
passant. Et puis voici cette saison qui me rappelle toujours quelle
douceur on pourrait trouver à la vie domestique, si deux amis, à la tête
de deux familles peu nombreuses et bien unies, possédaient deux foyers
voisins au fond des prés, entre des bois, près d'une ville, et loin
pourtant de son influence. On consacre le matin aux occupations
sérieuses: et la soirée est pour ces petites choses, qui intéressent
autant que les grandes, quand celles-ci n'agitent pas trop. Je ne
désirerais point maintenant une vie tout à fait obscure et oubliée dans
les montagnes: je ne veux plus des choses si simples; puisque je n'ai pu
avoir très peu, je veux avoir davantage. Les refus obstinés de mon sort
ont accru mes besoins: je cherchais cette simplicité où repose le coeur
de l'homme, je ne désire maintenant que celle où son esprit peut aussi
jouer un rôle. Je veux jouir de la paix, et avoir le plaisir d'arranger
cette paix. Là où elle règne universellement, elle serait trop facile;
et trouvant tout ce qu'il faudrait aux désirs du sage, je ne trouverais
pas de quoi remplir les heures d'un esprit inquiet. Je commence à
projeter, à porter les yeux sur l'avenir, à penser à un autre âge:
j'aurais aussi la manie de vivre!
Je ne sais si vous faites assez d'attention à ces riens, qui
rapprochent, qui lient tous les individus de la maison, et les amis qui
viennent s'y joindre; à ces minuties qui cessent d'en être, puisqu'on
s'y attache, qu'on s'empresse pour elles, et qu'on se hâte d'y courir
ensemble. Lorsque aux premiers jours secs après l'hiver, le soleil
échauffe l'herbe où l'on est tous assis; ou lorsque les femmes chantent
dans une pièce sans lumière, tandis que la lune luit derrière les
chênes; n'est-on pas aussi bien que rangés en cercle pour dire avec
effort des phrases insipides, ou encaissés dans une loge à l'opéra où
l'haleine de deux mille corps d'une propreté et d'une santé plus ou
moins suspecte, vous met tout en sueur. Et ces soins amusants et répétés
d'une vie libre! Si, en avançant en âge, nous ne les cherchons plus,
nous les partageons du moins; nous voyons nos femmes les aimer, et nos
enfants en faire leurs délices. Violettes que l'on trouve avec tant de
jouissance, que l'on cherche avec tant d'intérêt! fraises, mûrons[51],
noisettes; récolte des poires sauvages, des châtaignes abattues; pommes
de sapin pour le foyer d'automne! douces habitudes d'une vie plus
naturelle! Bonheur des hommes simples, simplicité des terres
heureuses!... Je vous vois; vous me glacez. Vous dites: j'attendais une
exclamation pastorale. Vaut-il mieux en faire sur les roulades d'une
cantatrice?
Vous avez tort: vous êtes trop raisonnable; quel plaisir y avez-vous
gagné? Cependant j'ai bien peur de devenir assez tôt raisonnable comme
vous.
Il est arrivé. Qui? _Lui_. Il mérite bien de n'être pas nommé: je crois
qu'il sera des nôtres un jour, il a une forme de tête ... Vous rirez
peut-être aussi de cela: mais vraiment la direction du nez forme, avec
la ligne du front, un angle si peu sensible!... Comme vous voudrez;
laissons cela. Mais si je vous accorde que Lavater est un enthousiaste,
vous m'accorderez qu'il n'est pas un radoteur. Je soutiens que de
trouver le caractère et surtout les facultés des hommes dans leurs
traits, c'est une conception du génie, et non pas un écart de
l'imagination. Examinez la tête d'un des hommes les plus étonnants des
siècles modernes. Vous le savez; en voyant son buste j'ai deviné que
c'était lui. Je n'avais nul autre indice que le rapport de ce qu'il
avait fait avec ce que je voyais. Heureusement je n'étais pas seul, et
ce fait prouve en ma faveur. Au reste, nulles recherches peut-être ne
sont moins susceptibles de la certitude des sciences exactes. Après des
siècles on pourra connaître assez bien le caractère, les inclinations,
les moyens naturels; mais on sera toujours exposé à l'erreur pour cette
partie du caractère, que les causes accidentelles modifient, sans avoir
le temps ou le pouvoir d'altérer sensiblement les traits. De tous les
ouvrages sur ce sujet difficile, les fragments de Lavater forment, je
crois, le plus curieux[52]: je vous le porterai; nous l'avons parcouru
trop superficiellement à Méterville, il faut que nous le lisions de
nouveau. Je n'en veux rien dire de plus aujourd'hui, parce que je
prévois que nous aurons le plaisir de beaucoup disputer.