LETTRE L

DATX

Lyon, 22 juin, septième année.

Depuis que la mode n'a plus cette uniformité locale qui en faisait aux

yeux de tant de gens une manière d'être nécessaire, et à peu près une

loi de la nature; chaque femme pouvant choisir la mise qu'elle veut

adopter, chaque homme veut aussi décider celle qui convient.

Les gens qui entrent dans l'âge où l'on aime à blâmer, ce qui n'est pas

comme autrefois, trouvent de très mauvais goût que l'on n'ait plus les

cheveux dressés au-dessus du front, le chignon relevé et empâté, la

partie inférieure du corps tout à nu sous une voûte d'un noble diamètre,

et les talons juchés sur de hautes pointes. Ces usages vénérables

maintenaient une grande pureté de moeurs; mais depuis, les femmes ont

perverti leur goût, au point d'imiter les seuls peuples qui aient eu du

goût: elles ont cessé d'être plus larges que hautes; et ayant quitté par

degrés les corps ferrés et baleinés, elles outragent la nature jusqu'à

pouvoir respirer et manger quoique habillées.

Je conçois qu'une mise perfectionnée choque ceux à qui plaisait la

roideur ancienne, la manière des Goths; mais je ne puis les excuser de

mettre une si risible importance à ces changements qui étaient

inévitables.

Dites-moi si vous avez trouvé de nouvelles raisons de ce que nous avons

déjà remarqué ensemble sur ces ennemis déclarés des moeurs actuelles. Ce

sont presque infailliblement des hommes sans moeurs. Les autres, s'ils

les blâment, n'y mettent du moins pas cette chaleur qui m'est suspecte.

Personne ne sera surpris que les hommes qui se sont joué des moeurs

parlent ensuite de _bonnes moeurs_ avec exclamation; qu'ils en exigent si

sévèrement des femmes, après avoir passé leur vie à tâcher de les leur

ôter; et qu'ils les méprisent toutes, parce que plusieurs d'elles ont eu

le malheur de ne les pas mépriser eux-mêmes. C'est une petite hypocrisie

dont je crois même qu'ils ne s'aperçoivent pas: c'est davantage encore

et bien plus communément, un effet de la dépravation de leurs goûts, des

excès de leurs habitudes, et du désir secret de trouver une résistance

sérieuse pour avoir la vanité de la vaincre: c'est une suite de l'idée

que d'autres ont probablement joui des mêmes faiblesses, et de la

crainte qu'on leur manque à eux-mêmes, comme ils sont parvenus à faire

manquer à d'autres en leur faveur.

Lorsque les années font qu'ils n'ont plus d'intérêt à introduire le

mépris de tous les droits, l'intérêt de leurs passions, qui fut toujours

leur seule loi, commence à les avertir qu'on violera ces mêmes droits à

leur égard. Ils ont contribué à faire perdre les moeurs sévères qui les

gênaient, ils déclament maintenant contre les moeurs libres qui les

inquiètent. Ils prêchent bien vainement; des choses bonnes recommandées

par de tels hommes, tombent dans le mépris, au lieu d'en recevoir une

nouvelle autorité.

Aussi vainement quelques-uns disent que s'ils s'élèvent contre des moeurs

licencieuses, c'est qu'ils en ont reconnu les dangers: cette cause,

quelquefois réelle, n'est pas celle à laquelle on croit, parce qu'on

sait bien qu'ordinairement l'homme qui a été injuste quand cela lui

était commode pendant l'âge des passions, ne devient juste ensuite que

par des motifs personnels. Sa justice, plus honteuse que sa licence

même, est encore plus méprisée, parce qu'elle est moins franche.

Mais que des jeunes gens soient choqués subitement et avant la

réflexion, par des choses dont la nature est de plaire à leurs sens, et

qu'ils ne pourraient improuver naturellement, qu'après y avoir pensé:

voilà, à mon avis, la plus grande preuve d'une dépravation réelle. Je

suis surpris que des gens sensés regardent cela comme une dernière voix

de _la nature qui se révolte_ et qui rappelle au fond des coeurs ses lois

méconnues. La corruption, disent-ils, ne peut franchir de certaines

bornes: cela les rassure et les console.

Pour moi, je crois voir le contraire. Je voudrais savoir ce que vous en

penserez, et si je serai seul à voir ainsi; car je n'assure point que ce

soit la vérité, je conviens même que beaucoup d'apparences sont contre

moi.

Ma manière de penser là-dessus ne pouvait guère résulter que de ce que

j'éprouve personnellement: je n'étudie pas, je ne fais pas

d'observations systématiques; j'en serais assez peu capable. Je

réfléchis par occasion; je me rappelle ce que j'ai senti. Quand cela me

conduit à examiner ce que je ne sais pas par moi-même, c'est du moins en

cherchant mes données dans ce qui m'est connu avec plus de certitude,

c'est-à-dire dans moi: ces données n'ayant rien de supposé ou

d'hypothétique, servent à me découvrir plusieurs choses dans ce qui leur

est analogue ou opposé.

Je sais qu'avec le vulgaire des hommes il y a des inconvénients à ce que

gâte la bêtise de leurs idées, la brutalité de leurs sensations, et la

fade suffisance qui abuse de tout ce qui n'avertit pas que l'on sera

réprimé. Je ne dis point que les femmes dont la mise paraît trop libre,

soient tout à fait exemptes de blâme: celles d'entre elles qui n'en

méritent pas un autre, oublient du moins qu'on vit parmi la foule, et

cet oubli est une imprudence. Mais ce n'est point d'elles qu'il s'agit;

je parle de la sensation que la légèreté de leurs vêtements peut faire

sur les hommes de différents caractères.

Je cherche pourquoi des hommes qui se permettent tout, et qui, loin de

respecter ce qu'ils appellent pudeur, montrent jusque dans leurs

discours qu'ils ne connaissent pas même les lois du goût, pourquoi des

hommes qui ne raisonnent point leur conduite et qui s'abandonnent aux

fantaisies de l'instant présent, s'avisent de trouver de l'indécence à

des choses où je n'en sens point, et où la réflexion même ne blâmerait

que l'inconvenance du moment. Comment en trouvent-ils à des choses qui

par elles-mêmes et lorsqu'elles ne sont point déplacées, paraissent

toutes simples à d'autres, et qui plairaient même à ceux qui aiment une

pudeur réelle et non l'hypocrisie ou la superstition de la pudeur.

C'est une erreur funeste de mettre aux mots et à la partie extérieure

des choses, une importance si grande; il suffira d'être familiarisé avec

ces fantômes par quelque habitude, même légitime, pour cesser d'en

mettre aux choses elles-mêmes.

Lorsqu'une dévote qui ne pouvait à seize ans souffrir qu'on l'embrassât

dans des jeux de société; qui, mariée à vingt-deux, n'envisageait

qu'avec horreur la première nuit, reçoit à vingt-quatre son directeur

dans ses bras; je ne crois pas que ce soit tout à fait hypocrisie de sa

part. J'y vois beaucoup plus la sottise des préceptes qui lui furent

donnés. Il peut y avoir chez elle de la mauvaise foi, d'autant plus

qu'une morale fausse altère toujours la candeur de l'âme, et qu'une

longue contrainte inspire le déguisement et la duplicité. Mais s'il y a

de la fausseté dans son coeur, il y a bien plus encore d'ineptie dans sa

tête. On lui a rendu l'esprit faux, on l'a retenue sans cesse dans la

terreur des devoirs chimériques; on ne lui a pas donné le moindre

sentiment des devoirs réels. Au lieu de lui montrer la véritable fin

des choses, on l'a habituée à tout rapporter à une fin imaginaire. Les

rapports ne sont plus sensibles; les proportions deviennent arbitraires;

les causes, les effets sont comptés pour rien; les convenances des

choses sont impossibles à découvrir. Elle n'imagine pas même qu'il

puisse exister une raison du mal et du bien, hors de la règle qu'on lui

a imposée, et dans d'autres rapports que les relations obscures entre

ses habitudes les plus secrètes et la volonté impénétrable des

intelligences qui veulent toujours autrement que l'homme.

On lui a dit: «Fermez les yeux; puis marchez droit devant vous, c'est le

chemin du bonheur et de la gloire; c'est le seul; la perte, l'horreur,

les abîmes, l'éternelle damnation remplissent tout le reste de

l'espace.» Elle va donc aveuglément, et elle s'égare en suivant une

ligne oblique. Cela devait arriver: Si vous marchiez les yeux fermés,

dans un espace ouvert de toute part, vous ne retrouveriez point votre

première direction, lorsqu'une fois vous l'auriez perdue, et souvent

même vous ne sauriez pas que vous la perdez. Si donc elle ne s'aperçoit

point de son erreur, elle se détourne toujours davantage, elle se perd

avec confiance. Si elle s'en aperçoit, elle se trouble et s'abandonne;

car elle ne connaît pas de proportions dans le mal, elle croit n'avoir

rien de plus à perdre, dès qu'elle a perdu cette première innocence

qu'elle estimait seule et qu'elle ne saurait retrouver.

On a vu des filles simples se maintenir avec ignorance dans la sagesse

la plus sévère, et avoir horreur d'un baiser comme d'un sacrilège; mais

s'il est obtenu, elles pensent qu'il n'y a plus rien à conserver, et se

livrent uniquement, parce qu'elles se croient déjà livrées. On ne leur

avait jamais dit les conséquences plus ou moins grandes des diverses

choses. On avait voulu les préserver seulement contre le premier pas,

comme si l'on eût eu la certitude que ce premier pas ne serait jamais

franchi, ou que l'on serait toujours là pour les retenir ensuite.

La dévote dont je parlais, n'évitait pas des imprudences, mais elle

redoutait un fantôme. Il s'ensuivra naturellement que lorsqu'on lui aura

dit à l'autel, de coucher avec son mari, elle l'égratignera les premiers

jours, et quelque temps après couchera avec un autre qui lui parlera du

salut et des mortifications de la chair. Elle était effrayée quand on

lui baisait la main, mais c'était par instinct; elle s'y fait, et ne

l'est plus quand on jouit d'elle. C'était son ambition d'être placée au

ciel parmi les vierges; mais elle n'est plus vierge; cela est

irrémédiable, que lui importe le reste? Elle devait tout à Jésus son

époux céleste, et à l'exemple que la Sainte Vierge donna. Maintenant

elle n'est plus la suivante de la Vierge, elle n'est plus épouse

céleste; un homme l'a possédée, si un autre homme la possède aussi, quel

grand changement cela fera-t-il? Les droits d'un mari font très peu

d'impression sur elle; elle n'a jamais réfléchi à des choses si

mondaines; il est très possible même qu'elle les ignore; et il est très

certain, du moins, qu'elle n'en est pas frappée, parce qu'elle n'en sent

pas la raison.

A la vérité, elle a reçu l'ordre d'être fidèle; mais c'est un mot dont

l'impression a passé, parce qu'elle appartenait à un ordre de choses sur

lequel elle n'arrête pas ses idées, sur lequel elle rougirait de

s'entretenir avec elle-même. Dès qu'elle a couché avec un homme, ce qui

l'embarrassait le plus est fait; et s'il arrive qu'en l'absence de son

mari, un homme, plus saint que lui, ait l'adresse de répondre à ses

scrupules dans un moment de désirs ou de besoins, elle cédera comme elle

a cédé en se mariant; elle jouira avec moins de terreur que lors de ses

premières jouissances, parce que c'est une chose qui n'est plus

nouvelle, et qui fait un moins grand changement dans son état. Comme

elle ne s'inquiète point d'une prudence terrestre, comme elle aurait

horreur de porter des précautions dans le péché, de l'attention et de la

réflexion dans un acte qu'elle permet à ses sens, mais dont son âme

écarte la souillure; il arrivera encore qu'elle sera enceinte, et que

souvent elle ignorera, ou doutera si son mari est le père de l'enfant

dont elle le charge. Si même elle le sait, elle aimera mieux le laisser

dans l'erreur, pourvu qu'elle ne prononce pas un mensonge, que de

l'exposer à se mettre dans une colère qui offenserait Dieu, que de

s'exposer elle-même à médire du prochain en nommant son séducteur.

Il est très vrai que la religion, mieux entendue, ne lui permettrait pas

une pareille conduite: et je ne parle ici contre aucune religion. La

morale, bien conçue par tous, ferait les hommes très justes, et dès lors

très bons et très heureux. La religion, qui est la morale moins

raisonnée, moins prouvée, moins persuadée par les raisons directes des

choses; mais soutenue par ce qui étonne, mais affermie, mais nécessitée

par une sanction divine; la religion, _bien entendue_, ferait les hommes

parfaitement purs. Si je parle d'une dévote, c'est parce que l'erreur

morale n'est nulle part plus grande et plus éloignée des vrais besoins

du coeur humain que dans les erreurs des dévots. J'admire la religion

telle qu'elle devait être; je l'admire comme un grand ouvrage. Je n'aime

point qu'en s'élevant contre les religions, on nie leur beauté, et l'on

méconnaisse ou désavoue le bien qu'elles étaient destinées à faire. Ces

hommes ont tort: le bien qui est fait, en est-il moins un bien pour être

fait d'une manière contraire à leur pensée? Que l'on cherche des moyens

de faire mieux avec moins; mais que l'on convienne du bien qui s'est

fait autrement, car enfin il s'en est fait beaucoup. Voilà quelques

mots de ma profession de foi: nous nous sommes crus, je pense, trop

éloignés l'un de l'autre en ceci.

Si vous voulez absolument que je revienne à mon premier objet par une

transition selon les règles, vous me mettrez dans un grand embarras.

Mais quoique mes lettres ressemblent beaucoup trop à des traités, et que

je vous écrive en solitaire qui parle avec son ami comme il rêve en

lui-même, je vous avertis que j'y veux conserver toute la liberté

épistolaire quand cela m'arrange.

Ces hommes dont les jouissances inconsidérées ou mal choisies, ont

perverti les affections, et abruti les sens, ne voient plus, je crois,

dans l'amour physique que les grossièretés de leurs habitudes: ils ont

perdu le délicieux pressentiment du plaisir. Une nudité les choque,

parce qu'il n'y a plus chez eux d'intervalle entre la sensation qu'ils

en reçoivent, et l'appétit brut auquel se réduit toute leur volupté. Ce

besoin réveillé dans eux, leur plairait encore en rappelant du moins ces

plaisirs informes que cherchent des sens plus lascifs qu'embrasés; mais

comme ils n'ont pas conservé la véritable pudeur, ils ont laissé les

dégoûts se mêler dans les plaisirs. Comme ils n'ont pas su distinguer ce

qui convenait, d'avec ce qui ne convenait pas, même dans l'abandon des

sens, ils ont cherché de ces femmes qui corrompent les moeurs, en perdant

les manières; et qui sont méprisables, non pas précisément parce

qu'elles donnent le plaisir, mais parce qu'elles le dénaturent, parce

qu'elles le détruisent en mettant la licence à la place de la liberté.

Comme en se permettant ce qui répugne à des sens délicats, et en

confondant des choses d'un ordre très différent, ils ont laissé

s'échapper les séduisantes illusions; comme leurs imprudences ont été

punies par des suites funestes et rebutantes, ils ont perdu la candeur

de la volupté avec les incertitudes du désir. Leur imagination n'est

plus allumée que par l'habitude: leurs sensations plus indécentes

qu'avides, leurs idées plus grossières que voluptueuses, leur mépris

pour les femmes, preuve assez claire du mépris qu'ils ont eux-mêmes

mérité, tout leur rappelle ce que l'amour a d'odieux, et peut-être ce

qu'il a de dangereux. Son charme primitif, sa grâce si puissante sur les

âmes pures, tout ce qu'il a d'aimable et d'heureux n'est plus pour eux.

Ils sont parvenus à ce point qu'il ne leur faut que des filles pour

s'amuser sans retenue, et avec leur dédain habituel; ou des femmes très

modestes qui puissent leur en imposer encore quand aucune délicatesse ne

les contient plus, et qui, n'étant pas des femmes à leur égard, ne leur

donnent point le sentiment importun de ce qu'ils ont perdu.

N'est-il pas visible que si une mise un peu libre leur déplaît, c'est

que leur imagination dégradée et leurs sens affaiblis ne peuvent plus

être émus que par une sorte de surprise? Ce qui fait leur humeur

chagrine, c'est le dépit de ne plus pouvoir sentir dans des occasions

ordinaires et faciles. Ils n'ont plus la faculté de voir que les choses

qui ont été cachées et qui sont découvertes subitement: comme un homme

presque aveugle n'est averti de la présence de la lumière qu'en passant

brusquement des ténèbres à une grande clarté.

Quiconque entend quelque chose aux moeurs, trouvera que la femme

méprisable est celle qui, scrupuleuse et sévère dans ses habitudes

visibles, prépare pendant plusieurs jours de réflexions, le moyen d'en

imposer à un mari qui met son honneur ou sa satisfaction à la posséder

seul. Elle rit avec son amant; elle plaisante son mari trompé: je mets

au-dessus d'elle une courtisane, qui conserve quelque dignité, quelque

choix, et surtout quelque loyauté dans ses moeurs trop libres.

Si les hommes étaient seulement sincères; malgré leurs intérêts

personnels, leurs oppositions et leurs vices, la Terre serait encore

belle.

Si la morale qu'on leur prêche était vraie, conséquente, jamais

exagérée; si elle leur montrait la raison des devoirs en conservant

leurs justes proportions; si elle ne tendait qu'à leur fin réelle: il ne

resterait dans chaque nation autre chose à faire que de contenir une

poignée d'hommes, dont la tête mal organisée ne pourrait reconnaître la

justice.

On pourrait mettre ces esprits de travers avec les imbéciles et les

maniaques: le nombre des premiers ne serait pas grand. Il est peu

d'hommes qui ne soient pas susceptibles de raison; mais beaucoup ne

savent où trouver la vérité parmi ces erreurs publiques qui affectent de

porter son nom; si même ils la rencontrent, ils ne savent comment la

reconnaître à cause de la manière gauche, rebutante et fausse dont on la

présente.

Le bien inutile, le mal imaginaire, les vertus chimériques,

l'incertitude absorbent notre temps, et nos facultés, et nos volontés;

comme tant de travaux et de soins superflus ou contradictoires

empêchent, dans un pays florissant, de faire ceux qui seraient utiles et

ceux qui auraient un but invariable.

Quand il n'y a plus de principe dans le coeur, on est bien scrupuleux sur

les apparences publiques et sur les devoirs d'opinion: cette sévérité

déplacée est un témoignage peu suspect des reproches intérieurs. «En

réfléchissant, dit J.-J., à la folie de nos maximes qui sacrifient

toujours à la décence la véritable honnêteté, je comprends pourquoi le

langage est d'autant plus chaste que les coeurs sont plus corrompus, et

pourquoi les procédés sont d'autant plus exacts que ceux qui les ont

sont plus malhonnêtes.»

Peut-être est-ce un avantage d'avoir peu joui: il est bien difficile que

des plaisirs tant répétés, le soient toujours sans mélange et sans

satiété. Ainsi altérés ou seulement affaiblis par l'habitude qui dissipe

les illusions, ils ne donnent plus cette surprise qui avertit d'un

bonheur auquel on ne croyait pas, ou qu'on n'attendait pas: ils ne

portent plus l'imagination de l'homme au-delà de ce qu'il concevait: ils

ne l'élèvent plus par une progression dont le dernier terme est devenu

trop connu: l'espérance rebutée l'abandonne à ce sentiment pénible d'une

volupté qui s'échappe, à ce sentiment du retour qui, si souvent, est

venu la refroidir. On se souvient trop qu'il n'y a rien au-delà; et ce

bonheur jadis tant imaginé, tant espéré, tant possédé, n'est plus qu'un

amusement d'une heure et le passe-temps de l'indifférence. Des sens

épuisés, ou du moins satisfaits, ne s'embrasent plus à une première

émotion; la présence d'une femme ne les étonne plus; ses beautés

dévoilées ne les agitent plus d'un frémissement universel; la séduisante

expression de ses désirs ne donne plus à l'homme qu'elle aime une

félicité inattendue. Il sait quelle est la jouissance qu'il obtient; il

peut imaginer qu'elle finira; sa volupté n'a plus rien de surnaturel:

celle qu'il possède n'est plus qu'une femme; et lui-même a tout perdu,

il ne sait plus aimer qu'avec les facultés d'un homme.

* * * * *

Il est bien l'heure de finir; le jour commence. Si vous êtes revenu hier

à Chessel, vous allez, en ce moment, visiter vos fruits. Pour moi qui

n'ai rien de semblable à faire, et qui suis très peu touché d'un beau

matin depuis que je ne sais pas employer le jour, je vais me coucher. Je

ne suis point fâché quand le jour paraît, d'avoir encore une nuit tout

entière à passer, afin d'arriver sans peine à l'après-midi dont je me

soucie peu.

Oberman · 第 74 / 155 题