DATX
Paris, 9 octobre, VII.
Je suis très content de votre jeune ami. Je pense qu'il sera aimable
homme, et je me crois sûr qu'il ne sera pas un aimable. Il part demain
pour Lyon. Vous lui rappellerez qu'il laisse ici deux personnes dont il
ne sera pas oublié. Vous devinez bien la seconde: elle est digne de
l'aimer en mère; mais elle est trop aimable pour n'être pas aimée d'une
autre manière, et il est trop jeune pour prévenir et éviter ce charme
qui se glisserait dans un attachement d'ailleurs si légitime. Je ne suis
point fâché qu'il parte: vous êtes prévenu, vous lui parlerez avec
prudence.
Il me paraît justifier tout l'intérêt que vous prenez à lui: s'il était
votre fils, je vous féliciterais. Le vôtre serait précisément de cet
âge: et lui, il n'a plus de père! Votre fils et sa mère devaient périr
avant l'âge. Je n'évite point de vous en parler. Les anciennes douleurs
nous attristent sans nous déchirer: leur amertume profonde, mais adoucie
par le temps et rendue tolérable, nous devient comme nécessaire; elle
nous ramène à nos longues habitudes; elle plaît à nos coeurs avides
d'émotions, et qui cherchent l'infini jusque dans leurs regrets. Votre
fille vous reste; bonne, aimable, intéressante comme ceux qui ne sont
plus; elle peut les remplacer pour vous. Quelque grandes que soient vos
pertes, votre malheur n'est pas celui de l'infortuné, mais seulement
celui de l'homme. Si ceux que vous n'avez plus vous étaient restés,
votre bonheur eût passé la mesure accordée aux heureux. Donnons à leur
mémoire ces souvenirs qu'elle mérite si bien, sans trop nous arrêter au
sentiment des peines irrémédiables: conservez la paix, la modération
que rien ne doit ôter entièrement à l'homme; et plaignez-moi de rester
loin de vous en cela.
Je reviens à celui que vous appelez mon protégé. Je pourrais dire que
c'est plutôt le vôtre; mais en effet vous êtes plus que son protecteur,
et je ne vois pas ce que son père eût pu faire de mieux pour lui. Il me
paraît le bien sentir, et je le crois d'autant plus qu'il n'y met aucune
affectation. Quoique dans notre course à la campagne, nous ayons parlé
de vous à chaque coin de bois, à chaque bout de prairie, il ne m'a
presque rien dit des obligations qu'il vous a: il n'avait pas besoin de
m'en parler, je vous connais trop; il ne devait pas m'en parler, je ne
suis pas _un_ de vos amis. Cependant je sais ce qu'il en a dit à madame
T**** avec qui, je le répète, il se plaisait beaucoup, et qui vous est
elle-même très attachée.
Je vous avais écrit que nous irions voir incessamment les environs de
Paris: il faut vous rendre compte de cette course, afin qu'avant mon
départ pour Lyon vous ayez une longue lettre de moi, et que vous ne
puissiez plus me dire que cette année-ci je n'écris que trois lignes[53]
comme un homme répandu dans le monde.
Il n'a pas tardé à s'ennuyer à Paris. Si son âge est curieux, ce n'est
guère de cette curiosité qu'une grande ville peut longtemps alimenter.
Il est moins curieux d'une médaille, que d'un château ruiné dans les
bois: quoiqu'il ait des manières agréables, il laissera le cercle le
mieux composé pour une forêt bien giboyeuse; et, malgré son goût
naissant pour les arts, il quittera volontiers un soleil levant de
Vernet pour une belle matinée, et le paysage le plus _vrai_ de Hue,
pour les vallons de Bièvre ou de Montmorency.
Vous êtes pressé de savoir où nous avons été, ce qui nous est arrivé.
D'abord il ne nous est rien arrivé: pour le reste, vous le verrez, mais
pas encore; j'aime les écarts. Savez-vous qu'il serait très possible
qu'un jour il aimât Paris, quoique maintenant il ne puisse en convenir.
C'est possible, dites-vous assez froidement, et vous voulez poursuivre;
mais je vous arrête, je veux que vous en soyez convaincu.
Il n'est pas naturel à un jeune homme qui sent beaucoup d'aimer une
capitale, attendu qu'une capitale n'est pas absolument naturelle à
l'homme. Il lui faut un air pur, un beau ciel, une vaste campagne
ouverte aux courses, aux découvertes, à la chasse, à la liberté. La paix
laborieuse des fermes et des bois, lui plaît mieux que la turbulente
mollesse de nos prisons. Les peuples chasseurs ne conçoivent pas qu'un
homme libre puisse se courber au travail de la terre: pour lui, il ne
voit pas comment un homme peut s'enfermer dans une ville, et encore
moins comment il aimera lui-même un jour ce qui le choque maintenant. Le
temps viendra néanmoins où la plus belle campagne, quoique toujours
belle à ses yeux, lui sera comme étrangère. Un nouvel ordre d'idées
absorbera son attention; d'autres sensations se mettront naturellement à
la place de celles qui lui étaient seules naturelles. Quand le sentiment
des choses factices lui sera aussi familier que celui des choses
simples, celui-ci s'effacera insensiblement dans son coeur: ce n'est pas
parce que le premier lui plaira plus, mais parce qu'il l'agitera
davantage. Les relations de l'homme à l'homme excitent toutes nos
passions; elles sont accompagnées de tant de trouble, elles nous
maintiennent dans une agitation si continue, que le repos après elle
nous accable, comme le silence de ces déserts nus où il n'y a ni
variété ni mouvement, rien à chercher, rien à espérer. Les soins et le
sentiment de la vie rustique animent l'âme sans l'inquiéter; ils la
rendent heureuse: les sollicitudes de la vie sociale l'agitent,
l'entraînent, l'exaltent, la pressent de toute part; ils l'asservissent.
Ainsi le gros jeu retient l'homme en le fatiguant; sa funeste habitude
lui rend nécessaires ces alternatives d'espoir et de crainte qui le
passionnent et le consument.
Il faut que je revienne à ce que je dois vous dire: cependant comptez
que je ne manquerai pas de m'interrompre encore; j'ai d'excellentes
dispositions à raisonner mal à propos.
Nous résolûmes d'aller à pied: cette manière lui convint fort, mais
heureusement elle ne fut point du goût de son domestique: alors, pour
n'avoir pas avec nous un mécontent qui eût suivi de mauvaise grâce nos
arrangements très simples, je trouvai quelques commissions à lui donner
à Paris, et nous l'y laissâmes, ce qui ne lui plut pas davantage ... Je
suis bien aise de m'arrêter à vous dire que les valets aiment la
dépense. Ils en partagent les commodités et les avantages, ils n'en ont
pas les inquiétudes: ils n'en jouissent pas non plus assez directement
pour en être comme rassasiés, et pour n'y plus mettre de prix. Comment
donc ne l'aimeraient-ils point? ils ont trouvé le secret de la faire
servir à leur vanité. Quand la voiture du maître est la plus belle de la
ville, il est clair que le laquais est un être d'une certaine
importance: s'il a l'humeur modeste, au moins ne peut-il se refuser au
plaisir d'être le premier laquais du quartier. J'en sais un qui a été
entendu, disant: Un domestique peut tirer vanité de servir un maître
riche, puisqu'un noble met son honneur à servir un grand roi, puisqu'il
dit, avec un si plaisant orgueil, le roi mon maître. Cet homme aura lu
dans l'antichambre, et il se perdra.
Je pris tout simplement dans les commissionnaires, un homme dont on me
répondit. Il porta le peu de linge et d'effets nécessaires; il nous fut
commode en beaucoup de choses, et ne nous gêna pour aucune. Il parut
très content de se promener sans fatigue à la suite de gens qui le
nourrissaient bien, et le traitaient encore mieux: et nous ne fûmes pas
fâchés, dans une course de ce genre, d'avoir à notre disposition un
homme avec qui on pouvait quitter, sans se compromettre, le ton des
maîtres. C'était un compagnon de voyage fort serviable, fort discret;
mais qui enfin osait quelquefois marcher à côté de nous, et même nous
parler de sa curiosité et de ses remarques, sans que nous fussions
obligés de le contenir dans le silence, et de le renvoyer derrière avec
un demi-regard d'une certaine dignité.
Nous partîmes le quatorze septembre; il faisait un beau temps d'automne,
et nous l'eûmes avec peu d'interruption pendant toute notre course. Ciel
calme, soleil faible et souvent caché, matinées de brouillards, belles
soirées, terre humide et chemins propres; le temps enfin le plus
favorable, et partout beaucoup de fruits. Nous étions bien portants,
d'assez bonne humeur: lui, avide de voir, et tout prêt à admirer; moi,
assez content de prendre de l'exercice, et surtout d'aller au hasard.
Quant à l'argent, beaucoup de personnages de roman n'en ont pas besoin;
ils vont toujours leur train, ils font leurs affaires, ils vivent
partout sans qu'on sache comment ils en ont, et souvent quoiqu'on voie
qu'ils n'en doivent pas avoir: ce privilège est beau; mais il se trouve
des aubergistes qui ne sont pas au fait, et nous crûmes à propos d'en
emporter. Ainsi il ne manqua rien, à l'un pour s'amuser beaucoup, à
l'autre pour faire avec lui une tournée agréable; et plusieurs pauvres
furent justement surpris de ce que des gens qui dépensaient un peu d'or
pour leur plaisir, trouvaient quelques sous pour les besoins du
misérable.
Suivez-nous sur un plan des environs de Paris. Imaginez un cercle dont
le centre soit le beau pont de Neuilly près de Paris, vers le couchant
d'été. Ce cercle est coupé deux fois par la Seine, et une fois par la
Marne. Laissez la petite portion comprise entre la Marne et la petite
rivière de Bièvre: prenez seulement le grand contour qui commence à la
Marne, qui coupe la Seine au-dessous de Paris, et qui finit à Antony sur
la Bièvre: vous aurez à peu près la trace que nous avons suivie pour
visiter, sans nous éloigner beaucoup, les sites les plus boisés, les
plus jolis ou les plus passables d'une contrée qui n'est point belle,
mais qui est assez agréable et assez variée............................
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Voilà vingt jours assez bien passés, et qui n'ont coûté qu'à peu près
onze louis. Si nous eussions fait cette course d'une manière en
apparence plus commode, nous eussions été assujettis et souvent
contrariés; nous eussions dépensé beaucoup plus, et certainement elle
nous eût donné moins d'amusement et de bonne humeur.
Un inconvénient encore plus grand dans des choses de ce genre, ce serait
d'y porter une économie trop contrainte. S'il faut craindre à chaque
auberge le moment où la carte paraîtra, et s'arranger en demandant à
dîner, de manière à dépenser le moins possible, il vaut beaucoup mieux
ne pas sortir de chez soi. Tout plaisir où l'on ne porte pas quelque
aisance et une certaine liberté, cesse d'en être un. Il ne devient pas
seulement indifférent, mais désagréable; il donnait un espoir qu'il n'a
pu remplir; il n'est pas ce qu'il devait être; et, quelque peu de soins
ou d'argent qu'il ait coûté, c'est au moins un sacrifice en pure
perte........................
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Dans le peu que je connais en France, Chessel et Fontainebleau sont les
seuls endroits où je consentirais volontiers à me fixer, et Chessel, le
seul où je désirerais vivre. Vous m'y verrez bientôt.
Je vous avais déjà dit que les trembles et les bouleaux de Chessel
n'étaient pas comme d'autres trembles et d'autres bouleaux: les
châtaigniers et les étangs, et le bateau n'y sont pas comme ailleurs. Le
ciel d'automne est là comme le ciel de la patrie. Ce raisin muscat, ces
reines-marguerites d'une couleur pâle que vous n'aimiez point, et que
maintenant nous aimons ensemble; et l'odeur du foin de Chessel, dans
cette belle grange où nous sautions quand j'étais enfant! Quel foin!
quels fromages à la crème! les belles vaches! Comme les marrons, en
sortant du sac, roulent agréablement sur le plancher au-dessus de mon
cabinet! il semble que ce soit un bruit de la jeunesse. Mais soyez-y.
Mon ami, il n'y a plus de bonheur. Vous avez des affaires; vous avez un
état: votre raison mûrit; votre coeur ne change pas, mais le mien se
serre. Vous n'avez plus le temps de mettre les marrons sous la cendre,
il faut qu'on vous les prépare; qu'avez-vous fait de nos plaisirs?
J'y serai dans six jours: cela est décidé.