LETTRE LII

DATX

Paris, 9 octobre, VII.

Je suis très content de votre jeune ami. Je pense qu'il sera aimable

homme, et je me crois sûr qu'il ne sera pas un aimable. Il part demain

pour Lyon. Vous lui rappellerez qu'il laisse ici deux personnes dont il

ne sera pas oublié. Vous devinez bien la seconde: elle est digne de

l'aimer en mère; mais elle est trop aimable pour n'être pas aimée d'une

autre manière, et il est trop jeune pour prévenir et éviter ce charme

qui se glisserait dans un attachement d'ailleurs si légitime. Je ne suis

point fâché qu'il parte: vous êtes prévenu, vous lui parlerez avec

prudence.

Il me paraît justifier tout l'intérêt que vous prenez à lui: s'il était

votre fils, je vous féliciterais. Le vôtre serait précisément de cet

âge: et lui, il n'a plus de père! Votre fils et sa mère devaient périr

avant l'âge. Je n'évite point de vous en parler. Les anciennes douleurs

nous attristent sans nous déchirer: leur amertume profonde, mais adoucie

par le temps et rendue tolérable, nous devient comme nécessaire; elle

nous ramène à nos longues habitudes; elle plaît à nos coeurs avides

d'émotions, et qui cherchent l'infini jusque dans leurs regrets. Votre

fille vous reste; bonne, aimable, intéressante comme ceux qui ne sont

plus; elle peut les remplacer pour vous. Quelque grandes que soient vos

pertes, votre malheur n'est pas celui de l'infortuné, mais seulement

celui de l'homme. Si ceux que vous n'avez plus vous étaient restés,

votre bonheur eût passé la mesure accordée aux heureux. Donnons à leur

mémoire ces souvenirs qu'elle mérite si bien, sans trop nous arrêter au

sentiment des peines irrémédiables: conservez la paix, la modération

que rien ne doit ôter entièrement à l'homme; et plaignez-moi de rester

loin de vous en cela.

Je reviens à celui que vous appelez mon protégé. Je pourrais dire que

c'est plutôt le vôtre; mais en effet vous êtes plus que son protecteur,

et je ne vois pas ce que son père eût pu faire de mieux pour lui. Il me

paraît le bien sentir, et je le crois d'autant plus qu'il n'y met aucune

affectation. Quoique dans notre course à la campagne, nous ayons parlé

de vous à chaque coin de bois, à chaque bout de prairie, il ne m'a

presque rien dit des obligations qu'il vous a: il n'avait pas besoin de

m'en parler, je vous connais trop; il ne devait pas m'en parler, je ne

suis pas _un_ de vos amis. Cependant je sais ce qu'il en a dit à madame

T**** avec qui, je le répète, il se plaisait beaucoup, et qui vous est

elle-même très attachée.

Je vous avais écrit que nous irions voir incessamment les environs de

Paris: il faut vous rendre compte de cette course, afin qu'avant mon

départ pour Lyon vous ayez une longue lettre de moi, et que vous ne

puissiez plus me dire que cette année-ci je n'écris que trois lignes[53]

comme un homme répandu dans le monde.

Il n'a pas tardé à s'ennuyer à Paris. Si son âge est curieux, ce n'est

guère de cette curiosité qu'une grande ville peut longtemps alimenter.

Il est moins curieux d'une médaille, que d'un château ruiné dans les

bois: quoiqu'il ait des manières agréables, il laissera le cercle le

mieux composé pour une forêt bien giboyeuse; et, malgré son goût

naissant pour les arts, il quittera volontiers un soleil levant de

Vernet pour une belle matinée, et le paysage le plus _vrai_ de Hue,

pour les vallons de Bièvre ou de Montmorency.

Vous êtes pressé de savoir où nous avons été, ce qui nous est arrivé.

D'abord il ne nous est rien arrivé: pour le reste, vous le verrez, mais

pas encore; j'aime les écarts. Savez-vous qu'il serait très possible

qu'un jour il aimât Paris, quoique maintenant il ne puisse en convenir.

C'est possible, dites-vous assez froidement, et vous voulez poursuivre;

mais je vous arrête, je veux que vous en soyez convaincu.

Il n'est pas naturel à un jeune homme qui sent beaucoup d'aimer une

capitale, attendu qu'une capitale n'est pas absolument naturelle à

l'homme. Il lui faut un air pur, un beau ciel, une vaste campagne

ouverte aux courses, aux découvertes, à la chasse, à la liberté. La paix

laborieuse des fermes et des bois, lui plaît mieux que la turbulente

mollesse de nos prisons. Les peuples chasseurs ne conçoivent pas qu'un

homme libre puisse se courber au travail de la terre: pour lui, il ne

voit pas comment un homme peut s'enfermer dans une ville, et encore

moins comment il aimera lui-même un jour ce qui le choque maintenant. Le

temps viendra néanmoins où la plus belle campagne, quoique toujours

belle à ses yeux, lui sera comme étrangère. Un nouvel ordre d'idées

absorbera son attention; d'autres sensations se mettront naturellement à

la place de celles qui lui étaient seules naturelles. Quand le sentiment

des choses factices lui sera aussi familier que celui des choses

simples, celui-ci s'effacera insensiblement dans son coeur: ce n'est pas

parce que le premier lui plaira plus, mais parce qu'il l'agitera

davantage. Les relations de l'homme à l'homme excitent toutes nos

passions; elles sont accompagnées de tant de trouble, elles nous

maintiennent dans une agitation si continue, que le repos après elle

nous accable, comme le silence de ces déserts nus où il n'y a ni

variété ni mouvement, rien à chercher, rien à espérer. Les soins et le

sentiment de la vie rustique animent l'âme sans l'inquiéter; ils la

rendent heureuse: les sollicitudes de la vie sociale l'agitent,

l'entraînent, l'exaltent, la pressent de toute part; ils l'asservissent.

Ainsi le gros jeu retient l'homme en le fatiguant; sa funeste habitude

lui rend nécessaires ces alternatives d'espoir et de crainte qui le

passionnent et le consument.

Il faut que je revienne à ce que je dois vous dire: cependant comptez

que je ne manquerai pas de m'interrompre encore; j'ai d'excellentes

dispositions à raisonner mal à propos.

Nous résolûmes d'aller à pied: cette manière lui convint fort, mais

heureusement elle ne fut point du goût de son domestique: alors, pour

n'avoir pas avec nous un mécontent qui eût suivi de mauvaise grâce nos

arrangements très simples, je trouvai quelques commissions à lui donner

à Paris, et nous l'y laissâmes, ce qui ne lui plut pas davantage ... Je

suis bien aise de m'arrêter à vous dire que les valets aiment la

dépense. Ils en partagent les commodités et les avantages, ils n'en ont

pas les inquiétudes: ils n'en jouissent pas non plus assez directement

pour en être comme rassasiés, et pour n'y plus mettre de prix. Comment

donc ne l'aimeraient-ils point? ils ont trouvé le secret de la faire

servir à leur vanité. Quand la voiture du maître est la plus belle de la

ville, il est clair que le laquais est un être d'une certaine

importance: s'il a l'humeur modeste, au moins ne peut-il se refuser au

plaisir d'être le premier laquais du quartier. J'en sais un qui a été

entendu, disant: Un domestique peut tirer vanité de servir un maître

riche, puisqu'un noble met son honneur à servir un grand roi, puisqu'il

dit, avec un si plaisant orgueil, le roi mon maître. Cet homme aura lu

dans l'antichambre, et il se perdra.

Je pris tout simplement dans les commissionnaires, un homme dont on me

répondit. Il porta le peu de linge et d'effets nécessaires; il nous fut

commode en beaucoup de choses, et ne nous gêna pour aucune. Il parut

très content de se promener sans fatigue à la suite de gens qui le

nourrissaient bien, et le traitaient encore mieux: et nous ne fûmes pas

fâchés, dans une course de ce genre, d'avoir à notre disposition un

homme avec qui on pouvait quitter, sans se compromettre, le ton des

maîtres. C'était un compagnon de voyage fort serviable, fort discret;

mais qui enfin osait quelquefois marcher à côté de nous, et même nous

parler de sa curiosité et de ses remarques, sans que nous fussions

obligés de le contenir dans le silence, et de le renvoyer derrière avec

un demi-regard d'une certaine dignité.

Nous partîmes le quatorze septembre; il faisait un beau temps d'automne,

et nous l'eûmes avec peu d'interruption pendant toute notre course. Ciel

calme, soleil faible et souvent caché, matinées de brouillards, belles

soirées, terre humide et chemins propres; le temps enfin le plus

favorable, et partout beaucoup de fruits. Nous étions bien portants,

d'assez bonne humeur: lui, avide de voir, et tout prêt à admirer; moi,

assez content de prendre de l'exercice, et surtout d'aller au hasard.

Quant à l'argent, beaucoup de personnages de roman n'en ont pas besoin;

ils vont toujours leur train, ils font leurs affaires, ils vivent

partout sans qu'on sache comment ils en ont, et souvent quoiqu'on voie

qu'ils n'en doivent pas avoir: ce privilège est beau; mais il se trouve

des aubergistes qui ne sont pas au fait, et nous crûmes à propos d'en

emporter. Ainsi il ne manqua rien, à l'un pour s'amuser beaucoup, à

l'autre pour faire avec lui une tournée agréable; et plusieurs pauvres

furent justement surpris de ce que des gens qui dépensaient un peu d'or

pour leur plaisir, trouvaient quelques sous pour les besoins du

misérable.

Suivez-nous sur un plan des environs de Paris. Imaginez un cercle dont

le centre soit le beau pont de Neuilly près de Paris, vers le couchant

d'été. Ce cercle est coupé deux fois par la Seine, et une fois par la

Marne. Laissez la petite portion comprise entre la Marne et la petite

rivière de Bièvre: prenez seulement le grand contour qui commence à la

Marne, qui coupe la Seine au-dessous de Paris, et qui finit à Antony sur

la Bièvre: vous aurez à peu près la trace que nous avons suivie pour

visiter, sans nous éloigner beaucoup, les sites les plus boisés, les

plus jolis ou les plus passables d'une contrée qui n'est point belle,

mais qui est assez agréable et assez variée............................

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Voilà vingt jours assez bien passés, et qui n'ont coûté qu'à peu près

onze louis. Si nous eussions fait cette course d'une manière en

apparence plus commode, nous eussions été assujettis et souvent

contrariés; nous eussions dépensé beaucoup plus, et certainement elle

nous eût donné moins d'amusement et de bonne humeur.

Un inconvénient encore plus grand dans des choses de ce genre, ce serait

d'y porter une économie trop contrainte. S'il faut craindre à chaque

auberge le moment où la carte paraîtra, et s'arranger en demandant à

dîner, de manière à dépenser le moins possible, il vaut beaucoup mieux

ne pas sortir de chez soi. Tout plaisir où l'on ne porte pas quelque

aisance et une certaine liberté, cesse d'en être un. Il ne devient pas

seulement indifférent, mais désagréable; il donnait un espoir qu'il n'a

pu remplir; il n'est pas ce qu'il devait être; et, quelque peu de soins

ou d'argent qu'il ait coûté, c'est au moins un sacrifice en pure

perte........................

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Dans le peu que je connais en France, Chessel et Fontainebleau sont les

seuls endroits où je consentirais volontiers à me fixer, et Chessel, le

seul où je désirerais vivre. Vous m'y verrez bientôt.

Je vous avais déjà dit que les trembles et les bouleaux de Chessel

n'étaient pas comme d'autres trembles et d'autres bouleaux: les

châtaigniers et les étangs, et le bateau n'y sont pas comme ailleurs. Le

ciel d'automne est là comme le ciel de la patrie. Ce raisin muscat, ces

reines-marguerites d'une couleur pâle que vous n'aimiez point, et que

maintenant nous aimons ensemble; et l'odeur du foin de Chessel, dans

cette belle grange où nous sautions quand j'étais enfant! Quel foin!

quels fromages à la crème! les belles vaches! Comme les marrons, en

sortant du sac, roulent agréablement sur le plancher au-dessus de mon

cabinet! il semble que ce soit un bruit de la jeunesse. Mais soyez-y.

Mon ami, il n'y a plus de bonheur. Vous avez des affaires; vous avez un

état: votre raison mûrit; votre coeur ne change pas, mais le mien se

serre. Vous n'avez plus le temps de mettre les marrons sous la cendre,

il faut qu'on vous les prépare; qu'avez-vous fait de nos plaisirs?

J'y serai dans six jours: cela est décidé.

Oberman · 第 76 / 155 题