LETTRE XLVI.

DATX

Lyon, 2 août, VI.

Quand le jour commence, je suis abattu; je me sens triste et inquiet; je

ne puis m'attacher à rien; je ne vois pas comment je remplirai tant

d'heures. Quand il est dans sa force, il m'accable; je me retire dans

l'obscurité, je tâche de m'occuper, et je ferme tout pour ne pas savoir

qu'il n'a point de nuages. Mais lorsque sa lumière s'adoucit, et que je

sens autour de moi ce charme d'une soirée heureuse qui m'est devenu si

étranger, je m'afflige, je m'abandonne; dans ma vie commode, je suis

fatigué de plus d'amertumes que l'homme pressé par le malheur. On m'a

dit: vous êtes tranquille maintenant.

Le paralytique est tranquille dans son lit de douleur. Consumer les

jours de l'âge fort, comme le vieillard passe les jours du repos!

Toujours attendre, et ne rien espérer; toujours de l'inquiétude sans

désirs, et de l'agitation sans objet; des heures constamment nulles; des

conversations où l'on parle pour placer des mots, où l'on évite de dire

des choses; des repas où l'on mange par excès d'ennui; de froides

parties de campagne dont on n'a jamais désiré que la fin; des amis sans

intimité; des plaisirs pour l'apparence; du rire pour contenter ceux qui

bâillent comme vous; et pas un sentiment de joie dans deux années! Avoir

sans cesse le corps inactif, la tête agitée, l'âme malheureuse, et

n'échapper que fort mal dans le sommeil même à ce sentiment d'amertumes,

de contrainte, et d'ennuis inquiets: c'est la lente agonie du coeur; ce

n'est pas ainsi que l'homme devait vivre.

DATX

3 août.

S'il vit ainsi, me direz-vous, c'est donc ainsi qu'il devait vivre: ce

qui existe est selon l'ordre; où seraient les causes, si elles n'étaient

pas dans la nature? Il faudra que j'en convienne avec vous: mais cet

ordre de choses n'est que momentané; il n'est point selon l'ordre

essentiel, à moins que tout ne soit déterminé irrésistiblement. Si tout

est nécessaire, il l'est que j'agisse comme s'il n'y avait point de

nécessité: ce que nous disons est vain; il n'y a point de sentiment

préférable au sentiment contraire, point d'erreur, point d'utilité. Mais

s'il en est autrement, avouons nos écarts; examinons où nous en sommes;

cherchons comment on pourrait réparer tant de pertes. La résignation est

souvent bonne aux individus; elle ne peut être que fatale à l'espèce.

C'est ainsi que va le monde, est le mot d'un bourgeois quand on le dit

des misères publiques; ce n'est celui du sage que dans les cas

particuliers.

Dira-t-on qu'il ne faut pas s'arrêter du beau imaginaire, au bonheur

absolu; mais aux détails d'une utilité directe dans l'ordre actuel: et

que la perfection n'étant pas accessible à l'homme, et surtout aux

hommes, il est à-la-fois inutile et romanesque de les en entretenir.

Mais la nature elle-même prépare toujours le plus pour obtenir le

moins. Dans mille graines, une seule germera. Nous voudrions apercevoir

quel serait le mieux possible, non pas précisément dans l'espoir de

l'atteindre, mais afin de nous en approcher davantage que si nous

envisagions seulement pour terme de nos efforts, ce qu'ils pourront en

effet produire. Je cherche des données qui m'indiquent les besoins de

l'homme; et je les cherche dans moi, pour me tromper moins. Je trouve

dans mes sensations un exemple limité, mais sûr; et en observant le seul

homme que je puisse bien sentir, je m'attache à découvrir quel pourrait

être l'homme en général.

Vous seuls savez remplir votre vie, hommes simples et justes, pleins de

confiance et d'affections expansives, de sentiment et de calme; qui

sentez votre existence avec plénitude, et qui voulez voir l'oeuvre de vos

jours! Vous placez votre joie dans l'ordre et la paix domestique, sur le

front pur d'un ami, sur la lèvre heureuse d'une femme. Ne venez point

vous soumettre dans nos villes à la médiocrité misérable, à l'ennui

superbe. N'oubliez pas les choses naturelles: ne livrez pas votre coeur à

la vaine tourmente des passions équivoques; leur objet toujours

indirect, fatigue et suspend la vie jusqu'à l'âge infirme qui déplore

trop lard le néant où se perdit la faculté de bien faire.

Je suis comme ces infortunés en qui une impression trop violente a pour

jamais irrité la sensibilité de certaines fibres, et qui ne sauraient

éviter de retomber dans leur manie toutes les fois que l'imagination,

frappée d'un objet analogue, renouvelle en eux cette première émotion.

Le sentiment des rapports me montre toujours les convenances harmoniques

comme l'ordre et la fin de la nature. Ce besoin de chercher les

résultats dès que je vois les données, cet instinct à qui il répugne que

nous soyons en vain...... Croyez-vous que je le puisse vaincre? Ne

voyez-vous pas qu'il est dans moi, qu'il est plus fort que ma volonté,

qu'il m'est nécessaire, qu'il faut qu'il m'éclaire ou m'égare, qu'il me

rende malheureux et que je lui obéisse? Ne voyez-vous pas que je suis

déplacé, isolé, lassé; que je ne trouve rien, que l'ennui me tue. Je

rejette tout ce qui passe; je me presse, je me hâte par dégoût;

j'échappe au présent, je ne désire point l'avenir; je me consume, je

dévore mes jours, et je me précipite vers le terme de mes ennuis, sans

désirer rien après eux. On dit que le temps n'est rapide qu'à l'homme

heureux: on dit faux; je le vois passer maintenant avec une vitesse que

je ne lui connaissais pas. Puisse le dernier des hommes n'être jamais

heureux ainsi!

Je ne vous le dissimule point, j'avais un moment compté sur quelque

douceur intérieure: je suis bien désabusé. Qu'attendais-je en effet? que

les hommes sussent arranger ces détails que les circonstances leur

abandonnent, user des avantages que peuvent offrir ou les facultés

intérieures, ou quelque conformité de caractère, établir et régler ces

riens dont on ne se lasse pas, et qui peuvent embellir ou tromper les

heures; qu'ils sussent ne point perdre dans l'ennui leurs années les

plus tolérables, et n'être pas plus malheureux par leur maladresse que

par le sort lui-même; qu'ils sussent vivre! Devais-je donc ignorer qu'il

n'en est point ainsi; et ne savais-je pas assez que cette apathie, et

surtout cette sorte de crainte et de défiance mutuelles, cette

incertitude, cette ridicule réserve qui étant l'instinct des uns,

devient le devoir des autres, condamnaient tous les hommes à se voir

avec ennui, à se lier avec indifférence, à s'aimer avec lassitude, à se

convenir inutilement, et à bâiller tous les jours ensemble, faute de se

dire une fois, ne bâillons plus.

En toutes choses, et partout, les hommes perdent leur existence; ils se

fâchent ensuite contre eux-mêmes, ils croient que ce fut leur faute.

Malgré l'indulgence pour nos propres faiblesses, peut-être sommes-nous

trop sévères en cela, trop portés à nous attribuer ce que nous ne

pouvions éviter. Lorsque le temps est passé, nous oublions les détails

de cette fatalité impénétrable dans ses causes, et à peine sensible dans

ses résultats.

Tout ce qu'on espérait se détruit sourdement; toutes les fleurs se

flétrissent, tous les germes avortent; tout tombe, comme ces fruits

naissants qu'une gelée a frappés de mort, qui ne mûriront point, qui

périront tous, mais qui végètent encore plus ou moins longtemps

suspendus à la branche stérilisée, comme si la cause de leur ruine eût

voulu rester inconnue.

On a la santé, l'intimité; on voit dans ses mains ce qu'il faut pour une

vie assez douce: les moyens sont tout simples, tout naturels; nous les

tenons, ils nous échappent pourtant. Comment cela se fait-il? La réponse

serait longue et difficile: je la préférerais à bien des traités de

philosophie; elle n'est pas même dans les trois mille _lois_ de

Pythagore.

Peut-être se laisse-t-on trop aller à négliger des choses indifférentes

par elles-mêmes, et que pourtant il faut désirer, ou du moins recevoir,

pour que les heures soient occupées sans langueur. Il y a une sorte de

dédain, qui est une prétention fort vaine, mais à laquelle on se trouve

entraîné sans y songer. On voit beaucoup d'hommes; chacun d'eux, livré

à d'autres goûts, est ou se montre insensible à bien des choses dont

nous ne voulons pas alors paraître plus émus que lui. Il se forme dans

nous une certaine habitude d'indifférence et de renoncement; elle ne

coûte point de sacrifices, mais elle augmente l'ennui. Ces riens qui

pris chacun à part, étaient tous inutiles, devenaient bons par leur

ensemble; ils entretenaient cette activité des affections qui fait la

vie. Ils n'étaient pas des causes suffisantes de sensations, mais ils

nous faisaient échapper au malheur de n'en plus avoir. Ces biens, si

faibles, convenaient mieux à notre nature, que la puérile grandeur qui

les rejette, et qui ne les remplacera pas. Le vide devient fastidieux à

la longue; il dégénère en une morne habitude: et, bien trompés dans

notre superbe indolence, nous laissons se dissiper en une triste fumée

la lumière de la vie, faute du souffle qui l'animerait.

Je vous le répète, le temps fuit avec une vitesse qui s'accroît à mesure

que l'âge change. Mes jours perdus s'entassent derrière moi: ils

remplissent l'espace vague de leurs ombres sans couleur; ils amoncèlent

leurs squelettes atténués: c'est le ténébreux simulacre d'un monument

funèbre. Et si mon regard inquiet se détourne et cherche à se reposer

sur la chaîne, jadis plus heureuse, des jours que prépare l'avenir; il

se trouve que leurs formes pleines et leurs riantes images ont beaucoup

perdu. Leurs couleurs pâlissent: cet espace voilé qui les embellissait

d'une grâce céleste dans la magie de l'incertitude, découvre maintenant

à nu leurs fantômes arides et chagrins. A la lueur austère qui les

montre dans l'éternelle nuit, j'en discerne déjà le dernier qui s'avance

seul sur l'abîme, et n'a plus rien devant lui.

Vous souvient-il de nos vains désirs, de nos projets d'enfant? La joie

d'un beau ciel, l'oubli du monde, et la liberté des déserts!

Jeune enchantement d'un coeur vierge, qui croit au bonheur, qui veut ce

qu'il désire, et ignore la vie! Simplicité de l'espérance, qu'êtes-vous

devenue? Le silence des forêts, la pureté des eaux, les fruits naturels,

l'habitude intime nous suffisaient alors. Le monde réel n'a rien qui

remplace ces besoins d'un coeur juste, d'un esprit incertain, premier

songe de nos premiers printemps.

Quand une heure plus favorable vient placer sur nos fronts une sérénité

imprévue, quelque nuance fugitive de paix et de bien-être, l'heure

suivante se hâte d'y fixer les traits chagrins et fatigués, les rides

abreuvées d'amertumes qui en effacent pour jamais la candeur primitive.

Depuis cet âge qui est déjà si loin de moi, les instants épars qui ont

pu rappeler l'idée du bonheur, ne forment pas dans ma vie un demi-jour

que je dusse consentir à voir renouveler. C'est ce qui caractérise ma

fatigante destinée: d'autres sont bien plus malheureux, mais j'ignore

s'il fut jamais un homme moins heureux. Je me dis, que l'on est porté à

la plainte; que l'on sent tous les détails de ses propres misères,

tandis qu'on affaiblit, ou qu'on ignore celles que l'on n'éprouve pas

soi-même: et pourtant je me crois juste, en pensant que l'on ne saurait

moins jouir, moins vivre, être plus constamment au-dessous de ses

besoins.

Je ne suis pas souffrant, impatienté, irrité; je suis lassé, abattu; je

suis dans l'accablement. Quelquefois, à la vérité, un mouvement imprévu

m'élance hors de la sphère étroite où je me sentais comprimé. Ce

mouvement est si rapide, que je ne puis le prévenir: ce sentiment me

remplit et m'entraîne sans que j'aie pensé à la vanité de son impulsion:

je perds ainsi ce repos raisonné qui éternise nos maux, en les calculant

avec son froid compas, avec ses formules savantes et mortelles.

Alors, j'oublie ces considérations accidentelles, chaînons misérables

dont ma faiblesse a tissu le fragile lien: je vois seulement, d'un côté,

mon âme avec ses forces et ses désirs, comme un principe moteur borné

mais indépendant, que rien ne peut empêcher de s'éteindre à son terme,

que rien aussi ne peut empêcher d'être selon sa nature; et de l'autre,

toutes choses sur la terre humaine comme son domaine nécessaire, comme

les moyens de son action, les matériaux de sa vie. Je méprise cette

prudence timide et lente, qui pour des jouets qu'elle travaille, oublie

la puissance du génie, laisse éteindre le feu du coeur, et perd à jamais

ce qui fait la vie pour arranger des ombres puériles.

Je me demande ce que je fais; pourquoi je ne me mets pas à vivre; quelle

force m'enchaîne, quand je suis libre; quelle faiblesse me retient quand

je sens une énergie dont l'effort réprimé me consume; ce que j'attends,

quand je n'espère rien; ce que je cherche ici, quand je n'y aime rien,

n'y désire rien; quelle fatalité me force à faire ce que je ne veux

point, sans que je voie comment elle me le fait faire?

Il est facile de s'y soustraire; il en est temps, il le faut: et à peine

ce mot est dit, que l'impulsion s'arrête, l'énergie s'éteint, et me

voilà replongé dans le sommeil où s'anéantit ma vie. Le temps coule

uniformément: je me lève avec dégoût, je me couche fatigué, je me

réveille sans désirs. Je m'enferme, et je m'ennuie: je vais dehors, et

je gémis. Si le temps est sombre, je le trouve triste; et s'il est beau,

je le trouve inutile. La ville m'est insipide, et la campagne m'est

odieuse. La vue des malheureux m'afflige; celle des heureux ne me trompe

point. Je ris amèrement quand je vois des hommes qui se tourmentent; et

si quelques-uns sont plus calmes, je ris, en songeant qu'on les croit

contents.

Je vois tout le ridicule du personnage que je fais; je me rebute, et je

ris de mon impatience. Cependant je cherche dans chaque chose, le

caractère bizarre et double qui la rend un moyen de nos misères; et ce

comique d'oppositions qui fait de la terre humaine une scène

contradictoire où toutes choses sont importantes au sein de la vanité de

toutes choses. Je me précipite ainsi, ne sachant plus de quel côté me

diriger. Je m'agite, parce que je ne trouve point d'activité; je parle,

afin de ne point penser; je m'anime, par stupeur. Je crois même que je

plaisante: je ris de douleur, et l'on me trouve gai. Voilà qui va bien,

disent-ils, il prend son parti. Il faut que je le prenne, car je n'y

pourrai plus tenir.

DATX

5 août.

Je crois, je sens que tout cela va changer. Plus j'observe ce que

j'éprouve, plus j'en viendrais à me convaincre que les choses de la vie

sont indiquées, préparées et mûries dans une marche progressive dirigée

par une force inconnue.

Dès qu'une série d'incidents marche vers un terme, ce résultat qu'elle

annonce, se trouve aussitôt un centre que beaucoup d'autres incidents

environnent avec une tendance marquée. Cette tendance qui les unit au

centre par des liens universels, nous le fait paraître comme un but

qu'une intention de la nature se serait proposé, comme un chaînon

qu'elle travaillerait à dessein selon ses lois générales, et où nous

cherchons à découvrir, à pressentir dans des rapports individuels, la

marche, l'ordre, et les harmonies du plan du monde.

Si nous y sommes trompés, c'est peut-être par notre seul empressement.

Nos désirs cherchent toujours à anticiper sur l'ordre des événements, et

leur impatience ne saurait attendre cette tardive maturité.

On dirait aussi qu'une volonté inconnue, qu'une intelligence d'une

nature indéfinissable nous entraîne par des apparences, par la marche

des nombres, par des songes dont les rapports avec les faits surpassent

de beaucoup les probabilités du hasard. On dirait que tous les moyens

lui servent à nous séduire, que les sciences occultes, que les résultats

extraordinaires de la divination, et les vastes effets dus à des causes

imperceptibles, sont l'ouvrage de cette industrie cachée; qu'elle

précipite ainsi ce que nous croyons conduire; qu'elle nous égare, afin

de varier le monde. Si vous voulez avoir un sentiment de cette force

invisible, et de l'impuissance où l'ordre même se trouve de produire la

perfection, calculez toutes les forces bien connues, et vous verrez

qu'elles n'ont pas leur résultat direct. Faites plus; imaginez un ordre

de choses où toutes les convenances particulières soient observées, où

toutes les destinations particulières soient remplies: vous trouverez,

je crois, que l'ordre de chaque chose ne produirait pas le véritable

ordre des choses; que tout serait trop bien; que non-seulement ce n'est

pas ainsi que va le monde, mais que ce n'est pas même ainsi qu'il

pourrait aller, et qu'une perpétuelle déviation dans les détails opposés

semble être la grande loi de l'universalité des choses.

Voici des faits sur un objet où les probabilités peuvent être calculées

rigoureusement, des songes relatifs à la loterie de Paris. J'en ai connu

douze ou quinze avant les tirages. La personne âgée qui les faisait,

n'avait assurément ni le démon de Socrate, ni aucune donnée

cabalistique: elle était pourtant mieux fondée à s'entêter de ses

songes, que moi à l'en dissuader. La plupart furent réalisés: il y avait

au moins vingt mille à parier contre un, que l'événement ne les

justifierait pas ainsi. Elle fut séduite, elle rêva encore; elle mit, et

rien alors ne se réalisa.

On n'ignore pas que les hommes sont trompés et par de faux calculs, et

par la passion; mais, dans ce qui peut être supputé mathématiquement,

est-il bien vrai que tous les siècles croient à ce qui n'a en sa faveur

qu'autant d'incidents que le hasard en doit donner?

Moi-même qui assurément ne m'occupais guère de ces sortes de rêves, il

m'est arrivé trois fois de rêver que je voyais les numéros sortis. Un de

ces songes n'eut point de rapport avec l'événement du lendemain: le

second en eut un aussi frappant que si l'on eût deviné un nombre sur

quatre-vingt mille. Le dernier fut plus étrange: j'avais vu, dans cet

ordre: 7, 39, 72, 81.. Je n'avais pas vu le cinquième numéro, et quant

au troisième, je l'avais mal discerné, je n'étais pas assuré si c'était

72 ou 70. J'avais même noté tous deux, mais je penchai pour le 72. Pour

cette fois, je voulus mettre au moins le quaterne; et je mis, 7, 39, 72,

81. Si j'eusse choisi le 70, j'eusse eu le quaterne, ce qui est déjà

extraordinaire: mais ce qui l'est bien davantage, c'est que ma note

faite exactement selon l'ordre dans lequel j'avais vu les quatre

numéros, porta un terne déterminé, et que c'eût été un quaterne

déterminé, si, en hésitant entre le 70 et le 72, j'eusse choisi le 70.

Est-il dans la nature une intention qui leurre les hommes, ou du moins

beaucoup d'hommes? Serait-ce un de ses moyens, une loi nécessaire pour

les faire ce qu'ils sont? ou bien, tous les peuples ont-ils été dans le

délire, en trouvant que les choses réalisées surpassaient évidemment

l'occurrence naturelle? La philosophie moderne le nie; elle nie tout ce

qu'elle n'explique pas. Elle a remplacé celle qui expliquait ce qui

n'était point.

Je suis loin d'affirmer, et même de croire positivement, qu'il y ait en

effet dans la nature une force qui séduise les hommes, indépendamment du

prestige de leurs passions; qu'il existe une chaîne occulte de rapports,

soit dans les nombres, soit dans les affections, qui puisse faire juger,

ou sentir d'avance, ces choses futures que nous croyons accidentelles.

Je ne dis pas, cela est: mais n'y a-t-il point quelque témérité à dire,

cela n'est pas?[37]

Serait-il même impossible que les pressentiments appartinssent à un mode

particulier d'organisation, et qu'ils fussent impossibles aux autres

hommes? Nous voyons, par exemple, que la plupart ne sauraient concevoir

des rapports entre l'odeur qu'exhale une plante, et les moyens du

bonheur du monde. Doivent-ils pour cela regarder comme une erreur de

l'imagination le sentiment de ces rapports? Ces deux perceptions si

étrangères l'une à l'autre pour plusieurs esprits, le sont-elles pour le

génie qui peut suivre la chaîne qui les unit? Celui qui abattait les

hautes têtes des pavots, savait bien qu'il serait entendu: il savait

aussi que ses esclaves ne le comprendraient point, qu'ils n'auraient

point son secret.

Vous ne prendrez pas tout ceci plus sérieusement que je ne le dis. Mais

je suis las des choses certaines, et je cherche partout des voies

d'espérance.

Si vous venez bientôt, cela pourra me donner un peu de courage: celui

d'attendre toujours des lendemains est du moins quelque chose pour qui

n'en a pas d'autre.

Oberman · 第 70 / 155 题