LETTRE XLV.

DATX

Chessel, 27 juillet, VI.

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Je n'ai jamais affirmé que ce fût une faiblesse d'avoir une larme pour

des maux qui ne nous sont point personnels, pour un malheureux qui nous

est étranger, mais qui nous est connu. Il est mort: c'est peu de chose,

qui est-ce qui ne meurt pas? mais il a été constamment malheureux et

triste; jamais l'existence ne lui a été bonne; il n'a encore eu que des

douleurs, et maintenant il n'a plus rien. Je l'ai vu, je l'ai plaint: je

le respectais, il était malheureux et bon. Il n'a pas eu des malheurs

éclatants: mais en entrant dans la vie, il s'est trouvé sur une longue

trace de dégoûts et d'ennuis; il y est resté, il y a vécu, il y a

vieilli avant l'âge, il s'y est éteint.

Je n'ai pas oublié ce bien de campagne qu'il désirait, et que j'allai

voir avec lui, parce que j'en connaissais le propriétaire. Je lui

disais; vous y serez bien, vous y aurez des années meilleures, elles

vous feront oublier les autres; vous prendrez cet appartement-ci, vous y

serez seul et tranquille.--J'y serais heureux, mais je ne le crois

pas.--Vous le serez demain, vous allez passer l'acte.--Vous verrez que

je ne l'aurai point.

Il ne l'eut pas: vous savez comment tout cela tourna. La multitude des

hommes vivants est sacrifiée à la prospérité de quelques-uns; comme le

plus grand nombre des enfants meurt, et est sacrifié à l'existence de

ceux qui resteront; comme des millions de glands le sont à la beauté des

grands chênes qui doivent couvrir librement un vaste espace. Et, ce qui

est déplorable, c'est que dans cette foule que le sort abandonne et

repousse dans les marais bourbeux de la vie, il se trouve des hommes qui

ne sauraient descendre comme leur sort, et dont l'énergie impuissante

s'indigne en s'y consumant. Les lois générales sont fort belles: je

leur sacrifierais volontiers un an, deux, dix ans même de ma vie; mais

tout mon être, c'est trop: ce n'est rien dans la nature, c'est tout pour

moi. Dans ce grand mouvement, sauve qui peut, dit-on: cela serait assez

bien, si le tour de chacun venait tôt ou tard, ou si du moins on pouvait

l'espérer toujours: mais quand la vie s'écoule, quoique l'instant de la

mort reste incertain, l'on sait bien du moins que l'on s'en va.

Dites-moi où est l'espérance de l'homme qui arrive à soixante ans sans

avoir encore autre chose que de l'espérance! Ces lois de l'ensemble, ce

soin des espèces, ce mépris des individus, cette marche des êtres est

bien dure pour nous qui sommes des individus. J'admire cette providence

qui taille tout en grand; mais comme l'homme est culbuté parmi les

rognures! et que nous sommes plaisants de nous croire quelque chose!

Dieux par la pensée, insectes pour le bonheur, nous sommes ce Jupiter

dont le temple est aux petites maisons; il prend pour une cassolette

d'encens l'écuelle de bois où fume la soupe qu'on apporte dans sa loge;

il règne sur l'Olympe, jusqu'à l'instant où le plus vil geôlier lui

donnant un soufflet, le rappelle à la vérité, pour qu'il baise la main

et mouille de larmes son pain moisi.

Infortuné! vous avez vu vos cheveux blanchir, et dans tant de jours,

vous n'en avez pas eu un de contentement, pas un; pas même le jour du

mariage funeste, du mariage d'inclination qui vous a donné une femme

estimable, et qui vous a perdu tous deux. Tranquilles, aimants, sages,

vertueux, religieux, tous deux la bonté même, vous avez vécu plus mal

ensemble que ces insensés que leurs passions entraînent, qu'aucun

principe ne retient, et qui ne sauraient imaginer à quoi peut servir la

bonté du coeur. Vous vous êtes marié pour vous aider mutuellement,

disiez-vous, pour adoucir vos peines en les partageant, pour faire votre

salut: et le même soir, le premier soir, mécontents l'un de l'autre et

de votre destinée, vous n'eûtes plus d'autre vertu ni d'autre

consolation à attendre que la patience de vous supporter jusqu'au

tombeau. Quel fut donc votre malheur, votre crime? de vouloir le bien,

de le vouloir trop, de ne pouvoir jamais le négliger, de le vouloir

minutieusement et avec assez de passion pour ne le considérer que dans

le détail du moment présent.

Vous voyez que je les connaissais. On paraissait me voir avec plaisir:

on voulait me convertir; et quoique ce projet n'ait pas absolument

réussi, nous jasions assez ensemble. C'est lui surtout dont le malheur

me frappait. Sa femme n'était ni moins bonne ni moins estimable; mais

plus faible, elle trouvait dans son abnégation un certain repos où

devait s'engourdir sa douleur. Dévote avec tendresse, offrant ses

amertumes, et remplie de l'idée d'une récompense future, elle souffrait,

mais d'une manière qui n'était pas sans dédommagement. Il y avait

d'ailleurs dans ses maux quelque chose de volontaire; elle était

malheureuse par goût; et ses gémissements, comme ceux des saints,

quoique très-pénibles quelquefois, lui étaient précieux et nécessaires.

Pour lui, il était religieux sans être absorbé par la dévotion: il était

religieux par devoir, mais sans fanatisme, et sans faiblesses comme sans

momerie; pour réprimer ses passions, et non pas pour en suivre une plus

particulière. Je n'assurerais pas même qu'il ait joui de cette

conviction sans laquelle la religion peut plaire, mais ne saurait

suffire.

Ce n'est pas tout: on voyait comment il eût pu être heureux; on sentait

même que les causes de son malheur n'étaient pas dans lui. Mais sa femme

eût été à-peu-près la même, dans quelque situation qu'elle eût vécu:

elle eût trouvé partout le moyen de se tourmenter et d'affliger les

autres, en ne voulant que le bien, en ne s'occupant nullement

d'elle-même, en croyant sans cesse se sacrifier pour tous; mais en ne

sacrifiant jamais ses idées, en prenant sur elle tous les efforts,

excepté celui de changer sa manière. Il semblait donc que son malheur

appartînt en quelque sorte à sa nature; et on était plus disposé à s'en

consoler et à prendre là-dessus son parti, comme sur l'effet d'une

destinée irrévocable. Au contraire, son mari eût vécu comme un autre,

s'il eût vécu avec tout autre qu'avec elle. On sait quel remède trouver

à un mal ordinaire, et surtout à un mal qui ne mérite pas de ménagement:

mais c'est une misère à laquelle on ne peut espérer de terme, de ne

pouvoir que plaindre celle dont la perpétuelle manie nous déplaît avec

amitié, nous harcèle avec douceur, et nous impatiente toujours sans se

déconcerter jamais; qui ne nous fait mal que par une sorte de nécessité,

qui n'oppose à notre indignation que des larmes pieuses, qui en

s'excusant fait pis encore qu'elle n'avait fait; et qui avec de

l'esprit, mais dans un aveuglément inconcevable, fait en gémissant tout

ce qu'il faut pour nous pousser à bout.

Si quelques hommes ont été un fléau pour l'homme, ce sont bien les

législateurs profonds qui ont rendu le mariage indissoluble, afin que

l'on fut _forcé_ de s'aimer. Pour compléter l'histoire de la sagesse

humaine, il nous en manque un, qui voyant la nécessité de s'assurer de

l'homme suspecté d'un crime et l'injustice de rendre malheureux en

attendant son jugement celui qui peut être innocent, ordonne dans tous

les cas vingt ans de cachot provisoirement, au lieu d'un mois de prison,

afin que la nécessité de s'y faire adoucisse le sort du détenu et lui

rende sa chaîne aimable.

On ne remarque pas assez quelle insupportable répétition de peines

comprimantes, et souvent mortelles, produisent dans le secret des

appartements, ces humeurs difficiles, ces manies tracassières, ces

habitudes orgueilleuses à-la-fois et petites, où s'engagent, par hasard,

sans le soupçonner et sans pouvoir s'en retirer, tant de femmes à qui on

n'a jamais cherché à faire connaître le coeur humain. Elles achèvent leur

vie avant d'avoir découvert qu'il est bon de savoir vivre avec les

hommes: elles élèvent des enfants ineptes comme elles; c'est une

génération de maux, jusqu'à ce qu'il survienne un tempérament heureux

qui se forme lui-même un caractère; et tout cela, parce qu'on a cru

leur donner une éducation très-suffisante en leur apprenant à coudre,

danser, mettre le couvert et lire les psaumes en latin.

Je ne sais pas quel bien il peut résulter de ce qu'on ait des idées

étroites, et je ne vois pas qu'une imbécile ignorance soit de la

simplicité: l'étendue des vues produit au contraire moins d'égoïsme,

moins d'opiniâtreté, plus de bonne-foi, une délicatesse officieuse, et

cent moyens de conciliation. Chez les gens trop bornés, à moins que le

coeur ne soit d'une bonté extrême, et qu'il faut rarement attendre, vous

ne voyez qu'humeur, oppositions, entêtement ridicule, altercations

perpétuelles; et la plus faible altercation devient en deux minutes une

dispute pleine d'aigreur. Des reproches amers, des soupçons hideux, des

manières brutes semblent, à la moindre occasion, brouiller ces gens-là

pour jamais. Il y a cependant chez eux une chose heureuse, c'est que

comme l'humeur est leur seul mobile, si quelque bêtise vient les

divertir, ou si quelque tracasserie contre une autre personne vient les

réunir, voilà mes gens qui rient ensemble et se parlent à l'oreille,

après s'être traités avec le dernier mépris: une demi-heure plus tard,

voici une fureur nouvelle; un quart-d'heure après cela chante ensemble.

Il faut rendre à de telles gens cette justice qu'il ne résulte

ordinairement rien de leur brutalité, si ce n'est un dégoût

insurmontable dans ceux que des circonstances particulières engageraient

à vivre avec eux.

Vous êtes hommes, vous vous dites chrétiens: et cependant, malgré les

lois que vous ne sauriez désavouer, et malgré celles que vous adorez,

vous fomentez, vous perpétuez une extrême inégalité entre les lumières

et les sentiments des hommes. Cette inégalité est dans la nature; mais

vous l'avez augmentée contre toute mesure, quand vous deviez au

contraire travailler à la restreindre. Il faut bien que les prodiges de

votre industrie soient une surabondance funeste, puisque vous n'avez ni

le temps, ni les facultés de faire tant de choses indispensables. La

masse des hommes est brute, inepte et livrée à elle-même; tous vos maux

viennent de-là: ou ne les faites pas exister, ou donnez-leur une

existence d'homme.

_Que conclure, à la fin, de tous mes longs propos?_ C'est que l'homme

étant peu de chose dans la nature, et étant tout pour lui-même, il

devrait bien s'occuper un peu moins des lois du monde, et un peu plus

des siennes; laisser peut-être celles des hautes-sciences qui sont

sublimes, et qui n'ont pas séché une seule larme dans les hameaux et au

quatrième étage; laisser peut-être certains arts admirables et inutiles;

laisser des passions héroïques et funestes; tâcher, s'il se peut,

d'avoir des institutions qui arrêtent l'homme et qui cessent de

l'abrutir, d'avoir moins de science et moins d'ignorance; et convenir

enfin que si l'homme n'est pas un ressort aveugle qu'il faille

abandonner aux forces de la fatalité, que si ses mouvements ont quelque

chose de spontané, la morale est la seule science de l'homme livré à la

providence de l'homme.

Vous laissez aller sa veuve dans un couvent: vous faites très-bien, je

crois. C'est-là qu'elle eût dû vivre: elle était née pour le cloître,

mais je soutiens qu'elle n'y eût pas trouvé plus de bonheur. Ce n'est

donc pas pour elle que je dis que vous faites bien. Mais en la prenant

chez vous, vous étaleriez une générosité inutile; elle n'en serait pas

plus heureuse. Votre bienfaisance prudente et éclairée se soucie peu des

apparences, et ne considère dans le bien à faire, que la somme plus ou

moins grande du bien qui doit en résulter.

Oberman · 第 69 / 155 题