LETTRE XLVII

DATX

Lyon, 18 août, VI.

Vous renvoyez en deux mots tous mes possibles dans la région des songes.

Pressentiments, propriétés secrètes des nombres, pierre philosophale,

influences mutuelles des astres, sciences cabalistiques, haute magie,

toutes chimères déclarées telles par la certitude une et infaillible.

Vous avez l'empire; on ne saurait mieux user du sacerdoce suprême.

Cependant je suis opiniâtre comme tous les hérésiarques: il y a plus,

votre science certaine m'est suspecte, je vous soupçonne d'être heureux.

Supposons un moment que rien ne vous réussit: vous souffrirez alors que

je vous expose jusqu'où vont mes doutes.

On dit que l'homme conduit et gouverne, que le hasard n'est rien. Tout

cela se peut: voyons pourtant si ce hasard ne ferait pas quelque chose.

Je veux que ce soit l'homme qui fasse toutes les choses humaines: mais

il les fait avec des moyens, avec des facultés; d'où les a-t-il? Les

forces physiques, ou la santé, la justesse et l'étendue de l'esprit, les

richesses, le pouvoir composent à peu près ces moyens. Il est vrai que

la sagesse ou la modération peuvent maintenir la santé, mais le hasard

donne et quelquefois rétablit une forte constitution. Il est vrai que la

prudence évite quelques dangers, mais le hasard préserve à tout moment

d'être blessé ou mutilé. Le travail améliore nos facultés morales ou

intellectuelles; le hasard les donne, et souvent il les développe, ou

les préserve de tant d'accidents dont un seul pourrait les détruire. La

sagesse fait parvenir au pouvoir un homme dans un siècle; le hasard

l'offre à tous les autres maîtres des destinées vulgaires. La prudence,

la conduite élèvent lentement quelques fortunes; tous les jours le

hasard en fait rapidement. L'histoire du monde ressemble beaucoup à

celle de ce commissionnaire qui gagna cent louis en vingt ans de courses

et d'épargnes, et qui ensuite mit à la loterie un seul écu, et en reçut

soixante-quinze mille.

Tout est loterie. La guerre n'est plus qu'une loterie pour presque tous,

à l'exception du général en chef, qui cependant n'en est rien moins que

tout à fait exempt. Dans la tactique moderne, l'officier qui va être

comblé d'honneurs et élevé à un grade supérieur, voit auprès de lui le

guerrier aussi brave, plus savant, plus robuste, oublié pour jamais dans

le tas des morts.

Si tant de choses se font par hasard, et que pourtant le hasard ne

puisse rien faire; il y a dans la nature, ou une grande force cachée,

ou un nombre de forces inconnues qui suivent des lois inaccessibles aux

démonstrations des sciences humaines.

On peut _prouver_ que le fluide électrique n'existe pas. On peut prouver

qu'un corps aimanté ne saurait agir sur un autre sans le toucher; et que

la faculté de se diriger vers tel point de la terre est une propriété

occulte et par trop péripatéticienne. On avait prouvé que l'on ne

pouvait voyager dans les airs, que l'on ne pouvait brûler des corps

éloignés de soi, que l'on ne pouvait précipiter la foudre ou allumer des

volcans. On sait encore aujourd'hui que l'homme qui fait un chêne, ne

peut pas faire de l'or. On sait que la lune peut causer les marées, mais

non pas influer sur la végétation. Il est prouvé que tous les effets des

affections de la mère sur le foetus sont des contes de vieilles, et que

tous les peuples qui les ont vus, ne les ont pas vus. On sait que

l'hypothèse d'un fluide pensant n'est qu'une impiété absurde; mais que

certains hommes ont la permission de faire avant déjeuner une sorte

d'âme universelle ou de nature métaphysique, que l'on peut rompre en

autant d'âmes universelles que bon semble, afin que chacun digère la

sienne.

Il est _certain_ qu'un Châtillon reçut, selon la promesse de saint

Bernard, cent fois autant de terres labourables à la charrue d'en haut,

qu'il en avait donné ici-bas aux moines de Clairvaux. Il est certain que

l'empire du Mogol est dans une grande prospérité, quand son maître pèse

deux livres de plus que l'année précédente. Il est certain que l'âme

survit au corps, excepté s'il est écrasé par la chute subite d'un roc,

car alors elle n'a pas le temps de s'enfuir[38]; et il faut qu'elle

meure là. Tout le monde a su que les comètes sont dans l'usage

d'engendrer des monstres, et qu'il y a d'excellentes recettes pour se

préserver de cette contagion. Tout le monde convient qu'un individu de

ce petit globe où rampent nos génies impérissables, a trouvé les lois du

mouvement et de la position respective de cent milliards de mondes. Nous

sommes admirablement certains, et c'est pure malice, si tous les temps

et tous les peuples s'accusent mutuellement d'erreur.

Pourquoi chercher à rire des Anciens qui regardaient les nombres comme

le principe universel. L'étendue, les forces, la durée, toutes les

propriétés des choses naturelles ne suivent-elles pas les lois des

nombres? Ce qui est à la fois réel et mystérieux, n'est-il pas ce qui

nous avance le plus dans la profondeur des secrets de la nature?

N'est-elle pas elle-même une perpétuelle expression d'évidence et de

mystère, visible et impénétrable, calculable et infinie, prouvée et

inconcevable, contenant tous les principes de l'être et toute la vanité

des songes? Elle se découvre à nous et nous ne la voyons pas; nous avons

analysé ses lois, et nous ne saurions imaginer ses procédés; elle nous a

laissé prouver que nous remuerions un globe, mais le mouvement d'un

insecte est l'abîme où elle nous abandonne. Elle nous donne une heure

d'existence au milieu du néant; elle nous montre et nous supprime; elle

nous produit pour que nous ayons été. Elle nous fait un oeil qui pourrait

tout voir; elle met devant lui toute la mécanique, toute l'organisation

des choses, toute la métaphysique de l'être infini: nous regardons, nous

allons connaître; et voilà qu'elle ferme à jamais cet oeil si

admirablement préparé.

Pourquoi donc, ô hommes qui passez aujourd'hui! voulez-vous des

certitudes? et jusques à quand faudra-t-il vous affirmer nos rêves pour

que votre vanité dise: «Je sais»? Vous êtes moins petits quand vous

ignorez. Vous voulez qu'en parlant de la nature, on vous dise comme vos

balances et vos chiffres: ceci est, ceci n'est pas. Eh bien, voici un

roman: sachez, soyez certains.

Le Nombre ... Nos dictionnaires définissent le nombre une collection

d'unités: en sorte que l'unité qui est le principe de tous les nombres,

devient étrangère au terme qui les exprime. Je suis fâché que notre

langue n'ait pas un mot qui comprenne l'unité, et tous ses produits plus

ou moins directs, plus ou moins complexes. Supposons tous deux que le

mot nombre veut dire cela: et puisque j'ai un songe à vous conter, je

vais reprendre un peu le ton des grandes vérités que je veux vous

envoyer par le courrier de demain.

Ecoutez: c'est de l'Antiquité; mais elle ne savait pas le calcul des

fluxions[39].

Le nombre est le principe de toute dimension, de toute harmonie, de

toute propriété, de toute agrégation; il est la loi de l'univers

organisé.

Sans les lois des nombres, la matière serait une masse informe,

indigeste; elle serait le Chaos. La matière arrangée selon ces lois est

le Monde. La nécessité de ces lois est le Destin; leur puissance et

leurs propriétés sont la Nature: et la conception universelle de ces

propriétés est Dieu.

Les analogies de ces propriétés forment la doctrine magique, secret de

toutes les initiations, principe de tous les dogmes, base de tous les

cultes, source des relations morales et de tous les devoirs.

Je me hâte; et vous me saurez gré de tant de discrétion, car je pourrais

suivre la filiation de toutes les idées cabalistiques et religieuses.

Je rapporterais aux nombres les religions du feu; je prouverais que

l'idée même de l'Esprit pur est le résultat de certains calculs; je

réunirais dans un même enchaînement tout ce qui a pu asservir ou flatter

l'imagination humaine. Cet aperçu d'un monde mystérieux ne serait pas

sans intérêt; mais il ne vaudrait pas l'odeur numérique exhalée de sept

fleurs de jasmin que le souffle de l'air va porter et perdre dans le

sable sur votre terrasse de Chessel.

Cependant sans les nombres, point de fleurs, point de terrasse. Tout

phénomène est nombre ou proportion. Les formes, l'espace, la durée, sont

des effets, des produits du nombre; mais le nombre n'est produit, n'est

modifié, n'est perpétué que par lui-même. La musique, c'est-à-dire la

science de toute harmonie, est une expression des nombres. Notre musique

elle-même, la musique des sons, source des plus fortes impressions que

l'homme puisse éprouver, est fondée sur les nombres.

Si j'étais versé dans l'astrologie, je vous dirais bien d'autres choses;

mais enfin toute la vie n'est-elle pas réglée sur les nombres: sans eux,

qui saurait l'heure d'un office, d'un enterrement; qui pourrait danser,

qui saurait quand il est _bon couper les ongles_?

L'Unité est assurément le principe, comme l'image de toute unité; et dès

lors de tout ouvrage complet, de tout concept, de tout projet, de tout

achèvement, de la perfection, de l'ensemble. Ainsi tout nombre complexe

est un, ainsi toute perception est une, ainsi l'univers est un.

Un est aux nombres engendrés, comme le rouge est aux couleurs, ou Adam

aux générations humaines. Car Adam était le premier, et le mot Adam

signifie rouge. C'est ce qui fait que la matière du grand oeuvre doit se

nommer Adam lorsqu'elle est poussée au rouge, parce que la quintessence

rouge de l'univers est comme Adam qu'Adonaï forma de quintessence.

Pythagore a dit: «Cultivez assidûment la science des nombres; nos vices

et nos crimes ne sont que des erreurs de calcul.» Ce mot si utile, et

d'une vérité si profonde, est sans doute ce qui peut être dit de mieux

sur les nombres. Mais voici ce que Pythagore n'a point dit[40].

Sans Un, il n'y aurait ni deux, ni trois: l'unité est donc le principe

universel. Un est infini par ce qui sort de lui: il produit

coéternellement deux et même trois, d'où vient tout le reste. Quoique

infini, il est impénétrable; il est assurément dans tout; il ne peut

cesser, nul ne l'a fait; il ne saurait changer: de plus il n'est ni

visible, ni bleu, ni large, ni épais, ni lourd: c'est comme qui

dirait ... plus qu'un nombre.

Pour Deux, c'est très différent. S'il n'y avait pas deux, il n'y aurait

qu'un. Or, quand tout est un, tout est semblable; quand tout est

semblable, il n'y a pas de discordance; là où il n'y a pas de

discordance, là est la perfection: c'est donc deux qui brouille tout.

Voilà le mauvais principe, c'est Satan. Aussi, de tous nos chiffres, le

chiffre deux est celui qui a la forme la plus sinistre, l'angle le plus

aigu.

Cependant sans deux, il n'y aurait point de composition, point de

rapports, point d'harmonie. Deux est l'élément de toute chose composée

en tant que composée. Deux est le symbole et le moyen de toute

génération. Il y avait deux chérubins sur l'Arche, et les oiseaux ont

deux ailes: ce qui fait de deux le principe de l'élévation.

Trois réunit l'expression de l'ensemble et celle de la composition;

c'est l'harmonie parfaite. La raison en est palpable, c'est un nombre

composé qui ne peut être divisé que par un. De trois points placés dans

des rapports égaux, naît la plus simple des figures. Cette figure triple

n'est pourtant qu'une, ainsi que l'harmonie parfaite. Et, dans la

sagesse orientale, la puissance qui créa, Brahma; la puissance qui

conserve, Vitsnou; et la puissance qui détruira, Routren; ces trois

puissances réunies, n'est-ce pas Trimourti? Dans Trimourti, ne

reconnaissez-vous pas trois, c'est ce qui fait Chiven, l'Etre suprême.

Dans les choses de la terre, trente-trois, nombre exprimé par deux

trois, n'est-il pas celui de l'âge de perfection pour l'homme? et

l'homme, qui est bien la plus belle oeuvre de Chiven, n'a-t-il pas eu

trois âmes autrefois?

Trois est le principe de perfection: c'est le nombre de la chose

composée, et ramenée à l'unité, de la chose élevée à l'agrégation, et

achevée par l'unité. Trois est le nombre mystérieux du premier ordre:

aussi y a-t-il trois règnes dans les choses terrestres; et pour tout

composé organique trois accidents, formation, vie, décomposition.

Quatre ressemble beaucoup au corps, parce que le corps a quatre

facultés. Il renferme aussi toute la religion du serment: comment cela?

je l'ignore, mais puisqu'un maître l'a dit, sans doute ses disciples

l'expliqueront.

Cinq est protégé par Vénus: car elle préside au mariage, et cinq a dans

sa forme quelque chose d'heureux qu'on ne saurait définir. De là vient

que nous avons cinq sens, et cinq doigts; il n'en faut pas chercher

d'autres raisons.

Je ne sais rien sur le nombre Six, sinon que le cube a six faces. Tout

le reste m'a paru indigne des grandes choses que j'ai rassemblées sur

d'autres nombres.

Mais Sept est d'une importance extrême. Il représente toutes les

créatures; ce qui le rend d'autant plus intéressant qu'elles nous

appartiennent toutes, droit divin transféré depuis longtemps et que

prouvent la bride et le filet, malgré ce qu'en disent quelquefois les

ours, les lions, les serpents. Cet empire a manqué être perdu par le

péché; mais il faut mettre deux sept ensemble, l'un détruira l'autre;

car le baptême étant aussi là-dedans, soixante-dix-sept signifie

l'abolition de tous les péchés par le baptême, comme saint Augustin l'a

démontré aux académies d'Afrique.

On voit facilement dans Sept, l'union de deux nombres parfaits, de deux

principes de perfection; union complétée en quelque sorte et consolidée

par cette unité sublime qui lui imprime un grand caractère d'ensemble,

et qui fait que sept n'est pas six. C'est là le nombre mystérieux du

second ordre; ou si l'on veut, le principe de tous les nombres très

composés. Les divers aspects de la lune l'ont prouvé, et en conséquence

on a choisi le septième jour pour celui du repos. Les fêtes religieuses

rendirent ainsi ce nombre sacré chez tous les peuples. De là l'idée des

cycles septenaires, liée à celle du grand Cataclysme. «Dieu a imprimé

partout dans l'univers le caractère sacré du nombre sept», dit

Joachitès. Dans le _ciel étoilé_, tout a été fait par sept. Toute la

mysticité ancienne est pleine du nombre sept: c'est le plus mystérieux

des nombres apocalyptiques, des nombres du culte mithriaque et des

mystères d'initiation. Sept étoiles du génie lumineux, sept Gâhanbards,

sept Amschaspands ou anges d'Ormusd. Les Juifs ont leur semaine d'année;

et le carré de sept était le vrai nombre de leur période jubilaire. On

remarquait que, du moins pour notre planète et même pour notre système

planétaire, le nombre sept était le plus particulièrement indiqué par

les phénomènes naturels. Sept planètes du premier ordre[41]; sept

métaux[42]; sept odeurs[43]; sept saveurs; sept rayons de lumière; sept

tons; sept articulations simples de la voix humaine[44].

Sept années font une semaine de la vie; et quarante-neuf la grande

semaine. L'enfant qui naît à sept mois peut vivre. A quatorze soleils,

il voit: à sept lunes il a des dents: à sept ans les dents se

renouvellent; et l'on fait commencer alors le discernement du bien et du

mal. A quatorze ans, l'homme peut engendrer: à vingt et un, il est

parvenu à une sorte de maturité qui a fait choisir ce temps pour la

majorité politique et légale. Vingt-huit est l'époque d'un grand

changement dans les affections humaines et dans les couleurs de la vie.

A trente-cinq, la jeunesse finit. A quarante-deux, la progression

rétrograde de nos facultés commence. A quarante-neuf, la plus belle vie

est à sa moitié, quant à la durée extrême, et à son automne pour les

sensations: on aperçoit les premières rides physiques et morales. A

cinquante-six, commence la vieillesse. Soixante-trois est la première

époque de la mort naturelle. (Je me rappelle que vous blâmez cette

expression: nous dirons donc, mort nécessaire, mort amenée par les

causes générales du déclin de la vie.) Je veux dire que si l'on meurt de

vieillesse à quatre-vingt-quatre, à quatre-vingt-dix-huit ans, on meurt

d'âge à soixante-trois: c'est la première époque où la vie finisse par

les maladies de la décrépitude. Beaucoup de personnages célèbres sont

morts à soixante-dix ans, à quatre-vingt-quatre, à quatre-vingt-dix-huit,

à cent quatre (ou cent cinq). Aristote, Abélard, Héloïse, Luther,

Constantin, chah Abbas, Nostradamus[45] et Mahomet moururent à

soixante-trois; et Cléopâtre sentit bien qu'il fallait attendre

vingt-huit jours pour mourir après Antoine.

Neuf! Si l'on en croit les hordes mongoles et plusieurs peuplades de la

Nigritie, voilà le plus harmonique des nombres complexes. C'est le carré

du seul nombre qui ne soit divisible que par l'unité: c'est le principe

des productions indirectes: c'est le mystère multiplié par le mystère.

On peut voir dans le _Zend-Avesta_ combien neuf était vénéré d'une

partie de l'Orient. Dans la Géorgie, dans l'Iranved, tout se fait par

neuf: les Avares et les Chinois l'ont aimé particulièrement. Les

musulmans de la Syrie comptent quatre-vingt-dix-neuf attributs de la

divinité; et les peuples de la partie orientale de l'Inde connaissent

dix-huit mondes, neuf bons, neuf mauvais.

Mais le signe de ce nombre a la queue en bas, comme une comète qui

sème[46] des monstres; et neuf est l'emblème de toute vicissitude

funeste: en Suisse, particulièrement, les bises destructives durent neuf

jours. Quatre-vingt-un, ou neuf multiplié par lui-même, est le nombre de

la grande climatérique[47]; tout homme qui aime l'ordre doit mourir à

cet âge, et Denis d'Héraclée donna en cela un grand exemple au monde.

J'avoue que dix-huit ans passe pour un assez bel âge; et pourtant c'est

la destruction multipliée par le mauvais principe: mais il y a moyen de

s'entendre. Dans dix-huit ans il y a deux cent seize mois, nombre très

funeste et très compliqué. On y voit d'abord quatre-vingt-un multiplié

par deux, ce qui est épouvantable. Dans l'excédent cinquante-quatre, on

trouve un serment et Vénus. Quatre et cinq réunis, ressemblent donc fort

au mariage, état qui séduit à dix-huit ans; qui n'est bon à rien pour

l'un et l'autre sexe, vers quarante-cinq ou cinquante-quatre ans; qui ne

laisse pas d'être ridicule à quatre-vingt-un; et qui peut, en tout

temps, par ses plaisirs même, altérer, désoler, dégrader la nature

humaine d'après les horreurs attachées au culte du nombre cinq. Qu'y

a-t-il de pire que d'empoisonner sa vie par une jouissance de cinq?

c'est à dix-huit ans que ces dangers sont dans leur force; il n'est donc

point d'âge plus funeste. Voilà ce qu'on ne pouvait découvrir que par

les nombres; et c'est ainsi que les nombres sont le fondement de la

morale.

Que si vous trouvez dans tout cela quelque incertitude, repoussez le

doute, redoublez de foi; voici maintenant ce que disait la première

lumière des premiers siècles[48]. Dix est justice et béatitude résultant

de la créature qui est sept, et de la Trinité qui est trois. Onze, c'est

le péché parce qu'il transgresse dix ou la justice. Vous voyez le plus

haut point du sublime; après quoi il faut se taire: saint Augustin

lui-même n'en a pas su davantage.

S'il me restait assez de papier, je vous prouverais l'existence de la

pierre philosophale. Je vous prouverais que tant d'hommes savants et

célèbres n'étaient pas des radoteurs: je vous prouverais qu'elle n'est

pas plus étonnante que la boussole; qu'elle n'est pas plus inconcevable

que le chêne provenu du gland que vous avez semé; mais qu'il l'est, ou

qu'il devrait l'être, que des étourdis, qui en finissant leurs humanités

ont fait un madrigal, décident que Sthall, Becher, Paracelse, ont mérité

les petites maisons.

Allez voir vos jasmins: laissez mes doutes et mes preuves. Je cherche un

peu de délire, afin de pouvoir au moins rire de moi: car il y a un

certain repos, un plaisir, bizarre si l'on veut, à considérer que tout

est songe. Cela peut distraire de tant de rêves plus sérieux, et

affaiblir ceux de notre inquiétude.

Vous ne voulez pas que l'imagination nous entraîne, parce qu'elle nous

égare: mais quand il s'agit des jouissances individuelles de la pensée,

notre destination présente ne serait-elle pas dans les écarts? Tous les

hommes ont rêvé; tous en ont eu besoin: quand le génie du mal les fit

vivre, le génie du bien les fit dormir et songer.

Oberman · 第 71 / 155 题