DATX
Lyon, 15 juin, VI.
J'ai relu, j'ai pesé vos objections, ou si vous voulez, vos reproches:
c'est ici une question sérieuse; je vais y répondre à-peu-près. Si les
heures que l'on passe à discuter sont ordinairement perdues, celles
qu'on passe à s'écrire ne le sont point.
Croyez-vous bien sérieusement que cette opinion, qui, dites-vous, ajoute
à mon malheur, dépende de moi? Le plus sûr est de croire: je ne le
conteste pas. Vous me rappelez aussi ce que l'on n'a pas moins dit, que
cette croyance est nécessaire pour sanctionner la morale.
J'observe d'abord que je ne prétends point décider; que j'aimerais même
à ne pas nier, mais que je trouve au moins téméraire d'affirmer. Sans
doute c'est un malheur que de pencher à croire impossible ce dont on
désirerait la réalité, mais j'ignore comment on peut échapper à ce
malheur[35] quand on y est tombé.
La mort, dites-vous, n'existe point pour l'homme. Vous trouvez impie le
_hic jacet_. L'homme de bien, l'homme de génie n'est pas là sous ce
marbre froid, dans cette cendre morte. Qui dit cela? Dans ce sens _hic
jacet_ sera faux sur la tombe d'un chien: son instinct fidèle et
industrieux n'est plus là. Où est-il? Il n'est plus.
Vous me demandez ce, qu'est devenu le mouvement, l'esprit, l'âme de ce
corps qui vient de pourrir: la réponse est très-simple. Quand le feu de
votre cheminée s'éteint, sa lumière, sa chaleur, son mouvement enfin le
quitte, comme chacun sait, et s'en va dans un autre monde pour y être
éternellement récompensé s'il a réchauffé vos pieds, et éternellement
puni s'il a brûlé vos pantoufles.
Ainsi l'harmonie de la lyre que l'Ephore vient de faire briser, passera
de pipeaux en sifflets, jusqu'à ce qu'elle ait expié par des sons plus
austères ces modulations voluptueuses qui corrompaient la morale. Rien
ne peut être anéanti. Non: un être, un corpuscule n'est pas anéanti;
mais une forme, un rapport, une faculté le sont. Je voudrais bien que
l'âme de l'homme bon et infortuné lui survécût pour un bonheur immortel.
Mais si l'idée de cette félicité céleste a quelque chose de céleste
elle-même, cela ne prouve point qu'elle ne soit pas un rêve. Ce dogme
est beau et consolant sans doute; mais ce que j'y vois de beau, ce que
j'y trouverais de consolant, loin de me le prouver, ne me donne pas même
l'espérance de le croire. Quand un sophiste s'avisera de me dire que si
je suis dix jours soumis à sa doctrine, je recevrai au bout de ce temps
des facultés surnaturelles, que je resterai invulnérable, toujours
jeune, possédant tout ce qu'il faut au bonheur, puissant pour faire le
bien, et dans une sorte d'impuissance de vouloir aucun mal; ce songe
flattera sans doute mon imagination, j'en regretterai peut-être les
promesses séduisantes, mais je ne pourrai pas y voir la vérité.
En vain il m'objectera que je ne cours aucun risque à le croire. S'il me
promettait plus encore pour être persuadé que le soleil luit à minuit,
cela ne serait pas en mon pouvoir. S'il me disait ensuite: à la vérité,
je vous faisais un mensonge, et je trompe de même les autres hommes;
mais ne les avertissez point, car c'est, pour les consoler; ne
pourrais-je lui répliquer que sur ce globe âpre et fangeux, où discutent
et souffrent dans une même incertitude, quelques cent millions
d'immortels gais ou navrés, ivres ou moroses, sémillants ou imbéciles,
trompés ou atroces, nul n'a encore prouvé que ce fût un devoir de dire
ce qu'on croit consolant, et de taire ce que l'on croit vrai.
Très-inquiets et plus ou moins malheureux, nous attendons sans cesse
l'heure suivante, le jour suivant, l'année suivante. Il nous faut à la
fin une vie suivante. Nous avons existé sans vivre; nous vivrons donc un
jour; conséquence plus flatteuse que juste. Si elle est une consolation
pour le malheureux; cela même est une raison de plus pour que la vérité
m'en soit suspecte. C'est un assez beau rêve qui dure jusqu'à ce qu'on
s'endorme pour jamais. Conservons cet espoir: heureux celui qui l'a!
Mais convenons que la raison qui le rend si universel n'est pas
difficile à trouver.
Il est vrai qu'on ne risque rien d'y croire quand on peut: mais il ne
l'est pas moins que le grand Paschal a dit une puérilité quand il a dit:
Croyez, parce que vous ne risquez rien de croire, et que vous risquez
beaucoup en ne croyant pas. Ce raisonnement est décisif, s'il s'agit de
la conduite, il est absurde quand c'est la foi que l'on demande. Croire
a-t-il jamais dépendu de la volonté?
L'homme de bien ne peut que désirer l'immortalité. On a osé dire d'après
cela: le méchant seul n'y croit pas. Ce jugement téméraire place dans la
classe de ceux qui ont à redouter une justice éternelle, plusieurs des
plus sages et des plus grands des hommes. Ce mot de l'intolérance serait
atroce, s'il n'était pas imbécile.
Tout homme qui croit finir en mourant est l'ennemi de la société; il est
nécessairement égoïste et méchant avec prudence: autre erreur. Helvétius
connaissait mieux les différences du coeur humain, lorsqu'il disait: il y
a des hommes si malheureusement nés qu'ils ne sauraient se trouver
heureux que par des actions qui mènent à la Grève. Il y a aussi des
hommes qui ne peuvent être bien qu'au milieu des hommes contents, qui se
sentent dans tout ce qui jouit et souffre, et qui ne sauraient être
satisfaits d'eux-mêmes que s'ils contribuent à l'ordre des choses et à
la félicité des hommes. Ceux-là tâchent de bien faire sans croire
beaucoup à l'étang de soufre.
Au moins, objectera-t-on, la foule n'est pas ainsi organisée. Dans le
vulgaire des hommes, chaque individu ne cherche que son intérêt
personnel, et sera méchant s'il n'est utilement trompé. Ceci peut être
vrai jusqu'à un certain point. Si les hommes ne devaient et ne pouvaient
jamais être détrompés, il n'y aurait plus qu'à décider si l'intérêt
public donne le droit de tromper, et si c'est un crime ou du moins un
mal de dire la vérité contraire. Mais, si cette erreur utile, ou donnée
pour telle, ne peut avoir qu'un temps; s'il est inévitable qu'un jour on
cesse de croire sur parole; ne faut-il point avouer que tout votre
édifice moral restera sans appui quand une fois ce brillant échafaudage
se sera écroulé. Pour prendre des moyens plus faciles et plus courts
d'assurer le présent, vous exposez l'avenir à la subversion la plus
sinistre et peut-être la plus irrémédiable. Si au contraire vous eussiez
su trouver dans le coeur humain les bases naturelles de sa moralité; si
vous eussiez su y mettre ce qui pouvait manquer au mode social, aux
institutions de la cité; votre ouvrage plus difficile, il est vrai, et
plus savant, eût été durable comme le monde.
Si donc il arrivait que mal persuadé de ce que n'ont pas cru eux-mêmes
plusieurs des plus vénérés d'entre vous, on vînt à dire: les nations
commencent à vouloir des certitudes et à distinguer les choses
positives; la morale se déprave, et la foi n'est plus. Il faut se hâter
de prouver aux hommes qu'indépendamment d'une vie future, la justice est
nécessaire à leurs coeurs; que pour l'individu même, il n'y a point de
bonheur sans la raison; et que les vertus morales sont des lois de la
nature aussi nécessaires à l'homme en société que les lois des besoins
des sens. Si, dis-je, il était de ces hommes justes et amis de l'ordre
par leur nature, dont le premier besoin fût de ramener les hommes à plus
d'union, de conformités et de jouissances: si, laissant dans le doute ce
qui n'a jamais été prouvé, ils rappelaient aux hommes les principes de
justice et d'amour universel qu'on ne saurait contester: s'ils se
permettaient de leur parler des voies invariables du bonheur: si,
entraînés par la vérité qu'ils sentent, qu'ils voient et que vous
reconnaissez vous-mêmes, ils consacraient leur vie à l'annoncer de
différentes manières et à la persuader avec le temps: pardonnez,
ministres de vérité, à des moyens qui ne sont pas précisément les
vôtres, mais qui serviront la vérité; considérez, je vous prie, qu'il
n'est plus d'usage de lapider, que les miracles modernes ont fait
beaucoup rire, que les temps sont changés, et qu'il faudra que vous
changiez avec eux.
Je quitte les interprètes du ciel, que leur grand caractère, rend
très-utiles ou très-funestes, tout-à-fait bons ou tout-à-fait médians,
les uns vénérables, les autres dignes d'exécration. Je reviens à votre
lettre. Je ne réponds pas à tous ses points, parce que la mienne serait
trop longue; mais je ne saurais laisser passer une objection spécieuse
en effet, sans observer qu'elle n'est pas aussi fondée qu'elle pourrait
d'abord le paraître.
La nature est conduite par des forces inconnues et selon des lois
mystérieuses: l'ordre est sa mesure, l'intelligence est son mobile: il
n'y a pas bien loin, dit-on, de ces données prouvées et obscures, à nos
dogmes inexplicables. Plus loin qu'on ne pense.[36]
Beaucoup d'hommes extraordinaires ont cru aux présages, aux songes, aux
moyens secrets des forces invisibles; beaucoup d'hommes extraordinaires
ont donc été superstitieux: je le veux bien, mais du moins ce ne fut pas
à la manière des petits esprits. L'historien d'Alexandre dit qu'il était
superstitieux, frère Labre l'était aussi: mais Alexandre et frère Labre
ne l'étaient pas de la même manière, il y avait bien quelques
différences entre leurs pensées. Je crois que nous reparlerons de cela
une autre fois.
Pour les efforts presque surnaturels que la religion fit faire, je n'y
vois pas une grande preuve d'origine divine. Tous les genres de
fanatisme ont produit des choses qui surprennent quand on est de
sang-froid.
Quand vos dévots ont trente mille livres de rente, et qu'ils donnent
beaucoup de sous aux pauvres, on vante leurs aumônes. Quand les
bourreaux leur _ouvrent le ciel_, on crie que sans la grâce d'en haut,
ils n'auraient jamais eu la force d'accepter une félicité éternelle. En
général, je n'aperçois point ce que leurs vertus peuvent avoir qui
m'étonnât à leur place. Le prix est assez grand: mais eux sont souvent
bien petits. Pour aller droit, ils ont sans cesse besoin de voir l'enfer
à gauche, le purgatoire à droite, et le ciel en face. Je ne dis pas
qu'il n'y ait point d'exceptions; il me suffit qu'elles soient rares.
Si la religion a fait de grandes choses, c'est avec des moyens immenses.
Celles que la bonté du coeur a faites tout naturellement, sont moins
éclatantes peut-être, moins opiniâtres et moins prônées, mais plus sûres
comme plus utiles.
Le stoïcisme eut aussi ses héros. Il les eut sans promesses éternelles,
sans menaces infinies. Si un culte eût fait tant avec si peu, on en
tirerait de belles preuves de son institution divine.
DATX
A demain.
* * * * *
Examinez deux choses: si la religion n'est pas un des plus faibles
moyens sur la classe qui reçoit ce qu'on appelle de l'éducation: et s'il
n'est pas absurde qu'il ne soit donné de l'éducation qu'à la dixième
partie des hommes.
Quand on a dit que le Stoïcien n'avait qu'une fausse vertu, parce qu'il
ne prétendait pas à la vie éternelle, on a porté l'impudence du zèle à
un excès rare.
C'est un exemple non moins curieux de l'absurdité où la fureur du dogme
peut entraîner même un bon esprit, que ce mot du célèbre Tilotson: la
véritable raison pour laquelle un homme est athée, c'est qu'il est
méchant.
Je veux que les lois civiles se trouvent insuffisantes pour cette
multitude que l'on ne forme pas, dont on ne s'inquiète pas, que l'on
fait naître et qu'on abandonne au hasard des affections ineptes et des
habitudes crapuleuse. Cela prouve seulement qu'il n'y a que misère et
confusion sous le calme apparent des vastes Etats; que la politique,
dans la véritable acception de ce mot, s'est absentée de notre terre où
la diplomatie, où l'administration financière font des pays florissants
pour les poèmes, et gagnent des victoires pour les gazettes.
Je ne veux point discuter une question compliquée: que l'histoire
prononce! Mais n'est-il pas notoire que les terreurs de l'avenir ont
retenu bien peu de gens disposés à n'être retenus par aucune autre
chose. Pour le reste des hommes, il est des freins plus naturels, plus
directs, et dès-lors plus puissants. Puisque l'homme avait reçu le
sentiment de l'ordre, puisqu'il était dans sa nature, il fallait en
rendre le besoin sensible à tous les individus. Il fût resté moins de
scélérats que vos dogmes n'en laissent; et vous eussiez eu de moins tous
ceux qu'ils font.
On dit que les premiers crimes mettent aussitôt dans le coeur le supplice
du remords, et qu'ils y laissent pour toujours le trouble; et l'on dit
qu'un athée, s'il est conséquent, doit voler son ami et assassiner son
ennemi: c'est une des contradictions que je croyais voir dans les écrits
des défenseurs de la foi. Mais il ne peut y en avoir, puisque les hommes
qui écrivent sur des choses révellées n'auraient aucun prétexte qui
excusât l'incertitude et les variations: ils en sont tellement éloignés,
qu'ils n'en pardonnent pas même l'apparence à ces profanes qui annoncent
avoir reçu en partage une raison faible et non inspirée, le doute et non
l'infaillibilité.
Qu'importe, diront-ils encore, d'être content de soi-même si l'on ne
croit pas à la vie future? Il importe au repos de celle-ci, laquelle est
tout alors.
S'il n'y avait point d'immortalité, poursuivent-ils, qu'est-ce que
l'homme vertueux aurait gagné à bien faire? Il y aurait gagné tout ce
que l'homme vertueux estime, et perdu seulement ce que l'homme vertueux
n'estime pas, c'est-à-dire ce que vos passions ambitionnent souvent
malgré votre croyance.
Sans l'espérance et la terreur de la vie future, vous ne reconnaissez
point de mobile: mais la tendance à l'ordre ne peut-elle faire une
partie essentielle de nos inclinations, de notre _instinct_, comme la
tendance à la conservation, à la reproduction? N'est-ce rien que de
vivre dans le calme et la sécurité du juste?
Dans l'habitude trop exclusive de lier à vos désirs immortels et à vos
idées célestes, tout sentiment magnanime, toute idée droite et pure,
vous supposez toujours que tout ce qui n'est pas surnaturel est vil, que
tout ce qui n'exalte pas l'homme jusqu'au séjour des béatitudes, le
rabaisse nécessairement au niveau de la brute; que des vertus terrestres
ne sont qu'un déguisement misérable; et qu'une âme bornée à la vie
présente n'a que des désirs infâmes et des pensées immondes. Ainsi
l'homme juste et bon, qui, après quarante ans de patience dans les
douleurs, d'équité parmi les fourbes, et d'efforts généreux que le ciel
doit couronner, viendrait à reconnaître la fausseté des dogmes qui
faisaient sa consolation, et qui soutenaient sa vie laborieuse dans
l'attente d'un repos céleste; ce sage dont l'âme est nourrie du calme de
la vertu, et pour qui bien faire c'est vivre, changeant de besoins
présents parce qu'il a changé de système sur l'avenir, et ne voulant
plus du bonheur actuel parce qu'il pourrait bien ne pas durer toujours,
va tramer une perfidie contre l'ancien ami qui n'a jamais douté de son
coeur; il va s'occuper des moyens vils mais secrets d'obtenir de l'or et
du pouvoir; et pourvu qu'il échappe à la justice des hommes, il va
croire que son intérêt se trouve désormais à tromper les bons, à
opprimer les malheureux, à ne garder de l'honnête homme qu'un dehors
prudent, et à mettre dans son coeur tous les vices qu'il avait abhorré
jusqu'alors? Sérieusement, je n'aimerais pas faire une pareille question
à vos sectaires, à ces vertueux exclusifs; car s'ils me répondaient par
la négative, je leur dirais qu'ils sont très-inconséquents, or il ne
faut jamais perdre de vue que des inspirés n'ont pas d'excuse en cela;
et s'ils osaient avancer l'affirmative, ils me feraient pitié.
Si l'idée de l'immortalité a tous les caractères d'un songe admirable,
celle de l'anéantissement n'est pas susceptible d'une démonstration
rigoureuse. L'homme de bien désire nécessairement de ne pas périr tout
entier: n'est-ce pas assez pour l'affermir?
Si, pour être juste, on avait besoin de l'espoir d'une vie future, cette
possibilité vague serait encore suffisante. Elle est superflue pour
celui qui raisonne sa vie; les considérations du temps présent peuvent
lui donner moins de satisfaction, mais elles le persuadent de même; car
il a le besoin présent d'être juste. Les autres hommes n'écoutent que
les intérêts du moment. Ils pensent au paradis quand il s'agit des rites
religieux; mais dans les choses morales, la crainte des suites, celle de
l'opinion, celle des lois, les penchants de l'âme sont leur seule règle.
Les devoirs imaginaires sont fidèlement observés par quelques-uns; les
véritables sont sacrifiés par presque tous quand il n'y a pas de danger
temporel.
Donnez aux hommes la justesse de l'esprit et la bonté du coeur, vous
aurez une telle majorité d'hommes de bien, que le reste sera entraîné
par ses intérêts même les plus directs et les plus grossiers. Au
contraire, vous rendez les esprits faux et les âmes petites. Depuis
trente siècles, les résultats sont dignes de la sagesse des moyens. Tous
les genres de contrainte ont des effets funestes, et des résultats
éphémères: il faudra enfin persuader.
J'ai de la peine à quitter un sujet aussi important qu'inépuisable.
Je suis si loin d'avoir de la partialité contre le Christianisme, que je
déplore ce que la plupart de ses zélateurs ne pensent guère à déplorer
eux-mêmes. Je me plaindrais volontiers comme eux, de la perte du
christianisme: avec cette différence néanmoins qu'ils le regrettent tel
qu'il fut exécuté, tel même qu'il existait il y a un demi-siècle; et que
je ne trouve pas que ce christianisme-là soit bien regrettable.
Les conquérants, les esclaves, les poètes, les prêtres _païens_ et les
nourrices parvinrent à défigurer les traditions de la Sagesse antique à
force de mêler les races, de détruire les écrits, d'expliquer et de
confondre les allégories, de laisser le sens profond et vrai pour
chercher des idées absurdes qu'on puisse admirer, et de personnifier les
êtres abstraits afin d'avoir beaucoup à adorer.
Les grandes conceptions étaient avilies. Le Principe de vie,
l'Intelligence, la Lumière, l'Eternel n'était plus que le mari de Junon:
l'Harmonie, la Fécondité, le lien des êtres, n'étaient plus que l'amante
d'Adonis: la Sagesse impérissable n'était plus connue que par son hibou:
les grandes idées de l'immortalité et de la rémunération consistaient
dans la crainte de tourner une roue et dans l'espoir de se promener sous
des rameaux verts. La Divinité indivisible était partagée en une
multitude hiérarchique agitée de passions misérables: le résultat, du
génie des races primitives, les emblèmes des lois universelles n'étaient
plus que des pratiques superstitieuses, dont les enfants riaient dans
les villes.
Rome avait changé le monde, et Rome changeait. La Terre inquiète,
agitée, opprimée ou menacée, instruite et trompée, ignorante et
désabusée, avait tout perdu sans avoir rien remplacé; encore endormie
dans l'erreur, elle était déjà étonnée du bruit confus des vérités que
la science cherchait.
Une même domination, les mêmes intérêts, la même terreur, le même esprit
de ressentiment et de vengeance contre le Peuple-roi, tout rapprochait
les nations. Leurs habitudes étaient interrompues, leurs constitutions
n'étaient plus; l'amour de la cité, l'esprit de séparation, d'isolement,
de haine pour les étrangers, s'était affaibli dans le désir général de
résister aux vainqueurs de la terre, ou dans la nécessité d'en recevoir
des lois: le nom de Rome avait tout réuni. Les vieilles religions des
peuples n'étaient plus que des traditions de province: le Dieu du
Capitole avait fait oublier leurs Dieux, et l'apothéose des empereurs le
faisait oublier lui-même; partout, les autels les plus fréquentés
étaient ceux des Césars.
C'était la plus grande époque de l'histoire du monde: il fallait élever
un monument majestueux et simple sur ces monuments ruinés des diverses
régions connues.
Il fallait une croyance sublime puisque la morale était méconnue: il
fallait des dogmes impénétrables peut-être, mais nullement risibles,
puisque les lumières s'étendaient. Puisque tous les cultes étaient
avilis, il fallait un culte majestueux et digne de l'homme qui cherche à
agrandir son âme par l'idée d'un Dieu du monde. Il fallait des rites
imposants, rares, désirés, mystérieux mais simples, des rites comme
surnaturels, mais aussi convenables à la raison de l'homme qu'à son
coeur. Il fallait ce qu'un grand génie pouvait seul établir, et que je ne
fais qu'entrevoir.
Mais vous avez fabriqué, raccommodé, essayé, corrigé, recommencé je ne
sais quel amas incohérent de cérémonies triviales et de dogmes un peu
propres à scandaliser les faibles: vous avez mêlé ce composé hasardeux à
une morale quelquefois fausse, souvent fort belle, et habituellement
austère, seul point sur lequel vous n'ayez pas été gauches. Vous passez
quelques centaines d'années à arranger tout cela par inspiration; et
votre lent ouvrage, industrieusement réparé, mais mal conçu, n'est fait
pour durer qu'à-peu-près autant de temps que vous en mettez à l'achever.
Jamais on ne fit une maladresse plus surprenante que de confier le
sacerdoce aux premiers venus, et d'avoir une populace d'hommes-de-Dieu.
On multiplia hors de toute mesure ce sacrifice auguste dont la nature
était essentiellement l'unité: on parut ne voir jamais que les effets
directs et les convenances du moment: on mit partout des sacrificateurs
et des confesseurs; on fit partout des prêtres et des moines, ils se
mêlèrent de tout, et partout on en trouve des troupes dans le luxe ou
dans la mendicité.
Cette multitude est commode, dit-on, pour les fidèles. Mais il n'est pas
bon qu'en cela le peuple trouve ainsi toutes ses commodités au coin de
sa rue. Il est insensé de confier les fonctions religieuses à des
millions d'individus: c'est les abandonner continuellement aux derniers
des hommes; c'est en compromettre la sainte dignité; c'est effacer
l'empreinte sacrée dans un commerce trop habituel; c'est avancer de
beaucoup l'instant ou doit périr tout ce qui n'a pas des fondements
impérissables.