LETTRE XLIV.

DATX

Lyon, 15 juin, VI.

J'ai relu, j'ai pesé vos objections, ou si vous voulez, vos reproches:

c'est ici une question sérieuse; je vais y répondre à-peu-près. Si les

heures que l'on passe à discuter sont ordinairement perdues, celles

qu'on passe à s'écrire ne le sont point.

Croyez-vous bien sérieusement que cette opinion, qui, dites-vous, ajoute

à mon malheur, dépende de moi? Le plus sûr est de croire: je ne le

conteste pas. Vous me rappelez aussi ce que l'on n'a pas moins dit, que

cette croyance est nécessaire pour sanctionner la morale.

J'observe d'abord que je ne prétends point décider; que j'aimerais même

à ne pas nier, mais que je trouve au moins téméraire d'affirmer. Sans

doute c'est un malheur que de pencher à croire impossible ce dont on

désirerait la réalité, mais j'ignore comment on peut échapper à ce

malheur[35] quand on y est tombé.

La mort, dites-vous, n'existe point pour l'homme. Vous trouvez impie le

_hic jacet_. L'homme de bien, l'homme de génie n'est pas là sous ce

marbre froid, dans cette cendre morte. Qui dit cela? Dans ce sens _hic

jacet_ sera faux sur la tombe d'un chien: son instinct fidèle et

industrieux n'est plus là. Où est-il? Il n'est plus.

Vous me demandez ce, qu'est devenu le mouvement, l'esprit, l'âme de ce

corps qui vient de pourrir: la réponse est très-simple. Quand le feu de

votre cheminée s'éteint, sa lumière, sa chaleur, son mouvement enfin le

quitte, comme chacun sait, et s'en va dans un autre monde pour y être

éternellement récompensé s'il a réchauffé vos pieds, et éternellement

puni s'il a brûlé vos pantoufles.

Ainsi l'harmonie de la lyre que l'Ephore vient de faire briser, passera

de pipeaux en sifflets, jusqu'à ce qu'elle ait expié par des sons plus

austères ces modulations voluptueuses qui corrompaient la morale. Rien

ne peut être anéanti. Non: un être, un corpuscule n'est pas anéanti;

mais une forme, un rapport, une faculté le sont. Je voudrais bien que

l'âme de l'homme bon et infortuné lui survécût pour un bonheur immortel.

Mais si l'idée de cette félicité céleste a quelque chose de céleste

elle-même, cela ne prouve point qu'elle ne soit pas un rêve. Ce dogme

est beau et consolant sans doute; mais ce que j'y vois de beau, ce que

j'y trouverais de consolant, loin de me le prouver, ne me donne pas même

l'espérance de le croire. Quand un sophiste s'avisera de me dire que si

je suis dix jours soumis à sa doctrine, je recevrai au bout de ce temps

des facultés surnaturelles, que je resterai invulnérable, toujours

jeune, possédant tout ce qu'il faut au bonheur, puissant pour faire le

bien, et dans une sorte d'impuissance de vouloir aucun mal; ce songe

flattera sans doute mon imagination, j'en regretterai peut-être les

promesses séduisantes, mais je ne pourrai pas y voir la vérité.

En vain il m'objectera que je ne cours aucun risque à le croire. S'il me

promettait plus encore pour être persuadé que le soleil luit à minuit,

cela ne serait pas en mon pouvoir. S'il me disait ensuite: à la vérité,

je vous faisais un mensonge, et je trompe de même les autres hommes;

mais ne les avertissez point, car c'est, pour les consoler; ne

pourrais-je lui répliquer que sur ce globe âpre et fangeux, où discutent

et souffrent dans une même incertitude, quelques cent millions

d'immortels gais ou navrés, ivres ou moroses, sémillants ou imbéciles,

trompés ou atroces, nul n'a encore prouvé que ce fût un devoir de dire

ce qu'on croit consolant, et de taire ce que l'on croit vrai.

Très-inquiets et plus ou moins malheureux, nous attendons sans cesse

l'heure suivante, le jour suivant, l'année suivante. Il nous faut à la

fin une vie suivante. Nous avons existé sans vivre; nous vivrons donc un

jour; conséquence plus flatteuse que juste. Si elle est une consolation

pour le malheureux; cela même est une raison de plus pour que la vérité

m'en soit suspecte. C'est un assez beau rêve qui dure jusqu'à ce qu'on

s'endorme pour jamais. Conservons cet espoir: heureux celui qui l'a!

Mais convenons que la raison qui le rend si universel n'est pas

difficile à trouver.

Il est vrai qu'on ne risque rien d'y croire quand on peut: mais il ne

l'est pas moins que le grand Paschal a dit une puérilité quand il a dit:

Croyez, parce que vous ne risquez rien de croire, et que vous risquez

beaucoup en ne croyant pas. Ce raisonnement est décisif, s'il s'agit de

la conduite, il est absurde quand c'est la foi que l'on demande. Croire

a-t-il jamais dépendu de la volonté?

L'homme de bien ne peut que désirer l'immortalité. On a osé dire d'après

cela: le méchant seul n'y croit pas. Ce jugement téméraire place dans la

classe de ceux qui ont à redouter une justice éternelle, plusieurs des

plus sages et des plus grands des hommes. Ce mot de l'intolérance serait

atroce, s'il n'était pas imbécile.

Tout homme qui croit finir en mourant est l'ennemi de la société; il est

nécessairement égoïste et méchant avec prudence: autre erreur. Helvétius

connaissait mieux les différences du coeur humain, lorsqu'il disait: il y

a des hommes si malheureusement nés qu'ils ne sauraient se trouver

heureux que par des actions qui mènent à la Grève. Il y a aussi des

hommes qui ne peuvent être bien qu'au milieu des hommes contents, qui se

sentent dans tout ce qui jouit et souffre, et qui ne sauraient être

satisfaits d'eux-mêmes que s'ils contribuent à l'ordre des choses et à

la félicité des hommes. Ceux-là tâchent de bien faire sans croire

beaucoup à l'étang de soufre.

Au moins, objectera-t-on, la foule n'est pas ainsi organisée. Dans le

vulgaire des hommes, chaque individu ne cherche que son intérêt

personnel, et sera méchant s'il n'est utilement trompé. Ceci peut être

vrai jusqu'à un certain point. Si les hommes ne devaient et ne pouvaient

jamais être détrompés, il n'y aurait plus qu'à décider si l'intérêt

public donne le droit de tromper, et si c'est un crime ou du moins un

mal de dire la vérité contraire. Mais, si cette erreur utile, ou donnée

pour telle, ne peut avoir qu'un temps; s'il est inévitable qu'un jour on

cesse de croire sur parole; ne faut-il point avouer que tout votre

édifice moral restera sans appui quand une fois ce brillant échafaudage

se sera écroulé. Pour prendre des moyens plus faciles et plus courts

d'assurer le présent, vous exposez l'avenir à la subversion la plus

sinistre et peut-être la plus irrémédiable. Si au contraire vous eussiez

su trouver dans le coeur humain les bases naturelles de sa moralité; si

vous eussiez su y mettre ce qui pouvait manquer au mode social, aux

institutions de la cité; votre ouvrage plus difficile, il est vrai, et

plus savant, eût été durable comme le monde.

Si donc il arrivait que mal persuadé de ce que n'ont pas cru eux-mêmes

plusieurs des plus vénérés d'entre vous, on vînt à dire: les nations

commencent à vouloir des certitudes et à distinguer les choses

positives; la morale se déprave, et la foi n'est plus. Il faut se hâter

de prouver aux hommes qu'indépendamment d'une vie future, la justice est

nécessaire à leurs coeurs; que pour l'individu même, il n'y a point de

bonheur sans la raison; et que les vertus morales sont des lois de la

nature aussi nécessaires à l'homme en société que les lois des besoins

des sens. Si, dis-je, il était de ces hommes justes et amis de l'ordre

par leur nature, dont le premier besoin fût de ramener les hommes à plus

d'union, de conformités et de jouissances: si, laissant dans le doute ce

qui n'a jamais été prouvé, ils rappelaient aux hommes les principes de

justice et d'amour universel qu'on ne saurait contester: s'ils se

permettaient de leur parler des voies invariables du bonheur: si,

entraînés par la vérité qu'ils sentent, qu'ils voient et que vous

reconnaissez vous-mêmes, ils consacraient leur vie à l'annoncer de

différentes manières et à la persuader avec le temps: pardonnez,

ministres de vérité, à des moyens qui ne sont pas précisément les

vôtres, mais qui serviront la vérité; considérez, je vous prie, qu'il

n'est plus d'usage de lapider, que les miracles modernes ont fait

beaucoup rire, que les temps sont changés, et qu'il faudra que vous

changiez avec eux.

Je quitte les interprètes du ciel, que leur grand caractère, rend

très-utiles ou très-funestes, tout-à-fait bons ou tout-à-fait médians,

les uns vénérables, les autres dignes d'exécration. Je reviens à votre

lettre. Je ne réponds pas à tous ses points, parce que la mienne serait

trop longue; mais je ne saurais laisser passer une objection spécieuse

en effet, sans observer qu'elle n'est pas aussi fondée qu'elle pourrait

d'abord le paraître.

La nature est conduite par des forces inconnues et selon des lois

mystérieuses: l'ordre est sa mesure, l'intelligence est son mobile: il

n'y a pas bien loin, dit-on, de ces données prouvées et obscures, à nos

dogmes inexplicables. Plus loin qu'on ne pense.[36]

Beaucoup d'hommes extraordinaires ont cru aux présages, aux songes, aux

moyens secrets des forces invisibles; beaucoup d'hommes extraordinaires

ont donc été superstitieux: je le veux bien, mais du moins ce ne fut pas

à la manière des petits esprits. L'historien d'Alexandre dit qu'il était

superstitieux, frère Labre l'était aussi: mais Alexandre et frère Labre

ne l'étaient pas de la même manière, il y avait bien quelques

différences entre leurs pensées. Je crois que nous reparlerons de cela

une autre fois.

Pour les efforts presque surnaturels que la religion fit faire, je n'y

vois pas une grande preuve d'origine divine. Tous les genres de

fanatisme ont produit des choses qui surprennent quand on est de

sang-froid.

Quand vos dévots ont trente mille livres de rente, et qu'ils donnent

beaucoup de sous aux pauvres, on vante leurs aumônes. Quand les

bourreaux leur _ouvrent le ciel_, on crie que sans la grâce d'en haut,

ils n'auraient jamais eu la force d'accepter une félicité éternelle. En

général, je n'aperçois point ce que leurs vertus peuvent avoir qui

m'étonnât à leur place. Le prix est assez grand: mais eux sont souvent

bien petits. Pour aller droit, ils ont sans cesse besoin de voir l'enfer

à gauche, le purgatoire à droite, et le ciel en face. Je ne dis pas

qu'il n'y ait point d'exceptions; il me suffit qu'elles soient rares.

Si la religion a fait de grandes choses, c'est avec des moyens immenses.

Celles que la bonté du coeur a faites tout naturellement, sont moins

éclatantes peut-être, moins opiniâtres et moins prônées, mais plus sûres

comme plus utiles.

Le stoïcisme eut aussi ses héros. Il les eut sans promesses éternelles,

sans menaces infinies. Si un culte eût fait tant avec si peu, on en

tirerait de belles preuves de son institution divine.

DATX

A demain.

* * * * *

Examinez deux choses: si la religion n'est pas un des plus faibles

moyens sur la classe qui reçoit ce qu'on appelle de l'éducation: et s'il

n'est pas absurde qu'il ne soit donné de l'éducation qu'à la dixième

partie des hommes.

Quand on a dit que le Stoïcien n'avait qu'une fausse vertu, parce qu'il

ne prétendait pas à la vie éternelle, on a porté l'impudence du zèle à

un excès rare.

C'est un exemple non moins curieux de l'absurdité où la fureur du dogme

peut entraîner même un bon esprit, que ce mot du célèbre Tilotson: la

véritable raison pour laquelle un homme est athée, c'est qu'il est

méchant.

Je veux que les lois civiles se trouvent insuffisantes pour cette

multitude que l'on ne forme pas, dont on ne s'inquiète pas, que l'on

fait naître et qu'on abandonne au hasard des affections ineptes et des

habitudes crapuleuse. Cela prouve seulement qu'il n'y a que misère et

confusion sous le calme apparent des vastes Etats; que la politique,

dans la véritable acception de ce mot, s'est absentée de notre terre où

la diplomatie, où l'administration financière font des pays florissants

pour les poèmes, et gagnent des victoires pour les gazettes.

Je ne veux point discuter une question compliquée: que l'histoire

prononce! Mais n'est-il pas notoire que les terreurs de l'avenir ont

retenu bien peu de gens disposés à n'être retenus par aucune autre

chose. Pour le reste des hommes, il est des freins plus naturels, plus

directs, et dès-lors plus puissants. Puisque l'homme avait reçu le

sentiment de l'ordre, puisqu'il était dans sa nature, il fallait en

rendre le besoin sensible à tous les individus. Il fût resté moins de

scélérats que vos dogmes n'en laissent; et vous eussiez eu de moins tous

ceux qu'ils font.

On dit que les premiers crimes mettent aussitôt dans le coeur le supplice

du remords, et qu'ils y laissent pour toujours le trouble; et l'on dit

qu'un athée, s'il est conséquent, doit voler son ami et assassiner son

ennemi: c'est une des contradictions que je croyais voir dans les écrits

des défenseurs de la foi. Mais il ne peut y en avoir, puisque les hommes

qui écrivent sur des choses révellées n'auraient aucun prétexte qui

excusât l'incertitude et les variations: ils en sont tellement éloignés,

qu'ils n'en pardonnent pas même l'apparence à ces profanes qui annoncent

avoir reçu en partage une raison faible et non inspirée, le doute et non

l'infaillibilité.

Qu'importe, diront-ils encore, d'être content de soi-même si l'on ne

croit pas à la vie future? Il importe au repos de celle-ci, laquelle est

tout alors.

S'il n'y avait point d'immortalité, poursuivent-ils, qu'est-ce que

l'homme vertueux aurait gagné à bien faire? Il y aurait gagné tout ce

que l'homme vertueux estime, et perdu seulement ce que l'homme vertueux

n'estime pas, c'est-à-dire ce que vos passions ambitionnent souvent

malgré votre croyance.

Sans l'espérance et la terreur de la vie future, vous ne reconnaissez

point de mobile: mais la tendance à l'ordre ne peut-elle faire une

partie essentielle de nos inclinations, de notre _instinct_, comme la

tendance à la conservation, à la reproduction? N'est-ce rien que de

vivre dans le calme et la sécurité du juste?

Dans l'habitude trop exclusive de lier à vos désirs immortels et à vos

idées célestes, tout sentiment magnanime, toute idée droite et pure,

vous supposez toujours que tout ce qui n'est pas surnaturel est vil, que

tout ce qui n'exalte pas l'homme jusqu'au séjour des béatitudes, le

rabaisse nécessairement au niveau de la brute; que des vertus terrestres

ne sont qu'un déguisement misérable; et qu'une âme bornée à la vie

présente n'a que des désirs infâmes et des pensées immondes. Ainsi

l'homme juste et bon, qui, après quarante ans de patience dans les

douleurs, d'équité parmi les fourbes, et d'efforts généreux que le ciel

doit couronner, viendrait à reconnaître la fausseté des dogmes qui

faisaient sa consolation, et qui soutenaient sa vie laborieuse dans

l'attente d'un repos céleste; ce sage dont l'âme est nourrie du calme de

la vertu, et pour qui bien faire c'est vivre, changeant de besoins

présents parce qu'il a changé de système sur l'avenir, et ne voulant

plus du bonheur actuel parce qu'il pourrait bien ne pas durer toujours,

va tramer une perfidie contre l'ancien ami qui n'a jamais douté de son

coeur; il va s'occuper des moyens vils mais secrets d'obtenir de l'or et

du pouvoir; et pourvu qu'il échappe à la justice des hommes, il va

croire que son intérêt se trouve désormais à tromper les bons, à

opprimer les malheureux, à ne garder de l'honnête homme qu'un dehors

prudent, et à mettre dans son coeur tous les vices qu'il avait abhorré

jusqu'alors? Sérieusement, je n'aimerais pas faire une pareille question

à vos sectaires, à ces vertueux exclusifs; car s'ils me répondaient par

la négative, je leur dirais qu'ils sont très-inconséquents, or il ne

faut jamais perdre de vue que des inspirés n'ont pas d'excuse en cela;

et s'ils osaient avancer l'affirmative, ils me feraient pitié.

Si l'idée de l'immortalité a tous les caractères d'un songe admirable,

celle de l'anéantissement n'est pas susceptible d'une démonstration

rigoureuse. L'homme de bien désire nécessairement de ne pas périr tout

entier: n'est-ce pas assez pour l'affermir?

Si, pour être juste, on avait besoin de l'espoir d'une vie future, cette

possibilité vague serait encore suffisante. Elle est superflue pour

celui qui raisonne sa vie; les considérations du temps présent peuvent

lui donner moins de satisfaction, mais elles le persuadent de même; car

il a le besoin présent d'être juste. Les autres hommes n'écoutent que

les intérêts du moment. Ils pensent au paradis quand il s'agit des rites

religieux; mais dans les choses morales, la crainte des suites, celle de

l'opinion, celle des lois, les penchants de l'âme sont leur seule règle.

Les devoirs imaginaires sont fidèlement observés par quelques-uns; les

véritables sont sacrifiés par presque tous quand il n'y a pas de danger

temporel.

Donnez aux hommes la justesse de l'esprit et la bonté du coeur, vous

aurez une telle majorité d'hommes de bien, que le reste sera entraîné

par ses intérêts même les plus directs et les plus grossiers. Au

contraire, vous rendez les esprits faux et les âmes petites. Depuis

trente siècles, les résultats sont dignes de la sagesse des moyens. Tous

les genres de contrainte ont des effets funestes, et des résultats

éphémères: il faudra enfin persuader.

J'ai de la peine à quitter un sujet aussi important qu'inépuisable.

Je suis si loin d'avoir de la partialité contre le Christianisme, que je

déplore ce que la plupart de ses zélateurs ne pensent guère à déplorer

eux-mêmes. Je me plaindrais volontiers comme eux, de la perte du

christianisme: avec cette différence néanmoins qu'ils le regrettent tel

qu'il fut exécuté, tel même qu'il existait il y a un demi-siècle; et que

je ne trouve pas que ce christianisme-là soit bien regrettable.

Les conquérants, les esclaves, les poètes, les prêtres _païens_ et les

nourrices parvinrent à défigurer les traditions de la Sagesse antique à

force de mêler les races, de détruire les écrits, d'expliquer et de

confondre les allégories, de laisser le sens profond et vrai pour

chercher des idées absurdes qu'on puisse admirer, et de personnifier les

êtres abstraits afin d'avoir beaucoup à adorer.

Les grandes conceptions étaient avilies. Le Principe de vie,

l'Intelligence, la Lumière, l'Eternel n'était plus que le mari de Junon:

l'Harmonie, la Fécondité, le lien des êtres, n'étaient plus que l'amante

d'Adonis: la Sagesse impérissable n'était plus connue que par son hibou:

les grandes idées de l'immortalité et de la rémunération consistaient

dans la crainte de tourner une roue et dans l'espoir de se promener sous

des rameaux verts. La Divinité indivisible était partagée en une

multitude hiérarchique agitée de passions misérables: le résultat, du

génie des races primitives, les emblèmes des lois universelles n'étaient

plus que des pratiques superstitieuses, dont les enfants riaient dans

les villes.

Rome avait changé le monde, et Rome changeait. La Terre inquiète,

agitée, opprimée ou menacée, instruite et trompée, ignorante et

désabusée, avait tout perdu sans avoir rien remplacé; encore endormie

dans l'erreur, elle était déjà étonnée du bruit confus des vérités que

la science cherchait.

Une même domination, les mêmes intérêts, la même terreur, le même esprit

de ressentiment et de vengeance contre le Peuple-roi, tout rapprochait

les nations. Leurs habitudes étaient interrompues, leurs constitutions

n'étaient plus; l'amour de la cité, l'esprit de séparation, d'isolement,

de haine pour les étrangers, s'était affaibli dans le désir général de

résister aux vainqueurs de la terre, ou dans la nécessité d'en recevoir

des lois: le nom de Rome avait tout réuni. Les vieilles religions des

peuples n'étaient plus que des traditions de province: le Dieu du

Capitole avait fait oublier leurs Dieux, et l'apothéose des empereurs le

faisait oublier lui-même; partout, les autels les plus fréquentés

étaient ceux des Césars.

C'était la plus grande époque de l'histoire du monde: il fallait élever

un monument majestueux et simple sur ces monuments ruinés des diverses

régions connues.

Il fallait une croyance sublime puisque la morale était méconnue: il

fallait des dogmes impénétrables peut-être, mais nullement risibles,

puisque les lumières s'étendaient. Puisque tous les cultes étaient

avilis, il fallait un culte majestueux et digne de l'homme qui cherche à

agrandir son âme par l'idée d'un Dieu du monde. Il fallait des rites

imposants, rares, désirés, mystérieux mais simples, des rites comme

surnaturels, mais aussi convenables à la raison de l'homme qu'à son

coeur. Il fallait ce qu'un grand génie pouvait seul établir, et que je ne

fais qu'entrevoir.

Mais vous avez fabriqué, raccommodé, essayé, corrigé, recommencé je ne

sais quel amas incohérent de cérémonies triviales et de dogmes un peu

propres à scandaliser les faibles: vous avez mêlé ce composé hasardeux à

une morale quelquefois fausse, souvent fort belle, et habituellement

austère, seul point sur lequel vous n'ayez pas été gauches. Vous passez

quelques centaines d'années à arranger tout cela par inspiration; et

votre lent ouvrage, industrieusement réparé, mais mal conçu, n'est fait

pour durer qu'à-peu-près autant de temps que vous en mettez à l'achever.

Jamais on ne fit une maladresse plus surprenante que de confier le

sacerdoce aux premiers venus, et d'avoir une populace d'hommes-de-Dieu.

On multiplia hors de toute mesure ce sacrifice auguste dont la nature

était essentiellement l'unité: on parut ne voir jamais que les effets

directs et les convenances du moment: on mit partout des sacrificateurs

et des confesseurs; on fit partout des prêtres et des moines, ils se

mêlèrent de tout, et partout on en trouve des troupes dans le luxe ou

dans la mendicité.

Cette multitude est commode, dit-on, pour les fidèles. Mais il n'est pas

bon qu'en cela le peuple trouve ainsi toutes ses commodités au coin de

sa rue. Il est insensé de confier les fonctions religieuses à des

millions d'individus: c'est les abandonner continuellement aux derniers

des hommes; c'est en compromettre la sainte dignité; c'est effacer

l'empreinte sacrée dans un commerce trop habituel; c'est avancer de

beaucoup l'instant ou doit périr tout ce qui n'a pas des fondements

impérissables.

Oberman · 第 68 / 155 题