DATX
Lyon, 30 mai, VI.
La Bruyère a dit: Je ne haïrais pas d'être livré par la confiance à une
personne raisonnable et d'en être gouverné en toutes choses, et
absolument, et toujours. Je serais sûr de bien faire, sans avoir le soin
de délibérer: je jouirais de la tranquillité de celui qui est gouverné
par la raison.
Moi je vous dis que je voudrais être esclave afin d'être indépendant:
mais je ne le dis qu'à vous. Je ne sais si vous appellerez cela une
plaisanterie. Un homme chargé d'un rôle dans ce monde et qui peut faire
céder les choses à sa volonté est sans doute plus libre qu'un esclave,
ou du moins il a une vie plus satisfaisante, puisqu'il peut vivre selon
sa pensée. Mais il y a des hommes entravés de toutes parts. S'ils font
un mouvement, cette chaîne inextricable qui les enveloppe comme un
filet, les repousse dans leur nullité; c'est un ressort qui réagit
d'autant plus qu'il est heurté avec plus de force. Que voulez-vous que
fasse un pauvre homme ainsi embarrassé. Malgré sa liberté apparente, il
ne peut pas plus _produire au-dehors des actes de sa vie_ que celui qui
consume la sienne dans un cachot. Ceux qui ont trouvé à leur cage un
côté faible, et dont le sort avait oublié de river les fers,
s'attribuant ce hasard heureux, viennent vous dire: courage! il faut
entreprendre, il faut oser; faites comme nous. Ils ne voient point que
ce n'est pas eux qui ont fait. Je ne dis pas que le hasard produise les
choses; mais je crois qu'elles sont conduites au moins en partie, par
une force étrangère à l'homme; et qu'il faut, pour réussir, un concours
indépendant de notre volonté.
S'il n'y avait pas une force morale qui modifiât ce que nous appelons
les probabilités du hasard, le cours du monde serait dans une
incertitude bien plus grande. Un calcul changerait plus souvent le sort
d'un peuple: toute destinée serait livrée à une supputation obscure: le
monde serait autre, il n'aurait plus de lois, puisqu'elles n'auraient
plus de suite. Qui n'en voit l'impossibilité? Il y aurait contradiction;
des hommes de bien deviendraient fortunés!
S'il n'y a point une force générale qui entraîne toutes choses, quel
singulier prestige empêche les hommes de voir avec effroi, que pour
avoir des miroirs, des chandelles romaines, des cravates élastiques et
des dragées de baptême, ils ont tout arrangé de manière qu'une seule
faute ou un seul événement peut flétrir et corrompre toute une existence
d'homme. Une femme, pour avoir oublié l'avenir durant moins d'une
minute, n'a plus dans cet avenir que neuf mois d'amères sollicitudes et
une vie d'opprobre. L'odieux étourdi qui vient de tuer sa victime, va le
lendemain perdre à jamais sa santé en oubliant à son tour. Et vous ne
voyez pas que cet état des choses où un incident perd la vie morale, où
un seul caprice enlève mille hommes, et que vous appelez l'édifice
social, n'est qu'un amas de misères masquées et d'erreurs illusoires, et
que vous êtes ces enfants qui pensent avoir des jouets d'un grand prix
parce qu'ils sont couverts de papier doré. Vous dites tranquillement:
c'est comme cela que le monde est fait. Sans doute; et n'est-ce pas une
preuve que nous ne sommes autre chose dans l'univers que des figures
burlesques qu'un charlatan agite, oppose, promène en tous sens; fait
rire, battre, pleurer, sauter, pour amuser..... qui? Je ne le sais pas.
Mais c'est pour cela que je voudrais être esclave: ma volonté serait
soumise, et ma pensée serait libre. Au contraire, dans ma prétendue
indépendance, il faudrait que je fisse selon ma pensée: cependant je ne
le puis pas, et je ne saurais voir clairement pourquoi je ne le pourrais
pas; il s'ensuit que tout mon être est dans l'assujettissement, sans se
résoudre à le souffrir.
Je ne sais pas bien ce que je veux. Heureux celui qui ne veut que faire
ses affaires; il peut se montrer à lui-même son but. Rien de grand (je
le sens profondément), rien de ce qui est possible à l'homme et sublime
selon sa pensée, n'est inaccessible à ma nature: et pourtant, je le sens
de même, ma fin est manquée, ma vie est perdue, stérilisée: elle est
déjà frappée de mort; son agitation est aussi vaine qu'immodérée; elle
est puissante, mais stérile, oisive et ardente au milieu du paisible et
éternel travail des êtres. Je ne sais que vouloir; il faut donc que je
veuille toutes choses, car enfin je ne puis trouver de repos quand je
suis consumé de besoins, je ne puis m'arrêter à rien dans le vide. Je
voudrais être heureux! Mais quel homme aura le droit d'exiger le bonheur
sur une terre où presque tous s'épuisent tout entiers seulement à
diminuer leurs misères.
Si je n'ai point la paix du bonheur, il me faut l'activité d'une vie
forte. Certes je ne veux pas me traîner de degrés en degrés; prendre
place dans la société; avoir des supérieurs, avoués pour tels, afin
d'avoir des inférieurs à mépriser. Rien n'est burlesque comme cette
hiérarchie des mépris qui descend selon des proportions très-exactement
nuancées, et embrasse tout l'état, depuis le prince soumis à Dieu seul,
dit-il, jusqu'au plus pauvre décroteur du faubourg, soumis à la femme
qui le loge la nuit sur de la paille usée. Un maître d'hôtel n'ose
marcher dans l'appartement de monsieur; mais dès qu'il s'est retourné
vers la cuisine, le voilà qui règne. Vous prendriez pour le dernier des
hommes le marmiton qui tremble sous lui: pas du tout; car il commande
très-durement à la femme pauvre qui vient emporter les ordures, et qui
gagne quelques sous par sa protection. Le valet que l'on charge des
commissions, est homme de confiance: il donne lui-même ses commissions
au valet dont la figure moins heureuse est laissée aux gros ouvrages: et
le mendiant qui a su se mettre en vogue, accable de tout son génie le
mendiant qui n'a pas d'ulcère.
Celui-là seul aura pleinement vécu qui passe sa vie entière dans la
position à laquelle son caractère le rend propre: ou bien celui-là
encore dont le génie embrasse les divers objets, que sa destinée
conduit dans toutes les situations possibles à l'homme, et qui dans
toutes, sait être ce que sa situation demande. Dans les dangers, il est
Morgan; maître d'un peuple, il est Lycurgue; chez des barbares, il est
Odin; chez les Grecs, il est Alcibiade; dans le crédule Orient, il est
Zerdust: il vit dans la retraite comme Philoclès; maître du monde, il
gouverne comme Trajan[33]; dans une terre sauvage, il s'affermit pour
d'autres temps, il dompte les caymans, il traverse les fleuves à la
nage, il poursuit le bouquetin sur les granits glacés, il allume sa pipe
à la lave des volcans[34], il détruit autour de son asile l'ours du
Nord, percé des flèches que lui-même a faites. Mais l'homme doit si peu
vivre, et la durée de ce qu'il laisse après lui a tant d'incertitude! Si
son coeur n'était pas avide, peut-être sa raison lui dirait-elle de vivre
seulement sans douleurs, en donnant auprès de lui le bonheur à quelques
amis dignes d'en jouir sans détruire son ouvrage.
Les sages, dit-on, vivant sans passion, vivent sans impatience; et comme
ils voient toutes choses d'un même oeil, ils trouvent dans leur quiétude
la paix et la dignité de la vie. Mais de grands obstacles s'opposent
souvent à cette tranquille indifférence. Pour recevoir le présent comme
il s'offre, et mépriser l'espoir ainsi que les craintes de l'avenir, il
n'est qu'un moyen sûr, facile et simple, c'est d'éloigner de son idée
cet avenir dont la pensée agite toujours, puisqu'elle est toujours
incertaine. Pour n'avoir ni craintes ni désir, il faut tout abandonner à
l'événement comme à une sorte de nécessité, jouir ou souffrir selon
qu'il arrive; et, l'heure suivante dût-elle amener la mort, n'en pas
user moins paisiblement de l'instant présent. Une âme ferme habituée à
des considérations élevées, peut parvenir à l'indifférence du sage sur
ce que les hommes inquiets ou prévenus appellent des malheurs et des
biens: mais quand il faut songer à cet avenir, comment n'en être pas
inquiété? S'il faut le disposer, comment l'oublier? S'il faut arranger,
projeter, conduire, comment n'avoir point de sollicitude? On doit
prévoir les incidents, les obstacles, les succès; or, les prévoir, c'est
les craindre ou les espérer. Pour faire, il faut vouloir; et vouloir,
c'est être dépendant. Le grand mal est d'être force d'agir librement.
L'esclave a bien plus de facilité pour être véritablement libre. Il n'a
que des devoirs personnels; il est conduit par la loi de sa nature:
c'est la loi naturelle à l'homme, et elle est simple. Il est encore
soumis à son maître; mais cette loi là est claire. Epictète fut plus
heureux que Marc-Aurèle. L'esclave est exempt de sollicitudes, elles
sont pour l'homme libre: l'esclave n'est pas obligé de chercher sans
cesse à accorder lui-même avec le cours des choses; concordance toujours
incertaine et inquiétante, perpétuelle difficulté de la vie de l'homme
qui veut raisonner sa vie. Certainement c'est une nécessité, c'est un
devoir de songer à l'avenir, de s'en occuper, d'y mettre même ses
affections lorsqu'on est responsable du sort des autres. L'indifférence
alors n'est plus permise; et quel est l'homme, même isolé en apparence,
qui ne puisse être bon à quelque chose, et qui par conséquent ne doive
en chercher les moyens? Quel est celui dont l'insouciance n'entraînera
jamais d'autres maux que les siens propres?
Le sage d'Epicure ne doit avoir ni femme ni enfants, mais cela même ne
suffit pas encore. Dès-lors que les intérêts de quelqu'autre sont
attachés à notre prudence, des soins petits et inquiétants altèrent
notre paix, inquiètent notre âme, et souvent même éteignent notre génie.
Qu'arrivera-t-il à celui que de telles entraves compriment, et qui est
né pour s'en irriter? Il luttera péniblement entre ces soins auxquels il
se livre malgré lui, et le dédain qui les lui rend étrangers. Il ne sera
ni au-dessus des événements parce qu'il ne le doit pas, ni propre à en
bien user. Il sera variable dans la sagesse, et impatient ou gauche dans
les affaires: et il ne fera rien de bon parce qu'il ne pourra rien faire
selon sa nature. Il ne faut être ni père ni époux, si l'on veut vivre
indépendant: il faudrait peut-être n'avoir pas même d'amis; mais être
ainsi seul, c'est vivre bien tristement, c'est vivre inutile. Un homme
qui règle la destinée publique, qui médite et fait de grandes choses,
peut ne tenir à aucun individu en particulier, les peuples sont ses
amis; et, bienfaiteur des hommes, il peut se dispenser de l'être d'un
homme: mais il me semble que dans la vie obscure, il faut au moins
chercher quelqu'un avec qui l'on ait des devoirs à remplir. Cette
indépendance philosophique est une vie commode, mais froide. Celui qui
n'est pas enthousiaste doit la trouver insipide à la longue. Il est
affreux de finir ses jours on disant: nul coeur n'a été heureux par mon
moyen; nulle félicité d'homme n'a été mon ouvrage; j'ai passé impassible
et nul, comme le glacier qui dans les autres des montagnes, a résisté
aux feux du midi, mais qui n'est pas descendu dans la vallée protéger de
ses eaux les pâturages flétris sous leurs rayons brûlants.
La religion finit toutes ses anxiétés; elle fixe tant d'incertitudes;
elle donne un but qui n'étant jamais atteint, n'est jamais dévoilé; elle
nous assujettit pour nous mettre en paix avec nous-mêmes; elle nous
promet des biens dont l'espoir reste toujours, parce que nous ne
saurions en faire l'épreuve; elle écarte l'idée du néant, elle écarte
les passions de la vie; elle nous débarrasse de nos maux désespérants,
de nos biens fugitifs; et elle met à la place un songe dont l'espérance,
meilleure peut-être que tous les biens réels, dure du moins jusqu'à la
mort. Elle est aussi bienfaisante qu'elle est solennelle: mais elle
semble n'exister que pour ouvrir au coeur de l'homme des abîmes nouveaux.
Elle est fondée sur des dogmes que plusieurs ne peuvent croire: en
désirant ses effets, ils ne peuvent les éprouver; en regrettant sa
sécurité, ils ne sauraient en jouir: ils cherchent ces célestes
espérances, et ils ne voient qu'un rêve des mortels; ils aiment la
récompense de l'homme bon, mais ils ne voient pas qu'ils aient mérité de
la nature; ils voudraient perpétuer, leur être, et ils voient que tout
passe. Tandis que le novice à peine tonsuré, entend distinctement les
anges qui célèbrent ses jeunes et ses mérites, eux qui ont le sentiment
de la vertu, savent assez qu'ils n'atteignent point sa sublime hauteur:
accablés de leur faiblesse et du vide de leurs destins, ils n'ont pas
une autre attente que de désirer, de s'agiter et de passer comme l'ombre
qui n'a rien connu.