LETTRE XLII.

DATX

Lyon, 29 mai, VI.

J'ai lu plusieurs fois votre lettre entière. Un intérêt trop vif l'a

dictée. Je respecte l'amitié qui vous trompe: j'ai senti que je n'étais

pas aussi seul que je le prétendais. Vous faites valoir ingénieusement

des motifs très-louables: mais croyez que s'il y a beaucoup à dire à

l'homme passionné que le désespoir entraîne, il n'y a pas un mot solide

à répondre à l'homme tranquille qui raisonne sa mort.

Ce n'est pas que j'aie rien décidé. L'ennui m'accable, le dégoût

m'attere. Je sais que ce mal est en moi. Que ne puis-je être content de

manger et de dormir? car enfin je mange et je dors. La vie que je traîne

n'est pas très-malheureuse. Chacun de mes jours est supportable, mais

leur ensemble m'accable. Il faut que l'être organisé agisse, et qu'il

agisse selon sa nature. Lui suffit-il d'être bien abrité, bien

chaudement, bien mollement couché, nourri de fruits délicats, environné

du murmure des eaux et du parfum des fleurs. Vous le retenez immobile:

cette mollesse le fatigue, ces essences l'importunent, ces aliments

choisis ne le nourrissent pas. Retirez vos dons et vos chaînes; qu'il

agisse, qu'il souffre même; qu'il agisse, c'est jouir et vivre.

Cependant l'apathie m'est devenue comme naturelle; il semble que l'idée

d'une vie active m'effraye ou m'étonne. Les choses étroites me

répugnent, et leur habitude m'attache. Les grandes choses me séduiront

toujours, et ma paresse les craindrait. Je ne sais ce que je suis, ce

que j'aime, ce que je veux; je gémis sans cause, je désire sans objet,

et je ne vois rien, sinon que je ne suis pas à ma place.

Ce pouvoir que l'homme ne saurait perdre, ce pouvoir de cesser d'être,

je l'envisage non pas comme l'objet d'un désir constant, non pas comme

celui d'une résolution irrévocable, mais comme la consolation qui reste

dans les maux prolongés, comme le terme toujours possible des dégoûts et

de l'importunité. C'est là ma chimère. Tout homme a fait, dit-on, des

châteaux en Espagne. Quelquefois le sort les réalise.

* * * * *

Vous me rappelez le mot éloquent qui termine une lettre de _Mylord

Edouard_. Je n'y vois pas une preuve contre moi. Je pense de même sur le

principe; mais la loi sans exception, qui défend de quitter

volontairement la vie, ne m'en paraît pas une conséquence.

La moralité de l'homme, et son enthousiasme, l'inquiétude de ses voeux,

le besoin d'extension qui lui est habituel, semblent annoncer que sa fin

n'est pas dans les choses fugitives; que son action n'est pas bornée aux

spectres visibles; que sa pensée a pour objet les concepts nécessaires

et éternels; que son affaire est de travailler à l'amélioration ou à la

réparation du monde; que sa destination est, en quelque sorte,

d'élaborer, de subtiliser, d'organiser, de donner à la matière plus

d'énergie, aux êtres plus de puissance, aux organes plus de perfection,

aux germes plus de fécondité, aux rapports des choses plus de rectitude,

à l'ordre plus d'empire.

On le regarde comme l'agent de la nature, employé par elle à achever, à

polir son ouvrage; à mettre en oeuvre les portions de la matière brute

qui lui sont accessibles; à soumettre aux lois de l'harmonie les

composés informes; à purifier les métaux, à embellir les plantes; à

dégager ou combiner les principes; à changer les substances grossières

en substances volatiles, et la matière inerte en matière active; à

rapprocher de lui les êtres moins avancés, et à s'élever et s'avancer

lui-même vers le principe universel de feu, de lumière, d'ordre,

d'harmonie, d'activité.

Dans cette hypothèse, l'homme qui est digne d'un aussi grand ministère,

vainqueur des obstacles et des dégoûts, reste à son poste jusqu'au

dernier moment. Je respecte cette constance; mais il ne m'est pas

prouvé que ce soit là son poste. Si l'homme survit à la mort apparente,

pourquoi, je le répète, son poste exclusif est-il plutôt sur la terre

que dans la condition, dans le lieu où il est né. Si au contraire la

mort est le terme absolu de son existence, de quoi peut-il être chargé

si ce n'est d'une amélioration sociale. Ses devoirs subsistent, mais

nécessairement bornés à la vie présente, ils ne peuvent ni l'obliger

au-delà, ni l'obliger de rester obligé. C'est dans l'ordre social qu'il

doit contribuer à l'ordre. Parmi les hommes il doit servir les hommes.

Sans doute l'homme de bien ne quittera pas la vie tant qu'il pourra y

être utile: être utile et être heureux sont pour lui une même chose;

s'il souffre et qu'en même temps il fasse beaucoup de bien, il est plus

satisfait que mécontent. Mais quand le mal qu'il éprouve est plus grand

que le bien qu'il opère, il peut tout quitter: il le devrait quand il

est inutile et malheureux, s'il pouvait être assuré que sous ces deux

rapports, son sort ne changera pas. On lui a donné la vie sans son

consentement; s'il était encore forcé de la garder, quelle liberté lui

resterait-il? Il peut aliéner ses autres droits, mais jamais celui-là:

sans ce dernier asile, sa dépendance est affreuse. Souffrir beaucoup

pour être un peu utile, c'est une vertu qu'on peut conseiller dans la

vie, mais non un devoir qu'on puisse prescrire à celui qui s'en retire.

Tant que vous usez des choses, c'est une vertu obligatoire; à ces

conditions, vous êtes membre de la cité: mais quand vous renoncez au

pacte, le pacte ne vous oblige plus. Qu'entend-on d'ailleurs par être

utile, en disant que chacun peut l'être. Un cordonnier, en faisant bien

son métier, sauve à ses pratiques le désagrément d'avoir des cors:

cependant je doute qu'un cordonnier très-malheureux, soit en conscience

obligé de ne mourir que de paralysie, afin de continuer à bien prendre

la mesure du pied. Quand c'est ainsi que nous sommes utiles, il nous est

bien permis de cesser de l'être. L'homme est souvent admirable en

supportant la vie; mais ce n'est pas à dire qu'il y soit toujours

obligé.

Il me semble que voilà beaucoup de mots pour une chose très-simple. Mais

quelque simple que je la trouve, ne pensez pas que je m'entête de cette

idée, et que je mette plus d'importance à l'acte volontaire qui peut

terminer la vie, qu'à un autre acte de cette même vie. Je ne vois pas

que mourir soit une si grande affaire; tant d'hommes meurent sans avoir

le temps d'y penser, sans même le savoir. Une mort volontaire doit être

réfléchie sans doute, mais il en est de même de toute les actions dont

les conséquences ne sont pas bornées à l'instant présent.

Quand une situation devient probable, voyons aussitôt ce qu'elle pourra

exiger de nous. Il est bon d'y avoir pensé d'avance, afin de ne se pas

trouver dans l'alternative d'agir sans avoir délibéré, ou de perdre en

délibérations l'occasion d'agir. Un homme qui sans s'être fait des

principes, se trouve seul avec une femme, ne se met pas à raisonner ses

devoirs; il commence par manquer aux engagements les plus saints, il y

pensera peut-être ensuite. Combien d'actions héroïques n'eussent pas

été faites s'il eût fallu avant de hasarder sa vie, donner une heure à

la discussion.

Je vous le répète, je n'ai point pris de résolution: mais j'aime à voir

qu'une ressource infaillible par elle-même, et dont l'idée peut souvent

diminuer mon impatience, ne m'est pas interdite.

Oberman · 第 66 / 155 题