DATX
Lyon, 29 mai, VI.
J'ai lu plusieurs fois votre lettre entière. Un intérêt trop vif l'a
dictée. Je respecte l'amitié qui vous trompe: j'ai senti que je n'étais
pas aussi seul que je le prétendais. Vous faites valoir ingénieusement
des motifs très-louables: mais croyez que s'il y a beaucoup à dire à
l'homme passionné que le désespoir entraîne, il n'y a pas un mot solide
à répondre à l'homme tranquille qui raisonne sa mort.
Ce n'est pas que j'aie rien décidé. L'ennui m'accable, le dégoût
m'attere. Je sais que ce mal est en moi. Que ne puis-je être content de
manger et de dormir? car enfin je mange et je dors. La vie que je traîne
n'est pas très-malheureuse. Chacun de mes jours est supportable, mais
leur ensemble m'accable. Il faut que l'être organisé agisse, et qu'il
agisse selon sa nature. Lui suffit-il d'être bien abrité, bien
chaudement, bien mollement couché, nourri de fruits délicats, environné
du murmure des eaux et du parfum des fleurs. Vous le retenez immobile:
cette mollesse le fatigue, ces essences l'importunent, ces aliments
choisis ne le nourrissent pas. Retirez vos dons et vos chaînes; qu'il
agisse, qu'il souffre même; qu'il agisse, c'est jouir et vivre.
Cependant l'apathie m'est devenue comme naturelle; il semble que l'idée
d'une vie active m'effraye ou m'étonne. Les choses étroites me
répugnent, et leur habitude m'attache. Les grandes choses me séduiront
toujours, et ma paresse les craindrait. Je ne sais ce que je suis, ce
que j'aime, ce que je veux; je gémis sans cause, je désire sans objet,
et je ne vois rien, sinon que je ne suis pas à ma place.
Ce pouvoir que l'homme ne saurait perdre, ce pouvoir de cesser d'être,
je l'envisage non pas comme l'objet d'un désir constant, non pas comme
celui d'une résolution irrévocable, mais comme la consolation qui reste
dans les maux prolongés, comme le terme toujours possible des dégoûts et
de l'importunité. C'est là ma chimère. Tout homme a fait, dit-on, des
châteaux en Espagne. Quelquefois le sort les réalise.
* * * * *
Vous me rappelez le mot éloquent qui termine une lettre de _Mylord
Edouard_. Je n'y vois pas une preuve contre moi. Je pense de même sur le
principe; mais la loi sans exception, qui défend de quitter
volontairement la vie, ne m'en paraît pas une conséquence.
La moralité de l'homme, et son enthousiasme, l'inquiétude de ses voeux,
le besoin d'extension qui lui est habituel, semblent annoncer que sa fin
n'est pas dans les choses fugitives; que son action n'est pas bornée aux
spectres visibles; que sa pensée a pour objet les concepts nécessaires
et éternels; que son affaire est de travailler à l'amélioration ou à la
réparation du monde; que sa destination est, en quelque sorte,
d'élaborer, de subtiliser, d'organiser, de donner à la matière plus
d'énergie, aux êtres plus de puissance, aux organes plus de perfection,
aux germes plus de fécondité, aux rapports des choses plus de rectitude,
à l'ordre plus d'empire.
On le regarde comme l'agent de la nature, employé par elle à achever, à
polir son ouvrage; à mettre en oeuvre les portions de la matière brute
qui lui sont accessibles; à soumettre aux lois de l'harmonie les
composés informes; à purifier les métaux, à embellir les plantes; à
dégager ou combiner les principes; à changer les substances grossières
en substances volatiles, et la matière inerte en matière active; à
rapprocher de lui les êtres moins avancés, et à s'élever et s'avancer
lui-même vers le principe universel de feu, de lumière, d'ordre,
d'harmonie, d'activité.
Dans cette hypothèse, l'homme qui est digne d'un aussi grand ministère,
vainqueur des obstacles et des dégoûts, reste à son poste jusqu'au
dernier moment. Je respecte cette constance; mais il ne m'est pas
prouvé que ce soit là son poste. Si l'homme survit à la mort apparente,
pourquoi, je le répète, son poste exclusif est-il plutôt sur la terre
que dans la condition, dans le lieu où il est né. Si au contraire la
mort est le terme absolu de son existence, de quoi peut-il être chargé
si ce n'est d'une amélioration sociale. Ses devoirs subsistent, mais
nécessairement bornés à la vie présente, ils ne peuvent ni l'obliger
au-delà, ni l'obliger de rester obligé. C'est dans l'ordre social qu'il
doit contribuer à l'ordre. Parmi les hommes il doit servir les hommes.
Sans doute l'homme de bien ne quittera pas la vie tant qu'il pourra y
être utile: être utile et être heureux sont pour lui une même chose;
s'il souffre et qu'en même temps il fasse beaucoup de bien, il est plus
satisfait que mécontent. Mais quand le mal qu'il éprouve est plus grand
que le bien qu'il opère, il peut tout quitter: il le devrait quand il
est inutile et malheureux, s'il pouvait être assuré que sous ces deux
rapports, son sort ne changera pas. On lui a donné la vie sans son
consentement; s'il était encore forcé de la garder, quelle liberté lui
resterait-il? Il peut aliéner ses autres droits, mais jamais celui-là:
sans ce dernier asile, sa dépendance est affreuse. Souffrir beaucoup
pour être un peu utile, c'est une vertu qu'on peut conseiller dans la
vie, mais non un devoir qu'on puisse prescrire à celui qui s'en retire.
Tant que vous usez des choses, c'est une vertu obligatoire; à ces
conditions, vous êtes membre de la cité: mais quand vous renoncez au
pacte, le pacte ne vous oblige plus. Qu'entend-on d'ailleurs par être
utile, en disant que chacun peut l'être. Un cordonnier, en faisant bien
son métier, sauve à ses pratiques le désagrément d'avoir des cors:
cependant je doute qu'un cordonnier très-malheureux, soit en conscience
obligé de ne mourir que de paralysie, afin de continuer à bien prendre
la mesure du pied. Quand c'est ainsi que nous sommes utiles, il nous est
bien permis de cesser de l'être. L'homme est souvent admirable en
supportant la vie; mais ce n'est pas à dire qu'il y soit toujours
obligé.
Il me semble que voilà beaucoup de mots pour une chose très-simple. Mais
quelque simple que je la trouve, ne pensez pas que je m'entête de cette
idée, et que je mette plus d'importance à l'acte volontaire qui peut
terminer la vie, qu'à un autre acte de cette même vie. Je ne vois pas
que mourir soit une si grande affaire; tant d'hommes meurent sans avoir
le temps d'y penser, sans même le savoir. Une mort volontaire doit être
réfléchie sans doute, mais il en est de même de toute les actions dont
les conséquences ne sont pas bornées à l'instant présent.
Quand une situation devient probable, voyons aussitôt ce qu'elle pourra
exiger de nous. Il est bon d'y avoir pensé d'avance, afin de ne se pas
trouver dans l'alternative d'agir sans avoir délibéré, ou de perdre en
délibérations l'occasion d'agir. Un homme qui sans s'être fait des
principes, se trouve seul avec une femme, ne se met pas à raisonner ses
devoirs; il commence par manquer aux engagements les plus saints, il y
pensera peut-être ensuite. Combien d'actions héroïques n'eussent pas
été faites s'il eût fallu avant de hasarder sa vie, donner une heure à
la discussion.
Je vous le répète, je n'ai point pris de résolution: mais j'aime à voir
qu'une ressource infaillible par elle-même, et dont l'idée peut souvent
diminuer mon impatience, ne m'est pas interdite.