DATX
Lyon, 18 mai, VI.
L'on dirait que le sort s'attache à ramener l'homme sous la chaîne qu'il
a voulu secouer malgré le sort. Que m'a-t-il servi de tout quitter pour
chercher une vie plus libre? Si j'ai vu des choses selon ma nature, ce
ne fut qu'en passant, sans en jouir, et comme pour redoubler en moi
l'impatience de les posséder.
Je ne suis point l'esclave des passions, je suis plus malheureux, leur
vanité ne me trompera point; mais enfin ne faut-il pas que la vie soit
remplie par quelque chose? Quand l'existence est vide, peut-elle
satisfaire? Si la vie du coeur n'est qu'un néant agité, ne vaut-il pas
mieux la laisser pour un néant plus tranquille? Il me semble que
l'intelligence cherche un résultat: je voudrais que l'on me dît quel est
celui de ma vie. Je veux quelque chose qui voile et entraîne mes
heures; car je ne saurais toujours les sentir rouler si pesamment sur
moi, seules et lentes, sans désirs, sans illusions, sans but. Si je ne
puis connaître de la vie que ses misères, est-ce un bien de l'avoir
reçue? est-ce une sagesse de la conserver?
Vous ne pensez pas que trop faible contre les maux de l'humanité, je
n'ose même en soutenir la crainte: vous me connaissez mieux. Ce n'est
point dans le malheur que je songerais à rejeter la vie: la résistance
éveille l'âme et lui donne une attitude plus fière; l'on se retrouve
enfin, quand il faut lutter contre de grandes douleurs; on peut se
plaire dans son énergie, on a du moins quelque chose à faire. Mais ce
sont les embarras, les ennuis, les contraintes, l'insipidité de la vie
qui me fatiguent et me rebutent. L'homme passionné peut se résoudre à
souffrir, puisqu'il prétend jouir un jour; mais quelle considération
peut soutenir l'homme qui n'attend rien. Je suis las de mener une vie si
vaine. Il est vrai que je pourrais prendre patience encore; mais ma vie
passe sans que je fasse rien d'utile, et sans que je jouisse, sans
espoir, comme sans paix. Pensez-vous qu'avec une âme indomptable, tout
cela puisse durer de longues années?
Je croirais qu'il y a aussi une raison des choses physiques; et que la
nécessité elle-même a une marche suivie, une sorte de fin que
l'intelligence peut pressentir. Je me demande quelquefois où me conduira
cette contrainte qui m'enchaîne à l'ennui, cette apathie d'où je ne puis
jamais sortir; cet ordre de choses nul et insipide dont je ne saurais me
débarrasser, où tout manque, diffère, s'éloigne; où toute probabilité
s'évanouit; où l'effort est détourné; où tout changement avorte; où
l'attente est toujours trompée, même celle d'un malheur du moins
énergique; où l'on dirait qu'une volonté ennemie s'attache à me retenir
dans un état de suspension et d'entraves, à me leurrer par des choses
vagues et des espérances évasives, afin de consumer ma durée entière
sans qu'elle ait rien atteint, rien produit, rien possédé. Je revois le
triste souvenir des longues années perdues. J'observe comment cet avenir
qui séduit toujours, change et s'amoindrit en s'approchant. Frappé d'un
souffle de mort à la lueur funèbre du présent, il se décolore dès
l'instant où l'on veut jouir; et laissant derrière lui les séductions
qui le masquaient et le prestige déjà vieilli, il passe seul, abandonné,
traînant avec pesanteur son spectre épuisé et hideux, comme s'il
insultait à la fatigue que donne le glissement sinistre de sa chaîne
éternelle: lorsque je pressens cet espace désenchanté où vont se traîner
les restes de ma jeunesse et de ma vie; et que ma pensée cherche à
suivre d'avance la pente uniforme où tout coule et se perd; que
trouvez-vous que je puisse attendre à son terme, et qui pourrait me
cacher l'abîme où tout cela va finir? Ne faudra-t-il pas bien que, las
et rebuté, quand je suis assuré de ne pouvoir rien, je cherche au moins
du repos? Et quand une force inévitable pèse sur moi sans relâche,
comment reposerai-je, si ce n'est en me précipitant moi-même?
Il faut que toute chose ait une fin selon sa nature. Puisque ma vie
relative est retranchée du cours du monde, pourquoi végéter longtemps
encore inutile au monde et fatigant à moi-même? Pour le vain instinct
d'exister! Pour respirer et avancer en âge! Pour m'éveiller amèrement
quand tout repose, et chercher les ténèbres quand la terre fleurit: pour
n'avoir que le besoin des désirs, et ne connaître que le songe de
l'existence: pour rester déplacé, isolé sur la scène des afflictions
humaines, quand nul n'est heureux pur moi, quand, je n'ai que l'idée du
rôle d'un homme: pour tenir à une vie perdue, lâche esclave que la vie
repousse et qui s'attache à son ombre, avide de l'existence, comme si
l'existence réelle lui était laissée, et voulant être misérablement
faute d'oser n'être plus!
Que me feront tous ces sophismes d'une philosophie douce et flatteuse,
vain déguisement d'un instinct pusillanime, vaine sagesse des patients
qui perpétue les maux si bien supportés, et qui légitime notre
servitude par une nécessité imaginaire.
Attendez, me dira-t-on, le mal moral s'épuise par sa durée même:
attendez; les temps changeront, et vous serez satisfait; ou s'ils
restent semblables, vous serez changé vous-même. En usant du présent tel
qu'il est, vous aurez affaibli le sentiment trop impétueux d'un avenir
meilleur; et quand vous aurez toléré la vie, elle deviendra bonne à
votre coeur plus tranquille.--Une passion cesse, une perte s'oublie, un
malheur se répare: moi, je n'ai point de passions, je ne plains ni perte
ni malheur, rien qui puisse cesser, qui puisse être oublié, qui puisse
être réparé. Une passion nouvelle peut distraire de celle qui vieillit:
mais où trouverai-je un aliment pour mon coeur quand il aura perdu cette
soif qui le consume? Il désire tout, il veut tout, il contient tout. Que
mettre à la place de cet infini qu'exige ma pensée? Les regrets,
s'oublient, d'autres biens les effacent: mais quels biens pourront
tromper des regrets universels? Tout ce qui est propre à la nature
humaine appartient à mon être; il a voulu s'en nourrir selon sa nature,
il s'est épuisé sur une ombre impalpable: savez-vous quelque bien qui
console du regret du monde? Si mon malheur est dans le néant de ma vie,
le temps calmera-t-il des maux que le temps aggrave: et dois-je espérer
qu'ils cessent, quand c'est par leur durée même qu'ils sont
intolérables?--Attendez: des temps meilleurs produiront peut-être ce que
semble vous interdire votre destinée présente.--Hommes d'un jour, qui
projetez en vieillissant, et qui raisonnez, pour un avenir reculé quand
la mort est sur vos pas; en rêvant des illusions consolantes dans
l'instabilité des choses, ne sentirez-vous jamais leur cours rapide; ne
verrez-vous point que votre vie s'endort en se balançant; et que cette
vicissitude qui soutient votre coeur trompé, ne l'agite que pour
l'éteindre à jamais dans une secousse dernière et prochaine? Si la vie
de l'homme était éternelle, si seulement elle était plus longue, si
seulement elle restait semblable jusques près de sa dernière heure,
alors l'espérance pourrait me séduire, et j'attendrais peut-être ce qui
du moins serait possible. Mais y a-t-il quelque permanence dans la vie?
Le jour futur peut-il avoir les besoins du jour présent, et ce qu'il
fallait aujourd'hui sera-t-il bon demain? Notre coeur change plus
rapidement que les saisons annuelles; leurs vicissitudes souffrent du
moins quelque permanence, parce qu'elles se répètent dans l'étendue des
siècles. Mais nos jours que rien ne renouvelle, n'ont pas deux heures
qui puissent être semblables: leurs saisons, qui ne se réparent pas, ont
chacune leurs besoins; s'il en est une qui ait perdu ce qui lui était
propre, elle l'a perdu sans retour, et nul autre âge ne saurait posséder
ce que l'âge puissant n'a pas atteint.--C'est le propre de l'insensé de
prétendre lutter contre la nécessité. Le sage reçoit les choses telles
que sa destinée les donne; il ne s'attache qu'à les considérer sous les
rapports-qui peuvent les lui rendre heureuses: sans s'inquiéter
inutilement dans quelles voies il erre sur ce globe, il sait posséder,
à chaque gîte qui marque sa course, et les douceurs des convenances, et
la sécurité du repos; et devant sitôt trouver, quoiqu'il arrive, le
terme de sa marche, il va sans effort, il s'égare même sans inquiétude.
Que lui servirait de vouloir davantage, de résister à la force du monde,
et de chercher à éviter des chaînes et une ruine inévitable? Nul
individu ne saurait arrêter le cours universel, et rien n'est plus vain
que la plainte des maux attachés nécessairement à notre nature.--Si tout
est nécessaire, que prétendez-vous opposer à mes ennuis? Pourquoi les
blâmer; puis-je sentir autrement? Si au contraire notre sort particulier
est dans nos mains, si l'homme peut choisir et vouloir, il existera pour
lui des obstacles qu'il ne saurait vaincre, et des misères auxquelles il
ne pourra soustraire sa vie: mais tout l'effort du genre humain ne
pourrait faire plus contre lui que de l'anéantir. Celui-là seul peut
être soumis à tout, qui veut absolument vivre; mais celui qui ne prétend
à rien, ne peut être soumis à rien. Vous exigez que je me résigne à des
maux inévitables; je le veux bien aussi: mais quand je consens à tout
quitter, il n'y a plus pour moi de maux inévitables.
Les biens nombreux qui restent à l'homme dans le malheur même ne
sauraient me retenir. Il y a plus de biens que de maux, cela est vrai
dans le sens absolu, et pourtant ce serait s'abuser étrangement que de
compter ainsi. Un seul mal que nous ne pouvons oublier anéantit l'effet
de vingt biens dont nous paraissons jouir; et malgré les promesses du
raisonnement, il est beaucoup de maux que l'on ne saurait cesser de
sentir qu'avec des efforts et du temps, si du moins l'on n'est sectaire
et un peu fanatique. Le temps, il est vrai, dissipe ces maux, et la
résistance du sage les use plus vite encore; mais l'industrieuse
imagination des autres hommes les a tellement multipliés, qu'ils seront
toujours remplacés avant leur terme: et comme les biens passent ainsi
que les douleurs, y eût-il dans l'homme dix plaisirs pour une seule
peine, si l'amertume d'une seule peine corrompt cent plaisirs pendant
toute sa durée, la vie sera au moins indifférente et inutile à qui n'a
plus d'illusions. Le mal reste, le bien n'est plus: par quel prestige,
pour quelle fin porterais-je la vie? Le dénouement est connu;
qu'y-a-t-il à faire encore? La perte vraiment irréparable est celle des
désirs.
Je sais qu'un penchant naturel attache l'homme à la vie; mais c'est en
quelque sorte un instinct d'habitude, il ne prouve nullement que la vie
soit bonne. L'être, par cela qu'il existe, doit tenir à l'existence: la
raison seule peut lui faire voir le néant sans effroi. Il est
remarquable que l'homme dont la raison affecte tant de mépriser
l'instinct, s'autorise de ce qu'il a de plus aveugle pour justifier les
sophismes de cette même raison.
On objectera que l'impatience de la vie tient à l'impétuosité des
passions; et que le vieillard s'y attache à mesure que l'âge le calme et
l'éclaire. Je ne veux pas examiner en ce moment, si la raison de l'homme
qui s'éteint vaut plus que celle de l'homme dans sa force; si chaque
âge n'a pas sa manière de sentir convenable alors, et déplacée dans
d'autres temps; si enfin nos institutions stériles, si nos vertus de
vieillards, ouvrages de la caducité, du moins dans leur principe,
prouvent solidement en faveur de l'âge refroidi. Je répondrais
seulement: toute chose mélangée est regrettée au moment de sa perte; une
perte sans retour n'est jamais vue froidement après une longue
possession; et notre imagination, que nous voyons toujours dans la vie
abandonner un bien dès qu'il est atteint, pour fixer nos efforts sur
celui qui nous reste à acquérir, ne s'arrête dans ce qui finit que sur
le bien qui nous est enlevé, et non sur le mal dont nous sommes
délivrés.
Ce n'est pas ainsi que l'on doit estimer la valeur de la vie effective
pour la plupart des hommes. Mais chaque jour de cette existence dont ils
espèrent sans cesse, demandez-leur si le moment présent les satisfait,
les mécontente, ou leur est indifférent: vos résultats seront sûrs
alors. Toute autre estimation n'est qu'un moyen ne s'en imposer à
soi-même; et je veux mettre une vérité claire et simple, à la place des
idées confuses, et des sophismes rebattus.
L'on me dira sérieusement: arrêtez vos désirs; bornez ces besoins trop
avides: mettez vos affections dans les choses faciles: pourquoi chercher
ce que les circonstances éloignent? pourquoi exiger ce dont les hommes
se passent si bien? pourquoi vouloir des choses utiles, tant d'autres
n'y pensent même pas? pourquoi vous plaindre des douleurs publiques;
voyez-vous qu'elles troublent le sommeil d'un seul heureux? que servent
ces pensées d'une âme forte et cet instinct des choses sublimes? ne
sauriez-vous rêver la perfection sans y prétendre amener la foule qui
s'en rit, tout en gémissant? et vous faut-il, pour jouir de votre vie,
une existence grande ou simple, des circonstances énergiques, des lieux
choisis, des hommes et des choses selon votre coeur? Tout est bon à
l'homme pourvu qu'il existe; et partout où il peut vivre, il peut vivre
bien. S'il a une bonne réputation, quelques connaissances qui lui
veuillent du bien, une maison et de quoi se présenter dans le monde, que
lui faut-il davantage? Certes je n'ai rien à répondre à ces conseils
qu'un homme mûr me donnerait, et je les crois très-bons en effet pour
ceux qui les trouvent tels.
Cependant je suis plus calme maintenant, et je commence à me lasser de
mon impatience elle-même. Des idées sombres, mais tranquilles, me
deviennent plus familières. Je songe volontiers à ceux qui, dans le
matin de leurs jours, ont trouvé leur éternelle nuit: ce sentiment me
repose et me console; c'est l'instinct du soir. Mais pourquoi ce besoin
des ténèbres? pourquoi la lumière m'est-elle pénible? Ils le sauront un
jour; quand ils auront changé; quand je ne serai plus.
Quand vous ne serez plus! méditez-vous un crime?--Si, fatigué des maux
de la vie, et surtout désabusé de ses biens, déjà suspendu sur l'abîme
marqué pour le moment suprême, retenu par l'ami, accusé par le
moraliste, condamné par ma patrie, coupable aux yeux de l'homme social,
j'avais à répondre à ses efforts, à ses reproches; voici ce me semble ce
que je pourrais dire.
J'ai tout examiné, tout connu; si je n'ai pas tout éprouvé, j'ai du
moins tout pressenti. Vos douleurs ont flétri mon âme; elles sont
intolérables parce qu'elles sont sans but. Vos plaisirs sont illusoires,
fugitifs, un jour suffit pour les connaître et les quitter. J'ai cherché
en moi le bonheur, mais sans fanatisme; j'ai vu qu'il n'était pas fait
pour l'homme seul: je le proposai à ceux qui m'environnaient, ils
n'avaient pas le loisir d'y songer. J'interrogeai la multitude que
flétrit la misère, et les privilégiés que l'ennui opprime; ils m'ont
dit, nous souffrons aujourd'hui, mais nous jouirons demain. Pour moi je
sais que le jour qui se prépare va marcher sur la trace du jour qui
s'écoule. Vivez, vous que peut tromper encore un prestige heureux; mais
moi, fatigué de ce qui peut égarer l'espoir, sans attente et presque
sans désir, je ne dois plus vivre. Je juge la vie comme l'homme qui
descend dans la tombe, qu'elle s'ouvre donc pour moi: reculerais-je le
terme quand il est déjà atteint? La nature offre des illusions à croire
et à aimer; elle ne lève le voile qu'au moment marqué pour la mort: elle
ne l'a pas levé pour vous, vivez: elle l'a levé pour moi, ma vie n'est
déjà plus.
Il se peut que le vrai bien de l'homme soit son indépendance morale, et
que ses misères ne soient que le sentiment de sa propre faiblesse dans
des situations multipliées; que tout soit songe hors de lui, et que la
paix soit dans le coeur inaccessible aux illusions. Mais sur quoi se
reposera sa pensée désabusée? que faire dans la vie quand on est
indifférent à tout ce qu'elle renferme? Quand la passion de toutes
choses, quand ce besoin universel des âmes fortes a consumé nos coeurs;
quand le charme abandonne nos désirs détrompés, l'irrémédiable ennui
naît de ces cendres refroidies: funèbre, sinistre, il absorbe tout
espoir, il règne sur les ruines, il dévore, il éteint. D'un effort
invincible, il creuse notre tombe, asile qui donnera du moins le repos
par l'oubli, le calme dans le néant.
Sans les désirs, que faire de la vie? Végéter stupidement; se traîner
sur la trace inanimée des soins et des affaires; ramper énervés dans la
bassesse de l'esclave, ou la nullité de la foule; penser sans servir
l'ordre universel; sentir sans vivre! Ainsi, jouet lamentable d'une
destinée que rien n'explique, l'homme abandonnera sa vie aux hasards et
des choses et des temps. Ainsi, trompé par l'opposition de ses voeux, de
sa raison, de ses lois, de sa nature, il se hâte d'un pas riant et plein
d'audace vers la nuit sépulcrale. L'oeil ardent, mais inquiet au milieu
des fantômes, et le coeur chargé de douleurs, il cherche et s'égare, il
végète et s'endort.
Harmonie du monde! Rêve sublime! Fin morale, reconnaissance sociale,
lois, devoirs, mots sacrés parmi les hommes! je ne puis vous braver
qu'aux yeux de la foule trompée.
A la vérité, j'abandonne des amis que je vais affliger, ma patrie dont
je n'ai point assez payé les bienfaits, tous les hommes que je devais
servir: ce sont des regrets et non pas des remords. Qui, plus que moi,
pourra sentir le prix de l'union, l'autorité des devoirs, le bonheur
d'être utile? J'espérais faire quelque bien, ce fut le plus flatteur, le
plus insensé de mes rêves. Dans la perpétuelle incertitude d'une
existence toujours agitée, précaire, asservie, vous suivez tous,
aveugles et dociles, la trace battue de l'ordre établi; abandonnant
ainsi votre vie à vos habitudes, et la perdant sans peine comme vous
perdriez un jour. Je pourrais, entraîné de même par cette déviation
universelle, laisser quelques bienfaits dans ces voies d'erreur: mais ce
bien, facile à tous, sera fait sans moi par les hommes bons. Il en est;
qu'ils vivent, et qu'utiles à quelque chose, ils se trouvent heureux.
Pour moi, au sein de cet abîme de maux, je ne serai point consolé, je
l'avoue, si je ne fais pas plus. Un infortuné près de moi sera
peut-être soulagé, cent mille gémiront: et moi, impuissant au milieu
d'eux, je verrai sans cesse attribuer à la nature des choses, les fruits
amers de l'égarement humain; et se perpétuer comme l'oeuvre inévitable de
la nécessité, ces misères où je crois sentir le caprice accidentel d'une
perfectibilité qui s'essaye! Que l'on me condamne sévèrement, si je
refuse le sacrifice d'une vie heureuse au bien général: mais lorsque,
devant rester inutile, j'appelle une mort trop longtemps attendue, j'ai
des regrets, je le répète, et non pas des remords.
Sous le poids d'un malheur passager, considérant la mobilité des
impressions et des événements, sans doute je devrais attendre des jours
plus favorables. Mais le mal qui pèse sur mes ans, n'est point un mal
passager. Ce vide dans lequel ils s'écoulent lentement, qui le remplira?
Qui rendra des désirs à ma vie, et une attente à ma volonté? C'est le
bien lui-même que je trouve inutile; fassent les hommes qu'il n'y ait
plus que des maux à déplorer! Durant l'orage, l'espoir soutient; et l'on
s'affermit contre le danger parce qu'il peut finir; mais si le calme
lui-même vous fatigue, qu'espérerez-vous alors? Si demain peut être bon,
je veux bien attendre; mais si ma destinée est telle que demain ne
pouvant être meilleur, puisse être plus malheureux encore, je ne verrai
point ce jour funeste.
Si c'est un devoir réel d'achever la vie qui m'a été donnée, sans doute
je braverai ses misères; le temps rapide les entraînera bientôt. Quelque
opprimés que puissent être nos jours, ils sont tolérables, puisqu'ils
sont bornés. La mort et la vie sont en mon pouvoir; je ne tiens pas à
l'une, je ne désire point l'autre, que la raison décide si j'ai le droit
de choisir entre elles.
C'est un crime, me dit-on, de déserter la vie; mais ces mêmes sophistes
qui me défendent la mort, m'exposent ou m'envoient à elle. Leurs
innovations la multiplient autour de moi, leurs préceptes m'y
conduisent, ou leurs lois me la donnent. C'est une gloire de renoncer à
la vie quand elle est bonne, c'est une justice de tuer celui qui veut
vivre; et cette mort que l'on doit chercher quand on la redoute, ce
serait un crime de s'y livrer quand on la désire! Sous cent prétextes,
ou spécieux, ou ridicules, vous vous jouez de mon existence: moi seul je
n'aurais plus de droits sur moi-même? Quand j'aime la vie, je dois la
mépriser; quand je suis heureux, vous m'envoyez mourir: et si je veux la
mort, c'est alors que vous me la défendez; vous m'imposez la vie quand
je l'abhorre[31].
Si je ne puis m'ôter la vie, je ne puis non plus m'exposer à une mort
probable. Est-ce là cette prudence que vous demandez de vos sujets? Sur
le champ de bataille, ils doivent calculer les probabilités avant de
marcher à l'ennemi, et vos héros sont tous des criminels. L'ordre que
vous leur donnez ne les justifie point: vous n'avez pas le droit de les
envoyer à la mort, s'ils n'ont pas eu le droit de consentir à y être
envoyés. Une même démence autorise vos fureurs et dicte vos préceptes:
et tant d'inconséquence pourrait justifier tant d'injustice! Si je n'ai
point sur moi-même ce droit de mort, qui l'a donne à la société? Ai-je
cédé ce que je n'avais point? Quel principe social avez-vous inventé,
qui m'explique comment un corps acquiert un pouvoir interne et
réciproque que ses membres n'avaient point, et comment j'ai donné pour
m'opprimer, un droit que je n'avais pas même pour échapper à
l'oppression? Dira-t-on que si l'homme isolé jouit de ce droit naturel,
il l'aliène en devenant membre de la société? Mais ce droit est
inaliénable par sa nature, et nul ne saurait faire une convention qui
lui ôte tout pouvoir de la rompre quand on la fera servir à son
préjudice. On a prouvé, avant moi, que l'homme n'a pas le droit de
renoncer à sa liberté, ou en d'autres termes, de cesser d'être homme:
comment perdrait-il le droit le plus essentiel, le plus sûr, le plus
irrésistible de cette même liberté, le seul qui garantisse son
indépendance, et qui lui reste toujours contre le malheur? Jusques à
quand de palpables absurdités asserviront-elles les hommes?
Si ce pouvait être un crime d'abandonner la vie, c'est vous que
j'accuserais, vous dont les innovations funestes m'ont conduit à vouloir
la mort, que sans vous j'eusse éloignée; cette mort, perte universelle
que rien ne répare, triste et dernier refuge qu'encore vous osez
m'interdire, comme s'il vous restait quelque prise sur ma dernière
heure, et que là aussi les formes de votre législation pussent limiter
des droits placés hors du monde qu'elle gouverne. Opprimez ma vie; la
loi est souvent aussi le droit du plus fort: mais la mort est la borne
que je veux poser à votre pouvoir. Ailleurs vous commanderez, ici il
faut prouver.
Dites-moi clairement, sans vos détours habituels, sans cette vaine
éloquence des mots qui ne me trompera pas, sans ces grands noms mal
entendus de force, de vertu, d'ordre éternel, de destination morale;
dites-moi simplement si les lois de la société sont faites pour le monde
actuel et vrai, ou pour une vie future et éloignée de nous? Si elles
sont faites pour le monde positif, dites-moi comment des lois relatives
à un ordre de choses, peuvent m'obliger quand cet ordre n'est plus;
comment ce qui règle la vie peut s'étendre au-delà; comment le mode
selon lequel nous avons déterminé nos rapports peut subsister quand ces
rapports ont fini; et comment j'ai pu jamais consentir que nos
conventions me retinssent quand je n'en voudrais plus? Quel est le
fondement, je veux dire le prétexte de vos lois? N'ont-elles pas promis
_le bonheur de tous_; quand je veux la mort, apparemment je ne me sens
pas heureux. Le pacte qui m'opprime, doit-il être irrévocable? Un
engagement onéreux dans les choses particulières de la vie, peut trouver
au moins des compensations; et l'on peut sacrifier un avantage quand il
nous reste la faculté d'en posséder d'autres: mais l'abnégation totale
peut-elle entrer dans l'idée d'un homme qui conserve quelque notion de
droit et de vérité? Toute société est fondée sur une réunion de
facultés, un échange de services: mais quand je nuis à la société, ne
refuse-t-elle pas de me protéger? Si donc elle ne fait rien pour moi, ou
si elle fait beaucoup contre moi, j'ai aussi le droit de refuser de la
servir. Notre pacte ne lui convient plus, elle le rompt: il ne me
convient plus, je le romps aussi: je ne me révolte pas, je sors.
C'est un dernier effort de votre tyrannie jalouse. Trop de victimes vous
échapperaient; trop de preuves de la misère publique s'élèveraient
contre le vain bruit de vos promesses, et découvriraient vos codes
astucieux dans leur nudité aride et leur corruption financière. J'étais
simple de vous parler de justice! j'ai vu le sourire de la pitié dans
votre regard paternel. Il me dit que c'est la force et l'intérêt qui
mènent les hommes. Vous l'avez voulu: et bien! comment votre loi
sera-t-elle maintenue? Qui punira-t-elle de son infraction?
Atteindra-t-elle celui qui n'est plus? Vengera-t-elle sur les siens son
effort méprisé? Quelle démence inutile! Multipliez nos misères, il le
faut pour les grandes choses que vous projetez, il le faut pour le genre
de gloire que vous cherchez: asservissez, tourmentez, mais du moins ayez
un but; soyez iniques et froidement atroces; mais du moins ne le soyez
pas en vain. Quelle dérision qu'une loi de servitude qui ne sera ni
obéie ni vengée!
Où votre force finit, vos impostures commencent: tant il est nécessaire
à votre empire que vous ne cessiez pas de vous jouer des hommes! C'est
la nature, c'est l'intelligence suprême qui veulent que je plie ma tête
sous le joug insultant et lourd. Elles veulent que je m'attache à ma
chaîne, et que je la traîne docilement, jusqu'à l'instant où il vous
plaira de la briser sur ma tête. Quoique vous fassiez, un Dieu vous
livre ma vie; et l'ordre du monde serait interverti si votre esclave
échappait.
L'Eternel m'a donné l'existence et m'a chargé de mon rôle individuel
dans l'harmonie de ses oeuvres; je dois le remplir jusqu'à la fin, et je
n'ai pas le droit de me soustraire à son empire.--Vous oubliez trop tôt
l'âme que vous m'avez donnée. Ce corps terrestre n'est que poussière, ne
vous en souvient-il plus? Mais mon intelligence, souffle impérissable
émanée de l'intelligence universelle, ne pourra jamais se soustraire à
sa loi. Comment quitterais-je l'empire du maître de toutes choses? Je ne
change que de lieu; les lieux ne sont rien pour celui qui contient et
gouverne tout. Il ne m'a pas placé plus exclusivement sur la terre que
dans la contrée où il m'a fait naître.
La nature veille à ma conservation; je dois aussi me conserver pour
obéir à ses lois; et puisqu'elle m'a donné la crainte de la mort, elle
me défend de la chercher. C'est une belle phrase: mais la nature me
conserve, ou m'immole à son gré; du moins le cours des choses n'a point
en cela de loi connue. Lorsque je veux vivre, un gouffre s'entr'ouvre
pour m'engloutir, la foudre descend me consumer. Si la nature m'ôte la
vie qu'elle m'a fait aimer, je me l'ôte quand je ne l'aime plus: si elle
m'arrache un bien, je rejette un mal: si elle livre mon existence au
cours arbitraire des événements, je la quitte ou la conserve avec choix.
Puisqu'elle m'a donné la faculté de vouloir et de choisir, j'en use dans
la circonstance où j'ai à décider entre les plus grands intérêts; et je
ne saurais comprendre que faire servir la liberté reçue d'elle, à
choisir ce qu'elle m'inspire, ce soit l'outrager. Ouvrage de la nature,
j'interroge ses lois, j'y trouve ma liberté. Placé dans l'ordre social,
je réponds aux préceptes erronés des moralistes, et je rejette des lois
que nul législateur n'avait le droit de faire.
Dans tout ce que n'interdit pas une loi supérieure et évidente, mon
désir est ma loi, puisqu'il est le signe de l'impulsion naturelle; il
est mon droit par cela seul qu'il est mon désir. La vie n'est pas bonne
pour moi si, désabusé de ses biens, je n'ai plus d'elle que ses maux:
elle m'est funeste alors; je la quitte, c'est le droit de l'être qui
choisit et qui veut[32].
Si j'ose prononcer où tant d'hommes ont douté, c'est d'après une
conviction intime: si ma décision se trouve conforme à mes besoins, elle
n'est dictée du moins par aucune partialité: si je suis égaré, j'ose
affirmer que je ne suis pas coupable, ne concevant pas comment je
pourrais l'être.
* * * * *
J'ai voulu savoir ce que je pouvais faire: je ne décide point ce que je
ferai. Je n'ai ni désespoir, ni passion: il suffit à ma sécurité d'être
certain que le poids inutile pourra être secoué quand il me pressera
trop. Dès longtemps la vie me fatigue, et elle me fatigue tous les jours
davantage: mais je ne suis point passionné. Je trouve aussi quelque
répugnance à perdre irrévocablement mon être. S'il fallait choisir à
l'instant, ou de briser tous les liens, ou d'y rester nécessairement
attaché pendant vingt ans encore, je crois que j'hésiterais peu: mais je
me hâte moins, parce que dans quelques mois je le pourrai comme
aujourd'hui, et que les Alpes sont le seul lieu qui convienne à la
manière dont je voudrais m'éteindre.