TROISIÈME FRAGMENT.

_De l'expression romantique, et du RANZ DES VACHES_.

...Le romanesque séduit les imaginations vives et fleuries; le

romantique suffit seul aux âmes profondes, à la véritable sensibilité.

La nature est pleine d'effets romantiques dans les pays simples: une

longue culture les détruit dans les terres vieillies, surtout dans les

plaines dont l'homme s'assujettit facilement toutes les parties.

Les effets romantiques sont les accents d'une langue primitive que les

hommes ne connaissent pas tous, et qui devient étrangère à plusieurs

contrées. On cesse bientôt de les entendre, quand on ne vit plus avec

eux; et cependant cette harmonie romantique est la seule qui conserve à

nos coeurs les couleurs de la jeunesse et la fraîcheur de la vie.

L'homme de la société ne sent plus ces effets trop éloignés de ses

habitudes: il finit par dire, Que m'importe? Il est comme ces

tempéraments fatigués du feu desséchant d'un poison lent et habituel; il

se trouve vieilli dans l'âge de la force, et les ressorts de la vie sont

relâchés en lui, quoiqu'il garde l'extérieur d'un homme.

Mais vous, que le vulgaire croit semblables à lui, parce que vous vivez

avec simplicité, parce que vous avez du génie sans avoir les prétentions

de l'esprit, ou simplement parce qu'il vous voit vivre, et que, comme

lui, vous mangez et vous dormez; hommes primitifs, jetez ça et là dans

le siècle vain, pour conserver la trace des choses naturelles, vous vous

reconnaissez, vous vous entendez dans une langue que la foule ne sait

point, quand le soleil d'octobre paraît dans les brouillards sur les

bois jaunis; quand un filet d'eau coule et tombe dans un pré fermé

d'arbres, au coucher de la lune; quand sous le ciel d'été, dans un jour

sans nuages, une voix de femme chante à quatre heures, un peu au loin,

au milieu des murs et des toits d'une grande ville.

Imaginez une plaine d'une eau limpide et blanche. Elle est vaste, mais

circonscrite; sa forme oblongue et un peu circulaire, se prolonge vers

le couchant d'hiver. Des sommets élevés, des chaînes majestueuses la

ferment de trois côtés. Vous êtes assis sur la pente de la montagne,

au-dessus de la grève du nord, que les flots quittent et recouvrent. Des

rochers perpendiculaires sont derrière vous; ils montent jusqu'à la

région des nues: le triste vent du pôle n'a jamais soufflé sur cette

rive heureuse. A votre gauche, les montagnes s'ouvrent, une vallée

tranquille s'étend dans leurs profondeurs, un torrent descend des cimes

neigeuses qui la ferment: et quand le soleil du matin paraît entre leurs

dents glacées, sur les brouillards, quand des voix de la montagne

indiquent les chalets, au-dessus des prés encore dans l'ombre; c'est le

réveil d'une terre primitive, c'est un monument de nos destinées

méconnues!

Voici les premiers moments nocturnes; l'heure du repos et de la

tristesse sublime. La vallée est fumeuse, elle commence à s'obscurcir.

Vers le midi, le lac est dans la nuit: les immenses rochers qui le

ferment, sont une zone ténébreuse sous le dôme glacé qui les surmonte,

et qui semble retenir dans ses frimas la lumière du jour. Ses derniers

feux jaunissent les nombreux châtaigniers sur les rocs sauvages; ils

passent en longs traits sous les hautes flèches du sapin alpestre; ils

brunissent les monts; ils allument les neiges; ils embrasent les airs;

et l'eau sans vagues, brillante de lumière et confondue avec les cieux,

est devenue infinie comme eux, et plus pure encore, plus éthérée, plus

belle. Son calme étonne, sa limpidité trompe, la splendeur aérienne

qu'elle répète semble creuser ses profondeurs; et sous ses monts séparés

du globe et comme suspendus dans les airs, vous trouvez à vos pieds le

vide des cieux et l'immensité du monde. Il y a là un temps de prestige

et d'oubli. L'on ne sait plus où est le ciel, où sont les monts, ni sur

quoi l'on est porté soi-même; on ne trouve plus de niveau, il n'y a

plus d'horizon; les idées sont changées, les sensations inconnues, vous

êtes sortis de la vie commune. Et lorsque l'ombre a couvert cette vallée

d'eau; lorsque l'oeil ne discerne plus ni les objets, ni les distances;

lorsque le vent du soir a soulevé les ondes: alors, vers le couchant,

l'extrémité du lac reste seule éclairée d'une pâle lueur, mais tout ce

que les monts entourent n'est qu'un gouffre indiscernable; et au milieu

des ténèbres et du silence, vous entendez à mille pieds sous vous,

s'agiter ces vagues toujours répétées, qui passent et ne cessent point,

qui frémissent sur la grève à intervalles égaux, qui s'engouffrent dans

les roches, qui se brisent sur la rive, et dont les bruits romantiques

semblent résonner d'un long murmure dans l'abîme invisible.

C'est dans les sons que la nature a placé la plus forte expression du

caractère romantique: et c'est surtout au sens de l'ouïe que l'on peut

rendre sensibles, en peu de traits et d'une manière énergique, les lieux

et les choses extraordinaires. Les odeurs occasionnent des perceptions

rapides et immenses, mais vagues: celles de la vue semblent intéresser

davantage l'esprit que le coeur: on admire ce qu'on voit, mais on sent ce

qu'on entend[29]. La voix d'une femme aimée sera plus belle encore que

ses traits; les sons que rendent des lieux sublimes feront une

impression plus profonde et plus durable que leurs formes. Je n'ai point

vu de tableau des Alpes qui me les rendît présentes, comme le peut faire

un air vraiment alpestre.

Le _Ranz des vaches_ ne rappelle pas seulement des souvenirs, il peint.

Je sais que Rousseau a dit le contraire, mais je crois qu'il s'est

trompé. Cet effet n'est point imaginaire: il est arrivé que deux

personnes parcourant séparément les planches de _tableaux pittoresques

de la Suisse_, on dit toutes deux à la vue du Grimsel: voilà où il faut

entendre le ranz des vaches. S'il est exprimé d'une manière plus juste

que savante, si celui qui le joue le sent bien; les premiers sons vous

placent dans les hautes vallées, près des rocs nus et d'un gris

roussâtre, sous le ciel froid, sous le soleil ardent. On est sur la

croupe des sommets arrondis et couverts de pâturages. On se pénètre de

la lenteur des choses, et de la grandeur des lieux: on y trouve la

marche tranquille des vaches, et le mouvement mesuré de leurs grosses

cloches, près des nuages, dans l'étendue doucement inclinée depuis la

crête des granits inébranlables jusqu'aux granits ruinés des ravins

neigeux. Les vents frémissent d'une manière austère dans les mélèzes

éloignés: on discerne le roulement du torrent caché dans les précipices

qu'il s'est creusé durant de longs siècles. A ces bruits solitaires dans

l'espace, succèdent les accents hâtés et pesants des Küheren[30],

expression nomade d'un plaisir sans gaîté, d'une joie des montagnes.

Les chants cessent; l'homme s'éloigne; les cloches ont passé les

mélèzes: on n'entend plus que le choc des cailloux roulants, et la chute

interrompue des marbres que le torrent pousse vers les vallées. Le vent

apporte ou recule ces sons alpestres; et quand il les perd, tout paraît

froid, immobile et mort. C'est le domaine de l'homme qui n'a pas

d'empressement: il sort du toit, bas et large, que de lourdes pierres

assurent contre les tempêtes: si le soleil est brûlant, si le vent est

fort, si le tonnerre roule sous ses pieds, il ne le sait pas. Il marche

du côté où les vaches doivent être, elles y sont; il les appelle, elles

se rassemblent, elles s'approchent successivement; et il retourne avec

la même lenteur, chargé de ce lait destiné aux plaines qu'il ne

connaîtra pas. Les vaches s'arrêtent, elles ruminent; il n'y a plus de

mouvement visible, il n'y a plus d'hommes. L'air est froid, le vent a

cessé avec la lumière du soir; il ne reste que la lueur des neiges

antiques, et la chute des eaux dont le bruissement sauvage, en s'élevant

des abîmes, semble ajouter à la permanence silencieuse des hautes cimes,

et des glaciers, et de la nuit.

Oberman · 第 62 / 155 题