_De l'expression romantique, et du RANZ DES VACHES_.
...Le romanesque séduit les imaginations vives et fleuries; le
romantique suffit seul aux âmes profondes, à la véritable sensibilité.
La nature est pleine d'effets romantiques dans les pays simples: une
longue culture les détruit dans les terres vieillies, surtout dans les
plaines dont l'homme s'assujettit facilement toutes les parties.
Les effets romantiques sont les accents d'une langue primitive que les
hommes ne connaissent pas tous, et qui devient étrangère à plusieurs
contrées. On cesse bientôt de les entendre, quand on ne vit plus avec
eux; et cependant cette harmonie romantique est la seule qui conserve à
nos coeurs les couleurs de la jeunesse et la fraîcheur de la vie.
L'homme de la société ne sent plus ces effets trop éloignés de ses
habitudes: il finit par dire, Que m'importe? Il est comme ces
tempéraments fatigués du feu desséchant d'un poison lent et habituel; il
se trouve vieilli dans l'âge de la force, et les ressorts de la vie sont
relâchés en lui, quoiqu'il garde l'extérieur d'un homme.
Mais vous, que le vulgaire croit semblables à lui, parce que vous vivez
avec simplicité, parce que vous avez du génie sans avoir les prétentions
de l'esprit, ou simplement parce qu'il vous voit vivre, et que, comme
lui, vous mangez et vous dormez; hommes primitifs, jetez ça et là dans
le siècle vain, pour conserver la trace des choses naturelles, vous vous
reconnaissez, vous vous entendez dans une langue que la foule ne sait
point, quand le soleil d'octobre paraît dans les brouillards sur les
bois jaunis; quand un filet d'eau coule et tombe dans un pré fermé
d'arbres, au coucher de la lune; quand sous le ciel d'été, dans un jour
sans nuages, une voix de femme chante à quatre heures, un peu au loin,
au milieu des murs et des toits d'une grande ville.
Imaginez une plaine d'une eau limpide et blanche. Elle est vaste, mais
circonscrite; sa forme oblongue et un peu circulaire, se prolonge vers
le couchant d'hiver. Des sommets élevés, des chaînes majestueuses la
ferment de trois côtés. Vous êtes assis sur la pente de la montagne,
au-dessus de la grève du nord, que les flots quittent et recouvrent. Des
rochers perpendiculaires sont derrière vous; ils montent jusqu'à la
région des nues: le triste vent du pôle n'a jamais soufflé sur cette
rive heureuse. A votre gauche, les montagnes s'ouvrent, une vallée
tranquille s'étend dans leurs profondeurs, un torrent descend des cimes
neigeuses qui la ferment: et quand le soleil du matin paraît entre leurs
dents glacées, sur les brouillards, quand des voix de la montagne
indiquent les chalets, au-dessus des prés encore dans l'ombre; c'est le
réveil d'une terre primitive, c'est un monument de nos destinées
méconnues!
Voici les premiers moments nocturnes; l'heure du repos et de la
tristesse sublime. La vallée est fumeuse, elle commence à s'obscurcir.
Vers le midi, le lac est dans la nuit: les immenses rochers qui le
ferment, sont une zone ténébreuse sous le dôme glacé qui les surmonte,
et qui semble retenir dans ses frimas la lumière du jour. Ses derniers
feux jaunissent les nombreux châtaigniers sur les rocs sauvages; ils
passent en longs traits sous les hautes flèches du sapin alpestre; ils
brunissent les monts; ils allument les neiges; ils embrasent les airs;
et l'eau sans vagues, brillante de lumière et confondue avec les cieux,
est devenue infinie comme eux, et plus pure encore, plus éthérée, plus
belle. Son calme étonne, sa limpidité trompe, la splendeur aérienne
qu'elle répète semble creuser ses profondeurs; et sous ses monts séparés
du globe et comme suspendus dans les airs, vous trouvez à vos pieds le
vide des cieux et l'immensité du monde. Il y a là un temps de prestige
et d'oubli. L'on ne sait plus où est le ciel, où sont les monts, ni sur
quoi l'on est porté soi-même; on ne trouve plus de niveau, il n'y a
plus d'horizon; les idées sont changées, les sensations inconnues, vous
êtes sortis de la vie commune. Et lorsque l'ombre a couvert cette vallée
d'eau; lorsque l'oeil ne discerne plus ni les objets, ni les distances;
lorsque le vent du soir a soulevé les ondes: alors, vers le couchant,
l'extrémité du lac reste seule éclairée d'une pâle lueur, mais tout ce
que les monts entourent n'est qu'un gouffre indiscernable; et au milieu
des ténèbres et du silence, vous entendez à mille pieds sous vous,
s'agiter ces vagues toujours répétées, qui passent et ne cessent point,
qui frémissent sur la grève à intervalles égaux, qui s'engouffrent dans
les roches, qui se brisent sur la rive, et dont les bruits romantiques
semblent résonner d'un long murmure dans l'abîme invisible.
C'est dans les sons que la nature a placé la plus forte expression du
caractère romantique: et c'est surtout au sens de l'ouïe que l'on peut
rendre sensibles, en peu de traits et d'une manière énergique, les lieux
et les choses extraordinaires. Les odeurs occasionnent des perceptions
rapides et immenses, mais vagues: celles de la vue semblent intéresser
davantage l'esprit que le coeur: on admire ce qu'on voit, mais on sent ce
qu'on entend[29]. La voix d'une femme aimée sera plus belle encore que
ses traits; les sons que rendent des lieux sublimes feront une
impression plus profonde et plus durable que leurs formes. Je n'ai point
vu de tableau des Alpes qui me les rendît présentes, comme le peut faire
un air vraiment alpestre.
Le _Ranz des vaches_ ne rappelle pas seulement des souvenirs, il peint.
Je sais que Rousseau a dit le contraire, mais je crois qu'il s'est
trompé. Cet effet n'est point imaginaire: il est arrivé que deux
personnes parcourant séparément les planches de _tableaux pittoresques
de la Suisse_, on dit toutes deux à la vue du Grimsel: voilà où il faut
entendre le ranz des vaches. S'il est exprimé d'une manière plus juste
que savante, si celui qui le joue le sent bien; les premiers sons vous
placent dans les hautes vallées, près des rocs nus et d'un gris
roussâtre, sous le ciel froid, sous le soleil ardent. On est sur la
croupe des sommets arrondis et couverts de pâturages. On se pénètre de
la lenteur des choses, et de la grandeur des lieux: on y trouve la
marche tranquille des vaches, et le mouvement mesuré de leurs grosses
cloches, près des nuages, dans l'étendue doucement inclinée depuis la
crête des granits inébranlables jusqu'aux granits ruinés des ravins
neigeux. Les vents frémissent d'une manière austère dans les mélèzes
éloignés: on discerne le roulement du torrent caché dans les précipices
qu'il s'est creusé durant de longs siècles. A ces bruits solitaires dans
l'espace, succèdent les accents hâtés et pesants des Küheren[30],
expression nomade d'un plaisir sans gaîté, d'une joie des montagnes.
Les chants cessent; l'homme s'éloigne; les cloches ont passé les
mélèzes: on n'entend plus que le choc des cailloux roulants, et la chute
interrompue des marbres que le torrent pousse vers les vallées. Le vent
apporte ou recule ces sons alpestres; et quand il les perd, tout paraît
froid, immobile et mort. C'est le domaine de l'homme qui n'a pas
d'empressement: il sort du toit, bas et large, que de lourdes pierres
assurent contre les tempêtes: si le soleil est brûlant, si le vent est
fort, si le tonnerre roule sous ses pieds, il ne le sait pas. Il marche
du côté où les vaches doivent être, elles y sont; il les appelle, elles
se rassemblent, elles s'approchent successivement; et il retourne avec
la même lenteur, chargé de ce lait destiné aux plaines qu'il ne
connaîtra pas. Les vaches s'arrêtent, elles ruminent; il n'y a plus de
mouvement visible, il n'y a plus d'hommes. L'air est froid, le vent a
cessé avec la lumière du soir; il ne reste que la lueur des neiges
antiques, et la chute des eaux dont le bruissement sauvage, en s'élevant
des abîmes, semble ajouter à la permanence silencieuse des hautes cimes,
et des glaciers, et de la nuit.