DATX
Lyon, 11 mai, VI.
Ce que peut avoir de séduisant la multitude de rapports qui lient chaque
individu à ceux de son espèce et à l'univers; cette attente expansive
que donne à un coeur jeune tout un monde à expérimenter; ce dehors
inconnu et fantastique, ce prestige est décoloré, fugitif, évanoui. Ce
monde terrestre offert à l'action de mon être est devenu aride et nu:
j'y cherchais la vie de l'âme, il ne la contient pas.
J'ai vu la vallée doucement éclairée dans l'ombre, sous le voile humide,
charme vaporeux du matin; elle était belle. Je l'ai vue changer et se
flétrir: l'astre qui consume a passé sur elle; il l'a embrasée, il l'a
fatiguée de lumière; il l'a laissée sèche, vieillie et d'une stérilité
pénible à voir. Ainsi s'est levé lentement, ainsi s'est dissipé le voile
heureux de nos jours. Il n'y a plus de ces demi-ténèbres, de ces
espaces cachés qui plaisent tant à pénétrer. Il n'y a plus de clartés
douteuses où se puissent reposer mes yeux. Tout est aride et fatigant,
comme le sable qui brûle sous le ciel de Zaara: et toutes les choses de
la vie dépouillées de ce revêtement, présentent, dans une vérité
rebutante, le savant et triste mécanisme de leur squelette découvert.
Leurs mouvements continus, nécessaires, irrésistibles m'entraînent sans
m'intéresser, et m'agitent sans me faire vivre.
Voilà plusieurs années que le mal menace, se prépare, se décide, se
fixe. Si le malheur du moins ne vient rompre cet uniforme ennui, il
faudra que tout cela finisse.