LETTRE XXXVII.

DATX

Lyon, 2 mai, VI.

J'ai des moments où je désespérerais de contenir l'inquiétude qui

m'agite: tout m'entraîne alors et m'enlève avec une force immodérée; et

de cette hauteur, je retombe avec épouvante, et je me perds dans l'abîme

qu'elle a creusé.

Si j'étais absolument seul, ces moments-là seraient intolérables; mais

j'écris, et il semble que le soin de vous exprimer ce que j'éprouve soit

une distraction qui en adoucisse le sentiment. A qui m'ouvrirais-je

ainsi? quel autre supporterait le fatigant bavardage d'une manie sombre,

d'une sensibilité si vaine? C'est mon seul plaisir de vous conter ce que

je ne puis dire qu'à vous, ce que je ne voudrais dire à nul autre, ce

que d'autres ne voudraient pas entendre. Que m'importe le contenu de

mes lettres? plus elles sont longues et plus j'y mets de temps, plus

elles valent pour moi: et si je ne me trompe, l'épaisseur du paquet ne

vous a jamais rebuté. On parlerait ensemble pendant dix heures, pourquoi

ne s'écrirait-on pas pendant deux?

Je ne veux point vous faire un reproche. Vous êtes moins long, moins

diffus que moi. Vos affaires vous fatiguent, vous écrivez avec moins de

plaisir même à ceux gué vous aimez. Vous me dites ce que vous avez à me

dire dans l'intimité: mais moi solitaire, moi rêveur au moins bizarre,

je n'ai rien à dire, et j'en suis d'autant plus long. Tout ce qui me

passe par la tête, tout ce que je dirais en jasant, je l'écris si

l'occasion se présente: mais tout ce que je pense, tout ce que je sens,

je vous l'écris nécessairement; c'est un besoin pour moi. Quand je

cesserai, dites que je ne sens plus rien, que mon âme s'éteint, que je

suis devenu tranquille et raisonnable, que je passe enfin mes jours à

manger, dormir, jouer aux cartes. Je serais plus heureux!

Je voudrais avoir un métier; il animerait mes bras, et endormirait ma

tête. Un talent ne vaudrait pas cela: cependant si je savais peindre, je

crois que je serais moins inquiet. J'ai été longtemps dans la stupeur;

je regrette de m'être éveillé. J'étais dans un abattement plus

tranquille que l'abattement actuel.

De tous les moments rapides et incertains où j'ai cru dans ma simplicité

qu'on était sur la terre pour y vivre, aucun ne s'est embelli d'une

erreur aussi durable, aucun ne m'a laissé de si profonds souvenirs que

ces vingt jours d'oubli et d'espérance, où vers l'équinoxe de Mars,

devant les rochers, près du torrent, entre la jacinthe heureuse et la

simple violette, j'allai m'imaginer qu'il me serait donné d'aimer.

Je touchai ce que je ne devais jamais saisir. Sans goûts, sans

espérance, j'aurais pu végéter ennuyé mais tranquille: je pressentais

l'énergie humaine, mais dans ma vie ténébreuse, je supportais mon

sommeil. Quelle force sinistre m'a ouvert le monde pour m'ôter les

consolations du néant?

Entraîné dans une activité expansive; avide de tout aimer, de tout

soutenir, de tout consoler; toujours combattu entre le besoin de voir

changer tant de choses funestes, et cette conviction qu'elles ne seront

point changées; je reste fatigué des maux de la vie, et plus indigné de

la perfide séduction de ses plaisirs, l'oeil toujours arrêté sur

l'immense amas des haines, des iniquités, des opprobres et des misères

de la terre égarée.

Et moi! voici ma vingt-septième année: les beaux jours sont passés, je

ne les ai pas même vus. Malheureux, dans l'âge du bonheur,

qu'attendrai-je des autres âges? J'ai passé dans le vide et les ennuis

la saison heureuse de la confiance et de l'espoir. Partout comprimé,

souffrant, le coeur vide et navré, j'ai atteint, jeune encore, les

regrets de la vieillesse. Dans l'habitude de voir toutes les fleurs de

la vie se flétrir sous mes pas stériles, je suis comme ces vieillards

que tout a fui: mais plus malheureux qu'eux, j'ai tout perdu longtemps

avant de finir moi-même. Avec une âme avide, je ne puis reposer dans ce

silence de mort.

Souvenir des ans dès longtemps passés, des choses à jamais effacées, des

lieux qu'on, ne reverra pas, des hommes qui ont changé! Sentiment de la

vie perdue!

Quels lieux furent jamais pour moi ce qu'ils sont pour les autres

hommes? quels temps furent tolérables, et sous quel ciel ai-je trouvé le

repos du coeur? J'ai vu le remuement des villes, et le vide des

campagnes, et l'austérité des monts; j'ai vu la grossièreté de

l'ignorance, et le tourment des arts; j'ai vu les vertus inutiles, les

succès indifférents et tous les biens perdus dans tous les maux; l'homme

et le sort, toujours inégaux, se trompant sans cesse, et dans la lutte

effrénée de toutes les passions, l'odieux vainqueur recevoir pour prix

de son triomphe le plus pesant chaînon des maux qu'il a su faire.

Si l'homme était conformé pour le malheur, je le plaindrais bien moins;

et considérant sa durée passagère, je mépriserais pour lui comme pour

moi le tourment d'un jour. Mais tous les biens l'environnent, mais

toutes ses facultés lui commandent de jouir, mais tout lui dit, sois

heureux: et l'homme a dit, le bonheur sera pour la brute; l'art, la

science, la gloire, la grandeur seront pour moi. Sa mortalité, ses

douleurs, ses crimes eux-mêmes ne sont que la plus faible moitié de sa

misère. Je déplore ses pertes; l'indifférence, l'union, la possession

tranquille. Je déplore cent années que mille millions d'êtres sensibles

épuisent dans les sollicitudes et la contrainte, au milieu de ce qui

ferait la sécurité, la liberté, la joie; et vivant d'amertume sur une

terre voluptueuse, parce qu'ils ont voulu des biens imaginaires, et des

biens exclusifs.

Cependant tout cela est peu de chose; car je ne le voyais point il y a

un demi-siècle, et dans un demi-siècle je ne le verrai point.

Je me disais: s'il n'appartient pas à ma destinée inféconde de ramener à

des moeurs primordiales une contrée circonscrite et isolée: si je dois

m'efforcer d'oublier le monde, et me croire assez heureux d'obtenir pour

moi des jours tolérables sur cette terre séduite; je ne demande alors

qu'un bien, qu'une ombre dans ce songe vain dont je ne veux plus

m'éveiller. Il reste sur la terre telle qu'elle est, une illusion qui

peut encore m'abuser: elle est la seule; j'aurais la sagesse d'en être

trompé; le reste n'en vaut pas l'effort. Voilà ce que je me disais

alors: mais le hasard seul pouvait m'en permettre l'inestimable erreur.

Le hasard est lent et incertain; la vie rapide, irrévocable: son

printemps passe; et ce besoin trompé, en achevant de perdre ma vie, doit

enfin aliéner mon coeur et altérer ma nature. Quelquefois déjà je sens

que je m'aigris; je m'indigne, mes affections se resserrent;

l'impatience rendra ma volonté farouche; et une sorte de mépris me porte

à des desseins grands mais austères. Cependant cette amertume ne dure

point dans toute sa force; et je m'abandonne ensuite, comme si je

sentais que les hommes distraits, et les choses incertaines, et ma vie

si courte ne méritent pas l'inquiétude d'un jour, et qu'un réveil sévère

est inutile quand on doit sitôt s'endormir pour jamais.

Oberman · 第 60 / 155 题